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12 November 2015

Les Petits Chignons

"The fun we had
The fun we'll have
Reckless immaturity"

(Marc Almond, The Stars We Are)

 

Moderna Museet, Stockholm

La jeunesse berlinoise fait de ces choses inquiétantes, incompréhensibles et absconses, comme pour préserver coûte que coûte son rang dans la hiérarchie du cool mondial, puisqu'aux dires des plus grands experts en Zeitgeist, Berlin c'est depuis longtemps plié, time to move on. Il semblerait, comme je l'ai encore vu ce samedi à bord du M10 (ou 'MDM10', son surnom du week-end), que la dernière tendance soit pour les mecs de se teindre en gris, un gris de vioque méchamment triste et choquant de laideur. J'ai pris ça en pleine face, incrédule et finalement assez énervé: que l'on m'explique seulement comment des gosses si ravissants, comme celui qui m'a ce soir-là fait face dans le tram, peuvent sans raison apparente décider de se faire un délire veuchs Mamie Nova. Ne manque plus que la nuance de mauve-Margot Honecker pour les filles - ce qui ne tardera sûrement pas, les branchées des Halles le faisaient déjà à mon époque. Ça me fout en l'air, moi qui n'en peux plus de perdre ma couleur d'origine et en chie dans le réajustement permanent qu'implique ma mutation en renard argenté - ce n'est pas si vilain, ça donnerait même une certaine classe comme le disaient dans le temps les bonnes femmes d'Alain Delon, comme si j'avais fait toute cette route pour m'échouer là. Et ce alors que par ailleurs les barbes deviennent toujours plus longues et fournies dans une prolifération hirsute dégueulasse et qu'à peu près tout le monde s'obstine à se trimbaler avec un étron mou planté au sommet du crâne. Je me disais que ça ne pouvait plus durer, qu'on avait atteint là un stade de maniérisme irréversible qui, comme tous les développements similaires dans l'histoire de l'art et de la mode, ne pouvait que préfigurer un renouveau esthétique profond.

C'était pourtant loin d'être fini. La confirmation d'un maniérisme décadent généralisé m'est venue quelques heures plus tard dans la fournaise de la Snax, l'une des deux supertouzes annuelles du Berghain, l'équivalent pédé du Bal des débutantes dans la haute société. Perché sur mon promontoire, levant ma vodka à l'assistance comme le Duke chez Russell Harty, je remarquais une fois de plus comment les attributs supposés de la masculinité se trouvaient exacerbés dans des tenues réduites à leur strict minimum - les échancrures toujours plus prononcées aux hanches, les décolletés toujours plus pigeonnants sur les pecs, les combis moulantes toujours plus découpées au cul. C'est bien simple, less is more n'a ici aucun sens, comme si cette virilité désirée par dessus tout devait naître d'une suraccumulation symbolique dont on espère anxieusement qu'elle se synthétise en quelque chose de crédible. C'est très exactement le sort qu'a connu l'archétype historique du skinhead, dont l'hypermasculinité dopée à coup de signifiants hard a fini par s'abîmer dans le camp le plus comique - c'est-à-dire tout ce que l'on fuyait à grands cris. Le plus étrange après deux bonnes décennies de théorisation queer, c'est qu'il s'en trouve toujours pour tomber dans le panneau (à commencer par moi, quelquefois), et on se demande bien quand cessera cette arnaque funeste dont personne ne sortira jamais gagnant. Seul à zoner dans la jungle de l'hédonisme international, aliéné par une culture de turbo fuckers vidée jusqu'à sa dernière once d'humanité, je me glaçais dans une indifférence morne, la sorte de descente fulgurante dont je suis capable sans même l'aide des drogues. L'évidence était implacable: Berlin partait en vrille et toutes ses promesses d'émancipation sexuelle se fracassaient tout autour dans une mer de connards haletants et de fashionistas camées. Je le savais, je le sentais: c'était rideau pour moi.

David Bowie interview on the Russell Harty Show, 1975

Le retour au monde normal se fit comme d'habitude dans un mélange de sommeil gris, de relents mémoriels plus ou moins avouables et de résignation calme, et c'est ainsi que le lundi, un jour plat à se flinguer comme à chaque début de semaine, je me retrouvais dans le MDM10 à proximité d'un groupe de jeunes Anglais, tout émoustillés de voir de leurs yeux la mythique métropole. Le gars de la bande, un coquelet frisotté beuglant de sa voix de tout juste pubère, semblait décidé à en imposer aux donzelles, le genre de petites meufs qu'on voit tituber le vendredi soir sur Bethnal Green Road, torchées et à moitié à poil par moins cinq. C'est qu'il savait trouver les mots pour les amadouer, les gourdes: ses potes à lui, se vantait-il, kiffaient à fond les drogues, et surtout le crystal. Le crystal-meth, la tina, celle qui transforme illico en bombasse de porno et qui en l'espace de quelques années a fait perdre ses chicots à toute une génération de slammeurs, l'aristrocratie de la défonce et du sexe gay extrême. Pour moi, qui encore la veille trimais aux glory holes pour qu'on s'occupe de mon cas au moins dix secondes, c'en était trop, la série noire. La cruauté du moment était terrible, entendre cette voix d'enfant à peine révolu parler de choses si adultes avec une telle fraîcheur. Mon intuition de la Snax se vérifiait donc: j'étais hors-jeu, trop à la ramasse pour comprendre quoi que ce soit à un monde en accélération incontrôlée, terrain de jeu d'une transhumanité cyborg saturée de psychotropes que je ne pourrais jamais aspirer à rejoindre pour jouir avec. Peut-être avais-je fini par épuiser mes réserves de transgression, la ration d'une vie... La ville se défilait et ne m'appartenait plus. C'est vrai qu'après douze ans les choses commencent à devenir compliquées. La coïncidence si parfaite des débuts entre fanstasmagorie urbaine, désir et fictionnalisation par l'image a longtemps servi de cadre narratif stable à ma présence, pour peu à peu se désagréger et ne laisser place à rien, juste une attente infinie d'autre chose.

C'est donc toute l'ironie de ma dernière trouvaille à Pro qm, la librairie la plus classe de Berlin, un opuscule qui à lui seul résume la débacle en cours, sorte de Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations pour une leisure class transnationale hyperconnectée entre hubs urbains majeurs: Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident, publié par Zero Books, une maison spécialisée dans la critique culturelle radicale que j'aime beaucoup, ne serait-ce que pour la qualité de sa présentation graphique. Connaissant bien sa ligne éditoriale - un peu clever Dick sur les bords mais de bonne tenue - et confronté à un titre pareil, je ne pouvais que subodorer une énorme branlerie de hipster en pleine montée, ce qui s'est avéré vrai au-delà de mes espérances. Vaguement enrobé de théorie marxiste pour lui donner un minimum de consistance (la superstructure revisitée par Gramsci comme leitmotiv conceptuel), ce court essai (orthographié ici en français) mobilise tout un arsenal de thématiques exsangues après des années de matraquage médiatique: les drogues, le clubbing, l'art, la nouvelle économie, la gentrification, le tourisme. La prose, nerveuse et hachée, toute en disjonctions expressionnistes, métaphores plus ou moins heureuses et agitprop incantatoire, se veut le reflet de l'histoire chaotique et du tissu physique fracturé de Berlin, une démarche littéraire proche de celle adoptée par Stephen Barber qui il y a vingt ans scannait les surfaces sensibles d'une capitale en pleine métamorphose dans Fragments of the European City. Dans Superstructural Berlin, l'hallu n'est jamais bien loin, certains passages décrochant carrément le pompon par leur comique involontaire - "destructured nylon encrusted passengers with an absorbed and fermenting gaze" (les usagers du U-Bahn à Hermannplatz!), "tourism: that particular and constant flux supplying cognitively impressionable conveyor material to the urban syntax", "this mnemonically promiscuous opportunistic locus" (la Neue Wache!) - avant de climaxer dans une giclée pseudo-messianique où le sociologist ("the conscious cognitive mapper and pattern recognizer") saura brandir l'égide de la critique culturelle face au danger de psychose inhérent à un trop-plein de libéralisme libertaire.

En définitive le seul mérite du livre est sans doute de nous rappeler à quel point les logiques de prédation capitaliste régentent les moindres de nos plaisirs (de la consommation ludique de drogues, dernier maillon d'une chaîne continue d’exploitation, au nouveau précariat créatif de start-ups phagocytées par les grands conglomérats, en passant par un hédonisme sécuritaire requérant soumission totale à ses instances de contrôle), même si l’auteur a la naïveté de croire que le système revêt une forme plus ‘douce’ dans le contexte arty de Mitte ou Kreuzkölln - faux-semblant qui le rend précisément si toxique. L'hypertrophie du self propre à cette économie de production d’individualités fabuleuses sous-tend une régression à l'état de horde infantile quasi hobbesienne, qu’il s’agisse d’Espagnols à barbes venus étreindre les arbres du jardin enchanté d'://about blank ou des princesses victoriennes prenant leurs aises aux chiottes du Pano, black widows toujours prêtes à taper de leurs petits poings en cas de manque. Ce qu’il y a d'effroyablement lassant dans tout ça, c’est bien l'invariabilité d’un discours hégémonique pathologiquement fixé sur une infime minorité, suffisamment blanche et privilégiée pour remplir toutes les exigences de l'Entertainment. C'est à se demander ce qui peut se passer ailleurs, s'il existe même de véritables gens qui réalisent des choses dignes de considération. La vérité c'est que ça n'intéresse personne tant les circuits internationaux d'information préfèrent par facilité se branler sur ce Berlin-là, trop heureux de resservir jusqu'à la nausée ses mythes de déglingue et de merde en tupperware. Qu'en est-il des diasporas africaines de Wedding? Que se passe-t-il à Lichtenberg ou Marzahn qui pour une fois démentirait l'image de nids à fachos qu'on leur attribue volontiers dans les milieux 'raffinés'? Qu'en sera-t-il de cette jeunesse à venir - syrienne, afghane, érythréenne - qui peut-être inventera des façons d'être ensemble inédites, des sons, des sensualités encore inconnus et qui inévitablement redéfinira en profondeur l'identité de cette ville? En serons-nous alors encore à faire dans notre ben devant cette putain de porte comme des captifs volontaires d'une histoire avariée alors que l'essentiel se passera déjà ailleurs?... Je voudrais ne plus avoir à parler de ces choses car malgré ses emphases risibles et prétentions insupportables, tout est enfin dit dans ce livre-tombeau, le noir craquelé de la couverture lui donnant un air de finalité sépulcrale. Je continuerai d'attendre, non dans une inertie désabusée mais dans l'écrit en mouvement, la seule chose à même de me maintenir vivant dans mon désir inextinguible.

Volkshaus, Zürich

 

Nicolas Hausdorf & Alexander Goller (illustr.), Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident (Winchester, Washington: Zero Books, 2015).

23 March 2015

Le Sang des Bêtes

"Slackness, softness are the sort of things to shun
Nothing could be harder than the quest for fun"

(Bowie, Baal's Hymn)

 

Langer Jammer, S-Storkower Strasse

Il y a quelques mois je me promenais avec A. dans le parc aménagé sur l'emplacement des anciens abattoirs de Prenzlauer Berg. En plus des nouveaux logements bâtis sur un modèle de terraces à l'anglaise (la colonie bobo de Neue Welt avec sa vue imprenable sur Sconto Der Möbelmarkt), quelques halles dédiées au massacre des bestiaux (le Zentralviehhof ne fut définitivement désaffecté qu'un peu après la chute du Mur) étaient converties en habitations de haut standing, les façades de brique à pignons leur donnant tout le cachet de l'authenticité. Au loin, la structure amputée de l'ancienne passerelle surélevée (surnommée Langer Jammer - interminable misère - qui du temps de la RDA enjambaient le complexe à demi ruiné) annonçait la Storkower Strasse, autre abîme de cruauté humaine, à l'encontre des parasites épongeant les ressources publiques cette fois-ci. Des allées plantées émergeaient de jeunes mères radieuses à poussettes doubles, une explosion de bonheur familial unique ce côté-ci de Kollwitzplatz. A. me parlait des rencontres qu'elle faisait parfois dans les parcs du quartier - un Samariterkiez en pleine transformation marqué par les évictions de squats et le remplacement d'une vieille population berlinoise 'indigène' par des catégories socialement mobiles et aisées -, confrontations agressives allant même jusqu'à la menace physique. Elle attribuait cette violence impalpable, cette nocivité de l'air, à l'ancienne présence des abattoirs, au supplice de millions de bêtes imprégnant encore les lieux, leurs hurlements de terreur résonnant la nuit comme des complaintes de damnés. Mon instinct psychogéographique, d'une acuité extrême à Londres mais progressivement érodé ici, se trouvait réactivé face à l'étrangeté de l'endroit, dans la vague perception d'une humeur trouble, d'un mauvais karma en suspension dans des rues en apparence paisibles, comme une blessure jamais refermée, une infusion sous-jacente de haine et de folie qui pouvait sporadiquement éclater sans raison manifeste. Plus précisément, cette partie de Friedrichshain me semblait résumer la situation d'une ville traversée de multiples lignes de fracture que l'on tentait de masquer dans la prédominance d'un discours fictif sur la recherche du plaisir et la libération personnelle, à l'exclusion de toute autre forme de réalité sociale.

Pendant sa très courte vie en tant que métropole mondiale - elle n'a fait son entrée aux côtés des grandes capitales impériales qu'après l'unification nationale opérée sous Bismarck -, Berlin n'a fait qu'enchaîner les horreurs, théâtre d'une révolution réprimée dans le sang puis centre névralgique de projets génocidaires avant sa partition en deux petits mondes psychotiques servant de laboratoires humains aux deux blocs en présence. La violence est pour ainsi dire comme inscrite au cœur de son ADN, et même le processus de Wiedervereinigung, une occasion visiblement heureuse, n'a fait qu'exacerber les penchants prédateurs d'un Occident désormais triomphant, causant parmi les populations de l'ancien Est un ressentiment profond dont les effets se font encore sentir. Les déchets radioactifs des désastres passés pouvaient bien s'amonceler sous nos pieds et l'évidence d'un terrible destin se révéler à chaque coin de rue, il fallait à tout prix passer à autre chose, jouir sans entraves en effaçant tout vestige du traumatisme comme en témoigne le révisionnisme architectural qui a présidé à la reconstruction du centre historique - autre forme de domination s'attaquant à la légitimité mémorielle des vaincus. C'est que, comme on le sait au moins depuis Sade et l'interprétation sublime qu'en a fait Pasolini dans Salò, violence, pouvoir et plaisir sont inextricablement imbriqués, et aucun lieu au monde ne l'a aussi brillamment mis en scène que Berlin. De la 'divine décadence' weimarienne en toc de Cabaret à la Love Parade - événement fondateur de la réunification dans l'exacerbation d'une énergie sexuelle qui semble infiltrer jusqu'à l'air ambiant -, en passant par les orgies nazies et le Berlin-Ouest de la guerre froide où l'imminence de la catastrophe ne donnait que plus d'urgence aux expérimentations hédonistes de toutes sortes, c'est bien le plaisir et la libération de corps en excitation permanente qui phagocytent tout discours et servent d'arguments marketing dans une ville entièrement dévolue au tourisme - qui serait même passée à une phase 'post-touristique' où une classe créative privilégiée, hyperconnectée et dérivant à l'échelle planétaire en quête de révélation intérieure, occuperait le cadre urbain comme un immense terrain de jeux. Berlin is hip, cheap and up for grabs. Même être dans la dèche est ici plus cool qu'ailleurs.

Durant les années euphoriques de l'après-Wende, c'est dans les restes physiques de la terreur qu'étaient mis en scène les sex games les plus incroyables. Les légendaires parties Snax, dont les vétérans parlent encore les larmes aux yeux, avaient à leurs débuts investi l'énorme carcasse en béton armé de l'ex-Reichsbahnbunker Friedrichstraße, alliant indissolublement sexe, jeux de pouvoir BDSM et brutalisme architectural, une esthétique de l'oppression liée à la jouissance qui sera par la suite appliquée de façon inégalée dans le complexe Lab/Berghain. Car c'est bien ce dernier, passé en quelques années du statut de club techno gay ultra-pointu à celui d'obsession mondiale, qui incarne à lui seul cette économie du plaisir où la promesse d'une expérience sensorielle et sexuelle hors de ce monde se mêle au risque de l'humiliation orchestrée. Il suffit d'examiner l'infinité de discours circulant autour du lieu pour en saisir l'extrême mythologisation avec la porte du club érigée en objet de fixation - entrée de l'Hadès gardée par Cerbère, l'ogre tatoué se repaissant de pretty young things apeurées. D'ailleurs la file d'attente cernée de barrières n'évoque sans doute pas par hasard un couloir de contention pour bétail, intensément éclairé et visible de loin pour une sélection optimale, préparant tout candidat à un traitement aussi terrifiant que surréaliste de la part des gardiens omnipotents du sanctuaire (la maîtrise de l'allemand est, paraît-il, cruciale dans la désignation des élus, comme est immédiatement détectée toute tentative des non-initiés de 'faire gay'), bien que l'exercice arbitraire et opaque du pouvoir se poursuive à l'intérieur de l'enceinte entre les mains d'un staff de sécurité particulièrement nerveux. Il y a quelque chose de profondément perturbant à voir des personnes a priori raisonnables renoncer volontairement à tout libre arbitre pour se plier à ce rituel public d'avilissement, menaçant de perdre tout contrôle d'elles-mêmes, suppliant, hurlant, se contorsionnant de douleur face à un rejet sans appel. Être du côté des winners, ceux que la ville accepte comme dignes de sa réputation (car le Berghain a par métonymie fini par se substituer à Berlin elle-même), se mérite et le privilège est à la hauteur de la volonté de soumission à un régime d'exception mû par ses règles propres - l'hétérotopie foucaldienne parvenue à un degré de sophistication et d'efficacité sans précédent. Dans un contexte de surenchère sécuritaire, il est frappant de voir à quel point le ludique et le frivole se trouvent enrôlés dans les mêmes dispositifs paranoïaques de contrôle et de coercition.

À l'intérieur c'est le paradigme hobbesien de 'la guerre de tous contre tous' qui régente les rapports humain tant les enjeux symboliques sont colossaux - c'est à qui aura accès aux drogues les plus avant-gardistes, sera vu en pleine conversation dans le box du DJ ou s'assurera la meilleure exposition sur l'un des podiums, même si cela signifie une régression mentale autant que morale où tous les coups sont permis pour préserver un statut fictif. Comme le chante Iggy dans Funtime, "We want some, we want some", et rien ne doit venir contrecarrer la dramatisation de soi, la recherche forcenée de plaisirs redéversés jusqu'à l'épuisement, la certitude inébranlable que cette extraordinaire création futuriste n'est conçue que pour magnifier son propre égo. J'ai joui toute la nuit et je le donne à voir sans retenue. Sans la validation de centaines de regards simultanés, je ne puis exister à cette ville dont l'amour se dispense au prix d'un pacte faustien: l'acceptation d'une brutalisation généralisée pour soi-même échapper à l'invalidation sociale, au déni de sa propre désirabilité, à l'éradication du corps contraint à l'errance dans la noirceur des rues. In girum imus nocte et consumimur igni... Au Lab je suis le complice subjugué d'une culture de l'ultra-performance que par mon auto-représentation je contribue à édifier et perpétuer, entraîné dans les tourbillons du troisième donjon pour me donner l'illusion de l'appartenance. Fut-il seulement un temps où les gens se respectaient davantage, étaient présents les uns aux autres dans des extases communes? Où un réel sens communautaire prévalait sur la logique compulsive d'une accumulation sans fin - d'expériences bâclées, de plans chems, de corps démembrés et traités sans soin? Ne reproduisons-nous pas avec un zèle accru ce que le néo-libéralisme a de plus nocif et d'aliénant dans la valorisation obsessionnelle des masculinités les plus conformes à un idéal réducteur et oppressant? Mais voilà: Berlin ist geil. On se le répète à l'envi, on le clame à la face d'un monde dont les hiérarchies sont reproduites avec notre absolu consentement à l'intérieur d'une minorité sexuelle aveugle à ses propres violences et faillites. Berlin, célébrée comme l'une des capitales les plus tolérantes au monde, me donne l'espace nécessaire pour m'explorer en toute liberté, sans crainte de la répression étatique ou sociale. Mais sa face obscure constitue la création la plus perverse du capitalisme tardif qui a absorbé jusqu'aux confins même du désir: sous les apparences d'ouverture, de libéralisme et de fun, les véritables discriminations demeurent incontestées - celles affligeant les corps féminins dans une culture viriliste, les corps racisés dans leur assignation à une identité construite par le regard blanc, les corps non normés dans les disparités d'accès au plaisir. La différenciation des êtres selon leur valeur marchande et docilité aux exigences de l'Entertainment peut se poursuivre sans relâche, car pour assurer le maintien de l'ordre il n'y aura ici jamais pénurie de prétendants.

21 August 2014

X-mal Deutschland

Storkower Strasse

Dans mon imaginaire urbain, la Storkower Strasse occupe une place exceptionnelle, comme dans l'esprit de milliers d'autres citoyens infortunés du Bezirk de Pankow, qui incorpore depuis les fusions territoriales de 2001 Prenzlauer Berg lui-même. Bien que faisant partie de cet arrondissement bien plus connu pour son opulence Gründerzeit et l'arrogance infecte des familles bien nées qui désormais l'occupent presque exclusivement, elle n'en a aucun des charmes, droite et raide comme la justice, se déroulant en une succession implacable et particulièrement assommante de non-lieux - stations-service, magasins hard-discount, et surtout l'immense complexe administratif entièrement dévolu à la dèche et l'humiliation étatique organisées: les différentes divisions de l'agence nationale pour l'emploi et l'organe régulateur du Finanzamt. Il est difficile de savoir à quoi a pu ressembler cette avenue avant sa reconstruction sous la DDR, un régime obsessionnellement résolu à punir son peuple criminel par l'extirpation méthodique de toute forme de jouissance esthétique. On imagine tous les blocs qui la bordaient absolument identiques, dissimulant on ne sait trop quoi et seulement différenciés par d'énormes numéros aux entrées, avant d'être camouflés de revêtements plastique aux tons pastel, comme pour amortir la violence des nouvelles institutions qui en avaient pris possession. Mais l'illusion ne tient pas longtemps: ici, comme dans les supermarchés de ce pays, c'est no frills, no fun. What you see is what you get.

Ayant il y a des années dû m'y rendre fréquemment à la suite d'un licenciement largement mérité, 'la Storkower' m'était surtout familière de bon matin, généralement l'heure à laquelle l'Arbeitsamt m'invitait pour une petite discussion, sybillinement appelée 'clarification'. La notification m'en arrivait toujours sous la forme d'une lettre de deux ou trois pages imprimée sur ce PQ gris de recyclage qui est devenu la marque de fabrique de l'administration allemande et où, usant du langage officiel le plus abscons à grand renfort de composites monstrueux et de réglementations brandies à tout-va, on me priait simplement de me présenter. Car là aussi tout est conçu dans le but d'induire la culpabilité la plus irrationnelle et inspirer une terreur maximale, ce qui me faisait immanquablement songer aux méthodes de convocation employées par la Stasi, quand le courrier arrivait pile le vendredi pour laisser au destinataire tout le loisir de se chier dessus pendant le week-end. Et en effet, ces lundis matin givrés de janvier avaient là-bas de quoi serrer le cœur, l'estomac étant déjà noué depuis la veille à l'idée de me retrouver face à l'un des cerbères du système - indifférent, robotique et inhumain -, épreuve me ramenant invariablement au matraquage originel de l'Ausländerbehörde, où je compris que l'Allemagne, impérieuse et paranoïaque dans la primauté absolue accordée à un droit du sang séculaire, ne me voulait pas forcément du bien.

À Berlin, je ne me suis jamais autant senti à l'est qu'en sortant de la station Landsberger Allee, lorsque longeant une désolation d'immeubles déglingués, de trottoirs défoncés et de files d'entrepôts aveugles abritant des supermarchés à moins d'un euro - une banlieue de Kharkiv telle qu'elle aurait pu être photographiée par Boris Mikhaïlov -, j'anticipais mon dépeçage bureaucratique imminent. Car il m'arrivait, lors de certains de ces rendez-vous, de passer un mauvais quart d'heure, comme la fois où je fus accueilli par cette jeune préposée pour une autre de ces 'clarifications', une petite blonde aux longs cheveux de soie qui devait avoir tout récemment intégré le service. J'avais par négligence excédé la limite de rémunération autorisée pour garder mon chômage - une déclaration de salaire inopinément sortie de derrière les fagots et datant de mon apparition surprise dans Sneaker Addikt IV, la dernière Grosse Produktion de Pig Kino, alors leader incontesté de ce créneau porteur que commençait à être le Berlin-Proll-Porn. Ayant failli à signaler ma prestation aux autorités, je violais ouvertement la loi et risquais gros. Affichant ostensiblement un petit air fâché pour bien me rappeler son statut, mais ce jour-là disposée à la magnanimité pour moi et moi seul, la princesse cracha:

- Vous avez de la chance d'être tombé sur moi, sinon je peux vous dire qu'avec les collègues ça aurait chauffé pour vous!... Bon, et vous faisiez quoi pour... Pig Kino?

- Performeur... enfin, en guest star.

Je dus pour cet écart rembourser l'intégralité de mon allocation du mois.

Un autre matin, je m'étais par erreur engagé dans le plus élevé et terrifiant des bâtiments du complexe, le grand rectangle blanc, celui où les abus de pouvoir commis par les agents de l'État sont les plus gratifiants dans la délectation - les insuffisances de langue étant avidement exploitées pour rabaisser et disqualifier - car c'est à travers sa machinerie opaque que sont trimbalés dans un état d'hébétude hagarde les candidats à Hartz IV, le dernier garde-fou d'un welfare state à l'agonie avant la déchéance et le néant social. Perdu dans les étages, je tombai sur deux employées en pleine discussion à l'extérieur d'une des cellules, et, prenant mon air d'enfant de chœur, la raie au milieu et de belles subordonnées conjonctives plein la bouche, leur demandai mon chemin. Ces cousines directes des dames de la BVG, aux amples textiles multicolores et coiffures déconstructivistes, me faisaient secrètement penser aux Bonnes Femmes du roman de Wolfgang Hilbig, ces travailleuses désexualisées par l'idéologie communiste et qui avaient d'un seul coup mystérieusement disparu du pays, réduisant le 'héros' à se palucher seul dans les poubelles de quelque trou du Brandebourg. Entendant mon accent, l'une d'elle entreprit de me répondre dans un français incompréhensible - les pauvres mots de ses dernières vacances -, quand elle, le stéréotype de la bonne Allemande, gigantesque et fagottée comme l'as de pique, devenait sans même s'en apercevoir l'objet du mépris silencieux des autochtones. Pas plus éclairé et m'éloignant vers les ascenseurs, j'entendai la conversation reprendre de plus belle derrière moi:

- Voyez, c'est bien quand ils parlent comme ça. C'est pas comme tous ces Polonais!

C'est donc avec une incrédulité horrifiée que j'appris il y a deux jours que le premier cas de contamination par le virus Ebola à toucher le sol allemand s'était déclaré dans ces mêmes locaux. Une chômeuse s'était subitement trouvée mal durant un entretien, et présentant tous les signes physiques de l'infection - comme elle était d'origine nigériane, j'imagine qu'on devait la tenir à l'œil depuis un bon moment - avait déclenché à elle seule tout le branle-bas de combat prévu en pareilles circonstances - les secours affluant sur place en costumes de scaphandriers pour embarquer la malade sous vide, tandis que les proles venus comme d'habitude réclamer leur dû à la société étaient évacués en masse dans la panique. Dans la soirée l'excitation retombait pourtant d'un cran: la malheureuse n'aurait en fait été victime que d'une mauvaise gastro-entérite, ce qui me semble finalement assez raccord avec le cadre stérile et profondément hostile du Jobcenter, la détestation viscérale qu'il suscite, la peur liquide qui y est sciemment distillée. Et une vision s'est alors imposée à moi: la contamination fulgurante du corps sain de la nation aurait bel et bien commencé là, en ce point précis de putréfaction sociale - l'agence pour l'emploi de Storkower Strasse, la tristesse de son modernisme au rabais, la banalité du cynisme qui y corrode tout rapport humain, le pathétique des maigres enjeux de pouvoir qui l'animent -, ravivant les images de ces condamnés ukrainiens qui, protégés de leurs seules combinaisons de travail, avaient frénétiquement tenté il y a longtemps d'étouffer le cœur ardent de Tchernobyl sous de simples pelletées de sable.

18 June 2014

Jardin des Perversions

Diane d'Éphèse, jardins de la Villa d'Este, Tivoli

Il était encore tôt lorsque je sortai du Moviemento ce samedi après-midi. Le Queer Film Festival nous avait pour sa dernière édition à nouveau apporté des productions de qualité, dont quelques courts-métrages particulièrement bouleversants. C’est l’une des rares occasions où je peux mesurer la grande diversité de la nébuleuse queer berlinoise - en âges, styles, identifications de genre -, m’étant depuis longtemps désengagé de ce monde et n’en ayant plus que des échos lointains avec la désintégration programmée de la Transgenialer CSD comme dernier rebondissement en date. Je me sentais bien au milieu de la file d’attente, une variation possible parmi des dizaines dans cette immense gamme d’individualités sécessionnistes de l’héténonorme et déplorais secrètement que cette scène fût si encline aux rivalités et schismes en tous genres, la course à l’orthodoxie la plus irréprochable allant de paire, comme dans tout microcosme ultra minoritaire et radical, avec une tendance prononcée à l’excommunication. Reflet probable d’un cruel manque de culture historique et produit d'un dogmatisme holier-than-thou sans âme ni humour, être pédé revient dans certaines marges (les radfems en l'occurrence, mais pas que) à entrer en collusion avec l'ennemi, suppôts d’un système de domination dont nous sommes en vertu de privilèges intrinsèques uniformément les bénéficiaires [1]. La propension des communautés à se dresser les unes contre les autres est endémique et ne fait qu’affaiblir leur force de contestation face à un ordre surpuissant dont la mécanique normalisatrice demeure intacte. Car dans ma jeunesse nous étions tous embarqués dans la même galère, ayant en commun, mecs comme meufs, un oppresseur clairement identifié, et j’imagine qu’il en va de même dans ces pays ou l’homo/transphobie criminelle est érigée en idéologie d’État et où on ne peut, pour de simples questions de survie et de solidarité, laisser survenir ce type d'éclatement factieux [2]. Mais il est vrai qu’à l’époque, vivotant dans notre marasme périurbain, nous étions très peu politisés, que grâce à notre fabuleuse éducation nationale nous ignorions tout de Foucault et que le kwire et son arsenal conceptuel ayant à peine émergé des pays anglo-saxons il faudrait encore attendre longtemps avant que la France ne prenne comme toujours le train en marche.

Le Kottbusser Damm était fourmillant de monde, une foule hétéroclite profitant de la chaleur déjà estivale de ce week-end de juin. Il était hors de question de rentrer dans une telle lumière et la soirée s’annonçait longue. Livré à moi-même, encore fatigué de la nuit précédente et surtout plein du désir inaltéré de finir en backroom, je pourrais passer quelques heures au parc avant de me reposer en vue d’une nouvelle incursion dans l’un des seuls établissements survivants de Prenzlauer Berg. C’était le soir de tous les dangers, celui où me retrouver seul dans une ville intégralement dévolue à la réalisation immédiate de tout plaisir pouvait me plonger dans un désarroi plus profond encore. Dans l’air doré les alentours de la Karl-Marx-Allee étaient presque entièrement déserts. Traversant les avenues surdimensionnées, longeant les Plattenbauten interminables, je sirottais le Sekt tiède que j’avais pris soin de transvaser dans une petite bouteille en plastique, me préparant moi aussi à ma présence dans les épaisseurs du parc. Dans la grande arène de verdure des groupes d’amis parsemés finissaient de jouir de ce jour magnifique, étendus à moitié nus dans l’herbe ou plongés dans des conversations ponctuées de rires autour d’une bière. De part et d’autre de l’étendue des volutes de fumée blanche annonçaient les barbecues en cours. Il y a dix ans, alors que j’étais ici encore un étranger, je m’étais promis de faire un jour partie de tels rassemblements, et assis là seul, le corps nerveux de ne savoir où se poser dans l’anticipation de la fête générale dont ceci n’était qu’un avant-goût, je m’aperçus que j’étais dénué de la force d’en être encore triste. Pourtant il m’étais arrivé de me sentir leur égal, lorsque, pris dans les rets de jeux de regards avides, je me mesurais à tous ces corps fiers, tendres et confiants dans la vie qui les attendait, tatoués pour beaucoup - jusqu’au visage pour certains. Assis sur un banc je me repassais en boucle We Exist d’Arcade Fire, ses montées camp pétasse m'ayant poussé à me déhancher dans les allées, inhabituellement euphorique dans les rayons irisés du jour finissant et l’étourdissement de l'alccol, ma vie asymptote semblant pour quelques heures se confondre à la leur.

Irem Tok, Untitled (Munich)

Du temps de la DDR le parc était déjà connu comme lieu de drague, son ample colonnade en demi-lune servant de décor de rêve une fois le soir tombé. Je me souviens un été y avoir vu surgir d’un buisson un gros type en talons aiguilles et bas en nylon noirs, l’air ahuri de se retrouver soudain à l’air libre. Certes depuis les travaux de rénovation entrepris par la municipalité à coups de millions la Märchenbrunnen est resplendissante dans sa blancheur de marbre, mais hors d’accès la nuit par crainte du vandalisme. De l’autre côté de la rue un terrain vacant a longtemps assumé la même fonction avant l’édification d’un complexe résidentiel exclusif - gated community comme on n’en n’avait encore jamais vu dans le quartier. Dans les confins du parc le terrain est escarpé et fortement accidenté, une configuration artificielle due à l’amoncellement de ruines déblayées après la guerre. Les soubassements dynamités des tours de défense aérienne sont encore visibles au détour des sentiers qui strient les monticules de spirales entrecroisées comme deux ziggourats jumelles, seuls reliefs possibles dans une ville bâtie sur le sable. Dans les sous-bois une géographie aléatoire de passages humains trouent une végétation dense et inextricable, des frondaisons en arceaux, des troncs d’arbre effondrés, le sol autour du seul banc existant - là où se branle d’ordinaire un vieux - réduit à l’état de semi-décharge. Sur les pentes des torses immobiles d’hommes dépassent ça et là des fourrés comme autant de piliers priapiques balayant l’horizon boisé dans l’attente d’un événement indéfini. D’autres passent leur chemin sans un mot, hasardant un regard plus ou moins appuyé. Ici ça semble plus facile, loin des univers artificiels où l’imaginaire pédé est tout entier mobilisé dans une performance de soi constamment renouvelée. D’ailleurs c’est toujours au retour du Lab, lorsque celui-ci a définitivement épuisé ses promesses avec les derniers clients échoués dans des flaques de lube et de pisse, que les apparences commencent doucement à céder, que je viens finir ma nuit, refusant de la voir s’abîmer dans la banalité du jour nouveau. On ne sait jamais ce qu’on y trouvera ou combien de temps il faudra attendre pour ça, mais nombre de ces mecs seraient invisibles ailleurs, exclus (par l’âge, le style vestimentaire, le capital physique) des circuits dominants de représentation - et à Friedrichshain les bogosses-hispters-barbus sont sans conteste les rois sans partage.

Mais le lundi matin revenu, c’est une ambiance bien différente qui y règne. Sortant du G.Bar à l’heure de la fermeture, aveuglé par le soleil sur le pont enjambant les voies du Ringbahn, je me dis qu’il n’y a aucune raison pour que tout cela cesse si tôt. Les trains sont déjà plein de travailleurs qui ont dû se lever aux aurores, scrutant machinalement le paysage d’un air fermé, celles et ceux qui font tourner cette ville mais n’intéressent personne, et encore moins les esprits lumineux tout occupés à la marketer aux quatre coins du globe. Je vois bien qu’ils voient que j’ai fait la teuf toute la nuit, sans doute ma mine défaite ou les tâches suspectes qui constellent mon survêt, ou bien je dois dégager alentours une insoutenable odeur de clope et de foutre. Je me sens coupable de tant d'obscénité, peut-être me considèrent-ils avec le mépris qu’ils réservent aux branleurs qui affluent ici par milliers chaque week-end et sur lesquels il est maintenant de rigueur de taper. Je descends vers le parc, certain que là aussi d’autres sont venus tirer tout ce qu’ils pouvaient de leurs résidus de nuit comme un dernier baroud d'honneur Au sommet des grand arbres un fouillis de chants d’oiseaux témoigne du jour radieux qui vient de se déclarer alors qu’au loin quelques mecs vagues se faufilent parmi les buissons. Viennent-ils vraiment de se lever exprès pour ça? Plus haut un type en bleu de travail m’a repéré et commence à s’avancer - sans faire de simagrées car le temps doit lui être compté. Peut-être sont-ils comme lui nombreux les matins de semaine à venir se faire pomper avant le turbin. Je me dis que je pourrais contribuer à ma façon à l’émancipation sexuelle de la classe ouvrière, apporter un peu de bonheur à ceux qui ne comptent pour rien dans l’économie du désir scandaleusement anti-démocratique que génère cette ville [3]. “Prolétaires de tous les pays, caressez-vous!”, comme disaient les Gazolines. Je ferais là honneur à mes origines et essuierais la honte de la trahison originelle, quand j’allais faire les parcs parisiens pour allumer les fils de bonne famille ou les vieux beaux qui y traînaient, dans le but qu’ils me ramènent chez eux pour que, dans ma fascination exacerbée pour le privilège social, je prenne enfin la pleine mesure de leur monde - cette élégance et sûreté de goût si naturelles qu’ils les personnifiaient à eux seuls, un habitus à des années-lumière de ce que j’avais toujours connu. Je pense qu’ils kiffaient un peu de se savoir vus avec un keupon pédé de banlieue, et qui avait en plus de la conversation. Dans les villes cossues de l’ouest parisien ce n’était que calme, luxe et volupté, déchirés des cris de plaisir de bourges ramenés sous mes yeux à leur abjection nue.

Kiffeurs en action, Volkspark Freidrichshain

Impossible dorénavant de partir. Il fallait mener cet état à son terme, en tirer les dernières conséquences. Le coup de grâce, c’est le Bötzow Kiez, lisse et ordonné par les niaiseries familialistes de la classe qui a fini par en prendre possession. Il n’y a rien à en attendre, leur indifférence à mon désir et mes manques est complète. Dans sa longueur interminable cette rue signe invariablement mon échec. Affalé sur un banc je vois défiler les premiers joggers, puis des parents à vélo sur le chemin de l’école avec le môme bien calé sur le petit siège arrière. Dans la fatigue qui me gagne je me sens dégueulasse, couvert des miasmes accumulés dans le reflux de la nuit. J’écoute ‘la Sonate’ de César Franck, celle que j’adorais tant dans ma jeunesse, qui m’ouvrait à un monde de raffinement loin de la ville de ma honte, et qui ponctue de la même façon les promenades de Joe dans ‘Nymph()maniac 1’, grande fille flottant dans ses jupes amples comme dans les temps et lieu indéfinis qu’elle habite. Ses entrées dans le parc par le portail à colonnes, corps raidi et poings serrés, sont d’une mélancolie terrible dans le gouffre de solitude sidérale qu'elles révèlent. Elle vient s’y reposer, dit-elle, après la frénésie de ses plans cul de la journée. C’est qu’elle a une certaine endurance en la matière. Déjà ado, elle n’aimait rien tant, avec sa pote B. en sœur et rivale, que sucer dans les trains de banlieue - Première Classe sur British Rail en une sorte de prélude trash à 'Abigail's Party' - des barbus en costard rentrant du boulot, de ceux qui se gardent les couilles bien pleines pour le soir même pouvoir engrosser leur femme. Avec Joe il devait à tout prix en être autrement dans sa furie destructrice de tout futur, de tout bonheur familial. Elle prenait tout, ne rendait rien, un trou noir mobile pulvérisant le monde connu. Je m’engage à nouveau sur le sentier en spirale qui mène au sommet de la butte puis m’adosse à mon arbre préféré, celui qui se divise en trois troncs distincts au carrefour du domaine. À ce moment précis un petit blond, belle gueule et débraguetté, me frôle d’assez près pour que je vois ce qu’il a dans le slip, qu’il baisse au premier échange de regards. Il a une belle queue épaisse et complètement dure. Je retourne ma casquette pour mieux le servir, puis il commence à me deepthroater, de plus en plus fort, au point de presque me faire gerber. Je lui fais comprendre en lui massant ses petites burnes - qu’il na pas rasées - que c’est son jus que je veux, que ce serait la consécration de ma nuit, qu’il doit continuer comme ça. Pour m’exciter je me renifle les doigts encore imprégné d’une forte odeur de cul, un petit Turc qui avait débarqué en trombe au G.Bar pour se faire pomper par tous les clients. C’est exactement ce que j'ai tout ce temps rêvé d'être, en la compagnie réconfortante d'hommes qui pouvaient m'approcher et me traiter comme ils l'entendaient: la pute du parc, comme il y a eu celle de la côte, une sphinge embusquée dans la forêt. Le prole en bleu de travail est encore là et se tient à distance respectueuse en s’astiquant le manche qui bande de dessous sa combi. Il nous mate à mort, et je mets un soin tout particulier à lui offrir son porno du matin, un dont il se souviendra longtemps. Quand le blondinet se retire il crache encore son yop par petites giclées dont il recouvre mon blouson tandis qu’un gros filet vitreux lui pend du chibre. Renversé à terre et empêché par l’arbre de chuter encore plus bas, je m’essuie la bouche d’un revers de manche, le fixant avec toute la reconnaissance du monde: “Wow!”

Photos: /rem Tok, Untitled (Munich), 2011 - Essl Art Award CEE 2013 / Kiffeurs de nuit, Mustafa et David - Anne Laure Jaeglé

 

[1] Sur la dialectique complexe empowerment/disempowerment propre à la subjectivité gay: Earl Jackson, Jr., Strategies of Deviance: Studies in Gay Male Representation (Bloomington: Indiana University Press, 1995). Cité dans: David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 183.

[2] Il suffit pour cela de voir le spectacle pathétique offert par Berlin cette année où des dissensions et luttes intestines nées de conflits de pouvoir et de frictions d’égos ont ces derniers mois tourné sens dessus dessous le landerneau gay-lesbien mainstream au point de mener à l’établissement de deux Prides distinctes défendant pourtant le même agenda politique. Cela est évidemment à distinguer d’initiatives propres à des catégories mises en minorité à l’intérieur de l’ensemble fictif fortement hétérogène de la ‘communauté LGBT’ et porteuses de revendications spécifiques, telle la Dyke* March annuelle qui vise à dénoncer et combattre l’invisibilisation des lesbiennes dans l’espace politique et médiatique - et nullement antithétiques à la formation d’alliances et de solidarités dans le cadre de causes plus globales.

[3] Contrairement à ce que j’ai pu affirmer ici et comme me le faisait remarquer une amie après coup, le Berghain (puisque l'immense mise en scène du désir élaborée par la ville dans sa stratégie de promotion mondiale se résume en dernière instance à ce lieu) n’a rien de démocratique malgré son habileté à laisser penser le contraire. L’absence apparente de tout système de privilèges masque le fait que le club constitue à lui seul un immense carré VIP, chacune des subjectivités fictives (concept ultra mascien) qui le compose se livrant à une guerre de tous contre tous pour sa propre élévation à l’intérieur d’une hiérarchie implacable (elle-même reflétée dans l’organisation spatiale avec pour point culminant la dramatisation du passage si universellement fantasmé de la porte).

20 May 2014

Queen of Proles

"And it never really began, but in my heart it was so real"
(The Smiths)

"Le fist, je ne fais pas. Je me sens pute dans l'âme mais il me faut du viril. Je ne supporte pas l'efféminé."
(Anon., GayRomeo)

 

Motzstrasse, Schöneberg

En se prenant brièvement à rêver que le nouvel aéroport international soit entré en service - l'ouverture était prévue il y a deux ans avant qu'on n'y mesure l'étendue des malfaçons affectant les systèmes de sécurité -, on imagine que la colossale industrie touristique engouffrant Berlin aurait atteint son point d’efficacité maximale, une machine admirablement huilée dans la gestion des flux continus de milliers de corps dégorgés et réabsorbés par les compagnies aériennes low cost. Au lieu de quoi la vieille carcasse de Schönefeld est quotidiennement sur le point de céder sous la pression, le terminal minuscule de l'ancienne partie Est n’étant plus depuis des années adapté aux exigences d’une destination culturelle de premier ordre, avec ses préfabs agglutinés dans tous les coins prenant l’allure d’un rafistolage de plus en plus définitif. D’une certaine manière le lieu a quelque chose de réconfortant dans son improvisation - son pub à vitraux en plastique pris d’assaut par les touristes anglais avant le vol pour Luton, ses couloirs congestionnés par des nuées de lycéens français soufflés par le cool de la ville après trois nuits au youth hostel, toutes choses qui seraient impossibles dans le projet monumental et ultra-rationnel de 'Berlin Brandenburg Willy Brandt' - tel est le nom complet du désastre -, une boîte de verre et d'air sans distinction (pourtant conçue par le même cabinet d’architectes que Tegel, autrement plus bandant dans son inventivité spatiale) et pièce maîtresse d'un nouveau 'quartier urbain' construit dans ce style aride et pusillanime auquel le centre de Berlin doit depuis plus de vingt ans sa déprimante uniformité. L'ensemble, brillant de tous ses feux la nuit de peur qu'on ne l'oublie, risque bien d'être frappé d’obsolescence si la débâcle venait à s’éterniser, ce que certains n'excluent plus. Car ici c’est Bärleeen, bordélique et fauchée comme on l’aime, encore assez rebelle pour attirer la jeunesse créative mondiale dans une hype qui ressasse à l'envi les mêmes thèmes exténués, ce qui après tout est le but affiché du maire, miraculeusement toujours en place malgré l'ampleur autant sociale que politique du scandale et pour qui cette affaire d'aéroport n'est qu'un irritant malvenu dans la grande party qui ne doit jamais cesser. Car c'est sous sa 'supervision' éclairée que des millions continuent d'être engloutis chaque mois, autant de ressources dont auraient pu bénéficier maints projets ou structures communautaires - mais qui, pas sexy pour un clou, ne font rien vendre. À Berlin tout est show et rien ne doit venir gâcher le fun, c'est aussi simple que ça.

Ce dernier week-end de Pâques le personnel de Schönefeld a dû remarquer parmi les touristes génériques une affluence subite de beaux gosses à l’occasion du plus gros événement du calendrier gay international avec Folsom, le Berlin Leather Weekend, qui malgré son nom englobe aussi les autres fétiches majeurs - latex, skin et (le dernier venu) sport. Dans les valises à roulettes devaient être soigneusement pliées les plus belles tenues achetées pour l'occasion et complétées d'une large sélection d'accessoires et de toys dans l'anticipation de ces quatre jours de jouissance no limits. Car comme tous les ans le visiteur ne sachant où donner de la tête aura trouvé son bonheur dans une abondance de soirées, d'événement shopping et même un concours de beauté, chaque affiliation ayant même son propre Pride Flag comme autant de républiques d'un énorme empire fictif. Mais les crossovers sont nombreux, signe de la grande perméabilité de ces scènes et de l'interréférentialité des signifiants du kink, un grand coffre à jouets où puiser toute une gamme d'identités possibles, souvent combinées en d'improbables hybrides: les skins, moulés dans leur Fred Perry en latex, peuvent maintenant porter la barbe et une caillera de luxe arborer une petite combi en caoutche assortie à ses sneaks. Tout est permis dans cet immense flux d'images et de fabrications imaginaires dont le référent absolu, souverain et puissamment élusif est une masculinité primordiale se perdant dans un temps indéfini - mais socialement tout de même très déterminée puisque invariablement articulée comme working class. On pourrait gloser à l'infini sur cette conception fantasmatique (et bourgeoise) d'une masculinité brut non compromise par la culture (et qui comme en France peut coïncider avec les lignes de différenciations raciales [1]), mais il est intéressant de constater la longévité de certains de ces archétypes, qui, longtemps après la disparition des contextes socio-culturels ayant permis leur émergence, continuent sous une forme plus ou moins fiixe, mais toujours extrêmement codifiée, d'incarner une sorte d'éternel viril, dont l'original aurait été perdu mais dont la charge érotique symbolique continue de fonctionner à plein. Comme si l'ensemble des caractéristiques visuelles constituant le skinhead - pour évoquer la figure la plus durable et malléable dans l'arsenal des représentations de la masculinité ultime - se suffisait à lui-même dans une dynamique sans cesse alimentée, une onde de choc sexuelle réverbérée à travers les générations successives de pédés.

Dans son livre Gay Skins, malheureusement épuisé et constituant à mon sens la meilleure (et sans doute unique) étude de l'appropriation queer de cette subculture, Murray Healy analyse brillamment les mécanismes de formation identitaire dans l'affirmation d'une visibilité à la fois gay et working class à la fin des anées soixante, à une époque où les seuls choix possibles se limitaient aux vieilles folles poivrasses de Soho et aux hippies de bonnes familles revendiquant leur androgynie [2]. Et une fois l'image suffisamment ancrée dans cette frange marginale de la scène underground, on imagine qu'une différenciation très stricte a dû s'opérer entre les initiateurs du culte qui en réclamaient la légitimité, et les suiveurs qui, provenant généralement des classes moyennes, ont immédiatement mesuré le potentiel sexuel de l'image pure et dure véhiculée par la nouvelle terreur des tabloïds - 'dressed up to get cock', comme les premiers ont pu désigner les seconds avec tout le mépris du monde. Pour eux l'appartenance au groupe était investie d'une forte qualité morale avec les notions d'honnêteté, de loyauté et de solidarité reléguant au second plan tout aspect sexuel - d'ailleurs, leurs potes de gang hétéros ne s'étaient (évidemment) rendu compte de rien et ont su faire primer des liens d'amitié indéfectibles sur tout le reste... Ce soupçon de simulation et de détournement d'une identité 'authentique' par les détenteurs de privilèges dus au statut social, est très fortement prégnante sur la scène Proll (comme on l'appelle ici) qui ne fait en définitive que reproduire les mêmes idéalisations fantasmatiques (intrinsèquement homophobes aux yeux de certains) à l'œuvre dans la glorification esthétique du skin - et d'autant plus en Angleterre où il est virtuellement impossible d'échapper aux déterminations de classe. Là aussi c'est à qui saura le mieux donner le change et dans une impeccable pose 'straight-acting' se démarquer de ce qui est génériquement considéré comme gay - puisque selon cette logique un rien perverse identification de classe et orientation sexuelle sont mutuellement exclusives. Comme un ami me le faisait récemment remarquer, cette fétichisation du council estate lad est d'autant plus notable à un âge où la classe ouvrière, annihilée par des décennies de thatchérisme sous sa forme hard aussi bien que cuddly et ridiculisée pour son manque supposé de décence morale, est devenue la lie de la terre [3] - et cette neutralisation politique n'aurait-elle pas justement pour corollaire son objectification par le regard désirant et omnipotent des dominants? Un autre, originaire de Manchester, me soutenait en riant (mais pas que, comme je le soupçonne) qu'en vertu de ses origines géographiques il jouissait d'une sorte de prérogative sur tous les autres dans l'appréciation de ce qui constitue un véritable scally.

Mais plus profondément encore c'est bien d'une terreur primale qu'il s'agit ici, celle du soupçon d'effémination qui plane sur chacun d'entre nous, le risque d'être démasqué comme 'inauthentique' (la féminité comme artifice et donc mensonge) mettant à mal notre crédibilité dans la performance permanente d'un idéal abstrait construit de toutes pièces. C'est une mécanique psychique implacable qui nous anime, le spectre de l'infériorisation virtuelle à laquelle la société peut à tout moment nous réassigner [4]. L'idée même que cette version de la masculinité hétéro tant convoitée puisse être tout aussi fabriquée ne pèse pas lourd face au besoin irrépressible d'intégrer la norme - reliquat archaïque d'un temps où y manquer signifiait une mort autant sociale que physique -, et même les esprits les plus avertis sur les dynamiques de pouvoir et d'oppression ne sont pas à l'abri d'une réaction de rejet face à une irruption inopinée de camp. Ironiquement c'est cette exacerbation des marqueurs de la masculinité hard en plus des techniques corporelles visant à la rehausser (tatouages, piercings) qui finissent par avoir dans leur basculement ultra esthétisant quelque chose d’irréductiblement... camp, une sorte de maniérisme inhérent à l'accumulation de symboles virilistes qui finit par en désamorcer le pouvoir dans l’exagération des formes d'origine pour un surcroît de sexiness [5]. Lors d'un récent passage à Créteil je me suis excité tout seul en m'apercevant que les laskars que je croisais portaient tous les même trackies gris que moi, entretenant quelques minutes le fantasme d’une origine sociale commune, qui même si techniquement vraie a cessé de l’être dès que j’ai décidé de m’en extraire, laissant mon passé familial s'effondrer dans l'indifférence et le mépris intériorisé de celui qui cherche par dessus tout à être admis dans la culture des dominants. Leur regard sur moi avait quelque chose d’étrangement indéchiffrable, un mélange d’étonnement, d’incrédulité et de vague amusement - sans doute un hipster, pensaient-ils, qui se la joue banlieue avec ses tatouages de toute façon trop soignés pour être véridiques (mais pour moi suffisamment frappants pour saturer le champ visuel et neutraliser une réaction potentiellement homophobe à ma présence). L’idée de me reconnecter à mes origines a curieusement transité par la sexualité et le fétiche, mon enfance passée dans les cités de banlieue sud me conférant une sorte de supériorité morale (donc de 'vérité') et du même coup le droit d'évoluer sans encombres à travers un espace social transparent que j'imaginais pouvoir réoccuper selon mon bon plaisir. Des années ont été nécessaires pour comprendre que ce monde s'était pour toujours refermé à moi au moment même de son rejet et que je devais apprendre à accepter l'impossibilité fondamentale d'un quelconque retour - avec la pratique du social drag comme seul substitut [6].

Autant d’apories avec lesquelles ils nous faut vivre - l'illusion d'une stabilité de l'identité de genre qu'invalide nécessairement le simple fait d'être gay, qui, qu'on le veuille ou non, met a priori à mal des normes dominantes supposément anhistoriques, la réconciliation avec un milieu d'origine jugé naturellement oppressif (mais ultérieurement revisité dans une nostalgie suspecte) et une réintégration de tous ces aspects du vécu dans un cadre narratif homogène et lisse, sans rapport avec la densité anarchique d'existences faites de disjonctions et de non-coïncidences, de jeu et de make believe. Alors que la fabuleuse Conchita Wurst vient de remporter l'Eurovision après avoir causé une émotion considérable du simple fait qu'elle portait la barbe (facteur aggravant dans sa condition de transwoman - groupe qui s'en prend généralement plein la gueule, y compris à l'intérieur du micocosme queer féministe), je me rends compte à quel point j'ai moi aussi largement cédé à ces impératifs de clarté et de cohérence fictives, occultant une multiplicité de rôles qui dans leur simultanéité me semblaient aussi évidents qu'irréductibles, une fluidité d'identités ludiquement maniées par un indie kid qui jouait volontiers de son ambiguïté physique - ce à quoi j'ai cru devoir renoncer au nom d'une certaine Realpolitik, au moment précis où le skinhead faisait une entrée fracassante sur la scène parisienne. Dans Gay Skins, Healy fait revivre l'une de ces personnalités fascinantes dans la trame d'un récit tout entier axé sur le désir d'une masculinité monolithique et immuable, un corps incompréhensible toujours partiellement visible car cumulant les caractéristiques les plus contradictoires. Wolfgang von Jurgen était un acteur, voyou occasionnel et drag artist originaire de Stoke Newington, connu sous le nom de Wolf comme le premier male pin-up de la scène skin londonienne de la fin des années soixante - le plus parfait exemple du queering immédiat de la subculture dès son émergence en 1969. Un photoshoot de l'époque le montre en full gear posant dans toute sa défiance sur une des terrasses du shopping centre d'Elephant and Castle - alors encore très futuriste -, lui qui de nuit écumait le circuit des pubs gay de l'East End comme moitié d'un drag act nommé 'The Virgin Sisters'. Wolf fut retrouvé noyé un matin de mai 1973 sur les berges de la Tamise à la hauteur de Rotherhithe, menotté et entièrement vêtu de cuir. Meurtre, suicide, kinky game qui aurait mal tourné? Le coroner n'a pu se prononcer. De même que la figure révélatrice de Conchita Wurst, dont la presse peine depuis quelques jours à rendre compte, les tabloïds rapportant le fait divers ne surent quoi faire de ce corps inintelligible aux multiples histoires, un site de discours logiquement irréconciliables dans le cadre rigide de notre pauvre culture occidentale [7]. Et c'est bien là que se trouve cette liberté essentielle, dans la suprématie de l'artifice, la disparition de tout original identifiable dans le flottement infini des signes, le pouvoir d'être sa propre créature dans l'abolition radicale de toute affiliation - choses qui il y a longtemps constituaient pour moi une véritable philosophie de vie.

Scally boy, Wapping riverside

Wolfgang von Jurgen

Le week-end était déjà bien avancé. Pour une fois je me sentais en phase avec son déroulement, ayant choisi de le vivre dans la lenteur, de ne pas me laisser happer par l'abondance des événements possibles - la pression des temps forts qui font trop tard regretter de s'être laissé duper. J’avais pour cette raison décidé d'éviter la Snax et de me concentrer sur le local, le vernaculaire, des choses bien moins grandioses mais qui me reconnecteraient à la ville, au 'Kiez', à ses gens. Arrivant à Schöneberg en fin d'après-midi je me sentais en pleine possession des rues, dans cette insouciance rare qui fait que l'on soutient les regards avec un surcroît d'insolence - et me disais qu'il devrait toujours en être ainsi. Dans le bar obscur éclairé de loupiottes rouges beaucoup de têtes connues, des saluts brièvement échangés, mais rien ne devant entraver l'exploration de ce que l'endroit avait à offrir. Comme souvent il était question d'un vague rendez-vous, de ceux qui sont lancés virtuellement de pays en pays à la faveur d'un passage à Berlin, dans l’immense fraternité internationale du plaisir que nous formons… Tu es apparu vite, en tous points semblable à ta version électronique. J'étais frappé par cette équivalence parfaite, de te voir incarné de façon si véridique. Tu étais souriant et le plaisir de ta présence eut raison de toutes mes réticences, l'arrogance mal placée de celui que l’on vient solliciter sur son propre territoire, dans une ville à laquelle sa présence est pourtant de plus en plus instable. Nous avons parlé d’Angleterre, dans cet accent si particulier qui me manque tant quand je viens à l’entendre, l’argot de ma jeunesse - l’anglais de l’estuaire, comme on l’appelle en déférence à la Tamise - étranger à la langue indifférente pratiquée ici, système générique sans relief ni histoire, sans ancrage émotionnel particulier, juste un moyen commode de dire approximativement les choses. Cette union dans les mots a ouvert une nouvelle brêche, le désir d'un retour vers une mémoire encore vive - un retour imbriqué dans un autre, une spirale de retours concentriques. Ce bonheur de me trouver immergé dans la langue et dans tes bras, de te carresser face aux autres, une intimité qui se suffisait à elle-même hors d’un temps de toute façon trop court et qui devais se solder par sa conclusion logique. Je commençais à avoir peur de ne plus coïncider avec ce que j’avais donné à voir, de devoir trahir toutes mes promesses d’une certaine manière - celles véhiculées par le flux mondial des images et des corps. Au mileu de l’arène circonscrite de gradins feutrés, des choses très simples, belles et infantiles se jouaient: des piétinements collectifs, des pompes léchées à plusieurs, dans cet enchevêtrement de réseaux scopiques qui densifiait l’air d'électricité. Des hommes seuls, venus de tout le pays pour cette occasion, regardaient aussi, une dernière chance avant le départ du lendemain. Nous nous en sommes amusés, imaginant ce que la population générale, extérieure à la scène, ferait de tout ça… Tu as dû partir, l’heure avançait. Une autre party centrée sur un fétiche différent - le latex intégral - devait débuter sous peu au Lab. Il y avait bien une petite heure pour la baise, dans un appartement du quartier loué pour quelques jours, ces immeubles d’après-guerre sans distinction convertis en résidences pour touristes. Une partie de tes pensées devaient déjà glisser vers cet autre ailleurs promis par la brochure du week-end. Entre nous une succession d’actes déconnectés dans cette distance instaurée par le fétiche investi de tous les pouvoirs, qui aurait comme contaminé l’ensemble du corps, lui-même réduit à des parties éparses - brièvement saisies, puis délaissées, puis réappropriées dans un plaisir égoïste qui devait à tout prix advenir. Car le temps l'exigeait j’ai joui après toi qui me fixais d’un air figé de semi-dément, une lueur jaune dans les yeux. Puis tu as voulu m’entraîner dans ton changement de 'persona', un ensemble esthétique autre mais interchangeable avec le précédent - et d’autant plus facile à réaliser que nous avions la même taille. J’ai dit non, je ne sais pas vraiment pourquoi… Dans le taxi tu me tenais la main pendant que je me lançais dans ma diatribe favorite pour t'impressionner encore - la banalisation sans rédemption, la fausse modernité de cette ville. Au bout du chemin accidenté la masse du Berghain se tenait là comme chaque week-end, éclairée de l’intérieur comme un tabernacle, mais cette fois, c’étais pour te donner à elle, te voir disparaître dans son antre que je venais. Après ton départ je suis resté une heure à discuter à la porte - l’une de ces portes qui terrifient -, malheureux et en déperdition, te sachant détaché de moi, aspiré dans une autre histoire que tu venais de commencer seul, échangeant des souvenirs avec d’autres qui signifiaient l’effacement du mien. Vous aviez fière allure, tous, le noir luisant des corps gaînés se découpant magnifiquement dans les cavernes de béton rougeoyant, une vision d'un futurisme indépassable. L'ensemble du club était ce soir ouvert, sa face cachée le site d'une théâtralité portée à son paroxysme. Je t’ai trouvé très vite et me suis senti obligé de plaisanter sur mes immenses privilèges pour justifier ma présence parmi vous sans le 'gear', et te dire au revoir... Je suis sorti tard et la file d'attente était déjà considérable, des jeunes gens très beaux dans leurs meilleures tenues. Je la remontais à contresens sans la moindre envie d'entrer, encore ivre du fait d'avoir dû t'abandonner, ému aux larmes de cette remontée de jeunesse lointaine quand je jouais aux peines d'amour. Non, ce soir ce n'était pas nécessaire. De toute façon le lendemain, c'était déjà 'sports party'.

 

[1] Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010).

[2] Murray Healy, Gay Skins. Class, Masculinity and Queer Appropriation (London, New York: Cassell, 1996).

[3] Owen Jones, Chavs: The Demonization of the Working Class (London, New York: Verso, 2011); pour une mise en perspective plus large avec les politiques urbaines et l’intensification de la sécurisation de l’espace pubic en Grande Bretagne: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2012).

[4] Sur l'évacuation du féminin dans la culture gay et l'angoisse liée à son irruption incontrôlée: Peter Hennen, Faeries, Bears, and Leathermen: Men in Community queering the Masculine (Chicago: University of Chicago Press, 2008); David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 47-64.

[5] La surenchère formelle est très remarquable chez les gays même dans un ensemble esthétique aussi supposément ‘banal’ et synthétique que le style caillera: les chaussettes bien mises en évidence et rentrées dans le survêt’, l’adulation inconditionnelle de certaines marques associées à des types bien définis de masculinités ‘dures’ (les TNs privilégiées des rebeus de cités, les Airmax plus en vogue chez les Proll de Berlin-Est - quel pédé porterait Jako ou Ellesse?) témoignent d’un investissement symbolique considérable et du queering dans le détail de modes primairement associés à des subcultures working class. De même, après que le look skin a été massivement approprié par les gays dans les annés quatre-vingt, les bottes, systématiquement coquées, n’ont plus cessé de prendre en hauteur, les bleachers de se faire toujours plus moulants (certains poussent la sophistication jusqu'à ménager un zip à l'arrière) avec le zero crop s'imposant comme norme incontournable. Healy s’engage même sur une piste psychanalytique en s’appuyant sur la conception freudienne du fétiche, cette accumulation de signifiants masculinistes pouvant être comprise comme un désamorçage de la menace de neutralisation du phallus consubstantielle au sexe entre hommes. Healy, op., cit., 105-9.

Sur la centralité du style dans la performance d'une masculinité désirée et la stricte adhésion à ses codes sous peine d'expulsion des circuits de l'attractivité, Halperin, op., cit., 197: "... if you are to understand the social logic that renders that particular look or style so powerfully attractive to you, you are going to have to observe it very closely. You will have to define its exact composition, its distinctive features, and the stylistic system in which those features cohere. After all, even a slight deviation from that style, even a slight modification of that look could have momentous consequences: the minutest alteration could ruin the whole effect, puncture your excitement, and deflate your interest. So the details matter. You need to figure out what they are." N'ayant jamais su comment lacer mes bottes correctement, je suis toujours potentiellement menacé de disqualification lors de chacun de mes 'plans skin' - ayant même fait l'objet d'une mesure de 'rééducation' de la part d'un d'entre eux très à cheval sur l'étiquette.

[6] Sur les articulations complexes liant appartenance sociale et sexualité dans un esprit de déromantisation des classes populaires: Didier Eribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010); La Société comme Verdict (Paris: Fayard, 2013).

[7] “The essentialist discourse of the centred individual still dominates common understandings of identity: individuals are required to be comprehensible as consistent personalities, their biographies neat, linear narratives. […] Under the excess of names and identities, irreconcilable within the given parameters of cultural organization, the ‘Man in Leather’ remained a ‘mystery’.” (Healy, op., cit., 8). Le personnage de Wolfgang von Jurgen, au sujet duquel personne d'autre que Healy n'avait jusqu'à présent écrit, a trouvé toute sa place sur Kosmospalast dans l'essai Arboreal Heights.

12 April 2014

Helden wie wir

"La subjectivité fictive qui a dû renoncer à sa propre consistance en échange d'une liberté imaginaire a trouvé un environnement où elle peut s'épanouir en toute sécurité sans jamais être effarée par la découverte de sa propre nullité."

(Francesco Masci, L'Ordre règne à Berlin)

 

'Bowie Is' exhibition, V&A, London

Südliche Friedrichstadt

L'événement est déjà attendu avec anticipation et aura sans nul doute un retentissement considérable: la venue en mai au Martin-Gropius-Bau - un palazzo néo-Renaissance étrangement rescapé de l'éradication du complexe de terreur nazie et dernièrement investi par les proliférations monstrueuses du Leviathan d'Anish Kapoor - de l'exposition blockbuster que le V&A de Londres avait l'an dernier consacré à David Bowie. Pour cette édition on nous promet quelques adaptations visant à mettre en relief le tournant décisif qu'ont dans sa carrière musicale représenté les années à Berlin [1]. Curieusement, quand on sait que Low fut essentiellement produit au Château d'Hérouvillle, que Lodger (le troisième volet de l'abusivement nommée Berlin Trilogy) n'y fut quasiment pas enregistré et qu'une grande partie de la période fut absorbée par un World Tour ambitieux (dont est issu le double-live Stage), on se rend compte que Bowie n'aura finalement passé qu'un peu plus d'un an à Hauptstrasse 155, l'adresse mythique de Schöneberg qu'il partageait avec Iggy - rien à l'extérieur de l'austère Mietskaserne peinte en jaune ne trahissant leur présence en ses murs, pas même un graffito adulateur. Si bien que l'on peut dire que seule l'année 1977 fut proprement berlinoise, "Heroes" en représentant dans sa sublime urgence l'expression la plus incandescente, ne serait-ce que pour le titre anthémique qui deviendra indissolublement associé au devenir de la ville - et dernièrement salement massacré par Romy Haag lors des mobilisations contre les lois homophobes votées en Russie. Les récits entourant la réinvention de Bowie en un lieu en tous points étranger, ne serait-ce que par la langue, sont bien connus: l'anonymat retrouvé après une excessive exposition médiatique (tenues 'prolétaires' et no-nonsense stylistique après le romantisme agonisant d'un Thin White Duke gominé et poudré), la lente convalescence mentale et émotionnelle succédant à une cocaïnomanie hors de contrôle (et compensée par des excès éthyliques dans quelque Kneipe lugubre et plastique du Ku'damm), l'hédonisme d'une vie nocturne interlope dont l'immense pouvoir d'attraction continue à ce jour d'opérer, le sens d'une liberté retrouvée dans une ville désertée et consistant largement en une agglomération informe d'espaces vides. Pourtant très peu d'images, hormis les photos avec Eno et Fripp en session à Hansa, la célèbre série de Masayoshi Sukita pour la pochette de "Heroes" et quelques clichés intimistes avec Romy Haag, témoignent de sa présence dans un cadre urbain dont la dramaturgie aurait à merveille épousé son propre goût inné de la mise en scène. Cette absence de représentation étant très délibérément née d'un désir de retour à la normalité (combien de fois au fil de ses diverses incarnations n'a-t-il prétendu être enfin redevenu 'lui-même'?), elle ne fait que rendre obsédante cet instant parfait de révélation intérieure, plus entêtant encore l'intense mystère de l'alchimie fusionnant psychogéographie intime, Zeitgeist et intuition créatrice, un moment purement épiphanique accouchant à lui seul de constellations sonores vitales.

Dans son effacement Bowie était en parfaite adéquation avec ce lieu qu'il avait investi et si puissamment intériorisé, un fragment difforme de ville, isolé et muré de toutes parts, défiguré au-delà de la laideur et parvenu à une sorte d'épuisement esthétique dans un modernisme générique et opaque. Il est difficile pour quiconque n'a pas connu Berlin-Ouest d'imaginer la configuration lacunaire d'une ville encore très largement détruite contrairement aux autres grands centres urbains de RFA, rapidement métamorphosés dans l'extase du miracle économique en cours, les restes de blocs aléatoirement découpés exposant leur murs aveugles et flottant comme un archipel d'îlots sur une immense surface lunaire, telle la Kaisersaal de l'Hotel Esplanade, fragment rescapé par hasard de l'éradication de Potsdamer Platz avant d'être mis sous verre lors des reconstructions héroïques des années 1990. Mais en 1977 on vivait encore pratiquement au milieu des ruines, des moignons décrépits de pompe Gründerzeit cohabitant avec des murailles de logements flambant neufs et éclatants de leurs couleurs pop dans les interstices d'un maillage ravagé - matérialisation des politiques technocratiques de restructuration spatiale à l'origine du mouvement des squats -, et ce n'est qu'à l'occasion de l'IBA dix ans plus tard et la mise en pratique des nouveaux préceptes de 'reconstruction critique' que des secteurs entiers de Kreuzberg retrouveront un semblant d'urbanité et de cohérence formelle. Cette désolation si sensible dans les instrumentaux de Low et "Heroes" a été photographiée par Michael Schmidt dans sa série de 1980 sur la Südliche Friedrichstadt dont le recueil Berlin nach 45 restitue dans une rigueur graphique magistrale la froideur hallucinatoire [2]. Située non loin de Hauptstrasse et Hansa Tonstudio, cette partie de Kreuzberg a été particulièrement malmenée dans les décennies d'après-guerre et fait actuellement l'objet d'un important projet de réhabilitation par la culture. Dans les images de Michael Schmidt, c'est une jungle fantômatique d'immeubles mutilés jonchant les terrains vagues et télescopant des parkings à niveaux multiples, de tours isolées montées sur podium et baignant dans la lumière laiteuse d'un hiver infini qui saisissent par l'intensité d'un gris décliné dans toutes ses variations. La dévastation physique, la déperdition extrême de substance urbaine et l'absence humaine y sont totales, et on ne pourrait imaginer meilleure évocation de Berlin-Ouest comme antichambre du désastre, la destination finale d'une histoire à bout de souffle à laquelle seul le pire des scénarios pourrait désormais mettre fin - une dissolution dans l'aurore nucléaire -, un réservoir purulent de psychoses que Possession, tourné exactement au même moment, incarne à l'excès. C'est cette formation spatio-culturelle propre à Berlin-Ouest qui constitue un maillon essentiel dans la trajectoire de la modernité finissante telle qu'elle est dramatisée par Francesco Masci dans son dernier ouvrage, L'Ordre règne à Berlin [3].

La photo de couverture - un condensé temporel du chantier pharaonique de la Potsdamer Platz par Michael Wesely - résume d'entrée de jeu l'esprit régnant dans la métropole dans la décennie post-Wende, la prolifération stridente de discours et d'images dans une géographie désormais ouverte à sa réorganisation idéologique, die Stadt als Beute. Le triomphalisme frénétique de l'après-réunification - Berlin déclarée métropole mondiale et l'effondrement du rêve frelaté [4], la colonisation et le démembrement de l'Est, son exotisation à travers une esthétique safe et immédiatement commercialisable, son omniprésence visuelle dans la vague d'Ostalgie qui ne pouvait manquer de suivre et a suffi à relancer la mécanique spectaculaire - marque le point définitif d'un processus enclenché au cœur de la modernité et déjà parvenu a son terme durant la Guerre Froide, où Berlin-Ouest se transforma en playground de choix des subjectivités fictives en quête d'expression personnelle. Un des aspects déterminants de la culture underground de cette période, et qui est à l'origine de la venue de Masci dans la seconde moitié des années quatre-vingt, est son irréductible nihilisme, son absence totale de promesse dans un contexte de cataclysme planétaire imminent avec pour seul horizon des amoncellements de débris voués à sombrer dans la boue et les ronces. Pour la première fois, la prétention démesurée des avant-gardes à créer un monde moralement meilleur est enrayée dans la négativité radicale de cette subculture née du Punk - qui avait déjà mis en scène l'inanité des symboles du politique - et façonnée par une configuration urbaine unique dans l'histoire. Objets d'une curiosité réactivée depuis peu [5], les noms et les images de cette époque retrouvent toute leur virulence hautaine: Einstürzende Neubauten, Die Tödliche Doris, les lieux d'expérimentation autant musicale qu'identitaire et sexuelle qu'étaient SO36 et Risiko, l'appel à la révolte cyberpunk de Decoder et ses impeccables credentials underground - William Burroughs, Genesis P-Orridge et Christiane F. y apparaissent -, Nick Cave qui, complètement soufflé par la stage persona de Blixa Bargeld, y amena le cirque de The Birthday Party avant d'y produire coup sur coup ses albums les plus brillants à la tête des Bad Seeds - et qui contrairement à beaucoup n'a jamais cru bon de se gargariser de son passage ici - et évidemment toute la lignée de pop stars et autres nobodies satellitaires venant faire 'leur Berlin' et espérant capter une infime parcelle de l'Angst bowiesque dans la même recherche de déflagration existentielle - avec succès pour Siouxsie and The Banshees, dans une médiocrité sans fond pour Bertie Marshall, un pote de jeunesse de ces derniers qui se faisait surnommer 'Berlin' et qui, n'y retrouvant rien de la décadence toc de Cabaret, piqua une crise du fond de son bedsit crasseux et se vengea de la ville dans un petit livre plein de venin [6], ou dans une avalanche d'emphase vertueuse comme seul U2 en est capable, le groupe s'étant même payé Eno pour à nouveau faire opérer la magie à la chute du Mur. D'ailleurs Bowie, qui venait de faire la connaissance d'Isherwood lors du Station to Station Tour, n'était-il pas lui-même 'nostalgique' d'un monde depuis longtemps anéanti et reconstruit de façon largement fantaisiste par les Seventies, le Weimar d'opérette du film de Bob Fosse dépeint de façon encore plus calamiteuse - si cela est possible - par David Hemmings dans Just a Gigolo (décrit par Bowie, à qui on avait fait miroiter la Dietrich en co-star, comme ses 32 films d'Elvis à lui mais comprimés en un seul)?

'Home is where Berghain is'

Berlin se prête à cette esthétisation à outrance du politique - sa surdramatisation sous le nazisme en représentant un sommet inégalé -, qui dans ses éruptions ultra-violentes qui ont émaillé tout le XXème siècle et dont les échos lointains se firent brièvement sentir lors de l'insurrection punk - presque instantanément neutralisée et dissoute dans l'industrie de l'entertainment [7] - y a vécu ses dernières convulsions pour définitivement laisser place à une prolifération continue d'événements indifférents et interchangeables, absorbant et désamorçant tout acte d'investissement politique se réclamant d'une radicalité systématiquement mythifiée (les squats, les émeutes de May Day, la résistance à la gentrification - un thème ici obsessionnel [8]). Bowie, une subjectivité fictive de dimension cosmique s'il en est, avait donc trouvé son île idéale pour y déployer une stratégie esthétique d'une amplitude et d'une sophistication sans précédent - le frisson de se trouver sur la ligne de confrontation de deux régimes ennemis pouvant à tout moment déclencher un Armageddon, d'approcher, mais en maintenant consciemment la juste distance du dandy, cet Ost si longtemps désiré dans ses mystères et ses dangers [9]. À Berlin, la subjectivité créative de chacun, autant de Geniale Dilletanten soucieux de leur exception supposée, était appelée à s'épanouir en osmose avec la ville la plus viscérale et 'réelle' de toutes - et pour beaucoup de jeunes Allemands de l'Ouest échappant à la conscription, la présence du Mur était la garantie de survie de cette utopie imaginaire contre l'arrogance matérialiste et la Bürgerlichkeit étriquée de la république-mère toute puissante [10]. Mais ce ne fut qu'un blip dans le continuum irréversible d'une culture absolue régentant toute interaction sociale dans les marques laissées par le politique sur le terrain scarifié des anciennes luttes d'émancipation ('Die Ordnung herrscht in Berlin' est le titre du dernier article écrit par Rosa Luxemburg avant son assassinat), et Berlin pouvait enfin opérer sous les yeux de la planète entière sa mue finale au son de la techno la plus intransigeante et l'exaltation de sa permissivité sexuelle dans la Love Parade, son exorcisme du passé par le plaisir, ou plutôt, selon l'expression désopilante de Masci, sa Némesis. Dans le maelstrom d'érudition que représente L'Ordre règne à Berlin, la ville surgit des champs fracassés du récit comme un astre intermittent, et l'auteur n'est jamais en reste de piques, aussi incisives que cryptiques, pour exposer la déréalisation d'une petite métropole engluée dans la génération incontinente de ses représentations et hantée par des obsessions inlassablement régurgitées - la mise à mal du mode de vie vernaculaire du fait de la spéculation immobilière et de la marchandisation généralisée des lifestyles, une culture urbaine intégralement phagocytée par le tourisme de masse, le statut peu enviable de Berlin comme 'ville la plus cool du monde', supplantée depuis peu par Leipzig après que Rolling Stone a abruptement décrété sa fin et - ce qui en dit long sur la faillite intellectuelle de ce type de discours - inextricablement liée au sort du Berghain, lui-même depuis longtemps emporté dans la spectacularisation hypertrophique de son image (et de son corrélat pervers, l'interdiction d'image) et déserté jusqu'au moins le dimanche matin par des Berlinois affligés de se voir dépossédés de leur jouet favori [11].

D'ailleurs plus rien d'autre ne finit par importer tant cette vision hégémonique, monodimensionnelle et hermétique à la multiplicité des réalités sociales semble à elle seule vampiriser le génie de cette ville, quiconque n'appartenant pas à la classe privilégiée et moralement supérieure de l'artiste jouissant de et en lui-même (ou tous les rôles apparentés) étant de facto invisibilisé - pas assez cool, pas assez mobile, pas assez libre de s'explorer. Dans leur expansion infinie que la nuisance d'autrui ne doit en aucun cas venir compromettre, les subjectivités fictives règnent sans partage et il leur est toujours loisible, une fois rentrées chez elles, de rendre compte de l'unicité de leur expérience transformative par la création. Dans la lignée du pauvre Bertie et de sa collision malheureuse avec une ville indifférente à ses illusions de midinette, Berlin produit un genre littéraire en pleine explosion, ces parcours prétendument initiatiques dont toute une jeunesse avide d'auto-réalisation, notamment française, nous abreuve depuis maintenant quelques années. Des titres tels que Fuckin' Berlin et Demain Berlin, hormis le fait d'être tous deux extraordinairement mal écrits, ont ceci en commun qu'ils trahissent une ignorance crasse de la ville s'étendant au-delà de leur scène respective et révèlent, dans leur incapacité stupéfiante à une quelconque réflexivité, la vacuité de non-individus propulsés dans une course aux plaisirs extrêmes supposément impossible en France, pays de merde réactionnaire et accablé de tous les maux - pour le premier un week-end de fun à écumer les bars à cul lors de Folsom à la recherche de l'ultime masculinité dans une germanité fantasmée [12]; pour l'autre une défonce sans fin dans les chiottes du Panorama Bar, parfaitement inconséquente dans son équivalence machinale à toute autre forme d'expérience [13]. Dans les deux cas, rien dans cet hédonisme égotiste "ne fait corps", ni physiquement ni socialement, même les expériences sexuelles les plus censément radicales se jouant dans la déconnexion fondamentale de subjectivités enfermées en elles-mêmes et, dans leur désir obsédant d'être à la pointe d'une avant-garde auto-proclamée, engagées dans une guerre de tous contre tous, réinstaurant en cela l'état pré-politique d'avant le Léviathan théorisé par Hobbes. Dans une de ces digressions brillantes qui constellent tout le livre, Masci met en regard le héro antique, dont la mort revêtait dans son esthétique une valeur éthique exemplaire aux yeux de la communauté, avec les hérauts insubstantiels de la modernité finissante, tous identiques dans le mirage de leur individualité paradant sur un terrain de jeux sans aspérités ni entraves - heroes just for one day [14]. Et c'est bien cette liberté imaginaire illimitée qui assure la perpétuation des structures de domination, l'État n'étant depuis longtemps plus contesté dans son monopole du pouvoir - il se montrerait même plutôt conciliant envers les excès de cette population jouisseuse tout occupée à sa propre esthétisation, tapant du poing de temps à autre pour lui rappeler qui commande mais se sachant fort bien conforté dans son empire tant que le déferlement des plaisirs promis continuera d’attirer une jeunesse déterritorialisée venant y chercher 'en mieux' ce qu'elle connaît de toute façon déjà, tant que Schönefeld, plaque tournante du low cost, croulera sous son afflux journalier de subjectivités fictives en état d'alerte maximale [15].

Finalement c’est comme si Berlin avait fini, à l’issue d’un processus de réductions successives, par coïncider avec sa représentation la plus élémentaire, celle d’un club géant où les passages transitoires de milliers empêchent tout ancrage dans une quelconque historicité - l’étrange réticence de nombre de nouveaux arrivants à parler l'allemand étant l’un des aspects les plus criants de ce détachement du lieu, lui-même devenu tout-à-fait commun dans l'immense circuit de l'entertainment global. C'est peut-être là que se situe le basculement qualitatif qui nous coupe à jamais de l’expérience des premières générations du siècle dernier: en quoi les attentes d'un jeune pédé parisien qui verrait en Berlin une Babylone gay moderne peuvent-elles différer des formations imaginaires d’un Christopher Isherwood, qui avait de son propre aveu fui une Angleterre suffocante guidé par le seul fantasme qu'il se faisait des corps prolétaires de Wedding ou Kreuzberg? Peut-être ce dernier avait-il une appréhension intrinsèquement différente de l’altérité qui l'ouvrait à des déflagrations intérieures, à l'acceptation d’être à jamais changé et à sa propre déperdition dans une ville encore fortement structurée par des relations de pouvoir, un site de résistances multiples que Masci nomme territoire. Et de ses fragments désintégrés Bowie a dû entrevoir les reflets finissants, connaissant lui-même la transfiguration au point précis de tension de deux ontologies essentiellement opposées, un dernier moment de grâce avant que l’histoire ne s’emballe pour de bon, que dans la colonisation progressive de ses espaces défaits par le pouvoir neutralisant de la culture absolue, Berlin finisse par ne plus désigner aucun lieu géographique concret mais une simple condition générique [16]... Dans l'une des séquences de Cracked Actor, le documentaire de la BBC suivant Bowie durant le périple américain du Diamond Dogs Tour de 1975, le Duke squelettique, assis à l'arrière d'une limousine et gérant tant bien que mal l'effet d'un autre petit gramme, contemple en ricanant une mouche en train de se noyer dans sa brique de lait: "It's kind of how I feel", nous informe-t-il, insconscient du fait que pour lui le pire était encore à venir. Et l'on serait presque tentés de lui dire "nous aussi", plus d'un an après son retour mélancolique sur les hauts faits de 1977 dans Where are we now?, dont la sortie avait provoqué dans la presse un déluge d'autoréférentialité dithyrambique, à l'instar du concept graphique de l'album détournant l'iconographie originelle de "Heroes". C’était donc reparti pour un tour: la radicalité libertaire de Berlin, l'ébullition de la scène alternative (curieusement toujours celle de l'Ouest), Dschungel commme le Berghain d'alors, les amants du Mur, les VoPos visant Hansa de leurs fusils - autant d'épopées qui nous seront immanquablement resservies au Gropius-Bau... Nous suffoquons de vivre dans la ville la plus cool du monde après Leipzig, de ces mots pétrifiés tombant de la bouche de pretty things tremblant, dans l'envers masochiste nécessaire à la jouissance qui leur est perpétuellement promise, de se faire tèj par Sven, de devoir continuer à flotter dans une histoire épuisée et condamnée, à défaut d'autre chose, à se répéter indéfiniment dans un champ discursif de plus en plus balisé et étroit. Et cette fois-ci il est à parier que Berlin, à jamais reconnaissante à Dame David de l'avoir honorée de l'un de ses plus grands mythes, saura nous maintenir dans l'attente nerveuse de l'événement-phare de ce printemps: le retour du Messie lui-même.

 

[1] Sur l'odyssée berlinoise de Bowie: Hugo Wilcken, Low (New York, London: Continuum, 2005); Thomas Jerome Seabrook, Bowie in Berlin. A New Career in a New Town (London: Jawbone Press, 2008).

[2] Michael Schmidt, Berlin nach 45 (Göttingen: Steidl, 2005).

[3] Francesco Masci, L'Ordre règne à Berlin (Paris: Éditions Allia, 2013). Interviews: 'Berlin, cette île du bonheur fictif', Ragemag, 03.2014; 'Ganz Berlin basiert auf Kitsch', Frankfurter Allgemeine, 13.07.2013; 'Je suis pour la suppression du Ministère de la Culture', Le Rideau, 06.2013.

[4] Matthias Bernt, Britta Grell & Andrej Holm (eds.), The Berlin Reader. A Compendium on Urban Change and Activism (Bielefeld: transcript Verlag, 2013), 23-65.

[5] Wolfgang Müller, Subkultur Westberlin 1979-1989. Freizeit. Fundus Band 203 (Hamburg: Philo Fine Arts, 2013); Wolfgang Farkas, Stefanie Seidl & Heiko Zwirner (eds.), Nachtleben Berlin: 1974 bis heute (Berlin: Metrolit, 2013).

[6] Bertie Marshall, Berlin Bromley (London: SAF Publishing, 2006).

[7] Francesco Masci, Entertainment ! (Paris: Éditions Allia, 2011).

[8] Masci reprend l'exemple de l'inscription de Neukölln, GAYS NAZIS & HIPSTERS FUCK OFF!!!, qui avait à l'époque causé tant d'émoi, pour exposer l'effondrement du politique (tel qu'il est entendu par Machiavel et Hobbes) dans une guérilla des distinctions individuelles où l'affirmation d'une unicité fantasmée ne peut se faire qu'au prix de la suppression violente d'autres subjectivités tout aussi fictives. Masci 2013, op. cit., 38-39.

[9] 'Ashes and Brocade. Berlinism, Bowie, Postpunk, New Romantics and Pop-Culture in the Second Cold War', in Agata Pyzik, Poor but Sexy. Culture Clashes in Europe East and West (Winchester, Washington: Zero Books, 2014). Le chapitre inclut en outre une réflexion originale, et rare, sur le Possession de Żuławski.

Sur la fascination exercée en Grande Bretagne par une Europe de l'Est monochrome et essentiellement identifiée comme germanique: 'Lipstick & Robots', in Michael Bracewell, England is mine. Pop Life in Albion from Wilde to Goldie (London: Flamingo, 1997), 187-210.

[10] Théo Lessour, Berlin Sampler. From Cabaret to Techno: 1904-2012, a Century of Berlin Music (Berlin: Ollendorff Verlag, 2012), 267.

[11] Quitte à s'aliéner plus d'un hipster, Masci réserve ses meilleurs coups de griffe au saint des saints. Tout en reconnaissant le génie marketing consistant à rendre l'intérieur du palais des plaisirs hermétique à toute prise d'image (entretenant en cela un climat de transgression perpétuelle dont les enjeux sont démesurés - braver l'interdit en créant des images ex nihilo) dans un régime culturel justement fondé sur leur circulation libre et pléthorique, il est moins tendre quand il s'agit d'en évaluer la position symbolique dans le Berlin contemporain. C'est la fixation quasi névrotique sur l'éventualité d'en être rejeté - ce qui déclencherait une crise existentielle ingérable, comme en témoignent parfois d'affreuses scènes d'effondrement nerveux à la porte - qui rend le Berghain 'kitsch' au même titre que le Berliner Schloss - un choix pourtant plus évident -, ces deux marqueurs s'inscrivant dans le même flux imaginaire qui subsume un espace urbain totalement éviscéré - la résurrection du passé impérial et un libertinage sexuel présenté comme sans limites n'étant que deux valeurs vides arbitrairement apposées à la tabula rasa offerte par Berlin comme pourraient l'être une infinité d'autres.

[12] Jeff Keller, Fuckin' Berlin (Paris: Éditions Textes Gais, 2008).

[13] Oscar Coop-Phane, Demain Berlin (Le Bouscat: Éditions Finitude, 2013).

[14] Masci, op. cit., 98-99.

[15] Tobias Rapp, Lost and Sound. Berlin, Techno and the Easyjet Set (Berlin: Innervisions, 2010).

[16] Dans un de ces paradoxes qu’il affectionne, Masci corrèle la perte de substance et d’identité de Berlin avec le remplissage méthodique de ses vides, le projet gargantuesque de Potsdamer Platz comme les centaines d’autres, plus anodins et banals, qui recristallisent le tissu urbain à l’échelle locale, contribuant à sa déréalisation accélérée. Masci, op. cit., 28.

09 February 2014

Les Beaux Gosses

"It's a men's club here. For you it's round the corner." L'événement se reproduit invariablement, lorsque des touristes paumés tournant autour du Berghain des heures avant l'ouverture se joignent à la file du Lab. Les petits groupes mixtes, tirés à quatre épingles pour impressionner des videurs universellement craints, ne semblent en rien déphasés par l'exclusive masculinité de la foule ni l'abondance en son sein de cuir et de latex, et c'est toujours avec une certaine pointe de satisfaction qu'est gentiment lâchée aux inconscients la petite phrase, inlassablement: "Sorry, this is a men's club." Ce soir il y a du monde: contrairement aux Berlinois qui s'y prennent toujours au dernier moment les touristes arrivent tôt, et c'est à croire que beaucoup ont décidé de prolonger leur séjour bien au-delà du Nouvel An. La queue est une véritable Tour de Babel où tous les canons dominants de la gayness contemporaine se trouvent représentés: une proportion considérable de barbes fournies et taillées selon des normes bien précises (strictement délimitée sur la ligne de mâchoire pour bien structurer le bas du visage), pas mal de mecs lookés caillera, puisque Berlin est l'une des plaques tournantes de cet autre culte de la masculinité pure et dure, des harnachements SM plus classiques, en somme une clientèle visuellement très homogène (on parle de 'style Lab' pour désigner ce type de pédé sexy, kinky, urbain et cosmopolite - sans doute en opposition à la scène historique de Schöneberg, en flottaison entre deux temps). Attendant sagement mon tour je contemple avec toujours la même fascination l'énorme masse de béton de l'ancienne Kraftwerk, ses ailes inoccupées trouées de baies obscures que j'imagine cacher un luxe secret de palais vénitien abandonné. Récemment je me suis même aperçu qu'avec la caserne des pompiers et le commissariat voisins, ainsi que les blocs de la Grünberger Strasse, elle formait un complexe urbanistique 'réaliste-socialiste' fabuleux, laissé plus ou mois en l'état depuis la chute du Mur, noir de crasse et proprement impressionnant de nuit... Ce soir je me sens apaisé et heureux de me trouver parmi tous ces hommes d'humeur festive et prêts à prendre possession des attractions du lieu, ce fun palace de toutes les perversions et fétiches imaginables, alors que dans mon casque retentit la voix poignante de Rita Streich sur la musique que Hans Werner Henze avait écrite pour le Muriel de Resnais.

Cela faisait des années que je cherchais les deux bandes originales composées pour Muriel et L'Amour à Mort à environ vingt ans d'écart et dont je n'avais qu'un mauvais enregistrement. Muriel ou le Temps d'un Retour est sans doute l'un des films les plus profondément bouleversants que je connaisse, moderne, lyrique et politiquement tranchant (il fallait la stature d'un Resnais pour oser aborder si tôt les crimes de la guerre d'Algérie), peuplé de personnages beaux et énigmatiques piégés dans leurs temps subjectifs - la magie de Marienbad transposée dans l’austérité coincée du cul de la France gaullienne. Je l'avais revu un soir il y a quelques années à mon retour de chez R., dont je venais de faire la connaissance au Berghain dans les derniers feux de la Snax. Sous le viaduct du U-Bahn à Schlesisches Tor, c'était une chaude soirée de printemps et encore sous l'effet du GHB que j'avais bien sifflé pendant la baise, torse nu avec mon froc en cuir qui me glissait des hanches (j'avais perdu mes bretelles quelque part dans la nuit) et mes bottes qui commençaient à peser très lourd, j'étais d'une insouciance sereine, heureux d'afficher au regard des passants (indifférents) les heures passées sur ce corps même, le mien, hagard et dépenaillé comme on ne pouvait l'être qu’ici - quelque chose de virtuellement impossible dans des villes aussi régimentées que Londres ou Paris. Après ça, regarder Muriel ne pouvait que prendre un relief particulier, la classe de Delphine Seyrig courant dans son élégance désarticulée le long des rues d'un Boulogne-sur-Mer reconstruit et embourbé dans des temps hétérogènes, des errances impénétrables dans leur but comme leurs motivations, la ville se refermant inéluctablement sur elles. La musique de Henze - des pièces très courtes largement fragmentaires - a profondément marqué ma jeunesse tant elle était devenue indissociable de mes étés à Brighton passés avec un homme qui ne voulait pas de moi et avec qui je faisais mon cinéma, rejouant à l'envi la scène primordiale de mon abandon par le seul aimé des années plus tôt, qui m'avait échangé une nuit contre mon double, en seulement plus beau et plus abouti. À Brighton, The Queen of the South, ville à la blancheur de craie immobile sous le soleil, sa jetée d'attractions effondrée dans la mer, comme T.Beach, station balnéaire pulvérisée du Ravissement de Lol V.Stein avec laquelle elle se confondait à la perfection. Ma descente vers T.Beach a duré des années, un deuil que je n'avais pas décelé sous la légèreté anodine des vacances. Puis lentement le temps s'est remis en marche, le corps a repris forme et des noms brutaux et cinglants de modernité en sont devenus le nouvel écrin - Lab.oratory, Ostgut, Triebwerk. À Berlin, là où je suis venu réintégrer ce territoire mouvant et criblé de zones d’ombre.

 

Ostgut

Heliogabale in Brighton
Berghain at night

J’ai choisi mon short de boxeur rouge sang pour faire mon entrée en beauté, ainsi qu’une paire d’Adidas montantes noires et argent, plus confortables pour danser que les Rekins, réservées, elles, au kiff dans la partouze qui vient de se terminer. Il faut recontourner le bâtiment pour accéder au Berghain proprement dit, dont la masse illuminée surplombe comme tous les samedis soir une queue compacte se déroulant autour du terrain vague qui lui fait face. Je me dis qu'il est incroyable qu'après tant d'années la légende reste entière, sans doute d'un prestige égal à celui du Studio 54, la jet-set planétaire en moins (un peu comme la Berlinale, le club est farouchement démocratique et hostile au système de privilèges ringard traditionnellement en vigueur ailleurs), qu'il s'agit sans doute là de la plus brillante opération de mythmaking de toute l'histoire moderne de cette ville, ses origines dans la scène gay underground et la qualité impeccable de sa programmation (sa face cachée, KUBUS, étant le cadre de productions de haut niveau où tout hipster se doit de se ruer sous peine de déclassement) achevant d'en parfaire la mystique étincelante. Tout le monde semble avoir une opinion sur le sujet et on ne compte plus les manifestations littéraires du phénomène, avec des résultats aussi inspirés qu'érudits, ou au contraire banals, voire franchement calamiteux... Fendant la foule en grande partie composée de touristes - l'archétype largement médiatisé de l'EasyJet-setter -, je constate que l'âge moyen y est très nettement inférieur au mien, une belle jeunesse bouillonnante d'anticipation à l'idée de pénétrer dans le saint des saints - le lieu sera-t-il fidèle à sa réputation de plus grand den of iniquity du monde occidental? - et aussi morts d'épouvante à l'idée de passer imminemment sous les fourches caudines du comité de videurs, devenus à eux seuls des célébrités mondiales, leur sort devant être scellé en une fraction de seconde, et comble de l'humiliation, sans un mot - une entreprise de terreur à laquelle nous nous soumettons de notre plein gré dans une fascination trouble et ambiguë pour tout détenteur de pouvoir. La file 'alternative' est, elle, presque toujours déserte mais parfois c'est bien l'énergie du désespoir qui s'empare des malheureux qui s'y engagent - qui de clamer qu'il est attendu par tel ou tel DJ, qui de soutenir qu'il figure bel et bien sur la guest-list. Me gelant les glaouis sous mon short j'affiche un sourire contraint et sans demander mon reste au colosse qui me fait signe de passer, fonce vers le contrôle de sécurité. Là, les préposés à la fouille sont généralement conciliants, c'est juste quand je dois leur expliquer ce que contient ma fiole de poppers que ça devient pénible - après l'avoir abusivement sniffé à deux ou trois reprises, l'un d'eux a même un jour tenté de me la confisquer, un scandale. Ce n'est qu'une fois posé sur mon sofa dans la vaste salle des pas-perdus, face au magnifique Rituale des Verschwindens de Piotr Nathan, que je peux commencer à contempler l'immense nuit qui s'ouvre à moi.

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27 December 2013

The World won't listen

'The World won't listen'

En cette période de réjouissances et de pression festive maximale, l’effervescence est vive chez le petit coiffeur en bas de chez moi. Les clientes, la tête couverte de papillotes en alu, attendent patiemment sur le trottoir la clope au bec qu’opère la magie des teintures savamment appliquées, ces émulsions mystérieuses préparées par une équipe de Frisörinnen exhibant jusque sur leur propre personne tout leur savoir-faire. Car Ost-Berlin, et sans doute tout le territoire de l’ancienne DDR, est un laboratoire d’expérimentation capillaire unique dans la sphère occidentale, et l’audace technique et esthétique de ces femmes de tous âges, qui de Lichtenberg à Hönow, de Hellersdorf à Hohenschönhausen, égayent comme autant de Fräulein Schmetterling des Plattenbauten sans âme de leurs créations bigarrées, cause autant d’étonnement incrédule chez le visiteur étranger que de sarcasme insatiable chez le Berlinois hip qui se croit au-dessus de tout - et j'en connais quelques uns. Il est très difficile de caractériser ce vaste répertoire de styles tant il semble résulter de l’alliance entre les rémanences d’un passé pré-Wende (l’héritage sans fin du Vokuhila*) et une sorte de futurisme chimique profondément anti-naturaliste. Quelques observations empiriques révèlent que dans la gamme infinie des possibilités, c'est la combinaison platine-violine qui fait un carton parmi les clientes du salon - l’onctuosité de la vanille rehaussée d’un coulis de framboise -, à égalité avec le noir corbac, classique indétrônable qui a donné à plus d’une brandebourgeoise aux joues de roses de faux airs d’Andalouse. Et parfois il m’arrive même de voir des choses franchement renversantes, comme ces Omas minuscules venues en tram des périphéries et terminées d’énormes choucroutes d’un mauve radioactif qui me rappellent les perruques de la mère d'Alex dans Orange Mécanique.

C’est ce sens de l’apparat et du style typiquement working class qui m’a complètement soufflé quand un soir à Créteil ma tante me montrait (comme lors de chacune de mes visites) son album de mariage: des grandes occasions au simple bal du samedi soir, tout était bon pour sortir le grand jeu - cheveux gominés et costards noirs super sharp pour les mecs, pièces montées crêpées à la BB avec petites robes à col Claudine et escarpins pour les filles. Une perfection iconographique de pochette de disque, la frontalité acérée des Moors Murderers, les couples virevoltant dans les dance halls - le mythique Barrowland de Glasgow ou le Rivoli Ballroom aux confins de la banlieue sud londonienne. Implacables de beauté tous, le père au sourire de Billy Fury mode killer, ma mère en petite blonde décolorée un brin farouche, rien à voir avec ces crados de hippies dépenaillés et informes avec leurs discours obscurs - ou, plus proches de nous, des yummy mummies de Prenzlauer Berg arborant une coiffure délibérement nihiliste qui n’en constitue pas moins la déclaration d'un choix de vie revendiqué: je n’ai jamais foutu les pieds chez le coiffeur depuis Tübingen, je n’ai pas que ça à glander avec Lukas et Leonie à traîner en carriole entre le cours de violon et le psy, et mes prérogatives de parente je vous les crache à la gueule! Non, eux c’était une classe totale et inaliénable, même si la surface photographique, membrane bien trop fine pour être un minimum véridique, ne pouvait longtemps contenir la pression des réalités sous-jacentes: en cas de grossesse accidentelle la seule issue envisageable pour les jeunes femmes était le mariage sous peine d’être marquées à vie du stigmate de ‘fille-mère’; l'un des six garçons, beau gosse radieux avec une horde de meufs à son bras, allait bientôt devoir tous les quitter pour devenir danseur à l’Alcazar et vivre ses amours loin, le plus loin possible; et d'autres dans la ville, pédés ou étrangers, sont peut-être, à la faveur d'une sortie de week-end, tombés sous les coups des grands frères et de leurs potes, certains d'entre eux ayant tout juste été démobilisés d'Algérie. Sous tant d’éclat, une masse de vies fracassées par la maladie, l’alcool et les amours défaites, des ricochets infinis de misère.

 

Perruques en vitrine

Alors, même si je ricane dans ma barbe quand devant la vitrine j’essaie d’imaginer quel concept diabolique est en train de prendre forme sous les casques du salon de coiffure, je ne peux que comprendre l’euphorie grisante de marcher dans les rues la tête haute et rayonnante de couleurs, hot as fuck comme avec la plus belle paire de pompes - n’ai-je pas moi-même été très longtemps orange vif, ma seule tentative un peu convaincante d’être venu d’ailleurs, comme tous les kids niouwève se débattant dans leur banlieue pourrie? Mais quand même, je dois être un peu inconscient d'écrire des trucs aussi limites sur un site de haute tenue intellectuelle dont les alignements et solidarités politiques se trouvent clairement affichées, car il se trouve sûrement quelque part des bonnes âmes qui ne manqueraient de relever et de s'indigner d’un positionnement perçu comme saturé de privilèges - the male gaze, le ‘capital socioculturel’, la coupe de cheveux la plus classe depuis Thomas Jerome Newton. Le verdict en serait prévisible: un fatras de préjugés lookistes, sexistes et d’un classisme orientalisant (puisqu'il est clair que ces femmes occupent invariablement des positions subalternes et précaires, employées de supermarchés pour beaucoup, quand elles ne sont pas les premières à être touchées par le chômage dans une partie de l’Allemagne toujours fragilisée depuis la réunification), l’appel d’air faisant exploser ma magnifique fiction, mettant à mal la légitimité de ma parole et l'authenticité même de mon passé, et faisant de moi, au choix, un vendu suppôt de la société du spectacle, un Renaud Camus qui s'ignore, ou pire, un de ces salauds de gaytrificateurs. L'expérience m'a tristement appris que Berlin est pleine de ces expertEs en vertu, ces forcenéEs de l’orthodoxie que l'on trouvera sans surprise dans les milieux 'alternatifs' les plus supposément émancipés de tout rapport de domination et d'oppression - même si, comme n'a cessé de le montrer Fassbinder, la dynamique oppresseur/oppressé est tout sauf stable dans ses passages continuels d'un état à l'autre -, le petit monde kwire radical, très glam vu de loin mais ravagé par des rivalités, scissions et luttes de pouvoir finalement pas très progressistes.

"Les queers, c'est les curés du cul!", comme je l'ai un jour entendu d'une Gazoline historique rompue aux coups d'éclats dadaïstes, et je ne peux m'empêcher de croire que sous cette course à la pureté idéologique et cette manie de l'excommunication se cache un conformisme de pensée confinant au dogme et conjugué à une vision naïve des mécanismes de la psyché humaine, cet immense foutoir que l'illusion du moi réussit à peine à maintenir en place - un acquis de la psychanalyse pourtant déjà très ancien. Cette histoire de tifs n’est qu’un exemple parmi une infinité, dont les implications sont nécessairement politiques, si politiques que potentiellement exposées à l’injonction à rendre des comptes. Dans leur volonté de tout savoir et maîtriser, les ligues de vertu exigent un être totalement cohérent, lisible dans sa transparence et denué de contradictions, de zones d’ombre, dépouillé de ses disjonctions, ses auto-fictions fourmillantes, de son armure d'arêtes cristallines, lumineuses et réfractaires, ce qui est en définitive l’aspiration de tout système de pensée intégriste percevant le monde au travers du même prisme. Ces lignes sont écrites de Vienne où, parcourant le Ring hier soir, je me suis laissé subjuguer par la pompe du dispositif architectural majestueux qui le constitue, ce qui autant que je sache ne fait pas de moi un agent des forces impérialistes néo-coloniales... Mais je ne voudrais ternir cette période de bonté humaine d’une note acerbe et vindictive, et surtout pas à l'encontre de groupes que je considère, when all is said and done, 'de mon bord'. Cette fin d'année je rêve de sérénité et espère déjouer d'éventuels risques de mélancolie, ces remontées de nuits confuses qui me gagnent pour détruire ce dernier soir. Aussi penserai-je avec bienveillance à la jeunesse de cette ville fêtant la Saint-Sylvestre, ce moment éternellement répété où, une fois allégées de leurs mini-blousons à moumoute au vestiaire du Kino Kosmos, Cindy, Jacqueline et Mandy, belles comme des reines et brunes comme le geai, s’élanceront au cou de Marcel, Kevin-Pascal et Ronny qui, le crâne fraîchement rasé, cramés aux UV et les lobes percés de diams maousses comme des grêlons, les auront sagement attendues.

 

*Contraction de vorne kurz, hinten lang - court devant, long derrière -, style auquel l’Allemagne, terrain historiquement propice à ces débordements (le déferlement de bubble perms sur Berlin-Ouest à la chute du Mur en témoigne), s’est longtemps livrée sans retenue. Un livre entier y est même consacré: Barney Hoskyns & Mark Larson, The Mullet: Hairstyle of the Gods (London: Bloomsbury Publishing, 1999). En France on n’a, là encore, aucun équivalent pour ça - sans doute l’universalité de son bon goût va-t-elle même jusqu’à la dispenser de mots.

06 October 2013

Nuits d'Orient

Alexanderplatz, Oktoberfest

Le délire s’est à nouveau abattu sur l’Alex. À l'occasion de la célébration de la réunification allemande combinée à une version très locale de l’Oktoberfest de Munich, le village lilliputien qui honore tous les moments forts de l'année a de nouveau investi la totalité de la place. Entre les huttes à babioles en faux colombage, les fantaisies sylvestres d'Hansel et Gretel et l'énorme moulin dont la partie supérieure une fois déboîtée et remplacée par un clocher rotatif éblouit nos fêtes de Noël - la fameuse 'superstructure' -, les foules de touristes, envoûtées par ce condensé d'Allemagne, comme les Berlinois que dans un présupposé hâtif j'imagine venus des quartiers Est - autrement dit 'orientalisés' -, se pressent parmi les étals dans un ravissement évident. Protégé par la capsule jaune de mon tramway qui fend lentement les masses de curieux, je contemple tant d'effervescence en me demandant quel sens donner à Alexanderplatz dans la culture populaire de cette ville, questionnement légitime qui se mue très vite en dilemme moral pour s'écraser dans un accès déplaisant de mauvaise conscience. Car comme dirait le pape, qui suis-je pour juger du goût des autres, même si je trouve le spectacle à vomir et n'ai que l'envie de me barrer? Qu'est-ce qui fait que les valeurs artistiques propres à une catégorie sociale privilégiée, cette petite bourgeoisie intellectuelle contrôlant tous les leviers de l'establishment médiatico-culturel et infériorisant dans sa suffisance de classe tout ce qui n'y appartient pas, soient érigées au rang d'universel à l'aune duquel juger toute production? Il est évident que les logiques de domination structurant la société dans son ensemble se répercutent inévitablement au niveau des normes esthétiques, déterminant un soi-disant 'bon goût' [1]. D'ailleurs les jolis jeunes gens du Bauhaus n'avaient-ils pas eu la folle idée d'éduquer les prolétaires au modernisme le plus progressiste, et par là ni plus ni moins de transfigurer leurs vies, projet dont on voit ce qui est advenu dans le fatras du pseudo-marché bavarois - à moins d'y voir quelque génie postmoderne dans la collision ludique des fragments du capitalisme finissant?... Voilà de quoi me donner des maux de tête à chaque traversée de l'étendue venteuse où cela fait bien longtemps que je ne viens plus regarder le monde du bord de la fontaine magique, cet ancien cœur désordonné d'une métropole en devenir. Peut-être ai-je perdu en imagination, ou tout simplement en amour. Ou bien l'entreprise d'auto-expulsion de ma classe d'origine imaginée dans ma jeunesse comme seul salut possible est-elle désormais finale?

Je suis sorti le soir dans un des bordels de Schöneberg où pour la fête nationale l’établissement souhaitait la bienvenue aux Ossis géographiques de la ville avec un shot de schnapps. Sur une table dressée en plein milieu s’empilaient des kilos de bananes et des liasses de fausse monnaie estampillée DDR en souvenir de ce grand moment d’infantilisation orientalisante que fut l’arrivée des premiers Allemands de l’Est à travers les failles du Mur tout juste tombé, à la découverte ébahie de cette moitié irradiante si longtemps fantasmée. L’euphorie fut de courte durée, on le sait, et il n’est pas excessif de parler de véritable colonisation de cette petite création asilaire un peu crasseuse par son double prédateur et rutilant. Mais ça, c’est une autre affaire et ce soir l’humeur est moyenne autour du bar, l’action en backroom carrément tiède, et engoncés dans leurs carapaces de cuir grinçant les clones font les cent pas dans les travées, hiératiques et pleins de morgue comme les rois du monde qu’ils sont [2]. L’un d’eux, un grand barbu en cop à cravache n’arrête pas d’empuantir de son cigare mastoc le coin détente dominé d’une impressionnante effigie à la Tom of Finland trônant en Pantokratôr. Ça m’énerve et je reflue vers les chiottes où peinant à me hisser sur la pointe des pieds je confonds les lavabos avec les urinoirs, avant d’être invité à branler un kebla qui se tient là depuis une heure le froc autour des chevilles. Il y a aussi çà et là quelques têtes connues, témoins de l'époque faste où j'avais quand même un peu plus la gnaque: avec O., longtemps notre seul pourvoyeur en images fantastiques, nous évoquons avec affection nos projets filmiques passés, surtout celui où, la mâchoire meurtrie d'infliger tant de pipes sans âme, j'avais pris les choses en main en me faisant piétiner par mes deux partenaires tétanisés - coup de maître qui apparemment n'a depuis cessé de faire un carton sur le Net. Puis j'y croise un peu plus tard R., hybride skin-prole qui n’a rien perdu de son allure et que j’avais pris l’habitude de voir certaines nuits hurler comme un dément sous l’emprise des drogues. Ce soir il me paraîtrait presque serein, tourne en permanence à la recherche de son esclave à plein temps et suggère même que nous prenions le petit déjeuner ensemble. Mais à la sortie du club seul un plafond bas d’un gris laiteux régnait sur les rues vides.

Le lendemain Berlin était immobile sous un soleil étincelant et dans ma torpeur j’essayais de rassembler un peu de mes forces en vue du plan cul qui m’avais été promis pour le soir même. Je n’avais rien d’un peu rock ‘n’ roll pour me remettre d’aplomb et dérivais par intermittences dans un état comateux déconnecté de toute notion de temps. Le rencard avait rapidement été réglé en deux ou trois messages et, conscient de ce que les incarnations électroniques peuvent avoir de tyrannique face aux faiblesses d’un corps incarné et faillible, je ne pouvais m’empêcher d’être un peu nerveux dans l’anticipation de la rencontre - simple séance décrassage de bottes ou non. Je ne savais en fait rien de celui qui se désignait sous le pseudo de Dicktator, ses phrases broyées truffées de fautes ne dévoilant rien d’une personnalité à laquelle je devinais pourtant un côté débonnaire à en juger par la pléthore de photos de lui environné d’amis souriants, ici Folsom, là une remise de trophée à la dernière cérémonie Mr. Leather, notre équivalent de Miss Univers. Il avait suggéré un hôtel à Wedding, ce qui ajoutait une certaine dose d’anxiété à l’excitation d’un bon trip crade. Car depuis un plan foireux en Saxe-Anhalt à l’issue duquel on m’avait poliment remis dans mon train, je ne m’éloigne quasiment plus d’une poignée de quartiers jugés safe, et Wedding, auquel j’ai toujours trouvé une fadeur impersonnelle du Berlin-Ouest utilitaire du miracle économique, n’en fait, à tort ou à raison, pas partie. J’imaginais un hôtel d’arrière-cour, les néons blancs perçant à peine l’obscurité, un décor nauséeux de moquettes usées, de verre fumé et de chambres carrelées dans les odeurs de pieds et de détergent... En fin d’après-midi un message est tombé pour mettre fin à mes rêveries exotiques et me dire que ça ne se ferait finalement pas, sans plus de précisions. Un petit crépitement électronique de quelques signes ponctués d’emoticons neuneus, quelque chose d’infiniment inconséquent dans sa légèreté, indolore dans son absence d’implications, qui ne laissa rien dans son sillage et à la faveur duquel Dicktator retourna à sa nuit, aussi épaisse et insondable que les rues de Wedding dans leur éclairage javélisé, droites et tranchantes, sans affect ni douceur. C'est-à-dire rien, dans les configurations présentes du désir, qui ne nous soit à ce point étranger.

 

[1] "Par la maîtrise intellectuelle des critères de différenciation, les nouvelles couches moyennes veulent s'assurer qu'elles échapperont à la déchéance suprême : la 'massification' et la 'banalisation'. Crainte qui ne fait que refléter, en la sublimant dans l'esthétisme, la hantise de toute petite bourgeoisie : la prolétarisation." Jean-Pierre Garnier, 'La nouvelle Beaubourgeoisie', in Une Violence éminemment contemporaine. Essais sur la Ville, la petite Bourgeoisie intellectuelle & l'Effacement des Classes populaires (Marseille: Agone, 2010), 77. Garnier se réfère dans ce passage à l''habitus de classe' analysé par Bourdieu dans: La Distinction. Critique sociale du Jugement (Paris: Minuit, 1979).

[2] J’ai appris que The Valley of the Kings, la thèse de Gayle Rubin consacrée à l’histoire de la scène leather de San Francisco, ouvrage faisant de loin autorité sur la question, allait enfin être publiée - une immense nouvelle.

12 September 2013

Animal Nitrite

"(...) like the teeth on cogwheels, they mesh with each other and make the machine go round,
the machine of the spectacle, the machine of power."

(Raoul Vaneigem, Basic Banalities)

 

Sneaker Sniff Party

Hotel, Eisenacher Strasse, Schöneberg

Augsburger Strasse est l'une de ces stations de U-Bahn qui dans sa discrétion en serait presque invisible: située à l'arrière du KaDeWe dans cette partie de Berlin-Ouest (ou City West, comme elle a été redésignée) qui dès Wilmersdorf s'enfonce indéfiniment dans une anesthésie visuelle très RFA d'après-guerre, elle ne paraît connue que des gens du quartier, à l'écart des flux de touristes qui déferlent en permanence sur le célèbre magasin. Carrelée en parfait mode seventies d'un orange nauséeux de sortie de boîte à cinq heures du matin, elle n'a rien dans son fonctionnalisme revêche de la pompe Deutschland über alles qui caractérise une grande partie de la ligne de Dahlem dans sa monumentalité granitique völkisch et un rien de kitsch à la Ludwig II.. Alors que je traversais cet été son souterrain pour gagner le quai en direction du sud, une puissante odeur de pisse me heurta de plein fouet. Elle était très rance et contenait une forte dose d'ammoniac combinée à des résidus de détergents, mélange aussi cinglant qu'une bouffée de poppers à jeun qui me monta immédiatement à la tête dans une pulsation cardiaque redoublée. Il y faisait agréablement frais dans la canicule qui pesait sur la ville ardente, et dans le silence de la station vide - le service y est moins fréquent que sur les lignes plus centrales - j'y suis redescendu en attendant mon train. Quelque chose me retenait pourtant de pleinement occuper le souterrain, de m'adosser aux murs lisses et de prendre le temps de profondément inhaler le passage de ces hommes dans l'âcreté de leurs pisses mêlées. Une chose pourtant intensément désirée mais que j'estimais sans conséquence, qui s'évaporerait une fois que le temps dominant aurait repris son cours vers d'autres buts pour d'autres affaires jugées plus essentielles. Dans mon renoncement je pensais aux soupeuses qui dans le Paris crasseux d'avant le grand toilettage des années flash ne vivaient que pour ça, fidèles à leur fantasme le plus dévorant, et n'auraient pour rien au monde dévié de leur rituel quotidien de consommation de pain souillé. Jusqu'à ce que l'équilibre fragile de leur univers érotique ne fût anéanti par arrêté municipal au nom d'impératifs hygiénistes.

Le secteur gay historique de Schöneberg, que je fréquente à nouveau assidûment depuis un ou deux ans, se trouve tout près de là. C'est un développement d'autant plus ironique que pendant longtemps il avait été de bon ton d'en rire avec mes amis 'alternatifs' in the know - jusqu'à louer avec l'un d'eux une chambre à l'heure dans un bouge de l'Eisenacher Strasse, où les rideaux imprimés et les plafonds scintillants d'une myriade de petites lumières nous avaient comme deux cons plus tenus en haleine que le sexe lui-même. Car le quartier, dans sa profusion de bars à cul, de Kinos à cabines et de Kneipen au décor rustique baignant dans des lueurs roses écœurantes, constitue un florilège esthétique des années quatre-vingt, presque inchangé depuis la chute du Mur et l'exode en masse de toutes les énergies créatives vers l'Est, comme s'il s'était soudainement figé en un temps resté en suspension. Alors que l'avant-garde sexuelle polyperverse investissait au son de la techno la plus pointue et primale tout ce que le terrain de jeu d'Ost-Berlin offrait de bunkers, centrales électriques et gares de triage désaffectés (les mythiques soirées Snax sont encore dans de nombreuses mémoires), Schöneberg restait pétrifiée dans son image de vieille tante d'un Ouest désormais marginalisé, repaire de folles ringardes bouffies par l'alcool, de sugar daddies entretenant à eux seuls tout un milieu de Stricher (de nos jours exclusivement de jeunes Roms d'Europe de l'Est comme le montre Die Jungs vom Bahnhof Zoo de Rosa von Praunheim), au milieu desquels circulait une armée de clones cuir dont le style, curieusement guindé face aux hybrides futuristes de la nouvelle scène fétiche, renvoyait à une époque lointaine et fanée, le Berlin-Ouest clinquant des premières backrooms et des boulevards pluvieux et impersonnels de Taxi zum Klo. Car c'est surtout la nuit que les rues, toujours presque entièrement désertes, révèlent leur étrangeté oppressante, une obscurité épaisse à peine percée de néons gris et qui comme une coulée visqueuse se propage entre les immenses bâtisses Gründerzeit aux entrées vertigineuses. En fait c'est vraiment là, dans cette opulence bourgeoise confinée entre ses murailles sombres trouées de lumières délavées, que j'aurais le mieux imaginé voir éclater les catastrophes expressionnistes d'un Meidner ou d'un Kirchner.

Alors pourquoi Schöneberg maintenant? Aurais-je moi aussi cédé aux fanfares du retour miraculeux de Berlin-Ouest proclamé depuis des années par une presse dont la seule raison d'être est d'entretenir la hype à tout prix? C'est ainsi qu'après des années de relégation et de dérision, l'ancienne vitrine du capitalisme serait de nouveau le centre de gravité du lifestyle berlinois et le théâtre des enjeux urbanistiques de demain. Certes, les abords du Ku'damm sont en passe d'être dramatiquement remodelés par des opérations immobilières de prestige (l'immense tour Zoofenster, la rénovation rétro-chic de Bikini-Haus) visant à gommer l'image Christiane F. / rent boys / kebab shops (au choix) des alentours de Zoo et attirer une clientèle d'un autre calibre. Les premières victimes collatérales en seront bien entendu la micro-écologie de sex-shops et peep-shows environnant la gare et toutes ces choses tombées dans le silence qui ne satisfont plus les exigences implacables du présent: ainsi ce joyau de glitz et d'aliénation consumériste délicieusement guerre froide, shopping mall plastique depuis toujours un peu miteux et déserté où David Bowie aimait se saouler la gueule - et condamné de même à la démolition - qu'est le Ku'damm-Karree. Peut-être ai-je aussi fini par me délester de mes préjugés de branleur hisptérique ne jurant que par Kreuzberg-Friedrichshain et orientalisant en retour ce Far West jugé risible (un comble!), et que cette désidentification m'a amené, dans l'idée de plus en plus avérée que le trash, même du meilleur goût et à la pointe du cutting edge, n'en reste pas moins trash, à voir cette ville comme un tout indifférencié, une gigantesque machine à broyer, aveugle et sans âme, rejetant tout ce qu'elle absorbe comme de pauvres commodités sans éclat. À Schöneberg, la mise à nu de la mécanique marchande à laquelle nous nous soumettons tous de plein gré est finale dans une 'authenticité de l'artifice' dénuée d'ironie, où le sexe se consomme sans afféteries ni fausses prétentions dans un décor maintenant à peine l'illusion. Dans les bars hardos pétaradant de rouge sang et de noir latex comme les backrooms crados avec leur lino rafistolé au gros scotch, c'est la même humilité du corps pris dans l'engrenage du spectacle et gluant de foutre, délaissé dans ses désirs vacillants et ses faillites, sa fragile humanité... Parce qu'enfin Schöneberg échappe un peu à la tyrannie du contemporain, que s'y croisent une infinité de façons - plus ou moins occultées, déconsidérées ou glorifiées - d'être 'gay' (ou non identifé comme tel), que des créatures fabuleuses venues d'un temps inconnu y paradent dans leur majesté, parce que l'on n'est qu'à quelques heures des méga-orgies qui doivent ponctuer Folsom ce week-end, le lieu est ultimement, pour reprendre Gayle Rubin, the Valley of the Kings.

Photo du sniffer: Anne Laure Jaeglé