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21 August 2014

X-mal Deutschland

Storkower Strasse

Dans mon imaginaire urbain, la Storkower Strasse occupe une place exceptionnelle, comme dans l'esprit de milliers d'autres citoyens infortunés du Bezirk de Pankow, qui incorpore depuis les fusions territoriales de 2001 Prenzlauer Berg lui-même. Bien que faisant partie de cet arrondissement bien plus connu pour son opulence Gründerzeit et l'arrogance infecte des familles bien nées qui désormais l'occupent presque exclusivement, elle n'en a aucun des charmes, droite et raide comme la justice, se déroulant en une succession implacable et particulièrement assommante de non-lieux - stations-service, magasins hard-discount, et surtout l'immense complexe administratif entièrement dévolu à la dèche et l'humiliation étatique organisées: les différentes divisions de l'agence nationale pour l'emploi et l'organe régulateur du Finanzamt. Il est difficile de savoir à quoi a pu ressembler cette avenue avant sa reconstruction sous la DDR, un régime obsessionnellement résolu à punir son peuple criminel par l'extirpation méthodique de toute forme de jouissance esthétique. On imagine tous les blocs qui la bordaient absolument identiques, dissimulant on ne sait trop quoi et seulement différenciés par d'énormes numéros aux entrées, avant d'être camouflés de revêtements plastique aux tons pastel, comme pour amortir la violence des nouvelles institutions qui en avaient pris possession. Mais l'illusion ne tient pas longtemps: ici, comme dans les supermarchés de ce pays, c'est no frills, no fun. What you see is what you get.

Ayant il y a des années dû m'y rendre fréquemment à la suite d'un licenciement largement mérité, 'la Storkower' m'était surtout familière de bon matin, généralement l'heure à laquelle l'Arbeitsamt m'invitait pour une petite discussion, sybillinement appelée 'clarification'. La notification m'en arrivait toujours sous la forme d'une lettre de deux ou trois pages imprimée sur ce PQ gris de recyclage qui est devenu la marque de fabrique de l'administration allemande et où, usant du langage officiel le plus abscons à grand renfort de composites monstrueux et de réglementations brandies à tout-va, on me priait simplement de me présenter. Car là aussi tout est conçu dans le but d'induire la culpabilité la plus irrationnelle et inspirer une terreur maximale, ce qui me faisait immanquablement songer aux méthodes de convocation employées par la Stasi, quand le courrier arrivait pile le vendredi pour laisser au destinataire tout le loisir de se chier dessus pendant le week-end. Et en effet, ces lundis matin givrés de janvier avaient là-bas de quoi serrer le cœur, l'estomac étant déjà noué depuis la veille à l'idée de me retrouver face à l'un des cerbères du système - indifférent, robotique et inhumain -, épreuve me ramenant invariablement au matraquage originel de l'Ausländerbehörde, où je compris que l'Allemagne, impérieuse et paranoïaque dans la primauté absolue accordée à un droit du sang séculaire, ne me voulait pas forcément du bien.

À Berlin, je ne me suis jamais autant senti à l'est qu'en sortant de la station Landsberger Allee, lorsque longeant une désolation d'immeubles déglingués, de trottoirs défoncés et de files d'entrepôts aveugles abritant des supermarchés à moins d'un euro - une banlieue de Kharkiv telle qu'elle aurait pu être photographiée par Boris Mikhaïlov -, j'anticipais mon dépeçage bureaucratique imminent. Car il m'arrivait, lors de certains de ces rendez-vous, de passer un mauvais quart d'heure, comme la fois où je fus accueilli par cette jeune préposée pour une autre de ces 'clarifications', une petite blonde aux longs cheveux de soie qui devait avoir tout récemment intégré le service. J'avais par négligence excédé la limite de rémunération autorisée pour garder mon chômage - une déclaration de salaire inopinément sortie de derrière les fagots et datant de mon apparition surprise dans Sneaker Addikt IV, la dernière Grosse Produktion de Pig Kino, alors leader incontesté de ce créneau porteur que commençait à être le Berlin-Proll-Porn. Ayant failli à signaler ma prestation aux autorités, je violais ouvertement la loi et risquais gros. Affichant ostensiblement un petit air fâché pour bien me rappeler son statut, mais ce jour-là disposée à la magnanimité pour moi et moi seul, la princesse cracha:

- Vous avez de la chance d'être tombé sur moi, sinon je peux vous dire qu'avec les collègues ça aurait chauffé pour vous!... Bon, et vous faisiez quoi pour... Pig Kino?

- Performeur... enfin, en guest star.

Je dus pour cet écart rembourser l'intégralité de mon allocation du mois.

Un autre matin, je m'étais par erreur engagé dans le plus élevé et terrifiant des bâtiments du complexe, le grand rectangle blanc, celui où les abus de pouvoir commis par les agents de l'État sont les plus gratifiants dans la délectation - les insuffisances de langue étant avidement exploitées pour rabaisser et disqualifier - car c'est à travers sa machinerie opaque que sont trimbalés dans un état d'hébétude hagarde les candidats à Hartz IV, le dernier garde-fou d'un welfare state à l'agonie avant la déchéance et le néant social. Perdu dans les étages, je tombai sur deux employées en pleine discussion à l'extérieur d'une des cellules, et, prenant mon air d'enfant de chœur, la raie au milieu et de belles subordonnées conjonctives plein la bouche, leur demandai mon chemin. Ces cousines directes des dames de la BVG, aux amples textiles multicolores et coiffures déconstructivistes, me faisaient secrètement penser aux Bonnes Femmes du roman de Wolfgang Hilbig, ces travailleuses désexualisées par l'idéologie communiste et qui avaient d'un seul coup mystérieusement disparu du pays, réduisant le 'héros' à se palucher seul dans les poubelles de quelque trou du Brandebourg. Entendant mon accent, l'une d'elle entreprit de me répondre dans un français incompréhensible - les pauvres mots de ses dernières vacances -, quand elle, le stéréotype de la bonne Allemande, gigantesque et fagottée comme l'as de pique, devenait sans même s'en apercevoir l'objet du mépris silencieux des autochtones. Pas plus éclairé et m'éloignant vers les ascenseurs, j'entendai la conversation reprendre de plus belle derrière moi:

- Voyez, c'est bien quand ils parlent comme ça. C'est pas comme tous ces Polonais!

C'est donc avec une incrédulité horrifiée que j'appris il y a deux jours que le premier cas de contamination par le virus Ebola à toucher le sol allemand s'était déclaré dans ces mêmes locaux. Une chômeuse s'était subitement trouvée mal durant un entretien, et présentant tous les signes physiques de l'infection - comme elle était d'origine nigériane, j'imagine qu'on devait la tenir à l'œil depuis un bon moment - avait déclenché à elle seule tout le branle-bas de combat prévu en pareilles circonstances - les secours affluant sur place en costumes de scaphandriers pour embarquer la malade sous vide, tandis que les proles venus comme d'habitude réclamer leur dû à la société étaient évacués en masse dans la panique. Dans la soirée l'excitation retombait pourtant d'un cran: la malheureuse n'aurait en fait été victime que d'une mauvaise gastro-entérite, ce qui me semble finalement assez raccord avec le cadre stérile et profondément hostile du Jobcenter, la détestation viscérale qu'il suscite, la peur liquide qui y est sciemment distillée. Et une vision s'est alors imposée à moi: la contamination fulgurante du corps sain de la nation aurait bel et bien commencé là, en ce point précis de putréfaction sociale - l'agence pour l'emploi de Storkower Strasse, la tristesse de son modernisme au rabais, la banalité du cynisme qui y corrode tout rapport humain, le pathétique des maigres enjeux de pouvoir qui l'animent -, ravivant les images de ces condamnés ukrainiens qui, protégés de leurs seules combinaisons de travail, avaient frénétiquement tenté il y a longtemps d'étouffer le cœur ardent de Tchernobyl sous de simples pelletées de sable.

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