ELECTRONIC ESSAYS
 
FICTIONS
Section under Construction
Thematics
 
Library
Kontakt
Berliner Stadtschloss

fast forwardCOMMUNIQUÉ

Les Nébuloses Mécaniques s'élèvent à nouveau dans le ciel de Berlin après dix ans d'investigations intenses et de dérives dans la nuit. Elles regagnent un cosmos indéfini dans la seule perspective de retours sporadiques.

La ville a entre-temps connu des mutations profondes qui l'éloignent toujours plus de l'utopie sociale et urbaine qu'elle semblait pouvoir devenir à la Chute du Mur en renouant avec sa modernité et puissance de transformation.

Son statut de terrain de jeu hédoniste dépolitisé l'a rendue vulnérable à un programme de normalisation délibéré, alors que l'élite au pouvoir tenait une chance unique de la rendre cohérente dans le reflet des valeurs nationales.

Le rêve d'un espace ouvert et inclusif où circule un désir non entravé a vécu. Berlin est une petite caricature de ville néo-libérale, reproduisant avec ses pauvres moyens ce que d'autres appliquent avec bien plus de violence.

Le plaisir, loin d'être source de connaissance et de révélation à soi, est une commodité qui s'exploite et se vend sur le marché planétaire, les cultures politiques et sexuelles séditieuses réduites à l'état d'arguments touristiques.

Dans le bétonnage et l'obturation des vides comme des expériences, la dernière éventualité d'une ville autre, New Babylon chère aux avant-gardes, tombe sous le coup de processus qui n'ont rien de naturel ni d'inévitable.

L'entreprise d'occultation des passés multiples et d'éradication de futurs possibles n'est autre que frauduleuse et ne constitue qu'un aspect de la mainmise revanchiste et sécuritaire des classes dominantes sur l'espace urbain.

12 November 2015

Les Petits Chignons

"The fun we had
The fun we'll have
Reckless immaturity"

(Marc Almond, The Stars We Are)

 

Moderna Museet, Stockholm

La jeunesse berlinoise fait de ces choses inquiétantes, incompréhensibles et absconses, comme pour préserver coûte que coûte son rang dans la hiérarchie du cool mondial, puisqu'aux dires des plus grands experts en Zeitgeist, Berlin c'est depuis longtemps plié, time to move on. Il semblerait, comme je l'ai encore vu ce samedi à bord du M10 (ou 'MDM10', son surnom du week-end), que la dernière tendance soit pour les mecs de se teindre en gris, un gris de vioque méchamment triste et choquant de laideur. J'ai pris ça en pleine face, incrédule et finalement assez énervé: que l'on m'explique seulement comment des gosses si ravissants, comme celui qui m'a ce soir-là fait face dans le tram, peuvent sans raison apparente décider de se faire un délire veuchs Mamie Nova. Ne manque plus que la nuance de mauve-Margot Honecker pour les filles - ce qui ne tardera sûrement pas, les branchées des Halles le faisaient déjà à mon époque. Ça me fout en l'air, moi qui n'en peux plus de perdre ma couleur d'origine et en chie dans le réajustement permanent qu'implique ma mutation en renard argenté - ce n'est pas si vilain, ça donnerait même une certaine classe comme le disaient dans le temps les bonnes femmes d'Alain Delon, comme si j'avais fait toute cette route pour m'échouer là. Et ce alors que par ailleurs les barbes deviennent toujours plus longues et fournies dans une prolifération hirsute dégueulasse et qu'à peu près tout le monde s'obstine à se trimbaler avec un étron mou planté au sommet du crâne. Je me disais que ça ne pouvait plus durer, qu'on avait atteint là un stade de maniérisme irréversible qui, comme tous les développements similaires dans l'histoire de l'art et de la mode, ne pouvait que préfigurer un renouveau esthétique profond.

C'était pourtant loin d'être fini. La confirmation d'un maniérisme décadent généralisé m'est venue quelques heures plus tard dans la fournaise de la Snax, l'une des deux supertouzes annuelles du Berghain, l'équivalent pédé du Bal des débutantes dans la haute société. Perché sur mon promontoire, levant ma vodka à l'assistance comme le Duke chez Russell Harty, je remarquais une fois de plus comment les attributs supposés de la masculinité se trouvaient exacerbés dans des tenues réduites à leur strict minimum - les échancrures toujours plus prononcées aux hanches, les décolletés toujours plus pigeonnants sur les pecs, les combis moulantes toujours plus découpées au cul. C'est bien simple, less is more n'a ici aucun sens, comme si cette virilité désirée par dessus tout devait naître d'une suraccumulation symbolique dont on espère anxieusement qu'elle se synthétise en quelque chose de crédible. C'est très exactement le sort qu'a connu l'archétype historique du skinhead, dont l'hypermasculinité dopée à coup de signifiants hard a fini par s'abîmer dans le camp le plus comique - c'est-à-dire tout ce que l'on fuyait à grands cris. Le plus étrange après deux bonnes décennies de théorisation queer, c'est qu'il s'en trouve toujours pour tomber dans le panneau (à commencer par moi, quelquefois), et on se demande bien quand cessera cette arnaque funeste dont personne ne sortira jamais gagnant. Seul à zoner dans la jungle de l'hédonisme international, aliéné par une culture de turbo fuckers vidée jusqu'à sa dernière once d'humanité, je me glaçais dans une indifférence morne, la sorte de descente fulgurante dont je suis capable sans même l'aide des drogues. L'évidence était implacable: Berlin partait en vrille et toutes ses promesses d'émancipation sexuelle se fracassaient tout autour dans une mer de connards haletants et de fashionistas camées. Je le savais, je le sentais: c'était rideau pour moi.

David Bowie interview on the Russell Harty Show, 1975

Le retour au monde normal se fit comme d'habitude dans un mélange de sommeil gris, de relents mémoriels plus ou moins avouables et de résignation calme, et c'est ainsi que le lundi, un jour plat à se flinguer comme à chaque début de semaine, je me retrouvais dans le MDM10 à proximité d'un groupe de jeunes Anglais, tout émoustillés de voir de leurs yeux la mythique métropole. Le gars de la bande, un coquelet frisotté beuglant de sa voix de tout juste pubère, semblait décidé à en imposer aux donzelles, le genre de petites meufs qu'on voit tituber le vendredi soir sur Bethnal Green Road, torchées et à moitié à poil par moins cinq. C'est qu'il savait trouver les mots pour les amadouer, les gourdes: ses potes à lui, se vantait-il, kiffaient à fond les drogues, et surtout le crystal. Le crystal-meth, la tina, celle qui transforme illico en bombasse de porno et qui en l'espace de quelques années a fait perdre ses chicots à toute une génération de slammeurs, l'aristrocratie de la défonce et du sexe gay extrême. Pour moi, qui encore la veille trimais aux glory holes pour qu'on s'occupe de mon cas au moins dix secondes, c'en était trop, la série noire. La cruauté du moment était terrible, entendre cette voix d'enfant à peine révolu parler de choses si adultes avec une telle fraîcheur. Mon intuition de la Snax se vérifiait donc: j'étais hors-jeu, trop à la ramasse pour comprendre quoi que ce soit à un monde en accélération incontrôlée, terrain de jeu d'une transhumanité cyborg saturée de psychotropes que je ne pourrais jamais aspirer à rejoindre pour jouir avec. Peut-être avais-je fini par épuiser mes réserves de transgression, la ration d'une vie... La ville se défilait et ne m'appartenait plus. C'est vrai qu'après douze ans les choses commencent à devenir compliquées. La coïncidence si parfaite des débuts entre fanstasmagorie urbaine, désir et fictionnalisation par l'image a longtemps servi de cadre narratif stable à ma présence, pour peu à peu se désagréger et ne laisser place à rien, juste une attente infinie d'autre chose.

C'est donc toute l'ironie de ma dernière trouvaille à Pro qm, la librairie la plus classe de Berlin, un opuscule qui à lui seul résume la débacle en cours, sorte de Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations pour une leisure class transnationale hyperconnectée entre hubs urbains majeurs: Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident, publié par Zero Books, une maison spécialisée dans la critique culturelle radicale que j'aime beaucoup, ne serait-ce que pour la qualité de sa présentation graphique. Connaissant bien sa ligne éditoriale - un peu clever Dick sur les bords mais de bonne tenue - et confronté à un titre pareil, je ne pouvais que subodorer une énorme branlerie de hipster en pleine montée, ce qui s'est avéré vrai au-delà de mes espérances. Vaguement enrobé de théorie marxiste pour lui donner un minimum de consistance (la superstructure revisitée par Gramsci comme leitmotiv conceptuel), ce court essai (orthographié ici en français) mobilise tout un arsenal de thématiques exsangues après des années de matraquage médiatique: les drogues, le clubbing, l'art, la nouvelle économie, la gentrification, le tourisme. La prose, nerveuse et hachée, toute en disjonctions expressionnistes, métaphores plus ou moins heureuses et agitprop incantatoire, se veut le reflet de l'histoire chaotique et du tissu physique fracturé de Berlin, une démarche littéraire proche de celle adoptée par Stephen Barber qui il y a vingt ans scannait les surfaces sensibles d'une capitale en pleine métamorphose dans Fragments of the European City. Dans Superstructural Berlin, l'hallu n'est jamais bien loin, certains passages décrochant carrément le pompon par leur comique involontaire - "destructured nylon encrusted passengers with an absorbed and fermenting gaze" (les usagers du U-Bahn à Hermannplatz!), "tourism: that particular and constant flux supplying cognitively impressionable conveyor material to the urban syntax", "this mnemonically promiscuous opportunistic locus" (la Neue Wache!) - avant de climaxer dans une giclée pseudo-messianique où le sociologist ("the conscious cognitive mapper and pattern recognizer") saura brandir l'égide de la critique culturelle face au danger de psychose inhérent à un trop-plein de libéralisme libertaire.

En définitive le seul mérite du livre est sans doute de nous rappeler à quel point les logiques de prédation capitaliste régentent les moindres de nos plaisirs (de la consommation ludique de drogues, dernier maillon d'une chaîne continue d’exploitation, au nouveau précariat créatif de start-ups phagocytées par les grands conglomérats, en passant par un hédonisme sécuritaire requérant soumission totale à ses instances de contrôle), même si l’auteur a la naïveté de croire que le système revêt une forme plus ‘douce’ dans le contexte arty de Mitte ou Kreuzkölln - faux-semblant qui le rend précisément si toxique. L'hypertrophie du self propre à cette économie de production d’individualités fabuleuses sous-tend une régression à l'état de horde infantile quasi hobbesienne, qu’il s’agisse d’Espagnols à barbes venus étreindre les arbres du jardin enchanté d'://about blank ou des princesses victoriennes prenant leurs aises aux chiottes du Pano, black widows toujours prêtes à taper de leurs petits poings en cas de manque. Ce qu’il y a d'effroyablement lassant dans tout ça, c’est bien l'invariabilité d’un discours hégémonique pathologiquement fixé sur une infime minorité, suffisamment blanche et privilégiée pour remplir toutes les exigences de l'Entertainment. C'est à se demander ce qui peut se passer ailleurs, s'il existe même de véritables gens qui réalisent des choses dignes de considération. La vérité c'est que ça n'intéresse personne tant les circuits internationaux d'information préfèrent par facilité se branler sur ce Berlin-là, trop heureux de resservir jusqu'à la nausée ses mythes de déglingue et de merde en tupperware. Qu'en est-il des diasporas africaines de Wedding? Que se passe-t-il à Lichtenberg ou Marzahn qui pour une fois démentirait l'image de nids à fachos qu'on leur attribue volontiers dans les milieux 'raffinés'? Qu'en sera-t-il de cette jeunesse à venir - syrienne, afghane, érythréenne - qui peut-être inventera des façons d'être ensemble inédites, des sons, des sensualités encore inconnus et qui inévitablement redéfinira en profondeur l'identité de cette ville? En serons-nous alors encore à faire dans notre ben devant cette putain de porte comme des captifs volontaires d'une histoire avariée alors que l'essentiel se passera déjà ailleurs?... Je voudrais ne plus avoir à parler de ces choses car malgré ses emphases risibles et prétentions insupportables, tout est enfin dit dans ce livre-tombeau, le noir craquelé de la couverture lui donnant un air de finalité sépulcrale. Je continuerai d'attendre, non dans une inertie désabusée mais dans l'écrit en mouvement, la seule chose à même de me maintenir vivant dans mon désir inextinguible.

Volkshaus, Zürich

 

Nicolas Hausdorf & Alexander Goller (illustr.), Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident (Winchester, Washington: Zero Books, 2015).

23 March 2015

Le Sang des Bêtes

"Slackness, softness are the sort of things to shun
Nothing could be harder than the quest for fun"

(Bowie, Baal's Hymn)

 

Langer Jammer, S-Storkower Strasse

Il y a quelques mois je me promenais avec A. dans le parc aménagé sur l'emplacement des anciens abattoirs de Prenzlauer Berg. En plus des nouveaux logements bâtis sur un modèle de terraces à l'anglaise (la colonie bobo de Neue Welt avec sa vue imprenable sur Sconto Der Möbelmarkt), quelques halles dédiées au massacre des bestiaux (le Zentralviehhof ne fut définitivement désaffecté qu'un peu après la chute du Mur) étaient converties en habitations de haut standing, les façades de brique à pignons leur donnant tout le cachet de l'authenticité. Au loin, la structure amputée de l'ancienne passerelle surélevée (surnommée Langer Jammer - interminable misère - qui du temps de la RDA enjambaient le complexe à demi ruiné) annonçait la Storkower Strasse, autre abîme de cruauté humaine, à l'encontre des parasites épongeant les ressources publiques cette fois-ci. Des allées plantées émergeaient de jeunes mères radieuses à poussettes doubles, une explosion de bonheur familial unique ce côté-ci de Kollwitzplatz. A. me parlait des rencontres qu'elle faisait parfois dans les parcs du quartier - un Samariterkiez en pleine transformation marqué par les évictions de squats et le remplacement d'une vieille population berlinoise 'indigène' par des catégories socialement mobiles et aisées -, confrontations agressives allant même jusqu'à la menace physique. Elle attribuait cette violence impalpable, cette nocivité de l'air, à l'ancienne présence des abattoirs, au supplice de millions de bêtes imprégnant encore les lieux, leurs hurlements de terreur résonnant la nuit comme des complaintes de damnés. Mon instinct psychogéographique, d'une acuité extrême à Londres mais progressivement érodé ici, se trouvait réactivé face à l'étrangeté de l'endroit, dans la vague perception d'une humeur trouble, d'un mauvais karma en suspension dans des rues en apparence paisibles, comme une blessure jamais refermée, une infusion sous-jacente de haine et de folie qui pouvait sporadiquement éclater sans raison manifeste. Plus précisément, cette partie de Friedrichshain me semblait résumer la situation d'une ville traversée de multiples lignes de fracture que l'on tentait de masquer dans la prédominance d'un discours fictif sur la recherche du plaisir et la libération personnelle, à l'exclusion de toute autre forme de réalité sociale.

Pendant sa très courte vie en tant que métropole mondiale - elle n'a fait son entrée aux côtés des grandes capitales impériales qu'après l'unification nationale opérée sous Bismarck -, Berlin n'a fait qu'enchaîner les horreurs, théâtre d'une révolution réprimée dans le sang puis centre névralgique de projets génocidaires avant sa partition en deux petits mondes psychotiques servant de laboratoires humains aux deux blocs en présence. La violence est pour ainsi dire comme inscrite au cœur de son ADN, et même le processus de Wiedervereinigung, une occasion visiblement heureuse, n'a fait qu'exacerber les penchants prédateurs d'un Occident désormais triomphant, causant parmi les populations de l'ancien Est un ressentiment profond dont les effets se font encore sentir. Les déchets radioactifs des désastres passés pouvaient bien s'amonceler sous nos pieds et l'évidence d'un terrible destin se révéler à chaque coin de rue, il fallait à tout prix passer à autre chose, jouir sans entraves en effaçant tout vestige du traumatisme comme en témoigne le révisionnisme architectural qui a présidé à la reconstruction du centre historique - autre forme de domination s'attaquant à la légitimité mémorielle des vaincus. C'est que, comme on le sait au moins depuis Sade et l'interprétation sublime qu'en a fait Pasolini dans Salò, violence, pouvoir et plaisir sont inextricablement imbriqués, et aucun lieu au monde ne l'a aussi brillamment mis en scène que Berlin. De la 'divine décadence' weimarienne en toc de Cabaret à la Love Parade - événement fondateur de la réunification dans l'exacerbation d'une énergie sexuelle qui semble infiltrer jusqu'à l'air ambiant -, en passant par les orgies nazies et le Berlin-Ouest de la guerre froide où l'imminence de la catastrophe ne donnait que plus d'urgence aux expérimentations hédonistes de toutes sortes, c'est bien le plaisir et la libération de corps en excitation permanente qui phagocytent tout discours et servent d'arguments marketing dans une ville entièrement dévolue au tourisme - qui serait même passée à une phase 'post-touristique' où une classe créative privilégiée, hyperconnectée et dérivant à l'échelle planétaire en quête de révélation intérieure, occuperait le cadre urbain comme un immense terrain de jeux. Berlin is hip, cheap and up for grabs. Même être dans la dèche est ici plus cool qu'ailleurs.

Durant les années euphoriques de l'après-Wende, c'est dans les restes physiques de la terreur qu'étaient mis en scène les sex games les plus incroyables. Les légendaires parties Snax, dont les vétérans parlent encore les larmes aux yeux, avaient à leurs débuts investi l'énorme carcasse en béton armé de l'ex-Reichsbahnbunker Friedrichstraße, alliant indissolublement sexe, jeux de pouvoir BDSM et brutalisme architectural, une esthétique de l'oppression liée à la jouissance qui sera par la suite appliquée de façon inégalée dans le complexe Lab/Berghain. Car c'est bien ce dernier, passé en quelques années du statut de club techno gay ultra-pointu à celui d'obsession mondiale, qui incarne à lui seul cette économie du plaisir où la promesse d'une expérience sensorielle et sexuelle hors de ce monde se mêle au risque de l'humiliation orchestrée. Il suffit d'examiner l'infinité de discours circulant autour du lieu pour en saisir l'extrême mythologisation avec la porte du club érigée en objet de fixation - entrée de l'Hadès gardée par Cerbère, l'ogre tatoué se repaissant de pretty young things apeurées. D'ailleurs la file d'attente cernée de barrières n'évoque sans doute pas par hasard un couloir de contention pour bétail, intensément éclairé et visible de loin pour une sélection optimale, préparant tout candidat à un traitement aussi terrifiant que surréaliste de la part des gardiens omnipotents du sanctuaire (la maîtrise de l'allemand est, paraît-il, cruciale dans la désignation des élus, comme est immédiatement détectée toute tentative des non-initiés de 'faire gay'), bien que l'exercice arbitraire et opaque du pouvoir se poursuive à l'intérieur de l'enceinte entre les mains d'un staff de sécurité particulièrement nerveux. Il y a quelque chose de profondément perturbant à voir des personnes a priori raisonnables renoncer volontairement à tout libre arbitre pour se plier à ce rituel public d'avilissement, menaçant de perdre tout contrôle d'elles-mêmes, suppliant, hurlant, se contorsionnant de douleur face à un rejet sans appel. Être du côté des winners, ceux que la ville accepte comme dignes de sa réputation (car le Berghain a par métonymie fini par se substituer à Berlin elle-même), se mérite et le privilège est à la hauteur de la volonté de soumission à un régime d'exception mû par ses règles propres - l'hétérotopie foucaldienne parvenue à un degré de sophistication et d'efficacité sans précédent. Dans un contexte de surenchère sécuritaire, il est frappant de voir à quel point le ludique et le frivole se trouvent enrôlés dans les mêmes dispositifs paranoïaques de contrôle et de coercition.

À l'intérieur c'est le paradigme hobbesien de 'la guerre de tous contre tous' qui régente les rapports humain tant les enjeux symboliques sont colossaux - c'est à qui aura accès aux drogues les plus avant-gardistes, sera vu en pleine conversation dans le box du DJ ou s'assurera la meilleure exposition sur l'un des podiums, même si cela signifie une régression mentale autant que morale où tous les coups sont permis pour préserver un statut fictif. Comme le chante Iggy dans Funtime, "We want some, we want some", et rien ne doit venir contrecarrer la dramatisation de soi, la recherche forcenée de plaisirs redéversés jusqu'à l'épuisement, la certitude inébranlable que cette extraordinaire création futuriste n'est conçue que pour magnifier son propre égo. J'ai joui toute la nuit et je le donne à voir sans retenue. Sans la validation de centaines de regards simultanés, je ne puis exister à cette ville dont l'amour se dispense au prix d'un pacte faustien: l'acceptation d'une brutalisation généralisée pour soi-même échapper à l'invalidation sociale, au déni de sa propre désirabilité, à l'éradication du corps contraint à l'errance dans la noirceur des rues. In girum imus nocte et consumimur igni... Au Lab je suis le complice subjugué d'une culture de l'ultra-performance que par mon auto-représentation je contribue à édifier et perpétuer, entraîné dans les tourbillons du troisième donjon pour me donner l'illusion de l'appartenance. Fut-il seulement un temps où les gens se respectaient davantage, étaient présents les uns aux autres dans des extases communes? Où un réel sens communautaire prévalait sur la logique compulsive d'une accumulation sans fin - d'expériences bâclées, de plans chems, de corps démembrés et traités sans soin? Ne reproduisons-nous pas avec un zèle accru ce que le néo-libéralisme a de plus nocif et d'aliénant dans la valorisation obsessionnelle des masculinités les plus conformes à un idéal réducteur et oppressant? Mais voilà: Berlin ist geil. On se le répète à l'envi, on le clame à la face d'un monde dont les hiérarchies sont reproduites avec notre absolu consentement à l'intérieur d'une minorité sexuelle aveugle à ses propres violences et faillites. Berlin, célébrée comme l'une des capitales les plus tolérantes au monde, me donne l'espace nécessaire pour m'explorer en toute liberté, sans crainte de la répression étatique ou sociale. Mais sa face obscure constitue la création la plus perverse du capitalisme tardif qui a absorbé jusqu'aux confins même du désir: sous les apparences d'ouverture, de libéralisme et de fun, les véritables discriminations demeurent incontestées - celles affligeant les corps féminins dans une culture viriliste, les corps racisés dans leur assignation à une identité construite par le regard blanc, les corps non normés dans les disparités d'accès au plaisir. La différenciation des êtres selon leur valeur marchande et docilité aux exigences de l'Entertainment peut se poursuivre sans relâche, car pour assurer le maintien de l'ordre il n'y aura ici jamais pénurie de prétendants.