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17 January 2015

Le Pays des Enfants Soleils

La Grande Borne, Grigny

L'un des meurtriers des attentats de Paris était originaire de La Grande Borne de Grigny. Au journal du soir, des images de la cité, ses horribles façades aux motifs criards résultant d'une rénovation bâclée menée dans les années quatre-vingt. C'est que dix ans après son inauguration l'utopie visionnaire n'était plus que l'ombre d'elle-même, ses couleurs intenses et savamment modulées irréversiblement ternies par les infiltrations et la pourriture. Même si des projets de requalification doivent la transformer du tout au tout - désenclavement, dédensification, résidentialisation, tout l'arsenal des politiques urbaines sera mis en œuvre pour sauver ce qui sur place passe sans conteste pour la cité 'la plus ghetto' d'Île-de-France. En tout cas celle où les faits d'armes de chacun sont supposés plus ouf qu'ailleurs.

Il y avait quelque chose d'enfantin et d'onirique dans le concept de départ. Émile Aillaud avait hérité du haut modernisme une vision paternaliste de son rôle de créateur - l'homme de demain modelé par une architecture nouvelle, une condescendance de classe difficilement déguisée en altruisme dans le fait d'offrir aux prolos vides-ordures dernier cri et carrelage marbré. Toutes ces folies parsemées dans les espaces ouverts, les monstres des sables et les fruits géants, le pseudo vernis cosmologique qui donnait à l'ensemble son unité. Comment une réalisation si délicate aurait-elle pu résister à la brutalité entière de ceux qui étaient appelés à en prendre possession? Le démiurge lui-même semblait avoir compris que rien de tout cela ne subsisterait, déglingué comme un rien et recouvert d'inscriptions de merde.

L'assassin de Montrouge et de la Porte de Vincennes a vu cela, il a grandi au milieu. Les bacs à sable remplis des vestiges pathétiques et maculés d'un temps d'innocence déjà si lointain où l'on croyait encore à la magie de l'émerveillement. Les pauvres que l'on avait accumulés là n'avaient pas été changés: ce qui les préoccupait c'était l'humidité qui niquait le papier peint et les invasions de cafards, l'impossibilité à s'extraire d'une cité isolée de tout, la misère qui se répandait comme une lèpre maintenant que les 'gens bien' étaient partis. Nous étions en 1982, c'est-à-dire il y a longtemps, sous le premier gouvernement de gauche qui devait à jamais révolutionner le monde. J'ai tout vu, et peut-être savions-nous cet abandon définitif, peut-être nous étions nous résignés à une violence sans issue.

C'est l'époque où Cabu passait à la télé: en salopette colorée il apprenaît le dessin aux gamins invités sur le plateau. Il chariait souvent Dorothée sur son nez en trompette entre deux dessins animés aux musiques tristes. Celles-ci signalaient le naufrage de l'enfance, la révélation du monde tel qu'il était réellement constitué dans le déchirement d'un voile de fiction qui devait nous en préserver, nous, les petits enfants d'ouvriers souriant sans dents sur les photos de classe. Et si tout cela n'avait été qu'un mensonge, toute cette douceur, ces histoires enchantées d'un monde égal et bienveillant. Un dimanche soir l'école maternelle en préfabriqué fut incendiée, n'en restait au lever du jour qu'une pauvre carcasse noircie à moitié effondrée. On avait commencé à comprendre les règles pipées du jeu social, à vouloir faire payer.

J'avais cru à une ascension infinie, entouré d'adultes aimants et attentifs qui me mèneraient là où mes dons me destinaient naturellement. Jusqu'à ce que le stigmate de la déviance me détourne catastrophiquement de ma trajectoire, forcé de quitter contre mon gré le monde connu, impuissant et fragile face à l'indifférence d'institutions - famille, école - qui ne protégeaient plus contre rien. La découverte d'une violence sociale exercée de toutes parts me fit imploser: le réconfort était ailleurs, dans une culture alternative extérieure à mes origines. Ce sentiment de trahison et d'humiliation en poussa d'autres à trouver légitimité et statut dans les bandes de pairs, des communautés de substitution. Rien ne serait plus désastreux que de croire cette fureur étrangère, comme infligée d'un fantasme d'ailleurs incivilisé.

J'ai peur que l'on n'ait rien appris, que le stigmate ne s'intensifie dans la surenchère sécuritaire. Je pleure le fait que l'on n'ait pu faire mieux, que les aspirations au bonheur collectif portées par La Grande Borne se soient abîmées de façon si tragique, ses allées, places et havres de paix hantés de jeunes hommes qui, la tête basse et le pas lourd, n'ont plus rien à perdre et sont prêts au pire. Que l'on ait osé refuser de voir, dans la permanence d'un ordre de privilèges exorbitants, dans un mépris raciste de classe ancré au plus profond, que l'on ne générait là que rancœur, défiance et désespoir. Il n'y a rien de plus terrifiant que la mort sociale, aucun être humain ne saurait supporter cela. Dans le vide laissé par ses fausses promesses comme ses aveuglements, la République n'aura fait qu'engendrer ses propres monstres.

10 November 2014

Pretty Things go to Hell

Centre Commercial Créteil-Soleil

La France, une mauvaise descente qui n'en finit pas. Vue d'Allemagne, elle offre un spectacle à la fois baroque et tragi-comique dont l'échéance a été mille fois différée: à quand le cataclysme, le déboulonnement de régime dont les Français sont coutumiers? Jusqu'où pourra-t-on les pousser, ces champions toutes catégories de l'insurrection réputés tels à l'étranger? Les signes avant-coureurs se multiplient mais manque toujours le déclencheur décisif, celui qui fera imploser un ordre politique terminalement honni et discrédité. En revoyant récemment Série Noire, j'ai pris la mesure de cette décomposition qui historiquement s'étend à l'échelle de ma propre vie. C'était en 1979, année-charnière marquant la fin du monde hérité de la prospérité et des bouleversements de soixante-huit et contenant déjà en gestation celui à venir, l'offensive revanchiste de la pensée de droite et les multiples renoncements de la gauche. Pour moi aussi la rupture allait être dramatique, le délaissement de la cité et mon arrivée dans l'adolescence coïncidant avec la découverte d'une violence généralisée à laquelle ni rien ni personne ne m'avait préparé. Série Noire se situe à ce point précis de basculement, précaire et vertigineux, dans la dissection impitoyable d'un mal qui avait déjà largement infiltré le corps social. C'est un univers d'âmes flétries en dépossession d'elles-mêmes, la pauvreté matérielle, intellectuelle et sexuelle des oubliés de la geste nationale, 'la France des invisibles' à laquelle la sociologie contemporaine s'intéresse maintenant tant. Créteil elle-même y apparaît comme abandonnée et ternie dans la futilité de sa pompe futuriste, le dernier souffle d'une modernité héroïque décrédibilisée et déjà frappée d'anachronisme. À cette angoisse diffuse du déclassement, mes parents, qui avaient tout fait pour s'extraire de leur condition d'origine et terrifiés à l'idée d'y être ramenés, répondaient par des discours formatés d'une violence machinale et sytématiquement invoqués dans les dernières années de la décennie, au moment où le chômage de masse était devenu une réalité bien tangible pour les plus vulnérables: les étrangers piquent le pain des français, qu'on les renvoie dans leur pays, on n'est plus chez nous...

Du racisme il y en avait toujours eu dans la famille, la guerre d'Algérie étant encore très vive dans les mémoires: les 'bougnoules' et les 'crouilles' constituaient une catégorie à part dont je comprenais bien qu'elle cristallisait tout ce qu'il y avait humainement de plus haïssable. Lors de nos passages en voiture devant les cités d'urgence de la région - qui n'ont été démantelées que très tardivement - ou les foyers de travailleurs Sonacotra, revenaient invariablement les mêmes mots d'abjection, un dégoût outragé face à la misère, le délabrement et surtout la saleté des lieux. C'est toute la tragédie de ces milieux ouvriers dans lesquels un certain angélisme de gauche a longtemps voulu voir le foyer des idéaux nobles de fraternité, de progrès et d'émancipation: enfoncer les plus défavorisés pour se sentir soi-même valorisé. C'est bien ce qui a eu raison des cités et accéléré leur délitement dans un phénomène de différenciation sociale à l'intérieur d'une même classe de dominés, les mieux lotis quittant dès que possible ce qu'ils par association considéraient comme une souillure. L'horizon politique de mes parents n'a jamais dépassé ces notions formées indépendamment d'eux - et déjà pleinement structurées bien avant l'explosion médiatique du FN -, même si à l'échelle des cages d'escalier des actes quotidiens d'entraide et de solidarité (surtout à l'initiative des mères) venaient en tous points contester ce qu'ils se plaisaient à proférer dans les dîners arrosés. Il y a quelques années - la dernière fois où nous avons joué la fiction famililale autour d'une table -, le père ne tint pas d'autre discours. Me demandant s'il y avait à Berlin autant de 'problèmes avec les étrangers' qu'en banlieue parisienne, il se lança dans une diatribe dont les termes étaient restés fondamentalement inchangés depuis plus de trente ans, établissant cette même hiérachisation raciale que celle qui avait eu cours sur les chantiers de sa jeunesse - 'les Arabes' s'y démarquant une fois de plus dans la négativité. C'était son pauvre savoir, le fruit de l'expérience d'une vie, le peu de leçons qu'il aurait pu transmettre à sa postérité. Son visage affichait la certitude indignée de celui qui, sûr de son fait car marqué par la dureté du monde du travail, n'allait surtout pas s'en laisser conter par une belle âme, cosmopolite, cultivée et libérale, comme moi.

Dans Retour à Reims, Didier Éribon s'interroge de la même manière sur l'origine d'une telle disposition au racisme dans les classes populaires - la façon dont le ressentiment résultant d'une perte supposée de privilèges liés à l'origine nationale s'est synthétisé en un système idéologique et une vue globalisante du monde [1]. Il avance, Sartre à l'appui, que lorsque l'identité collective des classes dominées a cessé d'être informée par l'opposition 'travailleurs'/'patrons' (Mai 68 représentant à cet égard un moment d'unité sans précédent entre tous les ouvriers [2]), elle s'est après l'effondrement du PCF 'naturellement' repositionnée sur l'axe classique 'Français de souche'/'étrangers' et toute la structure de pensée xénophobe afférente. Mes parents ne s'étant jamais identifiés à une quelconque tradition militante de gauche, ils seraient donc par défaut restés fixés sur le mode de l'appartenance au territoire - la légitimation sociale provenant de leur naissance en France par opposition à ceux qui prétendaient vouloir y vivre. C'était là le point zéro de la conscience politique: la défiance envers la classe dirigeante dans son ensemble et le processus de représentation démocratique en tant que tel (ils n'ont jamais voté) les maintenait dans une forme d'aliénation politique dont on peut maintenant mesurer toute l'étendue dans les banlieues les plus marginalisées - le monde extérieur s'étendant au-delà de la famille immédiate, constitué des 'métèques' d'un côté, des 'rupins' de l'autre, étant perçu comme essentiellement hostile ("Nous, on se mêle de rien", pourrait être le leitmotiv de mon enfance)... Ayant récemment quitté la Région Parisienne pour s'établir sur le littoral vendéen, ils doivent, j'imagine, avoir trouvé un monde plus conforme à leurs rêves, loin de ces présences indésirées qui toute leur vie les auront obsédés. Cette même station balnéaire où ils m'avaient abandonné un soir d'été, disant ne plus supporter le regard des autres vacanciers sur moi, cette honte contre laquelle ils étaient prêts à tout sacrifier dans leur désir dévorant de mener une vie normale comme n'importe quels 'gens bien'. Car à la hantise de la dégradation sociale au contact des 'zonards' et 'immigrés', s'ajoutait l'opprobre de la déviation sexuelle à laquelle les exposait leur pédé de fils - ces deux dimensions obéissant à des logiques identiques interagissant de façon complexe et pernicieuse comme le montre admirablement Éribon dans son essai.

Parcourant cet été les routes côtières de Normandie, face à cette France de carte postale si riante qu'elle semblait toute droit sortie des Vacances de Monsieur Hulot, j'avais le sentiment d'une revanche prise contre les injures du passé, comme si un temps longtemps perturbé avait réintégré son cours normal, le rétablissement de l'ordre cosmique qui m'avait depuis toujours régenté. Tout était exactement comme avant, même si les lieux me semblaient excessivement colorés et proprets - difficile de faire coïncider les discours catastrophistes d'une nation en pleine déchéance avec la beauté de ces villes, le drame des cieux marins, une douceur que je n'imaginais plus connaître dans ce pays. Ma nostalgie était immense: tout ce temps gâché, toute cette douleur pour rien, tout ça pour défendre 'la réputation', adhérer à l'illusion d'un rôle social au prix du reniement de sa propre histoire. Avoir dû quitter la cité sur laquelle on crachait sans retenue, avoir été expulsé d'une famille depuis longtemps asphyxiée comme un banc de poissons morts dans une mer viciée, être sorti si loin de mon orbite pour finir par pleurer sur la petite mélodie des Quatre Cents Coups qui passait à la radio. Tout comme je jouais alors The Return of the Thin White Duke dans une résistance forcenée contre une société tout entière vouée à ma suppression, c'est un second retour qui s'amorçait sans que j'en aie conscience, cette fois en direction de ceux qui, accablés par un ordre social pétrifié dans son immutabilité, appelaient tout mon respect. Mon premier roman sera conçu comme une arme, une réserve de mots dont chacun pourra s'emparer pour mener son propre combat - comme Audre Lorde l'avait dans son infinie générosité proclamé [3]. "Est-ce qu'écrire n'est pas une façon de donner" [4]: faire justice à ces beaux petits mecs comme moi j'ai pu l'être, à leurs désirs d'amour purs comme les miens l'ont été, pour qu'ils ne soient ni si seuls, ni si tristes, ni si terrifiés. Dans le soleil rougeoyant de Bretagne je terminais Retour à Reims. Le livre se clôt de façon remarquablement modeste - ni lame de fond révolutionnaire, ni appel à la subversion. Face au poids de normes indéfiniment autoreproduites, seule s'avère possible l'acceptation de ses propres fractures, disjonctions et marquages. "On n'est jamais libre, ou libéré": juste un 'pas de côté' au moment le plus propice, un coup porté dans le noir au hasard. Ce coup-là, je sais que son impact sera phénoménal [5].

Hôtel des Roches Noires, Trouville

 

[1] Didier Éribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010), 148-53.

[2] Et certainement sans suite significative à en juger par la marginalisation systématique subie par les mouvements revendicatifs de travailleurs immigrés dont l'existence était considérée comme une menace par les organes de représentation officiels. Sur l'autonomisation du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) dans les années soixante-dix: Saïd Bouamama, 'L'Expérience politique des Noirs et des Arabes en France. Mutations, Invariances et Récurrences', in Rafik Chekkat & Emmanuel Delgado Hoch (eds.), Race Rebelle. Luttes des Quartiers populaires des Années 1980 à nos Jours (Paris: Syllepse, 2011); Sadri Khiari, Pour une Politique de la Racaille. Immigré-e-s, Indigènes et Jeunes de Banlieues (Paris: Textuel, 2006), 39-41.

[3] Audre Lorde - Die Berliner Jahre 1984-1992 (Germany, 2012), réalisation: Dagmar Schultz.

[4] Annie Ernaux, Une Femme (Paris: Gallimard, 1987). Citée dans: Didier Éribon, La Société comme Verdict. Classes, Identités, Trajectoires (Paris: Fayard, 2013), 111.

[5] Éribon 2010, op. cit., 228-30.

02 January 2014

Caveman Head

Marseille Luminy, École Nationale Supérieure d'Architecture

Monsieur Du... était professeur de mathématiques. Un enseignant style vieille école, sachant asseoir son autorité de sa grosse voix et sa stature imposante. Un adepte de la baguette, tout ce qu'il fallait pour prendre en main les classes difficiles de cette cité en perdition qui en quelques années deviendrait l'une des plus incontrôlables du pays.

Le respect, sa longue expérience au service de l'État l'inspirait naturellement. Portant la blouse blanche comme un vrai maître, un hussard de la République comme on en a la nostalgie. Rien à voir avec ces jeunes péteux tout juste sortis de l'institut de formation et aussitôt envoyés au casse-pipe. Non, Monsieur Du... était robuste comme le chêne.

Comme son collègue le prof de gym, qui aimait se rincer l'œil devant les mômes dans les douches pourries du stade, Monsieur Du... portait des verres fumés à la mode de l'époque. À l'un comme à l'autre ces lunettes donnaient un air de parfait vicelard. Un côté type pas net comme sur ces photos de chefs de la Stasi du musée de Lichtenberg.

Les enfants étaient sages comme des images. C'est qu'on leur avait très tôt appris à respecter les hommes de savoir - le docteur, l'instituteur, le fonctionnaire communal. On ne songerait jamais à contester ces gens de distinction dans les milieux prolos inéduqués. Leur parole était sacrée et définitive. Tout ça, Monsieur Du... le savait à merveille.

Monsieur Du... n'avait pas son pareil pour repérer les jolis enfants. Il y en avait bien un qui lui faisait quelque chose de très spécial, même s'il n'aurait su expliquer précisément quoi. Des ondes infra-cérébrales venaient de lui, qu'on disait effacé, assis au dernier rang près des fenêtres avec ses grands yeux de fille. Des maths, il pigeait que dalle.

Le temps de la récitation était venu. Les petits y mettaient du cœur, heureux de prouver qu'ils avaient bien appris leur leçon. Oh come to me, my pretty one. L'enfant ne trouvait pas ses mots pour parler de choses insensées. Monsieur Du... affichait ce même sourire fixe. C'était inouï cette force qu'il sentait monter en lui, cette envie de lui faire mal.

Qu'il était léger ce petit garçon, une plume. Et si malléable, on en faisait ce qu'on voulait. Perché sur les épaules, renversé la tête en bas, tournoyant joyeusement au-dessus de Monsieur Du... dont les mains potelées glissaient sur l'ensemble de son corps, pantin impassible et glacé de l'intérieur. Ce qu'on lui faisait là, il le connaissait bien.

L'odeur nauséeuse du tabac à pipe que dégageait Monsieur Du..., le double menton coulant du col de chemise dont débordaient ses poils de torse, la chevalière dorée enserrant le doigt en forme de petit boudin dégoûtant, sa grosse face goguenarde, totale et dévorante, son haleine qu'il sentait frôler sa bouche. Tout ça, oui, il le connaissait bien.

Le spectacle était bien rodé, un enchaînement impeccable de figures imposées devant l'assemblée tétanisée des enfants qui n'en trahiraient rien. Quand Monsieur Du... en eut fini avec sa position préférée de l'hélicoptère, l'enfant regagnait sa place en silence, si calme et bien élevé. Il le savait: cela recommencerait fatalement, et de la même manière.

Monsieur Du... occupait toujours la même salle, la verte épinard. Elles étaient toutes de couleurs et de tailles différentes dans la longue enfilade de l'étage des mathématiques. Mais les grands ne savaient pas se tenir et cassaient tout -  les portes défoncées à coups de lattes, les boules puantes jetées à l'intérieur, les doigts obscènement dressés.

Des fenêtres on apercevait les autres bâtiment du complexe scolaire à l'architecture si originale, dont celui, à part et tout petit, réservé aux débiles mentaux - les 'mauvais', les 'bêtes' comme disait la mère. Il nous était déconseillé d'y aller. Tout y était déjà démoli, ces gosses-là avaient la rage. Peut-être que Monsieur Du... allait enseigner là-bas aussi.

L'enfant commençait à comprendre que tout ne serait plus comme avant. Quand il passait devant le pavillon d'art, ravagé et maculé de peintures multicolores, les tables renversées. Quand les filles se plaignaient que les garçons leur mettent par surprise le doigt à la chatte. Lui se contentait de regarder, voyant là l'avènement d'un avenir sans forme.

C'était les soirs d'hiver que la tristesse était la plus grande, à la sortie de cours désespérés et sans amour, une succession d'adultes qui lui disaient des choses cruelles, comme cet autre garçon qui l'enculait à coup de javelot après le sport. No limits and free for all. Au dehors la cité sombrait complètement, abandonnée dans une mer de sexe.

Des photos satellite récentes montrent que le complexe scolaire d'origine a été rasé. Peut-être était-il trop fragile, trop translucide. Il a fallu le transformer en place forte, cette population-là était devenue trop violente. Quelque temps plus tôt, la prof de musique, une rêveuse filiforme qui en prenait plein la gueule de la part des grands, s'était suicidée.

C'est vrai que Monsieur Du... a salement déconné. Que l'on pouvait faire tout et n'importe quoi aux enfants des pauvres, ceux qui de toute façon s'écraseraient. Comme dans l'Église, on se savait couvert par une hiérarchie omnipotente et impénétrable. Mais que la République soit avertie: dans les cités tout se sait vite, et là elle pourrait bien payer.

27 December 2013

The World won't listen

'The World won't listen'

En cette période de réjouissances et de pression festive maximale, l’effervescence est vive chez le petit coiffeur en bas de chez moi. Les clientes, la tête couverte de papillotes en alu, attendent patiemment sur le trottoir la clope au bec qu’opère la magie des teintures savamment appliquées, ces émulsions mystérieuses préparées par une équipe de Frisörinnen exhibant jusque sur leur propre personne tout leur savoir-faire. Car Ost-Berlin, et sans doute tout le territoire de l’ancienne DDR, est un laboratoire d’expérimentation capillaire unique dans la sphère occidentale, et l’audace technique et esthétique de ces femmes de tous âges, qui de Lichtenberg à Hönow, de Hellersdorf à Hohenschönhausen, égayent comme autant de Fräulein Schmetterling des Plattenbauten sans âme de leurs créations bigarrées, cause autant d’étonnement incrédule chez le visiteur étranger que de sarcasme insatiable chez le Berlinois hip qui se croit au-dessus de tout - et j'en connais quelques uns. Il est très difficile de caractériser ce vaste répertoire de styles tant il semble résulter de l’alliance entre les rémanences d’un passé pré-Wende (l’héritage sans fin du Vokuhila*) et une sorte de futurisme chimique profondément anti-naturaliste. Quelques observations empiriques révèlent que dans la gamme infinie des possibilités, c'est la combinaison platine-violine qui fait un carton parmi les clientes du salon - l’onctuosité de la vanille rehaussée d’un coulis de framboise -, à égalité avec le noir corbac, classique indétrônable qui a donné à plus d’une brandebourgeoise aux joues de roses de faux airs d’Andalouse. Et parfois il m’arrive même de voir des choses franchement renversantes, comme ces Omas minuscules venues en tram des périphéries et terminées d’énormes choucroutes d’un mauve radioactif qui me rappellent les perruques de la mère d'Alex dans Orange Mécanique.

C’est ce sens de l’apparat et du style typiquement working class qui m’a complètement soufflé quand un soir à Créteil ma tante me montrait (comme lors de chacune de mes visites) son album de mariage: des grandes occasions au simple bal du samedi soir, tout était bon pour sortir le grand jeu - cheveux gominés et costards noirs super sharp pour les mecs, pièces montées crêpées à la BB avec petites robes à col Claudine et escarpins pour les filles. Une perfection iconographique de pochette de disque, la frontalité acérée des Moors Murderers, les couples virevoltant dans les dance halls - le mythique Barrowland de Glasgow ou le Rivoli Ballroom aux confins de la banlieue sud londonienne. Implacables de beauté tous, le père au sourire de Billy Fury mode killer, ma mère en petite blonde décolorée un brin farouche, rien à voir avec ces crados de hippies dépenaillés et informes avec leurs discours obscurs - ou, plus proches de nous, des yummy mummies de Prenzlauer Berg arborant une coiffure délibérement nihiliste qui n’en constitue pas moins la déclaration d'un choix de vie revendiqué: je n’ai jamais foutu les pieds chez le coiffeur depuis Tübingen, je n’ai pas que ça à glander avec Lukas et Leonie à traîner en carriole entre le cours de violon et le psy, et mes prérogatives de parente je vous les crache à la gueule! Non, eux c’était une classe totale et inaliénable, même si la surface photographique, membrane bien trop fine pour être un minimum véridique, ne pouvait longtemps contenir la pression des réalités sous-jacentes: en cas de grossesse accidentelle la seule issue envisageable pour les jeunes femmes était le mariage sous peine d’être marquées à vie du stigmate de ‘fille-mère’; l'un des six garçons, beau gosse radieux avec une horde de meufs à son bras, allait bientôt devoir tous les quitter pour devenir danseur à l’Alcazar et vivre ses amours loin, le plus loin possible; et d'autres dans la ville, pédés ou étrangers, sont peut-être, à la faveur d'une sortie de week-end, tombés sous les coups des grands frères et de leurs potes, certains d'entre eux ayant tout juste été démobilisés d'Algérie. Sous tant d’éclat, une masse de vies fracassées par la maladie, l’alcool et les amours défaites, des ricochets infinis de misère.

 

Perruques en vitrine

Alors, même si je ricane dans ma barbe quand devant la vitrine j’essaie d’imaginer quel concept diabolique est en train de prendre forme sous les casques du salon de coiffure, je ne peux que comprendre l’euphorie grisante de marcher dans les rues la tête haute et rayonnante de couleurs, hot as fuck comme avec la plus belle paire de pompes - n’ai-je pas moi-même été très longtemps orange vif, ma seule tentative un peu convaincante d’être venu d’ailleurs, comme tous les kids niouwève se débattant dans leur banlieue pourrie? Mais quand même, je dois être un peu inconscient d'écrire des trucs aussi limites sur un site de haute tenue intellectuelle dont les alignements et solidarités politiques se trouvent clairement affichées, car il se trouve sûrement quelque part des bonnes âmes qui ne manqueraient de relever et de s'indigner d’un positionnement perçu comme saturé de privilèges - the male gaze, le ‘capital socioculturel’, la coupe de cheveux la plus classe depuis Thomas Jerome Newton. Le verdict en serait prévisible: un fatras de préjugés lookistes, sexistes et d’un classisme orientalisant (puisqu'il est clair que ces femmes occupent invariablement des positions subalternes et précaires, employées de supermarchés pour beaucoup, quand elles ne sont pas les premières à être touchées par le chômage dans une partie de l’Allemagne toujours fragilisée depuis la réunification), l’appel d’air faisant exploser ma magnifique fiction, mettant à mal la légitimité de ma parole et l'authenticité même de mon passé, et faisant de moi, au choix, un vendu suppôt de la société du spectacle, un Renaud Camus qui s'ignore, ou pire, un de ces salauds de gaytrificateurs. L'expérience m'a tristement appris que Berlin est pleine de ces expertEs en vertu, ces forcenéEs de l’orthodoxie que l'on trouvera sans surprise dans les milieux 'alternatifs' les plus supposément émancipés de tout rapport de domination et d'oppression - même si, comme n'a cessé de le montrer Fassbinder, la dynamique oppresseur/oppressé est tout sauf stable dans ses passages continuels d'un état à l'autre -, le petit monde kwire radical, très glam vu de loin mais ravagé par des rivalités, scissions et luttes de pouvoir finalement pas très progressistes.

"Les queers, c'est les curés du cul!", comme je l'ai un jour entendu d'une Gazoline historique rompue aux coups d'éclats dadaïstes, et je ne peux m'empêcher de croire que sous cette course à la pureté idéologique et cette manie de l'excommunication se cache un conformisme de pensée confinant au dogme et conjugué à une vision naïve des mécanismes de la psyché humaine, cet immense foutoir que l'illusion du moi réussit à peine à maintenir en place - un acquis de la psychanalyse pourtant déjà très ancien. Cette histoire de tifs n’est qu’un exemple parmi une infinité, dont les implications sont nécessairement politiques, si politiques que potentiellement exposées à l’injonction à rendre des comptes. Dans leur volonté de tout savoir et maîtriser, les ligues de vertu exigent un être totalement cohérent, lisible dans sa transparence et denué de contradictions, de zones d’ombre, dépouillé de ses disjonctions, ses auto-fictions fourmillantes, de son armure d'arêtes cristallines, lumineuses et réfractaires, ce qui est en définitive l’aspiration de tout système de pensée intégriste percevant le monde au travers du même prisme. Ces lignes sont écrites de Vienne où, parcourant le Ring hier soir, je me suis laissé subjuguer par la pompe du dispositif architectural majestueux qui le constitue, ce qui autant que je sache ne fait pas de moi un agent des forces impérialistes néo-coloniales... Mais je ne voudrais ternir cette période de bonté humaine d’une note acerbe et vindictive, et surtout pas à l'encontre de groupes que je considère, when all is said and done, 'de mon bord'. Cette fin d'année je rêve de sérénité et espère déjouer d'éventuels risques de mélancolie, ces remontées de nuits confuses qui me gagnent pour détruire ce dernier soir. Aussi penserai-je avec bienveillance à la jeunesse de cette ville fêtant la Saint-Sylvestre, ce moment éternellement répété où, une fois allégées de leurs mini-blousons à moumoute au vestiaire du Kino Kosmos, Cindy, Jacqueline et Mandy, belles comme des reines et brunes comme le geai, s’élanceront au cou de Marcel, Kevin-Pascal et Ronny qui, le crâne fraîchement rasé, cramés aux UV et les lobes percés de diams maousses comme des grêlons, les auront sagement attendues.

 

*Contraction de vorne kurz, hinten lang - court devant, long derrière -, style auquel l’Allemagne, terrain historiquement propice à ces débordements (le déferlement de bubble perms sur Berlin-Ouest à la chute du Mur en témoigne), s’est longtemps livrée sans retenue. Un livre entier y est même consacré: Barney Hoskyns & Mark Larson, The Mullet: Hairstyle of the Gods (London: Bloomsbury Publishing, 1999). En France on n’a, là encore, aucun équivalent pour ça - sans doute l’universalité de son bon goût va-t-elle même jusqu’à la dispenser de mots.

23 November 2013

Topographie de la Terreur

Topographie de la Terreur - Le gymnase

C'est un fait qui n'a rien de divers qui attira il y a quelques jours mon attention et me fit à nouveau mesurer la puissance phénoménale des mécanismes de normalisation à l'œuvre dans la société à travers ses institutions. Il s'agissait du suicide d'une adolescente de 13 ans, victime de harcèlement dans le soi-disant 'sanctuaire' de l'école et qui à bout de force face au déferlement de violence quotidienne de ses 'camarades' de classe fut acculée au pire et retrouvée par sa mère pendue au porte-manteau de sa chambre. C'était en région parisienne, une commune pavillonnaire coquette des confins de l'Essonne, un de ces territoires dits 'périurbains' qui semblent depuis quelque temps beaucoup intéresser les sociologues - champ de concentration de toutes les crispations et anxiétés de déchéance sociale des classes moyennes 'inférieures', en faisant un milieu propice au vote d'extrême droite. Elles portent pourtant de jolis noms ces bourgades paisibles, qui dénotent une certaine douceur de vivre à la française loin de la fournaise parisienne et du cercle dantesque des cités de proche banlieue: Boissy-sous-Saint-Yon, Saint-Sulpice-de-Favières, Souzy-la-Briche (ma préférée), Briis-sous-Forges, là où se trouvait le collège incriminé. D'après la description de l'article, il ne me semblait pourtant pas se distinguer fondamentalement de n'importe quel autre établissement du pays: le cadre d'une cruauté ordinaire ne faisant que refléter l'immense violence d'une société en pleine déliquescence, une machinerie indifférente au bien-être de ceux qu'elle (met en) forme et paralysée par son incurie, exonérant les acteurs administratifs de toute responsabilité en invoquant invariablement la hiérarchie. Peut-être l'universalisme républicain y est-il aussi pour quelque chose, cette croyance romanticisée en une perfection abstraite de l'école comme puissant intégrateur social, aveugle - c'est le mot - aux différences, l'injonction de se conformer à un modèle dominant idéal et la non-reconnaissance de besoins individuels, même dans des situations d'extrême détresse, car nul besoin de psychodrame tant que tout le monde s'écrase et que la mécanique, une fois les choses rentrées dans l'ordre, puisse continuer à broyer les nouveaux arrivages tranquillos. En somme, et on la reconnaît bien là, la France dans tous ses immobilismes et vérouillages sociétaux, son obstination à ne rien vouloir savoir de ses minorités les plus vulnérables - car justement trop minoritaires et trop coûteuses (faisant partie de cette génération de kids qui s'est pris l'arrivée du sida en pleine gueule, l'inertie des autorités françaises est pour moi chose connue) et sa surdépendance aux grands discours aussi vains que globalisants. En Grande-Bretagne les premières campagnes de sensibilisation sur les brutalités dans le cadre scolaire ont été lancées il y a bien longtemps (même EastEnders, le soap phare de la BBC avait traité du sujet), et l'anglais dispose comme très souvent d'un terme précis pour désigner des réalités pour lesquelles le français n'a recours qu'à de vagues succédanés: bullying.

Les mots tuent, ce qui peut sonner comme une formule facile tellement ressassée qu'elle en perd toute signification, mais leur pouvoir de dévastation, les véritables dislocations intérieures que provoquent ces bombes à fragmentation dont on ne sait jamais ce qui reste logé au creux des êtres, sont presque toujours dévalués comme de simples embrouilles entre ados comme il en arrive tout le temps. Elle, qui s'appellait Marion, semble avoir eu droit à presque tout: 'pute' (un classique indémodable), 'grosse' (an all-time favourite même pour les fluettes), 'autiste' (car imaginant sa vie hors du monde trivial et médiocre de cette banlieue idyllique où un conformisme sans failles est une précondition à la survie sociale) et surtout 'boloss'. Ce dernier semble avoir gagné en prééminence dans la gamme supérieure des insultes et recouvre à peu près le sens du 'bouffon' d'antan (c'est-à-dire de mon époque, si saisissante est la rapidité des mutations linguistiques) qui désigne une personne faible et indigne de respect dont on peut abuser à merci - un peu comme le plus explicite Opfer ('victime') ici en Allemagne et qui représente dans les cours d'écoles de Neukölln à Bielefeld le dernier seuil de la dégradation. L'origine de 'bolos(s)', que j'ai entendu pour la première fois sur France Culture, reste un mystère - le terme proviendrait de la métamorphose en plusieurs phases de 'lobotomisé' [1]. Ça laisse songeur, et il est même terrifiant de voir comment un vocable à l'origine obscure, météorite aveugle embrasant dans sa trajectoire le champ lexical, puisse acquérir une telle puissance de frappe. De même, l'évolution du terme gay prouve de façon troublante l'imprévisibilité du devenir des mots et leurs détournement à des fins stigmatisantes. De qualificatif valorisant porté en étendard depuis la libération homosexuelle, il a opéré il y a quelques années une étrange mutation parallèle dans les cours d'école anglaises (là encore!) au point de devenir un terme générique dépréciatif signifiant en gros 'nul', 'naze' (Your mobile's so gay = ton portable, c'est de la merde), glissement sémantique dont on devine sans mal l'impact sur le taux de suicide déjà extrême chez les jeunes pédés. Alors voilà: c'était une 'boloss' parce qu''intello' et créative, pleine d'une fantaisie déconnectée des enjeux de pouvoir et de la tyrannie de groupe. Mais qu'on ne s'y trompe pas: si elle avait été 'rouquemoute', 'binoclarde' ou 'gouinasse', son sort n'aurait en rien été différent. Les nazillons de cours de récré, armés jusqu'aux dents des dernières technologies - puisque dès que le harcèlement physique cessait, Facebook prenait la relève -, ne laissent rien passer dans l'affirmation d'un ordre glacial, celui qu'ils ont déjà dans leur jeune âge parfaitement intégré et perpétuent dans la reproduction mécanique de la crétinerie familiale.

 

 

"Et elle chancelle, fuit du regard, pique du nez comme sous l'effet de l'héroïne, la France.
Mais il faut bien cesser, d'une manière ou d'une autre, de téter ce sein malin, cette pipe à crack du «tout va bien».
Du Blanc gris, ivre de lui-même, devenu aveugle aux couleurs du sol, et qui, minutieusement,
mais de tout son soûl, condamne cette fenêtre censée être grande ouverte sur l'espoir.
Les lendemains qui chantent se sont parés de brouillard et l'obscur ne fait que croître, croître..."

(Abd al Malik, La Guerre des Banlieues n'aura pas lieu, 2011)

Topographie de la Terreur - La piscine

Ce n'est finalement pas très loin de Briis-sous-Forges que les parents ont décidé de se téléporter un beau jour de 1981, fatigués d'une jeunesse passée dans deux des cités les plus hard de banlieue sud, et surtout mortifiés de devoir être symboliquement associés aux casoces (on disait alors 'zonards') qui sortaient promener le chien carrément en robe de chambre et avaient supplantés les premières familles, plus fréquentables, qui s'étaient peu à peu fait la malle. C'est ainsi qu'un autre monde nous attendait à quelques kilomètres de là, à l'orée d'une ceinture périurbaine en pleine expansion, là où vivent les 'gens bien'. Je n'aimais pas cette ville, au nom bucolique comme beaucoup dans la région, que je sentais chargée d'une électricité négative et dont je parcourais cet été-là les rues endormies et couvertes d'inscriptions menaçantes - des slogans politiques cryptiques, des croix gammées, des bites démesurées qui me tenaient captif de leur obscénité, elles en étaient saturées -, et jour après jour se révélaient à moi les champs sensibles d'une géographie cognitive redoutablement précise. De l'appartement familial à la salle de classe se succédaient sur mon parcours une série ininterrompue de pièges potentiels d'où l'agression, qui semblait être là comme ailleurs le comportement par défaut des populations, pouvait jaillir à tout instant: le terrain vague boueux où les vieux allaient faire chier leurs cleps, étendue dense de ronces enchevêtrées auxquelles on ne s'accrochait que dans la confusion et l'égarement, à moins d'y avoir été poussé de force; les allées pavillonnaires et boisées, véritables culs-de-sac sécuritaires dont on ne pouvait s'extraire en cas de danger; et sutout l'immense complexe institutionnel à la sortie de la ville où étaient rassemblés les appareils de domination et de manipulation des petits êtres qui l'intégraient chaque année - un ensemble sportif composé d'un stade, de plusieurs gymnases et d'une piscine articulé au groupe scolaire collège-lycée - une facilité de circulation et un gain de temps considérable pour une efficacité maximale. Vue dans sa globalité, cette Topographie de la Terreur ressemblait à un agglomérat de structures aveugles d'une qualité architecturale extrêmement primaire, à mi-chemin entre l'entrepôt de zone industrielle et l'usine d'abattage de volailles, un peu comme ces bases secrètes en pays ennemi que l'on voit aux infra-rouges dans les viseurs des drones [2]. Dans son uniformité tristement banale, ses teintes d'un jaune orangé chimique déjà maculé, chaque partie du dispositif fonctionnait comme l'incubateur d'une infinité de petits abus dans lequel l'enfant déclaré faible, ou étrange, ce 'bouffon', allait découvrir le vrai visage de la vie en société, ces violences microscopiques et abrasives qui dans leur répétition machinale finiraient par lui déchirer l'âme.

Au lieu de me saouler avec Molière et ses boloss en costume, ou ces philosophes abscons dont on se tape depuis des lustres, l'Éducation Nationale aurait bien fait de me parler de Foucault (tiens, au hasard), de ces mécanismes de surveillance en espace confiné où le corps est le site d'enjeux de pouvoir entremêlés. Je pense que j'en serais ressorti définitivement renforcé, illuminé et intraitable, bogosse bien coiffé et intouchable dans ses grosses bottes, ce qui n'était évidemment pas dans l'intérêt de l'institution. Peut-être aurais-je saisi ce qui se tramait dans ces installations où j'étais traîné sans raison apparente, et ce que l'on faisait véritablement de moi, alors que cloué sous un regard hermétique je déclinais dans une équivalence sans éclat. Un œil absent se superposant à la bouche des oppresseurs: "Sale pédé, on va t'la niquer ta gueule!", s'exclamèrent-ils en entrant bruyamment dans la salle, devant la prof de maths, une coco bloquée sur Staline comme beaucoup de ses collègues, qui me fixait en riant (la pédérastie, ce vice bourgeois); ou celle d'anglais, pourtant maquée avec une autre du bahut, qui détournait la tête à chaque irruption des keums. Non-assistance à personne en danger, ça s'appelle. Mais c'est naturellement dans les unités de formation physique du complexe que le pouvoir s'exerçait dans sa force optimale puique le corps entier y était soumis à un régime de dressage social dans la séparation irréversible des sexes. Le garçon-fille ne s'y retrouvait pas, lui qui voulait forcer ces frontières arbitraires d'un autre âge, pour qui il était désormais trop tard dans un monde ordonné et policé de toutes parts, et qui pour cela redoutait plus que tout l'obscurité fétide et moite des vestiaires où toute transgression se paye cash. Mais c'est à la piscine, fierté de la commune qui n'aurait pas dépareillé à Kiev ou Minsk, que l'entreprise de contrôle et de mise à nu se déployait intégralement, implacable. Le prof de gym, une espèce de dégueulasse en survêt moule-burnes et lunettes fumées, aimait plus que tout contraindre les gamins à se foutre à poil et les mater sous la douche, pétrifiés de peur dans la lumière blanche comme de pauvres insectes épinglés par le regard humide du représentant de l'autorité publique, cet État qui dans les effluves de chlore et de moisi jauge, évalue la conformité des corps, la bonne longueur de teub, dévoile ce qui ne doit se soustraire aux pulsions scopiques de sa machine à égaliser [3]. Oui, j'aurais aimé qu'on me parle de Foucault - et pas du seul connu de notre monde périurbain, Jean-Pierre -, elle ne m'aurait plus jamais filé les foies, cette piscine de malheur. Il était encore tôt quand j'en ressortais tout fripé et démangé par mon training synthétique trouvé au rayon bonnes affaires. Je déballais du papier alu la part de quèque que ma mère m'avais préparé, quittant lentement la Topographie par les rues résidentielles désertes. À mon arrivée le brouillard retombait sur le terrain vague, et au loin je voyais les pièces de l'appartement déjà illuminées, là où maman attendait. Puis, en une seconde inconsciente, je me suis retrouvé perdu dans la pénombre, cerné de cette végétation d'horreur et de bouillies d'ordures. Autour des branches, des lambeaux de sacs plastique déchiquetés formaient avec les amas de bandes magnétiques de sinistres guirlandes. L'espace de quelques minutes je me suis tenu dans la boue épaisse, désemparé et étreint par quelque chose que je ne connaissais pas, une lassitude encore sans nom, l'intuition d'un départ imminent. Une première déperdition intérieure.

Topographie de la Terreur - Le terrain vague

 

[1] Jean-Pierre Goudaillier, grand expert en argot des cités venu à la rescousse sur le forum du Dictionnaire de la Zone, n'a pu qu'hasarder cette hypothèse étymologique. Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités (Paris: Maisonneuve & Larose, 2001); Abdelkarim Tengour, Tout l'Argot des Banlieues. Le Dictionnaire de la Zone en 2 600 Définitions (Paris: Les Éditions de l'Opportun, 2013), une véritable merveille augmentée d'une introduction en linguistique zonarde et d'un glossaire pour les sensibilités plus classiques.

[2] Il existait un second complexe à l'autre extrémité de la ville, esthétiquement identique mais réduit essentiellement à un collège d'enseignement technique, sans doute parce que de tels élèves, qui avaient trahi les espoirs que la nation plaçait en eux, ne méritaient pas de bénéficier d'équipements collectifs flambant neufs comme tous les autres. Ils longeaient le terrain vague en sens inverse et ma mère, toujours aux aguets dans son grand désœuvrement, trouvait que les filles faisaient 'mauvais genre' - elle qui, maquillée comme un camion volé, s'était fait virer de la communale! On ne pouvait non plus manquer de noter une proportion élevée de renois et de rebeus, souvent venus de cités lointaines et transbahutés là, dans ce lieu relégué en lisière de forêt, par la grâce de la machinerie bureaucratique.

[3] Les institutions de la santé et de l'éducation s'associaient une fois l'an lors de visites médicales aussi absurdes qu'expéditives. Chez les garçons c'était le moment de baisser son froc qui occupait immanquablement tous les esprits - le zizi étant palpé, examiné, décalotté et jugé conforme aux normes physiques établies par le corps professionnel en vue d'une reproduction future. Je connus la même répulsion face à l'intrusion du regard étatique durant la mascarade des 'trois jours' de l'armée, pour laquelle on m'avait dérangé exprès en pleine cambrousse et forcé à regarder 'la vraie France' dans les yeux - pas celle de ces tafioles de Parisiens -, celle qui fait froid dans le dos.

17 November 2013

In every Dream Home

"Le père est presque toujours incapable, soit par impéritie en l'art d'éduquer,
soit par impuissance à faire éclore et à satisfaire les penchants naturels de l'enfant."

(Charles Fourier, Œuvres complètes, VIII, 196)

 

Mère à l'enfant, Place des Géants

À l’époque où la parentalité semble être, après la reconnaissance officielle des couples de même sexe dans plusieurs pays, l’ultime but du mouvement LGBT - ou plus exactement de sa moitié ‘LG’ [1] -, nébuleuse historiquement issue d’un moment révolutionnaire dont l'objectif était bien le déboulonnement définitif et total de la famille traditionnelle dans un foisonnement de nouvelles formes de relationnalité, le malaise me gagne toujours un peu plus face à la suprématie contemporaine de l’enfant idéalisé. Voilà une réalité incontournable qui, depuis des années d'expansion bobo à Berlin, me mystifie autant qu'elle me hérisse, et savoir qu'il s'agit d'un phénomène socio-spatio-temporel relativement récent dans notre belle civilisation occidentale ne me console en rien. Est-ce l’amélioration générale des conditions de vie durant les 'Trente Glorieuses' (le vieux projet de tous nous faire accéder à la classe moyenne - enfin ces familles ouvrières jugées dignes d'y parvenir, car là aussi les facteurs raciaux jouaient à plein - dont on constate la faillite avec effarement), les méthodes (légalisées) de contrôle des naissances et l’explosion exponentielle d'un consumérisme de masse quadrillant chaque infime segment de la population comme autant de marchés à exploiter, qui ont contribué à l’individualisation de l’enfant considéré comme personne à part entière au point de mener à sa quasi-déification? Cette fascination confinant au mystique pour une supposée innocence, projetée sur un être pur non encore perverti par la pourriture ambiante, ne révèlerait-elle pas en creux les angoisses de parents se débattant dans un monde en pleine décomposition, une atmosphère de fin d'empire? Pour mesurer le chemin parcouru je n'ai qu'à songer à l'épopée working class d'après-guerre de ma famille (quatorze enfantements à l'actif de la monumentale Mamie Raymonde, dont deux jumeaux mort-nés), où chaque élément de cette immense fratrie assurait le service minimum à l’école pour partir turbiner dès l’âge légal, sa rentabilité dans le monde du salariat étant garante de la survie collective. Quant aux identités et besoins intimes de chacun-e, ils se trouvaient noyés dans les nécessités du quotidien, ce manque de reconnaissance parentale ne rejaillissant que maintenant, plus de cinquante après, dans un éclatement confus de rancœurs et de regrets.

De même, il n’est pas si éloigné le temps où l'enfant était vu comme un pervers polymorphe de première, doté d’une sexualité pleinement active qu’il fallait reconnaître et honorer sous peine d’en faire un frustré fascisant une fois parvenu à l’âge adulte. Il suffit de penser aux expérimentations radicales menées dans les Kommunen et Kindergärten anti-autoritaristes de la RFA contestataire post-soixante-huitarde [2], ou même de la parfaite légitimité des pratiques pédophiles dans certains milieux intellectuels/activistes français de la même époque [3] pour mesurer la soudaineté du basculement culturel survenu par la suite. Trouve-t-il son origine dans une montée de l’anxiété face aux violences d'une société en chute libre et/ou dans un revanchisme néo-conservateur à l’échelle planétaire sonnant le glas de toutes les utopies? Quoi qu’il en soit, le backlash des années quatre-vingt fut rapide et cinglant, qui marqua la (re)domestication du désir en une sorte de 'remise aux normes' familialiste - à l’heure où les pédés quittaient le grand air pour les espaces contrôlés de backrooms flambant neuves, coïncidence troublante qui mérite d'être relevée [4]. L’angélisation obsessionnelle de l’enfant et la folie fanatique s'emparant de populations entières dès que l’illusion de l’innocence semble mise en péril justifient les pires débordements, comme on l’a vu au moment des mobilisations de masse contre le ‘mariage pour tous’ (rappelons-nous, les pathétiques 'Hommens' et les moutards transformés en boucliers humains par leurs propres parents) où les amalgames les plus démentiels ont à nouveau été faits pour dénoncer l'entreprise de corruption d'un lobby gay/gauchiste/héritier des valeurs nocives de 1968. De même, les lois homophobes de la Russie poutinienne - rappelant étrangement la défunte Clause 28 promulguée par Thatcher à l'apogée de son projet néo-libéral et provoquant actuellement une émotion considérable, avivée par la visibilisation d'actes d'une violence inouïe (mais en rien nouvelle) sur les réseaux sociaux -, procèdent de la même hystérie autour de l'enfant sublimé comme garant de la pureté nationale contre une contamination extérieure fantasmatique - les pédés dans le rôle des Envahisseurs.

Ce climat réactionnaire généralisé qui semble s'envenimer de jour en jour dans la réaffirmation de l'hégémonie hétérosexuelle nataliste (blanche) et s'accompagnant en France d'une forte résurgence des discours racistes et homophobes, a déjà largement de quoi me mettre les nerfs et exacerber mon dégoût pour l'institution familiale, à jamais synonyme d'oppression, d'avilissement et de trahison, pilier de l'ordre dominant qui aux côtés de l'école lamine les âmes dans son entreprise indifférenciée de normalisation. Les effets de l'énorme rouleau compresseur se sont récemment fait sentir dans mon cercle intime, lorsqu'à l'occasion d'une fête de famille je fus rabroué pour avoir ignoré les besoins primaires de l'enfant-roi autour duquel tout gravitait - ma musique avait été brusquement coupée par le Pater, celle qui m'avait donné la force de résister à tout. Le clan, transfiguré dans la vénération du chérubin endormi, faisait bloc face à moi et, indigné et tremblant dans mon refus de céder à l'injonction d'obtempérer, je ne les reconnaissais pas. On ne fait pas le poids dans cette confrontation à la puissance irrationnelle de liens immémoriaux, qui dans leur reproduction infinie m'est fondamentalement incompréhensible, moi petit pédé de fin de lignée. Moi qui m'étais évanoui en cours de biologie devant un documentaire hémoglobineux sur l'accouchement que cette conne de prof avait jugé bon de passer sans prévenir; qui jeune homme étais subjugué par les mythes anciens de l'Androgyne auto-généré et venu du cosmos dont j'étais l'héritier désigné, libéré de tout atavisme vulgaire et déterminisme biologique; moi qui écoutais Starman et We are the Dead en boucle en un acte de résistance acharné contre un ordre social tout entier mobilisé pour me mettre au pas, quitte à m'anéantir; qui avais trouvé en Huysmans et Wilde de véritables alliés dans la célébration d'une décadence irréversible; moi qui le samedi soir prenais place dans un cinéma vide de Port-Royal pour regarder Erasurehead de Lynch - In Heaven everything is fine -, freak show suintant des épouvantes de l'engendrement; qui dans des accès de fouriérisme en viens à ne concevoir l'émancipation et le bonheur de l'enfant qu'en dehors d'une unité sclérosante crispée autour de 'papa' et 'maman' - qui doit enfin être délestée de ses privilèges ancestraux -, au sein de larges structures protéiformes et aimantes, ce que mes chères salopes éthiques expertes du polyamour appellent poétiquement des 'constellations' [5] - celles-ci pouvant même se concentrer en un seul astre brillant de tous ses feux.

C'est donc bien remonté et plein de cet héritage qui m'a formé et défini, car tout simplement essentiel à ma survie, que je fonce dans les rues chatoyantes de Prenzlauer Berg - You drive like a demon / From station to station -, où l'ordre familialiste est incisé au plus profond du tissu urbain, ses canyons de murailles décrépites que j'aimais tant la nuit à présent étouffés dans un déferlement de guimauve, où les mômes se transportent collectivement en carrioles ou en brouettes (dernière création: l'énorme caddie-tuture en plastoc qui fait chier tout le monde au supermarché). Mais parfois il m'arrive de croiser en chemin un jeune père sexy, seul avec son gosse perché sur les épaules ou accroché tout près du cœur (la poussette, pas assez cool pour eux), le genre de papa hipster à la berlinoise immédiatement reconnaissable à sa barbe fournie, ses lunettes à montures épaisses et son beanie hat, sûrement un créatif travaillant de chez lui comme il est de mise ici. Après quelques pensées inavouables immédiatement refoulées, je me demande ce que ça doit faire d'être la petite chose d'un daddy comme ça, d'être bercé d'une voix tendre et grave, toujours égale à elle-même, soucieuse de donner tout son espace à une parole encore fragile, pleine de rêves et de désirs en gestation, de la laisser prendre son envol dans ses fantaisies comme dans ses absences sans jamais chercher à la casser. Ce sont de brefs moments d'apaisement, de plaisir même où renaît momentanément un vague espoir: est-il donc possible d'être parvenu à un degré de connaissance de soi et de conscience historique suffisant pour échapper à la malédiction des siècles, en finir une bonne fois pour toutes avec le patricarcat et l'autorité vide et illégitime qu'il perpétue, et considérer l'enfant avec intelligence et empathie comme un être réellement autonome sans rapport avec les fantasmes délirants d'adultes à la masse? Les Dishy Daddies (et leurs compagnes, les Yummy Mummies) de Prenzlauer Berg me paraissent avoir compris tout cela, à moins que l'illusion ne cache là encore une nuée de petites horreurs, imperceptibles mais aux répercussions tout aussi désastreuses - In every Dream Home a Heartache? Parfois j'en ai un pincement au cœur et j'aimerais m'attarder pour les voir s'éloigner dans ces rues grandioses et rénovées avec goût qui leur ressemblent, mais le gentil garçon que je suis ne veut surtout pas décevoir, par un retard même léger, son psychanalyste qui l'attend.

 

[1] La légitimité d'une alliance LGBT est très vivement contestée dans certains secteurs de la communauté trans*, dont les combats et l'histoire revendicative se trouvent submergés dans une entité fictive et globalisante qui en occulte la spécificité.

[2] Une excellente analyse de ces expériences en communautés basées sur les théories psychanalytiques de Wilhelm Reich et s'inscrivant dans un contexte de relecture du passé nazi sous l'angle de politiques sexuelles révolutionnaires: Dagmar Herzog, Sex after Fascism. Memory and Morality in Twentieth-Century Germany (Princeton, Woodstock: Princeton University Press, 2005), 141-83.

[3] Sur les collusions entre certaines mouvances gays et pédophiles des années de libération à la scission définitive des causes une décennie plus tard: Frédéric Martel, Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968 (Paris: Éditions du Seuil, 2008), 244-50. L’immense prestige dont jouissait dans le monde littéraire un auteur comme Tony Duvert, dont les positions feraient maintenant hurler à peu près tout le monde, participait de cette Zeitgeist exaltée où toutes les configurations du désir semblaient possibles et valables.

[4] On peut pousser le raisonnement en invoquant la montée en puissance concomitante du tout sécuritaire, marquant une réclusion croissante dans l'entre-soi familial/social/spatial, de l'Ecology of Fear de Mike Davis à la 'civilisation capsulaire' de Lieven De Cauter [The Capsular Civilization. On the City in the Age of Fear (Rotterdam: NAi Publishers, 2004)].

[5] Dossie Easton & Janet W. Hardy, The Ethical Slut. A practical Guide to Polyamory, open Relationships & other Adventures (Berkeley: Celestial Arts, 2009). Traduit en français sous le titre La salope éthique: Guide pratique pour des relations libres sereines (Milly-la-Forêt: Tabou Éditions, 2013).

05 August 2013

Dirty Boys

Novi Beograd, Blok 62

Fanny Zambrano était fin prête, comme chaque mercredi après-midi, pour sa sortie au supermarché des Cascades. C'était l'étape alimentaire de milieu de semaine pour parer au plus urgent, en attendant la grande virée du samedi matin flanquée du père, muré dans un silence dont elle ne parvenait plus à localiser l'origine, et de ce petit con de Lucas qui venait de redoubler deux classes de suite, ce qui la désolait dans son impuissance face à un système éducatif implacable, ce rouleau compresseur indifférent aux difficultés des gosses de banlieue. Parfois elle profitait de l'occasion pour s'accorder un petit plaisir comme passer chez le coiffeur se refaire une couleur. C'est que les racines qui repoussent sous le blond platine, ça fait pute, comme elle aimait à le répéter quand celles-ci commençaient à devenir trop apparentes, et pour rien au monde n'aurait-elle voulu donner prise aux voisines dont elle ne connaissait que trop le penchant insatiable pour les ragots juteux. C'est qu'elle avait une réputation à défendre, une image à maintenir et qui faisait toute sa fierté dans un monde déclassé qu'elle voyait sombrer toujours un peu plus chaque jour, et elle se targuait d'être unanimement admirée dans cette partie de la cité pour son style impeccable et son instinct unique pour la juste coordination des coloris. "Fanny, elle est super belle, elle pourrait faire Secret Story", roucoulaient à l'envi les sœurs d'Hocine, qui rêvaient de pouvoir elles aussi se payer au marché les mêmes fringues dégriffées tombées du proverbial camion. Aujourd'hui elle avait sorti le grand jeu avec sa robe préférée du moment, la mauve affriolante à strass avec les fines bretelles nouées aux épaules et fendue sur le côté. David trouvait ça un peu too much pour juste aller faire ses courses mais c'était pour cette femme tombée jeune dans le devoir matrimonial l'une des rares occasions de se montrer au monde et revivre un peu, un après-midi de liberté rien qu'à elle entre ses shifts au magasin d'ameublement où les clients à conseiller ne lui laissaient aucun répit et les week-ends claquemurés dans l'appartement avec le père, ce monolithe obscur d'autorité usurpée, effondré devant la télé.

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09 April 2013

Glitter and Blood

Un soir de juillet 1972 l'Angleterre fut tournée sens dessus dessous: Bowie dévoilait à la nation sa création la plus redoutable, Ziggy Stardust, dans une interprétation de Starman qui changea pour toujours la trajectoire de la pop. Dans un pays sinistré en proie à un climat de violence politique et de déliquescence industrielle, l'apparition de la créature à la peau d'albâtre et en combinaison moulante à Top of the Pops - le show télévisé que personne n'aurait osé manquer - produisit une onde de choc phénoménale, et d'autant plus retentissante que parmi les jeunes spectateurs sagement assis en famille se trouvait la fine fleur de la future scène punk et tous ses dérivés, dont les goûts musicaux furent condensés en ces trois minutes parfaites. C'est que sous son aura d'irréalité propice à tous les fantasmes, Ziggy avait aussi un côté bricolé très high street - des tissus criards molletonnés de chez Liberty's, du shampooing colorant, un peu d'ombre à paupières et le tour était joué -, permettant une identification immédiate des ados qui pouvaient recréer l'image sexuellement ambiguë de leur idole pour trois fois rien à Woolworth's. Pour les queer kids en tous genres, l'instant ne fut rien de moins qu'une épiphanie... Starman est sans doute la chanson la plus attachante de The Rise and Fall of Ziggy Stardust, qui, malgré la fulgurance du contenu, m'a toujours paru assez faible dans sa production. Il y a une sorte de merveilleux enfantin dans cette histoire d'homme stellaire s'adressant aux kids à la radio, un élan plein de passion amplifié par les envolées de cordes saccharines et une allure résolument anthémique. Cette chanson regorge d'une générosité débordante, émouvante et consolatrice à la fois: Starman veille sur nous de ses hauteurs, il n'y a rien à craindre des atteintes du monde extérieur. Sur le chemin du lycée, écouteurs sur les oreilles pour ne rien entendre des cris qui fusaient autour de moi, je me savais protégé par lui. Un peu moins toutefois à Paris, dont les rues était infestées de milices fachos assurant la préservation de l'ordre sexuel dominant. Après avoir été jeté à terre, la tête éclatée à coups de bottes coquées et ignoré des passants lorsque je me relevais tout honteux, il était impossible de distinguer les effets du carnage du rouge à lèvres dont j'aimais, dans mon penchant pour le junky chic bowiesque, me cerner les yeux.

Depuis quelques mois ces mêmes rues sont le théâtre de démonstrations de force de plus en plus radicales du courant réactionnaire qui déchaîne une certaine France contre la légalisation du mariage homo. La dernière 'Manif pour Tous' du 24 mars a mobilisé un nombre record de participants, les organisateurs ne visant ni plus ni moins qu'une descente martiale des Champs-Élysées (demande rejetée par la police en plein plan Vigipirate rouge 'renforcé'), dans une recréation de la vague populaire de soutien à De Gaulle pendant les insurrections de soixante-huit - symbole qui ne doit rien au hasard puisqu'il s'agit bien là pour les têtes 'pensantes' du mouvement de s'ériger en fers de lance de la contre-révolution. Des débordements violents ont clôturé la marche et des gosses, poussés en première ligne par des parents prévenants tels des boucliers humains, se sont fait gazer par les CRS alors que Christine Boutin, dans la position du gisant, donnait à la débâcle une touche vaguement sacrificielle. Loin de constituer un cortège de retraités déphasés et réfractaires à tout progrès social, les manifestants comptaient dans leurs rangs des gens très jeunes dont on se demande avec effarement comment ils ont pu laissé des idées si brutales et définitives se cristalliser en eux si tôt, une jeunesse dure, altière et précocément figée venue d'une France diffuse et générique, un monde reproduit à l'identique au fil des générations dans une succession biologique machinale. Je les avais déjà connus à vingt ans, naïf et un peu perdu dans un milieu étudiant privilégié, venu d'une banlieue dépolitisée et tout à mon émerveillement devant une ville qui s'était révélée impérieuse et cinglante à travers ceux qui avaient la légitimité de l'occuper par la grâce de leurs origines sociales, une violence historique qu'on ne m'avais pas apprise, une réaction prête à mordre que les pédés comme moi feraient bien de ne pas perdre de vue au-delà de leur entourage si soigneusement choisi, et à laquelle nous inspirons une répulsion sans nom. Quelque chose de très archaïque et d'animal qu'ils ne sauraient nommer eux-mêmes, mais qui les remplit d'une terreur telle que la destruction physique est la seule issue capable de soulager la tension.

De même, il serait faux de limiter ce mouvement à sa frange catholique la plus intégriste tant il semble agréger toutes sortes de ressentiments revanchistes envers une 'gauche' revenue au pouvoir, même si les organisations religieuses extrêmistes noyautent ce qu'on essaie de faire passer pour un soulèvement populaire spontané. Et eux aussi je les ai connus, ces jeunes gens bien mis et rasés de près, adeptes des tabassages du dimanche au moment de la messe, alors que des mamans en serre-tête et carré Hermès défilaient impassibles devant la scène du dépeçage avec Côme et Éloïse en souliers cirés à leurs côtés. C'est qu'ils savaient y faire dans les techniques d'encerclement et de subjugation, sans doute toutes ces descentes et ratonnades de nuit en défense d'une France immémoriale et éternelle, celle qui écrase les pédés-racailles de banlieue allant finir en backroom des week-ends un peu trop longs. Mais 'La Manif pour tous' ayant pris un tour franchement monstrueux, c'est à son propre délitement en tumeurs filandreuses et putrides qu'on assiste à présent: dans une parodie des Femen - qui s'étaient fait salement cogner par des fafs écumants lors d'une des premières mobilisations anti-mariage et qui depuis peu multiplient les dérapages islamophobes dans leur fixation sur les femmes à impérativement dévoiler - un groupe de papas en colère imaginativement baptisés les Hommen criaient il y a deux semaines leur indignation devant la Préfecture de Police pour déni de démocratie suite aux bastonnades de l'Étoile. Sans avoir la plastique avantageuse (ivres d'audace, eux aussi enlèvent le haut), l'exubérance païenne ou même le courage des walkyries féministes (tous arborent des masques blancs pour garder l'anonymat, ce qui fait bizarre et un rien malsain avec tous ces jouets d'enfants), leur ambition est le rétablissement d'une hétéronorme masculiniste à l'intérieur d'un espace identitaire strictement circonscrit (ce qu'ils nomment le 'Printemps français', sorte de renouveau familialiste visant à régénérer une entité nationale blanche et chrétienne) à travers les pires provocations et alors que les violences homophobes de toutes sortes ont fait un bond terrifiant ces derniers mois.

Ce bouillon toxique de nationalisme, d'homophobie et de catholicisme fielleux remonte actuellement à la surface à la faveur d'un climat délétère qui voit un pouvoir politique affaibli en butte à une offensive anti-démocratique tenace, une France dont on est toujours sidéré de constater l'immutabilité sinistre après des années passées à l'étranger. C'est sans doute ce substrat ignoble de la conscience nationale que je rejetais avec le plus de force lorsque j'ai décidé de m'exiler, dégoûté à l'idée d'y être associé ne serait-ce que par mes origines. Entre-temps la violence générique envers les LGBT a-t-elle réellement baissé en intensité avec la soi-disant décontraction de la société sur ces questions? L'hystérie actuelle autour du projet de loi permet d'en douter. Internet a-t-il réduit l'isolement et l'ostracisme dont sont victimes nombre d'adolescents 'un peu différents'? Absolument pas au vu du taux de suicide effrayant parmi les jeunes gays et lesbiennes. Alors j'imagine qu'encore et toujours la vie ne tient qu'à des actes infimes d'enchantement et de résistance, dans quelques instants de fantaisie colorée et crépitantes d'électricité qui peuvent faire toute la différence entre tenir debout et sombrer. Une confection pop lumineuse qui émancipe le désir de devenir son propre chef d'œuvre, hors de toute détermination d'identité et de passé, une machine à s'inventer des histoires qui donne un culot de trompe-la-mort dans l'affrontement au monde - à la famille et l'école qui ne protègent de rien, à la ville où il ne fait pas bon errer et que les 'gens bien' policent de leur décence, quitte à en appeler au meurtre... Starman a de nouveau été détecté sur les écrans radar après une décennie de silence dans les hauteurs de Hunger City. Et il n'est pas venu seul faire craquer les kids orphelins de visions surhumaines: Tilda Swinton, Saskia De Brauw et l'époustouflant Andrej Pejić font des cabrioles dans l'orgie pansexuelle qu'est The Stars (are out tonight), jeu d'interférences et de diffractions infinies de Bowie en ses avatars voluptueux. Je suis resté stupéfait devant ça, heureux et bouleversé, porté par la légèreté plastique de ces trois minutes de perfection. Les quelques jours qui ont suivi je ne pensais plus qu'à elles, mes créatures de rêve.

12 May 2012

Âme câline

Chochotte

Notre école primaire était un havre de paix qui selon ma mère jouissait dans la ville d'une bonne réputation. Car tout comme banlieues nord et sud s'affrontaient dans son imaginaire dans une geste entre ‘gens bien’ et 'zonards', certains secteurs de notre propre cité concentraient à ses yeux toute la lie de la terre. Mais comme d’habitude le hasard avait bien fait les choses en nous parachutant dans un quartier sans problèmes apparents - ce qui vu le degré d'interaction des parents avec le voisinage n'avait rien d'étonnant: "Nous, on se mêle de rien. C'est chacun chez soi" était dans leurs bouches un leitmotiv tenace et sans appel. Ainsi donc cette école bien fréquentée était divisée en deux bâtiments distincts, l'un pour les CP et les sections dites 'de perfectionnement', dont on disait ouvertement qu'elles accueillaient 'tous les fous', et l'autre pour les grandes classes, les deux étant connectés par un préaut où s'effectuait l'appel. Les pavillons aux proportions généreuses étaient entièrement ouverts sur le dehors, soit par des rangées de petites fenêtres rectangulaires enchâssées dans un maillage continu de béton, soit par de hautes verrières à lamelles laissant pénétrer à l’intérieur un maximum de lumière. Ces dernières étaient particulièrement vulnérables et faciles à enfoncer comme le prouvera des années plus tard la dévastation systématique des salles lors d’incursions nocturnes répétées, alors que l'école maternelle en préfabiqué était à son tour incendiée, les aquariums et les œuvres d’art des gosses intégralement cramés dans le sinistre, la douceur de ce petit monde irrémédiablement mise à mal. J'étais un enfant vivace et populaire, toujours entouré d'une bande de filles avec lesquelles nous répétions les chorégraphies vues le week-end chez Guy Lux ou les Carpentiers. Sylvie, Sheila et Cloclo étaient bien sûr nos favoris alors que Polnareff montrant ses fesses à la France, un galure à fleurs sur la tête, était encore ancré dans toutes les mémoires et que David Bowie trouvait en Patrick Juvet un joli clone nettement plus abordable pour nos shows de variétés. La vie était douce pour l'enfant star qui, virevoltant entre bête curieuse étourdissant les instits de son savoir et chéri de ses dames - un Felix Krull des cités - jouissait dans toute l'école d'un statut unique, inclassable, sa primauté érigée en droit absolu et inaliénable.

C'est ainsi que dans cette grande indifférenciation du désir je draguais ouvertement les filles, réussissant en cela l'exploit d'être ‘hétérosexuel’ avant que des cristallisations identitaires ultérieures ne me cantonnent à une catégorie exclusive et hermétique. Je me souviens de l'une d'elle, Corinne, qui à elle seule synthétisait tous les traits de la perfection: de jolies dents blanches bien alignées, des cheveux blonds ondulés et soyeux ainsi qu'un ciré vert pomme à fleurs qui dans ses couleurs sucrées rehaussait sa plasticité de poupée mannequin. Dans la cour de récré je n'avais d'yeux que pour elle et puisqu’en ce temps-là je ne doutais vraiment de rien décidai un jour de le lui faire savoir. C'est que je ne voyais aucune différence entre moi et les beaux gosses, participais des mêmes lois de l'attraction qui régissaient le monde. Un jour je lui fis suivre un billet doux à travers la classe avec 'Corinne je t'aime' inscrit dessus - ce qui la fit pouffer de rire. Je crois qu’elle en savait à mon sujet bien plus que moi, et elle m'ignora royalement le reste de l’année. Puis la rentrée suivante vint Sylvie, qui elle m'attirait pour d'autres raisons: elle avait toujours tout bon. Non seulement scolairement mais toutes ses affaires personnelles étaient du meilleur goût - ses feutres multicolores, sa trousse à stylos, son cartable avec Picsou cousu dessus, que je passais mon temps à mater. Je tannais ma mère pour avoir les mêmes mais, selon un principe étrange qui se démentirait rarement par la suite, finissais toujours avec la honte, les copies toc du supermarché faisant triste mine face aux articles classe de Sylvie. C'était aussi à l'époque la mode des sabots danois, noirs à coutures blanches, que tous les beaux gosses arboraient du bout de leurs guiboles rachitiques. Moi je les avais assortis à un petit short court en éponge, ce qui dans la canicule de 1976 était aussi bath que nécessaire, et surtout devait rendre Lakhdar fou d'amour pour moi quand je lui montrais ma descente de reins. Désireux de dévoiler mon corps aussi à Sylvie, je l’invitais à plusieurs reprises à venir à la piscine le samedi avec mon père - ce qu’elle déclinait invariablement. Était-ce aussi pour l'épater que je décidai un jour d'intégrer 'la bande à Karim'? Cette nébuleuse informelle de mômes était apparemment très redoutée et ne semblait rien faire d’autre que galoper d'un bout à l'autre de la cour en poussant des cris de Sioux. Je me souviens avoir été en tant que nouvelle recrue présenté à Karim, qui ne parut pas très impressionné par le truc qui se dandinait en minaudant devant lui. Je me joignis pour la forme à la queue du peloton, courus deux minutes avec la horde pour ne plus jamais réapparaître.

On sentait bien les choses se durcir à l'extrême fin de la décennie: le sport devenu obligatoire chaque après-midi - je m’obstinais à ne pas me mettre en tenue, résidu d'anciens privilèges qui n’avaient plus cours -, certains garçons se couvrant sur les jambes de poils sombres et fournis - ce qui me dégoûtait - et Sylvie finissant par confier à une copine qu’elle avait ses règles - une seule ne suffisait-elle donc pas? Sylvie faisait décidément tout mieux que les autres! Mon ciel s’obscurcissait densément avant le coup de grâce des années de collège et c’est comme si la société entière avait choisi de sombrer avec moi tant l'atmosphère de la cité s’était détériorée. Le climat de défiance entre communautés était devenu délétère, des rancœurs viscéralement racistes surgissant sans retenue dans les échanges familiaux. L'environnement bâti s'était lui aussi fortement dégradé dans un vandalisme généralisé et obscène, rien ne résistant dans la cité de verre à ces attaques d'une violence inouïe qui m'exposait en retour dans ma vulnérabilité ouverte à tous les abus. Dans ce contexte il devenait périlleux de me promener en short moulant vu les épithètes salées qui commençaient à fuser autour de moi: "Hé, tantouze. Il est où ton mec?". La première fois que j'entendis ce mot de la bouche d'une pétasse nommée Jennifer, j'en fus tétanisé de dégoût, ça sonnait comme 'ventouse', une chose franchement dégueulasse que j’étais censé être devenu. Je pense que cet instant fut inaugural et que rien par la suite n'y survécut... C'est pour cela que j'ai pas mal tremblé en regardant Tomboy de Céline Sciamma, qui nous est venu un an après sa sortie en France et avait été présenté dans la section Panorama de la Berlinale, avec en pendant - coïncidence de la programmation - un film allemand, Romeos, occupé lui aussi par le thème de la trans-identité et situé au tout début de l'âge adulte. Gravitant autour d'une bande d’enfants d’une douzaine d’années, Tomboy se place lui au point précis de basculement où le jeu mouvant des identités, la fantaisie de l'invention personnelle et la polyvalence du désir propres à l'enfance laissent brusquement place à la définition et la nomination univoques, l’espace d’un été vacillant à l’approche d’une rentrée scolaire dont on ne verra rien. C'est un film maigre qui ne s'encombre d'aucun détail qui puisse le faire dévier de sa trajectoire et qui laisse longtemps après sa fin une traînée de fragment solaire.

Dans sa compacité et son économie de moyens maximale Tomboy a pour unique cadre une banlieue indéfinie, assoupie dans le calme estival d'une résidence privée tapie dans la luxuriance de forêts et de plans d'eau - le milieu idéal auquel mes parents aspiraient pour effacer le stigmate de leur jeunesse en HLM. Déjà Naissance des Pieuvres, le premier film de la réalisatrice, se déroulait à Cergy, le modernisme cool de ses villages urbains alangui les soirs d'été dans une poétique de ville nouvelle toute rohmérienne (L'Ami de mon Amie avait été filmé dans les complexes résidentiels flambant neufs et les centres de plaisance de la jeune préfecture). Ça sent partout le neuf, la caméra s’attardant en silence sur les intérieurs, la sensualité des matériaux, et rendant délicieusement tangible la prise de possession d’un nouvel espace dans la torpeur statique des vacances d'été. Après notre déménagement en banlieue lointaine je rêvais d’un nouveau départ incognito loin de la cité, imaginais qu'avec la fin des tourments la normalité de mon enfance serait rétablie sans comprendre que j'en savais déjà beaucoup trop. Et tout comme pour Laure-Michaël c'est la question de mon acceptation par les autres qui s'est immédiatement posée. Lui s'en sort d'ailleurs magistralement au jeu de l'intégration: il n'a aucun problème à être sélectionné dans les équipes de foot, crache par terre, est estimé de ses potes comme le cool cat du gang et épate les filles, avec la petite Lisa s’auto-décrétant chérie en titre dès son arrivée. J'y étais aussi parvenu avec les voisins du dessous, deux super beaux keums qui en jetaient avec leurs fringues classe et aux côtés desquels j'étais fier d'être vu, jusqu'au jour où ceux-ci réalisèrent que leur réputation avait davantage à en souffrir et se détournèrent de moi. Mais dans Tomboy l'ordre de genre savamment construit par Michaël est constamment menacé d'exposition - lorsqu'il est supris dans les bois en train de faire pipi accroupi ou que le zizi en pâte à modeler glissé dans le slip de bain risque à tout moment de se faire la malle -, avec la perspective de la rentrée scolaire prochaine agissant comme facteur majeur d'anxiété, une menace sourde planant sur tout le film derrière les jours ensoleillés comme un bulldozer normalisateur s'avançant implacablement pour tout emporter, et à quelques heures de laquelle l'action s'arrête net. On ne sait pas ce qui s'y passera dans cette école, et c'est sans doute l'un des tours de force de ce film que de présenter des situations d'une violence glaçante dans la douceur aimante du cocon familial, des civilités entre voisins et la sérénité radieuse d'un bel été bruissant.

Sur ce registre c'est bien la scène du port de la robe qui est la plus terrible, rituel conjuratoire d'une précision insoutenable tant la mère, dans le calme méthodique qu'elle y emploie, est déterminée à réinstaurer l'ordre hégémonique, tour à tour empreinte de bienveillance complice envers sa fille ("C'est pour toi que je le fais, ça pouvait pas durer") et d'égard embarrassé pour ses voisines d'immeuble. Et cette robe, un truc bleu immonde à froufrous et manches ballon, l'humiliation ne pouvait être plus cinglante... Ma mère, sa lubie c'était la raie au milieu. Un jour elle m'avait presque baffé avec la photo de classe après s'être aperçue que je m'étais improvisé une raie sur le front qui selon elle me faisait ressembler à une fille alors que les autres garçons arboraient uniformément une frange bien droite. C'était une rage froide, quelque chose de rentré et venant de très loin, tout comme la mère de Michaël-Laure découvrant sa subversion d'identité verse des larmes amères, les mâchoires serrées. Être assimilée aux zonards pour cause de vie en cité est une chose, mais se retrouver avec un garçon-fille passant son temps à faire des grâces devant tout le voisinage en est une autre, manifestement plus dure à encaisser. C'est étrange, cette ambiguïté des mères, animées d'un amour inconditionnel et pourtant terrorisées à l'idée de trahir l'idéal de conformisme familial, de respectabilité vis-à-vis des autres mamans dont on craint le jugement, comme s'il n'existait transgression plus grande que de faire disjoncter les normes de genre et renverser l'ordre symbolique qui régit la reproduction des rôles sociaux. Comme le déclarait avec justesse Céline Sciamma à Libé, les parents, loin de représenter des instances immuables d'autorité et de normalisation, sont eux aussi traversés de questionnements concernant leur identité sexuelle et leur rôle dans l'entité familiale qu'ils ont constituée. Plus tard, la mise à nu de Michaël dans les bois par les membres de la bande est tout aussi impressionnante de sobriété: ici encore aucun déluge d'insultes ou de coups, seuls quelques gestes nets et définitifs suffisent à rétablir le sens et la cohésion de groupe dont la dissolution avait failli être précipitée par la présence d'un corps étrange. Lisa, la petite amoureuse, résume tout à elle seule dans un regard où se mélangent peine, mépris et incompréhension, avant pourtant de refaire surface dans les dernières minutes du film, apparemment apaisée et prête à véritablement connaître son ami-e. Elle lui demande simplement son nom et c'est peut-être ici que se trouve la seule longueur de Tomboy - seulement quelques secondes, mais elles sont cruciales. On se surprend alors à imaginer que le silence tombe précisément là avant toute réponse, que Michaël ne se reconfonde avec Laure puisque maintenant bien au-delà de ça. Que la plongée dans un futur multiple soit totale.

24 April 2012

Cruel and Tender

"Let's dance, for fear your grace should fall
Let's dance, for fear tonight is all"

 

Comme toujours en arrivant à Orly j'ai préféré prendre le 183 vers la Porte de Choisy. C'est sans doute la façon la plus lente de gagner le centre mais le bus express, qui prend directement l'autoroute, ne donne jamais grand-chose à voir. Car j'aime me retrouver au contact de Paris en traversant cette portion de banlieue sud, qui même si seulement large de quelques kilomètres, défile assez lentement pour me donner le plaisir d'observer, le temps de me laisser imprégner du sentiment d'être à nouveau là, rattrapé par un passé que chaque détail microscopique ravive. C'est toujours avec trépidation qu'une fois le complexe de l'aéroport passé avec ses énormes hangars à demi désaffectés, je pénètre dans les premiers quartiers d'habitation, des lotissements ouvriers de petits pavillons lugubres, cadre rêvé de Série Noire me rappelant le minuscule appartement de ma grand-mère où flottaient des odeurs de pots de chambre javellisés, avant que n'apparaisse dans l'énormité de ses empilements la Cité des Aviateurs, dont les tours sont en cours de rénovation. Elles me paraissent démesurées dans ce gigantisme propre aux grandes banlieues françaises, avec leurs verrières de cages d'escaliers dévalant sur toute la hauteur. Je regarde les gens avec insistance, qui reviennent des courses ou rentrent exténués du travail un jour normal de semaine. Ils m'intriguent, eux qui sont restés là tout ce temps, qui ont changé avec le pays. Un groupe de trois laskars passe de l'autre côté de la rue, survêts blancs et doudounes sombres, ils viennent de se faire raser la tête, je le vois immédiatement. Eux n'étaient même pas nés quand je suis parti. Ils habitent un pays que je n'ai en fait jamais connu, la France in absentia, que j’ai longtemps occulté dans la certitude d’un retour impossible. Je voudrais leur parler, à eux et à eux seuls, et qu'ils me racontent les années manquantes.

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