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12 November 2015

Les Petits Chignons

"The fun we had
The fun we'll have
Reckless immaturity"

(Marc Almond, The Stars We Are)

 

Moderna Museet, Stockholm

La jeunesse berlinoise fait de ces choses inquiétantes, incompréhensibles et absconses, comme pour préserver coûte que coûte son rang dans la hiérarchie du cool mondial, puisqu'aux dires des plus grands experts en Zeitgeist, Berlin c'est depuis longtemps plié, time to move on. Il semblerait, comme je l'ai encore vu ce samedi à bord du M10 (ou 'MDM10', son surnom du week-end), que la dernière tendance soit pour les mecs de se teindre en gris, un gris de vioque méchamment triste et choquant de laideur. J'ai pris ça en pleine face, incrédule et finalement assez énervé: que l'on m'explique seulement comment des gosses si ravissants, comme celui qui m'a ce soir-là fait face dans le tram, peuvent sans raison apparente décider de se faire un délire veuchs Mamie Nova. Ne manque plus que la nuance de mauve-Margot Honecker pour les filles - ce qui ne tardera sûrement pas, les branchées des Halles le faisaient déjà à mon époque. Ça me fout en l'air, moi qui n'en peux plus de perdre ma couleur d'origine et en chie dans le réajustement permanent qu'implique ma mutation en renard argenté - ce n'est pas si vilain, ça donnerait même une certaine classe comme le disaient dans le temps les bonnes femmes d'Alain Delon, comme si j'avais fait toute cette route pour m'échouer là. Et ce alors que par ailleurs les barbes deviennent toujours plus longues et fournies dans une prolifération hirsute dégueulasse et qu'à peu près tout le monde s'obstine à se trimbaler avec un étron mou planté au sommet du crâne. Je me disais que ça ne pouvait plus durer, qu'on avait atteint là un stade de maniérisme irréversible qui, comme tous les développements similaires dans l'histoire de l'art et de la mode, ne pouvait que préfigurer un renouveau esthétique profond.

C'était pourtant loin d'être fini. La confirmation d'un maniérisme décadent généralisé m'est venue quelques heures plus tard dans la fournaise de la Snax, l'une des deux supertouzes annuelles du Berghain, l'équivalent pédé du Bal des débutantes dans la haute société. Perché sur mon promontoire, levant ma vodka à l'assistance comme le Duke chez Russell Harty, je remarquais une fois de plus comment les attributs supposés de la masculinité se trouvaient exacerbés dans des tenues réduites à leur strict minimum - les échancrures toujours plus prononcées aux hanches, les décolletés toujours plus pigeonnants sur les pecs, les combis moulantes toujours plus découpées au cul. C'est bien simple, less is more n'a ici aucun sens, comme si cette virilité désirée par dessus tout devait naître d'une suraccumulation symbolique dont on espère anxieusement qu'elle se synthétise en quelque chose de crédible. C'est très exactement le sort qu'a connu l'archétype historique du skinhead, dont l'hypermasculinité dopée à coup de signifiants hard a fini par s'abîmer dans le camp le plus comique - c'est-à-dire tout ce que l'on fuyait à grands cris. Le plus étrange après deux bonnes décennies de théorisation queer, c'est qu'il s'en trouve toujours pour tomber dans le panneau (à commencer par moi, quelquefois), et on se demande bien quand cessera cette arnaque funeste dont personne ne sortira jamais gagnant. Seul à zoner dans la jungle de l'hédonisme international, aliéné par une culture de turbo fuckers vidée jusqu'à sa dernière once d'humanité, je me glaçais dans une indifférence morne, la sorte de descente fulgurante dont je suis capable sans même l'aide des drogues. L'évidence était implacable: Berlin partait en vrille et toutes ses promesses d'émancipation sexuelle se fracassaient tout autour dans une mer de connards haletants et de fashionistas camées. Je le savais, je le sentais: c'était rideau pour moi.

David Bowie interview on the Russell Harty Show, 1975

Le retour au monde normal se fit comme d'habitude dans un mélange de sommeil gris, de relents mémoriels plus ou moins avouables et de résignation calme, et c'est ainsi que le lundi, un jour plat à se flinguer comme à chaque début de semaine, je me retrouvais dans le MDM10 à proximité d'un groupe de jeunes Anglais, tout émoustillés de voir de leurs yeux la mythique métropole. Le gars de la bande, un coquelet frisotté beuglant de sa voix de tout juste pubère, semblait décidé à en imposer aux donzelles, le genre de petites meufs qu'on voit tituber le vendredi soir sur Bethnal Green Road, torchées et à moitié à poil par moins cinq. C'est qu'il savait trouver les mots pour les amadouer, les gourdes: ses potes à lui, se vantait-il, kiffaient à fond les drogues, et surtout le crystal. Le crystal-meth, la tina, celle qui transforme illico en bombasse de porno et qui en l'espace de quelques années a fait perdre ses chicots à toute une génération de slammeurs, l'aristrocratie de la défonce et du sexe gay extrême. Pour moi, qui encore la veille trimais aux glory holes pour qu'on s'occupe de mon cas au moins dix secondes, c'en était trop, la série noire. La cruauté du moment était terrible, entendre cette voix d'enfant à peine révolu parler de choses si adultes avec une telle fraîcheur. Mon intuition de la Snax se vérifiait donc: j'étais hors-jeu, trop à la ramasse pour comprendre quoi que ce soit à un monde en accélération incontrôlée, terrain de jeu d'une transhumanité cyborg saturée de psychotropes que je ne pourrais jamais aspirer à rejoindre pour jouir avec. Peut-être avais-je fini par épuiser mes réserves de transgression, la ration d'une vie... La ville se défilait et ne m'appartenait plus. C'est vrai qu'après douze ans les choses commencent à devenir compliquées. La coïncidence si parfaite des débuts entre fanstasmagorie urbaine, désir et fictionnalisation par l'image a longtemps servi de cadre narratif stable à ma présence, pour peu à peu se désagréger et ne laisser place à rien, juste une attente infinie d'autre chose.

C'est donc toute l'ironie de ma dernière trouvaille à Pro qm, la librairie la plus classe de Berlin, un opuscule qui à lui seul résume la débacle en cours, sorte de Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations pour une leisure class transnationale hyperconnectée entre hubs urbains majeurs: Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident, publié par Zero Books, une maison spécialisée dans la critique culturelle radicale que j'aime beaucoup, ne serait-ce que pour la qualité de sa présentation graphique. Connaissant bien sa ligne éditoriale - un peu clever Dick sur les bords mais de bonne tenue - et confronté à un titre pareil, je ne pouvais que subodorer une énorme branlerie de hipster en pleine montée, ce qui s'est avéré vrai au-delà de mes espérances. Vaguement enrobé de théorie marxiste pour lui donner un minimum de consistance (la superstructure revisitée par Gramsci comme leitmotiv conceptuel), ce court essai (orthographié ici en français) mobilise tout un arsenal de thématiques exsangues après des années de matraquage médiatique: les drogues, le clubbing, l'art, la nouvelle économie, la gentrification, le tourisme. La prose, nerveuse et hachée, toute en disjonctions expressionnistes, métaphores plus ou moins heureuses et agitprop incantatoire, se veut le reflet de l'histoire chaotique et du tissu physique fracturé de Berlin, une démarche littéraire proche de celle adoptée par Stephen Barber qui il y a vingt ans scannait les surfaces sensibles d'une capitale en pleine métamorphose dans Fragments of the European City. Dans Superstructural Berlin, l'hallu n'est jamais bien loin, certains passages décrochant carrément le pompon par leur comique involontaire - "destructured nylon encrusted passengers with an absorbed and fermenting gaze" (les usagers du U-Bahn à Hermannplatz!), "tourism: that particular and constant flux supplying cognitively impressionable conveyor material to the urban syntax", "this mnemonically promiscuous opportunistic locus" (la Neue Wache!) - avant de climaxer dans une giclée pseudo-messianique où le sociologist ("the conscious cognitive mapper and pattern recognizer") saura brandir l'égide de la critique culturelle face au danger de psychose inhérent à un trop-plein de libéralisme libertaire.

En définitive le seul mérite du livre est sans doute de nous rappeler à quel point les logiques de prédation capitaliste régentent les moindres de nos plaisirs (de la consommation ludique de drogues, dernier maillon d'une chaîne continue d’exploitation, au nouveau précariat créatif de start-ups phagocytées par les grands conglomérats, en passant par un hédonisme sécuritaire requérant soumission totale à ses instances de contrôle), même si l’auteur a la naïveté de croire que le système revêt une forme plus ‘douce’ dans le contexte arty de Mitte ou Kreuzkölln - faux-semblant qui le rend précisément si toxique. L'hypertrophie du self propre à cette économie de production d’individualités fabuleuses sous-tend une régression à l'état de horde infantile quasi hobbesienne, qu’il s’agisse d’Espagnols à barbes venus étreindre les arbres du jardin enchanté d'://about blank ou des princesses victoriennes prenant leurs aises aux chiottes du Pano, black widows toujours prêtes à taper de leurs petits poings en cas de manque. Ce qu’il y a d'effroyablement lassant dans tout ça, c’est bien l'invariabilité d’un discours hégémonique pathologiquement fixé sur une infime minorité, suffisamment blanche et privilégiée pour remplir toutes les exigences de l'Entertainment. C'est à se demander ce qui peut se passer ailleurs, s'il existe même de véritables gens qui réalisent des choses dignes de considération. La vérité c'est que ça n'intéresse personne tant les circuits internationaux d'information préfèrent par facilité se branler sur ce Berlin-là, trop heureux de resservir jusqu'à la nausée ses mythes de déglingue et de merde en tupperware. Qu'en est-il des diasporas africaines de Wedding? Que se passe-t-il à Lichtenberg ou Marzahn qui pour une fois démentirait l'image de nids à fachos qu'on leur attribue volontiers dans les milieux 'raffinés'? Qu'en sera-t-il de cette jeunesse à venir - syrienne, afghane, érythréenne - qui peut-être inventera des façons d'être ensemble inédites, des sons, des sensualités encore inconnus et qui inévitablement redéfinira en profondeur l'identité de cette ville? En serons-nous alors encore à faire dans notre ben devant cette putain de porte comme des captifs volontaires d'une histoire avariée alors que l'essentiel se passera déjà ailleurs?... Je voudrais ne plus avoir à parler de ces choses car malgré ses emphases risibles et prétentions insupportables, tout est enfin dit dans ce livre-tombeau, le noir craquelé de la couverture lui donnant un air de finalité sépulcrale. Je continuerai d'attendre, non dans une inertie désabusée mais dans l'écrit en mouvement, la seule chose à même de me maintenir vivant dans mon désir inextinguible.

Volkshaus, Zürich

 

Nicolas Hausdorf & Alexander Goller (illustr.), Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident (Winchester, Washington: Zero Books, 2015).

23 March 2015

Le Sang des Bêtes

"Slackness, softness are the sort of things to shun
Nothing could be harder than the quest for fun"

(Bowie, Baal's Hymn)

 

Langer Jammer, S-Storkower Strasse

Il y a quelques mois je me promenais avec A. dans le parc aménagé sur l'emplacement des anciens abattoirs de Prenzlauer Berg. En plus des nouveaux logements bâtis sur un modèle de terraces à l'anglaise (la colonie bobo de Neue Welt avec sa vue imprenable sur Sconto Der Möbelmarkt), quelques halles dédiées au massacre des bestiaux (le Zentralviehhof ne fut définitivement désaffecté qu'un peu après la chute du Mur) étaient converties en habitations de haut standing, les façades de brique à pignons leur donnant tout le cachet de l'authenticité. Au loin, la structure amputée de l'ancienne passerelle surélevée (surnommée Langer Jammer - interminable misère - qui du temps de la RDA enjambaient le complexe à demi ruiné) annonçait la Storkower Strasse, autre abîme de cruauté humaine, à l'encontre des parasites épongeant les ressources publiques cette fois-ci. Des allées plantées émergeaient de jeunes mères radieuses à poussettes doubles, une explosion de bonheur familial unique ce côté-ci de Kollwitzplatz. A. me parlait des rencontres qu'elle faisait parfois dans les parcs du quartier - un Samariterkiez en pleine transformation marqué par les évictions de squats et le remplacement d'une vieille population berlinoise 'indigène' par des catégories socialement mobiles et aisées -, confrontations agressives allant même jusqu'à la menace physique. Elle attribuait cette violence impalpable, cette nocivité de l'air, à l'ancienne présence des abattoirs, au supplice de millions de bêtes imprégnant encore les lieux, leurs hurlements de terreur résonnant la nuit comme des complaintes de damnés. Mon instinct psychogéographique, d'une acuité extrême à Londres mais progressivement érodé ici, se trouvait réactivé face à l'étrangeté de l'endroit, dans la vague perception d'une humeur trouble, d'un mauvais karma en suspension dans des rues en apparence paisibles, comme une blessure jamais refermée, une infusion sous-jacente de haine et de folie qui pouvait sporadiquement éclater sans raison manifeste. Plus précisément, cette partie de Friedrichshain me semblait résumer la situation d'une ville traversée de multiples lignes de fracture que l'on tentait de masquer dans la prédominance d'un discours fictif sur la recherche du plaisir et la libération personnelle, à l'exclusion de toute autre forme de réalité sociale.

Pendant sa très courte vie en tant que métropole mondiale - elle n'a fait son entrée aux côtés des grandes capitales impériales qu'après l'unification nationale opérée sous Bismarck -, Berlin n'a fait qu'enchaîner les horreurs, théâtre d'une révolution réprimée dans le sang puis centre névralgique de projets génocidaires avant sa partition en deux petits mondes psychotiques servant de laboratoires humains aux deux blocs en présence. La violence est pour ainsi dire comme inscrite au cœur de son ADN, et même le processus de Wiedervereinigung, une occasion visiblement heureuse, n'a fait qu'exacerber les penchants prédateurs d'un Occident désormais triomphant, causant parmi les populations de l'ancien Est un ressentiment profond dont les effets se font encore sentir. Les déchets radioactifs des désastres passés pouvaient bien s'amonceler sous nos pieds et l'évidence d'un terrible destin se révéler à chaque coin de rue, il fallait à tout prix passer à autre chose, jouir sans entraves en effaçant tout vestige du traumatisme comme en témoigne le révisionnisme architectural qui a présidé à la reconstruction du centre historique - autre forme de domination s'attaquant à la légitimité mémorielle des vaincus. C'est que, comme on le sait au moins depuis Sade et l'interprétation sublime qu'en a fait Pasolini dans Salò, violence, pouvoir et plaisir sont inextricablement imbriqués, et aucun lieu au monde ne l'a aussi brillamment mis en scène que Berlin. De la 'divine décadence' weimarienne en toc de Cabaret à la Love Parade - événement fondateur de la réunification dans l'exacerbation d'une énergie sexuelle qui semble infiltrer jusqu'à l'air ambiant -, en passant par les orgies nazies et le Berlin-Ouest de la guerre froide où l'imminence de la catastrophe ne donnait que plus d'urgence aux expérimentations hédonistes de toutes sortes, c'est bien le plaisir et la libération de corps en excitation permanente qui phagocytent tout discours et servent d'arguments marketing dans une ville entièrement dévolue au tourisme - qui serait même passée à une phase 'post-touristique' où une classe créative privilégiée, hyperconnectée et dérivant à l'échelle planétaire en quête de révélation intérieure, occuperait le cadre urbain comme un immense terrain de jeux. Berlin is hip, cheap and up for grabs. Même être dans la dèche est ici plus cool qu'ailleurs.

Durant les années euphoriques de l'après-Wende, c'est dans les restes physiques de la terreur qu'étaient mis en scène les sex games les plus incroyables. Les légendaires parties Snax, dont les vétérans parlent encore les larmes aux yeux, avaient à leurs débuts investi l'énorme carcasse en béton armé de l'ex-Reichsbahnbunker Friedrichstraße, alliant indissolublement sexe, jeux de pouvoir BDSM et brutalisme architectural, une esthétique de l'oppression liée à la jouissance qui sera par la suite appliquée de façon inégalée dans le complexe Lab/Berghain. Car c'est bien ce dernier, passé en quelques années du statut de club techno gay ultra-pointu à celui d'obsession mondiale, qui incarne à lui seul cette économie du plaisir où la promesse d'une expérience sensorielle et sexuelle hors de ce monde se mêle au risque de l'humiliation orchestrée. Il suffit d'examiner l'infinité de discours circulant autour du lieu pour en saisir l'extrême mythologisation avec la porte du club érigée en objet de fixation - entrée de l'Hadès gardée par Cerbère, l'ogre tatoué se repaissant de pretty young things apeurées. D'ailleurs la file d'attente cernée de barrières n'évoque sans doute pas par hasard un couloir de contention pour bétail, intensément éclairé et visible de loin pour une sélection optimale, préparant tout candidat à un traitement aussi terrifiant que surréaliste de la part des gardiens omnipotents du sanctuaire (la maîtrise de l'allemand est, paraît-il, cruciale dans la désignation des élus, comme est immédiatement détectée toute tentative des non-initiés de 'faire gay'), bien que l'exercice arbitraire et opaque du pouvoir se poursuive à l'intérieur de l'enceinte entre les mains d'un staff de sécurité particulièrement nerveux. Il y a quelque chose de profondément perturbant à voir des personnes a priori raisonnables renoncer volontairement à tout libre arbitre pour se plier à ce rituel public d'avilissement, menaçant de perdre tout contrôle d'elles-mêmes, suppliant, hurlant, se contorsionnant de douleur face à un rejet sans appel. Être du côté des winners, ceux que la ville accepte comme dignes de sa réputation (car le Berghain a par métonymie fini par se substituer à Berlin elle-même), se mérite et le privilège est à la hauteur de la volonté de soumission à un régime d'exception mû par ses règles propres - l'hétérotopie foucaldienne parvenue à un degré de sophistication et d'efficacité sans précédent. Dans un contexte de surenchère sécuritaire, il est frappant de voir à quel point le ludique et le frivole se trouvent enrôlés dans les mêmes dispositifs paranoïaques de contrôle et de coercition.

À l'intérieur c'est le paradigme hobbesien de 'la guerre de tous contre tous' qui régente les rapports humain tant les enjeux symboliques sont colossaux - c'est à qui aura accès aux drogues les plus avant-gardistes, sera vu en pleine conversation dans le box du DJ ou s'assurera la meilleure exposition sur l'un des podiums, même si cela signifie une régression mentale autant que morale où tous les coups sont permis pour préserver un statut fictif. Comme le chante Iggy dans Funtime, "We want some, we want some", et rien ne doit venir contrecarrer la dramatisation de soi, la recherche forcenée de plaisirs redéversés jusqu'à l'épuisement, la certitude inébranlable que cette extraordinaire création futuriste n'est conçue que pour magnifier son propre égo. J'ai joui toute la nuit et je le donne à voir sans retenue. Sans la validation de centaines de regards simultanés, je ne puis exister à cette ville dont l'amour se dispense au prix d'un pacte faustien: l'acceptation d'une brutalisation généralisée pour soi-même échapper à l'invalidation sociale, au déni de sa propre désirabilité, à l'éradication du corps contraint à l'errance dans la noirceur des rues. In girum imus nocte et consumimur igni... Au Lab je suis le complice subjugué d'une culture de l'ultra-performance que par mon auto-représentation je contribue à édifier et perpétuer, entraîné dans les tourbillons du troisième donjon pour me donner l'illusion de l'appartenance. Fut-il seulement un temps où les gens se respectaient davantage, étaient présents les uns aux autres dans des extases communes? Où un réel sens communautaire prévalait sur la logique compulsive d'une accumulation sans fin - d'expériences bâclées, de plans chems, de corps démembrés et traités sans soin? Ne reproduisons-nous pas avec un zèle accru ce que le néo-libéralisme a de plus nocif et d'aliénant dans la valorisation obsessionnelle des masculinités les plus conformes à un idéal réducteur et oppressant? Mais voilà: Berlin ist geil. On se le répète à l'envi, on le clame à la face d'un monde dont les hiérarchies sont reproduites avec notre absolu consentement à l'intérieur d'une minorité sexuelle aveugle à ses propres violences et faillites. Berlin, célébrée comme l'une des capitales les plus tolérantes au monde, me donne l'espace nécessaire pour m'explorer en toute liberté, sans crainte de la répression étatique ou sociale. Mais sa face obscure constitue la création la plus perverse du capitalisme tardif qui a absorbé jusqu'aux confins même du désir: sous les apparences d'ouverture, de libéralisme et de fun, les véritables discriminations demeurent incontestées - celles affligeant les corps féminins dans une culture viriliste, les corps racisés dans leur assignation à une identité construite par le regard blanc, les corps non normés dans les disparités d'accès au plaisir. La différenciation des êtres selon leur valeur marchande et docilité aux exigences de l'Entertainment peut se poursuivre sans relâche, car pour assurer le maintien de l'ordre il n'y aura ici jamais pénurie de prétendants.

08 March 2015

All the Young (People of Today)

À Berlin, pas une semaine ne se passe sans une discussion sur telle ou telle thématique queer, comme celles régulièrement organisées par le très distingué Institute for Cultural Inquiry, Kulturlabor autoproclamé niché dans le dédale de galeries, de cabinets d'architectes et d'ateliers d'artistes bâti sur le site de l'ancienne brasserie du Pfefferberg. C'est qu'ils font les choses bien à l'ICI - de très beaux locaux surplombant Mitte avec toujours à la fin un pince-fesse avec canapés et vin à volonté, et surtout des intervenants d'envergure internationale. C'est là que j'avais vu David Halperin il y a quelques semaines dans le cadre d'un cycle consacré au désir 'dans sa multiplicité', et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il avait su chauffer la salle comme personne, un véritable one-man-show à l'américaine. Contrairement à cet autre soir où j'avais cru devenir fou face à un réseau de trois cerveaux allemands interconnectés dans un flux de conscience continu dont l'issue incertaine devait poser les bases d'une hypothétique réflexion future sur la transgression. Laminé et un instant convaincu d'être le seul à n'y avoir pigé que quick, j'avais fini par m'entretenir avec un jeune anthropologue que j'avais déjà croisé à plusieurs reprises et qui m'avait enfin été présenté par un ami commun. La conversation, très agréable, avait inévitablement tourné autour de nos stars queer préférées, et c'est ainsi que j'appris de sa bouche une chose aussi inattendue qu'improbable: Didier Éribon aurait autrefois dit des choses désobligeantes au sujet de Jasbir Puar, elle-même ancienne invitée de l'institut. Improbable tant il me semblait que tous deux étaient chacun à leur manière profondément imprégnés de la pensée de Foucault, Big Bang conceptuel propulsant leurs réflexions respectives sur des trajectoires aussi personnelles qu'innovatrices. Tout portait à penser que quelqu'un comme Éribon aurait salué l'incroyable tour de force que représente Terrorist Assemblages [1], où l'idée centrale d'homonationalisme dénonce l'instrumentalisation de l'agenda politique LGBT par un Occident présenté comme libéral et champion des droits des minorités sexuelles face à un Orient (islamique) archaïque [2] dans un contexte néo-impérialiste de guerre contre le terrorisme, adressant en cela la question glissante du racisme à l'intérieur de ces communautés. Ceci dit, ce n'est pas cette proximité de pensée qui l'avait empêché d'accuser Halperin (lui aussi sommité sur l'œuvre de Foucault) de plagiat à l'occasion d'une de ces embrouilles dont ce monde raréfié semble coutumier - What do Gay Men want? se serait rendu coupable de quelques emprunts indélicats [3]. En fait, ceci pourrait même expliquer cela.

Une recherche rapide m'apporta la réponse sous la forme d'un article de blog signé Geoffroy de Lagasnerie, jeune philosophe et sociologue très en vue (et incidemment protégé d'Éribon), et dont le titre peu glorieux, 'Simplette s'en va-t-en guerre', en dit long sur l'effarante arrogance de son auteur. Le texte, mal écrit et visiblement torché à la va-vite, s'appuie sur la traduction française du livre de Puar qui venait juste de paraître mais n'en incluait malheureusement que les deux premiers chapitres. S'en serait-il tapé l'intégrale en anglais je ne donne pas cher de sa peau tant Terrorist Assemblages est un ensemble touffu et dense, parfois même à l'excès, pas toujours aisé à suivre dans son cheminement retors mais traversé de visions aux implications vertigineuses. En fait cela ne m'étonne guère de la part des gardiens d'une certaine orthodoxie sociologique qui, sous couvert de radicalité, semblent être restés imperméables aux formations intellectuelles inédites que les courants les plus originaux de la pensée queer ont permis d'élaborer ces dernières années, les rapports sociaux de race restant encore trop largement impensés dans une France postcoloniale toujours aussi rétive à confronter la réalité des discriminations systémiques qui la parcourent. Ce n'est que dans l'articulation intersectionnelle des paramètres de race, de genre et de classe [4] que l'on pourra rendre compte de la généralisation des mécanismes d'oppression et de stigmatisation, et au vu de développements récents dans la société française, il semblerait y avoir urgence. Cela fait quand même plusieurs années que l'on s'émeut de l'apparent glissement à droite de tout un pan d'une 'communauté LGBT' que l'on croyait par définition progressiste et acquise à la gauche (cette question agitant également de plus en plus la nébuleuse queer ici en Allemagne), alors que les lecteurs de Têtu découvrent avec consternation que le Mister Gay pour lequel ils ont voté de tout leur cœur se réclame ouvertement des valeurs du Front National, seul parti à même de le protéger contre l'homophobie naturelle des Arabes, et que l'organisation se révèle aux yeux du pays comme un véritable repère de folles. Plus récemment dans le contexte de l'après-Charlie, la réactivation du fantasme de l''ennemi intérieur' a encore une fois désigné à la suspicion collective une fraction entière de la population - le jeune de banlieue comme figure de l'altérité sexuelle et raciale [5] -, accusée de collusion avec les forces anti-démocratiques dans le but de saper l'unité républicaine. La production de ces corps violents et déviants telle que conceptualisée dans Terrorist Assemblages fait une bonne fois pour toutes voler en éclats l'idée de leur étrangeté fondamentale - c'est-à-dire déconnectée de tout processus politique endogène -, et que loin de constituer un péril incompréhensible venu de nulle part, leur proximité avec nous est troublante [6].

Mais le problème de Jasbir Puar, c'est qu'elle "n'est pas une intellectuelle", elle est tout juste bonne à lancer des imprécations aussi fantaisistes qu'irrationnelles, car ainsi fonctionnent les 'simplettes', les pauv' filles - celles qu'en d'autres temps on aurait appelé 'sorcières'. Ou ne serait-ce pas plutôt, à en juger par la façon expéditive dont le livre est débiné sans autre forme de procès, qu'une femme, non-blanche de surcroît et non affiliée à l'université française ou les Grandes Écoles ait eu l'audace de s'emparer de l'héritage de Foucault - dont Lagasnerie est un spécialiste attitré -, de le disséquer et le reconfigurer de manière radicale pour en faire naître quelque chose de fondamentalement neuf? Ne serait-ce pas après tout qu'une triste affaire de détention privilégiée de savoir où chacun préserve son pré carré et discrédite quiconque est perçu comme une menace pour son propre statut? Cela laisse une impression détestable, une négation de toute générosité et de possibilité d'appropriation, et la déception est d'autant plus vive quand on s'apeçoit qu'Éribon lui-même s'était joint à la curée par le biais de sa page Facebook! Celui-ci, adoubant son vaillant croisé dans son combat contre la 'puarisation de la pensée' (sic), en rajoute une couche en caricaturant grossièrement la thèse d'Homonationalisme sans crainte du ridicule [7]. J'ai une admiration et une reconnaissance profondes envers Didier Éribon, dont le Retour à Reims ne fut pour moi rien d'autre qu'une illumination, mais je n'aime pas que l'on se permette de dire n'importe quoi sur des gens que je considère comme importants. Comme d'ailleurs s'obstiner à invoquer sans problématisation l'existence d'une communauté LGBT monolothique visant un but commun - qu'est-ce qui peut par exemple bien unir une trans* sans papiers en situation de grande précarité à un pédé bourgeois qui, lassé des mollesses de l'UMP, passe au FN?-, à voir dans 'gays' et 'lesbiennes' des catégories homogènes et opaques alors que Puar s'échine à démontrer comment ces entités fictives sont striées de lignes de fractures multiples, et sous quelles conditions le stigmate queer a fini par glisser des 'homosexuels' en tant que groupe générique pour désigner exclusivement les corps racisés et socialement disqualifiés (avec le terroriste comme site paroxystique de la perversité et de la sexualité déviante), dans un système de différenciation entre 'nous' et 'eux' ne reconnaissant d'appartenance à l'État-nation qu'à une minorité blanche intégrée par le consumérisme au projet patriotique/néo-libéral? Et que dire de l'insigne malhonnêteté consistant à lui prêter l'idée absurde que gays et lesbiennes seraient intrinsèquement "nationalistes, colonialistes, impérialistes" et de la taxer dans la foulée d'homophobie? Que l'on adhère ou non à une telle vision globale, on ne peut tout simplement en nier ni l'étendue de champ ni la puissance de feu.

 

WC publics, Blois

Blois, théâtre du coup d'État avorté contre la réaction intellectuelle. J'aime la simplicité sereine de ce parc à la tombée du soir, les désirs bruts et fondamentaux qui s'y expriment dans les effluves de chiottes, la sensation du corps en vertige dans l'attente de la vision, les dessous pas propres de la province française. Loin des gesticulations stériles et des enjeux de statuts déconnectées de la vie, les discours institutionnalisés sans incidence sur l'épaisseur du vécu.

Tout cela n'était que l'avant-goût confidentiel de la bronca qui devait l'été dernier mettre à feu et à sang le petit monde des sciences sociales. À l'initiative de Geoffroy de Lagasnerie et d'Édouard Louis, lui aussi sociologue d'obédience bourdieusiennne qui venait de tirer les larmes à la quasi-totalité de la critique littéraire avec son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, une violente polémique fut ourdie par voie de presse à l'encontre du philosophe Marcel Gauchet qui devait inaugurer la nouvelle édition des 'Rendez-vous de l'Histoire de Blois' consacrée aux Rebelles. Eux-mêmes insurgés invétérés - certes très mâles, très blancs et bien propres sur eux -, les young guns de la rue d'Ulm, après s'être livrés à une mise en pièces méthodique de leur aîné en dénonçant le caractère 'réactionnaire' d'une pensée "familialiste", "antiféministe" et (là encore) "homophobe", lançaient en protestation un appel au boycott pur et simple de la manifestation. Il faut dire qu'ils avaient été particulièrement enhardis par le soutien inconditionnel de leur mentor, Didier Éribon, qui a dû être fort impressionné de tant de fougue et leur avait déjà bien préparé le terrain, ayant jadis lui-même publié un essai déplorant la mainmise des idéologues néo-conservateurs sur la pensée critique (avec Gauchet en première ligne) et l'escamotage dans cette offensive anti-structuraliste de l'héritage de soixante-huit incarné par Foucault, Deleuze et Bourdieu, au moment où la gauche nouvellement au pouvoir renonçait à ses idéaux avec le premier tournant de la rigueur [8]. Dans la torpeur du mois de juillet on aurait presque cru à un changement soudain de paradigme dans la pensée française tant les attaques furent virulentes et sans relâche, semblant annoncer là une révolution épistémologique imminente. À vrai dire, je n'ai jamais lu Gauchet et ne le lirai probablement jamais (ni le temps ni le désir), mais ça faisait tout de même un peu pitié de voir le pauvre vieux, complètement sonné par l'acharnement des deux 'rebelles' et l'outrance des reproches formulés à son encontre, devoir publier sa propre défense dans Le Monde. À la lumière de ces événements assez peu dignes et un brin ridicules - imagine-t-on, au hasard, Guy Hocquenghem pousser de hauts cris et menacer de faire pipi par terre à la moindre contrariété? Non, il serait venu en personne niquer la baraque -, j'ai commencé à comprendre qu'Édouard Louis, sous ses doux airs d'enfant rêveur, avait tout du killer.

Au départ plein d'excitation pour un livre qui avait embrasé le Landerneau littéraire comme rarement, j'avais lu Eddy Bellegueule au milieu d'une campagne suisse verte et riante sous le soleil. C'est vrai que j'avais commencé par avoir pour le jeune auteur beaucoup d'affection: sa voix chevrotante au micro de France Culture, ses pulls sages en laine des Vosges, et surtout le regard pâle de celui qui en avait déjà trop vu, ayant survécu à l'enfer social pour se hisser par sa seule détermination au sommet de l'élite intellectuelle - un miraculé du lumpenprolétariat parvenu à Normale Sup', le conte rêvé pour les médias. Et puis je me reconnaissais dans son parcours et sa soif d'affranchissement avec la dissidence sexuelle comme élément moteur, dans l'idée a priori pas si idiote que l'université devait avant tout servir à l'émancipation personnelle et contrecarrer du mieux possible les déterminismes d'un ordre social structurellement inégalitaire et discriminatoire - car des cités reléguées de banlieue sud au slum rural où il a grandi, la pauvreté intellectuelle, matérielle, émotionnelle comme sexuelle était bel et bien la même. À la différence notable qu'Édouard Louis, mis en orbite avec succès dans les plus hautes sphères de l'académie, a une carrière brillante d'ores et déjà tracée, alors que mon expérience de l'université (wrong time, wrong place) n'a fait que renforcer ma détestation d'un mépris social qui affleuraient dans les interactions les plus banales. J'ai tout bêtement implosé en vol, déçu et désillusionné face au manque de vision d'une institution confite de conformismes et parée d'un prestige factice, un lieu de distinction idéalisé dont je n'attendais ni plus ni moins qu'une révélation à moi-même, préférant passer mes nuits en boîte et graviter autour de l'embryon de 'scène' gay punko-anarchiste naissante dans le Paris d'alors... La lecture d'Eddy Bellegueule, terminée en très peu de temps, m'a laissé une impression pour le moins ambivalente: la sécheresse de l'écriture dépeignant sans flancher les infinies horreurs d'une violence généralisée, où maladie, folie et agression étaient la norme, semblait adaptée au regard clinique porté sur le milieu familial et les forces sociales à l'œuvre dans la génération de cette brutalité. Mais passé l'effet initial de stupéfaction face à des réalités humaines inavouables dans notre belle république éprise d'égalité et de justice, c'est la frustration qui finit par l'emporter tant les mots semblaient obstinément faire défaut à l'enjeu, planer à la surface des choses sans prendre le temps d'en sonder les aspérités. Prévalait alors le sentiment d'un enchaînement d'occasions manquées, d'une pénurie de littérature pour traiter, raffiner, faire étinceler un matériau de premier ordre. "Ça, ç'aurait été un travail pour Proust", me fit plus tard observer un ami.

Même si le titre de 'roman' lui est apposé, Eddy Bellegueule fait, par le détachement sans grand plaisir ni humour du narrateur, davantage penser à un documentaire sociologique à teneur familiale (où même les noms des protagonistes sont restés inchangés) - du Bourdieu avec toute la smala comme cobayes involontaires. Certaines scènes sont mémorables mais souffrent du même défaut d'envergure, de cet aveuglement au détail qui les aurait littéralement enflammées. Ainsi la première instance de persécution en milieu scolaire où, avec une régularité glaçante, Eddy se soumet de bonne grâce aux humiliations répétées de deux élèves dans une sorte de complicité tacite entre victime et bourreaux. Très peu est dit sur la dynamique perverse qui le rend capable de se prendre d'affection pour ses tourmenteurs, de rechercher leur amour même, tout comme est passée sous silence la douleur quasi physique que produit l'insulte - occurrence bien plus courante -, l'ignoble sentiment de souillure et d'affaissement organique par ailleurs superbement décrits par Éribon dans Retour à Reims [9]. Mais c'est la recréation d'un porno visionné par Eddy et quelques gosses du village - la seule véritable 'séquence cul' du livre - qui a définitivement eu raison de mon enthousiasme. La montée du désir et la désorientation panique qu'il provoque sont là expédiées en quelques pages: les séances de branle devant le film de boule, le dénudement progressif des corps, la vue des bites luisantes, les regards entremêlés sur le plaisir des autres, l'excitation/terreur/répulsion qui en découlent, tout cela s'achève dans une crise de larmes à la Roger Peyrefitte. Puis le rituel de touze régulièrement mis en scène par le groupe d'ados - jusqu'au jour où la mère finit par surprendre ce petit manège et, évidemment fumasse, y met fin -, où l'entrée dans la sexualité, l'emmanchement forcé des corps sont exposés de façon mécanique et presque désincarnée, toute sensorialité évacuée dans une factualité anémique, rien du cataclysme physique et émotionnel que représente la pénétration violente d'un corps enfantin par un autre en état de bander - le détail de la bague au doigt pour tenir 'le rôle de la femme' est fabuleux, mais c'est le seul. De même, dans cet épisode final potentiellement passionnant mais gâché par négligence, où, ayant cru échapper à la stigmatisation dans le milieu supposément protecteur de l'internat, le lycéen est d'emblée désigné à la moquerie des enfants de bonne famille à cause de son survêt de prole offert par la mère, ces 'corps bourgeois' comme incarnations de la hexis bourdieusienne dont là encore on ne saura rien tant l'auteur, dans un effet d'accélération syncopée visant à faire sentir que le destin est pour lui en train de s'emballer, semble avoir hâte d'en finir [10].

Alors que l'ébullition médiatique autour d'Édouard Louis et son histoire extraordinaire ne faisait que s'intensifier, certaines voix ont quelque peu terni cette impeccable unanimité. L'honnêteté de sa démarche littéraire fut mise en cause notamment dans L'Obs qui y voyait une opération délibérée de carnage social et d'humiliation publique sans protection fictionnelle, et le fait est que l'auteur, d'ordinaire si prompt à lancer des cabales contre les caciques de l'intellingentsia, n'apprécie pas du tout de se trouver lui-même livré à la critique. Même s'il s'en est défendu avec véhémence en traitant de 'classiste' quiconque osait questionner ses motivations intimes, il y a quelque chose de discutable dans le fait de donner à voir les dirty secrets des catégories les plus opprimées aux bourgeois, qui pour le coup n'ont pas dû en croire leurs yeux. Car il est difficile de ne pas suspecter là une sorte de délectation voyeuriste des classes dominantes face à la misère, aux vices et à l'ignorance qui ont cours 'dans ces milieux-là', un peu à la manière de ces dames de la haute société victorienne qui allaient se rincer l'œil dans les taudis de l'East End. La question est pourtant centrale: comment rester politiquement loyal à son milieu d'origine tout en aspirant à le dépasser dans la culture et l'élévation personnelle [11]? Qu'aurais-je fait à son âge dans la même situation, moi qui allais jusqu'à me réinventer un passé pour ne pas me dévaluer aux yeux d'une jeunesse parisienne par nature dotée de tous les privilèges? Encore une fois l'enjeu est ici autant littéraire que moral: la mère d'Eddy est réduite à sa condition de simple victime broyée par la violence sociale sous toutes ses formes et ne réussit jamais à transcender ce rôle - on ne lui en donne tout simplement pas le droit, et encore moins la possibilité de se défendre et d'affirmer sa subjectivité. On songe alors à d'autres récits, à ces mères fracassées par la vie et transfigurées par l'écriture: celle, cruelle et aimée, de Duras (ironiquement citée en exergue d'Eddy Bellegueule) qui dans son combat perdu contre les éléments en acquérait une stature surhumaine, ou bien la Nabila d'Abdel-Hafed Benotman, grand écrivain récemment disparu, terrifiante en dévoreuse d'enfant dans ses débordements de folie incestueuse [12]. On ne fait pas de grande littérature en enjambant les cadavres... Alors qu'Édouard Louis s'apprête à venir présenter la traduction allemande de son roman à la Kulturbrauerei (autre brasserie de Prenzlauer Berg convertie en complexe de l'Entertainment, car à Berlin la culture absolue a, on le sait, tout absorbé), je me demande ce que je pourrais bien en apprendre que je ne sache déjà - en garçon bien élevé je ne m'imagine même pas foutre le sbeul pour venger l'honneur de la maman bafouée. C'est pourquoi j'irai ce soir-là me faire un délire alternatif à Kreuzberg, un débat sur le Queer et le Postcolonialisme comme cette ville en offre tout le temps. Il y aura peut-être à boire et à manger dans cette discussion que j'espère inspirée et généreuse, ouverte à une infinités d'hypohèses - et peut-être s'en trouvera-t-il même une, volante et aléatoire, qui fera mouche et me permettra d'envisager les choses autrement. Au-delà des dogmes, des vérités révélées, des accaparations indues de savoir.

 

[1] Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times (Durham: Duke University Press, 2007). Traduit en français par Maxime Cervulle et Judy Minx sous le titre: Homonationalisme. La Politique queer après le 11 septembre 2001 (Paris: Éditions Amsterdam, 2012).

[2] Sur la lecture occidentalo-centrée de la sexualité dans le monde arabe et l'hégémonie de ces discours: Joseph Massad, Desiring Arabs (Chicago: University of Chicago Press, 2007).

[3] David M. Halperin, What do Gay Men want?: an Essay on Sex, Risk and Subjectivity (Ann Arbor: The University of Michigan Press, 2007).

[4] Le concept d'intersectionnalité, qui en France commence à filtrer de façon plus ou moins heureuse dans les médias mainstream, y a trouvé une crédibilité critique grâce à quelques philosophes et sociologues brillants. Citons en particulier: Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010); Christine Delphy, Classer, dominer: qui sont les "autres"? (Paris: La Fabrique, 2008); Elsa Dorlin, Sexe, Race, Classe, pour une Épistémologie de la Domination (Paris: PUF, 2009); Dider Fassin & Éric Fassin (eds.), De la Question sociale à la Question raciale? (Paris: La Découverte, 2009).

[5] Sur le thème du garçon arabe, objet d'abjection de certaines mouvances féministes, je ne me lasserai jamais de citer: Nacira Guénif-Souilamas & Éric Macé, Les Féministes et le Garçon Arabe (La Tour d'Aigues: Éditions de l'Aube, 2004).

[6] "A la limite, c'est eux qui l'ont fait, mais c'est nous qui l'avons voulu. Si l'on ne tient pas compte de cela, l'événement perd toute dimension symbolique, c'est un accident pur, un acte purement arbitraire, la fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu'il suffirait alors de supprimer. Or nous savons bien qu'il n'en est pas ainsi. De là tout le délire contre-phobique d'exorcisme du mal : c'est qu'il est là, partout, tel un obscur objet de désir. Sans cette complicité profonde, l'événement n'aurait pas le retentissement qu'il a eu, et dans leur stratégie symbolique, les terroristes savent sans doute qu'ils peuvent compter sur cette complicité inavouable." Jean Baudrillard, L'Esprit du Terrorisme (Paris: Galilée, 2002). Cité dans: Puar, op. cit., 40.

[7] Le message in extenso: "A LIRE : SUR LA RHÉTORIQUE HOMOPHOBE DES PSEUDO-RADICAUX. Autrefois, les staliniens accusaient les "homosexuels" d'incarner la décadence bourgeoise, d'être des fascistes et même des nazis. Aujourd'hui, la bourgeoisie universitaire prend la pose de la "radicalité" pour dénoncer de manière simpliste, pour ne pas dire simplette, le mouvement LGBT et accuser les gays et les lesbiennes d'être nationalistes, colonialistes, impérialistes, etc. Il n'y a plus d'analyses, mais des imprécations (si vous allez dans un bar gay, cela fait quasiment de vous quelqu'un qui veut priver les Palestiniens de leurs terres et de leurs droits et autres absurdités de ce genre). Il fallait que quelqu'un nomme enfin la vérité de ces discours : l'homophobie. Voilà, c'est fait : lire le texte de Geoffroy de Lagasnerie sur son site personnel."

[8] Didier Éribon, D'une Révolution conservatrice: et de ses Effets sur la Gauche française (Paris: Léo Scheer, 2007).

[9] Didier Éribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010), 228-9.

[10] En complément aux problématiques de classe et de sexualité qui constituent la base du roman, la race fait à la fin une de ses rares percées, certes discrète mais révélatrice. Au moment d'intégrer le lycée à Amiens, Eddy est mis en garde par son père contre 'les Arabes' qui risquent de le dépouiller et de l'amocher encore plus salement en cas de résistance. C'est ainsi que dans les premiers temps il rase les murs pour toutefois réussir à vaincre sa peur au contact répété de la ville. L'obsession fantasmatique de l'Arabe est omniprésente et quasi consubstantielle à la psyché française (ce dont témoigne l'importance du vote FN même en zone rurale majoritairement blanche) et mon père, perpétuant passivement le même racisme ordinaire toute sa vie en tenant les discours les plus violents, n'a rien fait d'autre que répercuter ces structures mentales. Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (Paris: Seuil, 2014), 207-8.

[11] Le procédé autant visuel que littéraire visant à dissocier la langue standard et 'noble' de l'académie (acquise pour s'assimiler à la culture dominante et être accepté par elle en tant que 'transfuge de classe') du parler populaire et argotique de l'enfance (marqué en italique) participe de cette même entreprise disqualificatrice de mise à nu et de déni de pouvoir. Au lieu d'en faire un jeu et en incorporer les singularités expressives pour dynamiter un langage formaté par la norme, on préfère isoler la forme déviante et l'exposer au regard amusé, horrifié ou apitoyé. Il est vrai qu'on ne s'amuse pas beaucoup dans ce livre, tant l'ironie et la légèreté (de même que la compassion) en sont endémiquement absentes. Cela rappelle par ailleurs les fréquentes attaques des politiques contre le 'parler des banlieues' qui relèverait d'une défaillance des capacités sociales, ou au pire d'un défaut d'intégration dans la communauté nationale.

[12] Abdel-Hafed Benotman, Éboueur sur Échafaud (Paris: Rivages, 2009).

18 June 2014

Jardin des Perversions

Diane d'Éphèse, jardins de la Villa d'Este, Tivoli

Il était encore tôt lorsque je sortai du Moviemento ce samedi après-midi. Le Queer Film Festival nous avait pour sa dernière édition à nouveau apporté des productions de qualité, dont quelques courts-métrages particulièrement bouleversants. C’est l’une des rares occasions où je peux mesurer la grande diversité de la nébuleuse queer berlinoise - en âges, styles, identifications de genre -, m’étant depuis longtemps désengagé de ce monde et n’en ayant plus que des échos lointains avec la désintégration programmée de la Transgenialer CSD comme dernier rebondissement en date. Je me sentais bien au milieu de la file d’attente, une variation possible parmi des dizaines dans cette immense gamme d’individualités sécessionnistes de l’héténonorme et déplorais secrètement que cette scène fût si encline aux rivalités et schismes en tous genres, la course à l’orthodoxie la plus irréprochable allant de paire, comme dans tout microcosme ultra minoritaire et radical, avec une tendance prononcée à l’excommunication. Reflet probable d’un cruel manque de culture historique et produit d'un dogmatisme holier-than-thou sans âme ni humour, être pédé revient dans certaines marges (les radfems en l'occurrence, mais pas que) à entrer en collusion avec l'ennemi, suppôts d’un système de domination dont nous sommes en vertu de privilèges intrinsèques uniformément les bénéficiaires [1]. La propension des communautés à se dresser les unes contre les autres est endémique et ne fait qu’affaiblir leur force de contestation face à un ordre surpuissant dont la mécanique normalisatrice demeure intacte. Car dans ma jeunesse nous étions tous embarqués dans la même galère, ayant en commun, mecs comme meufs, un oppresseur clairement identifié, et j’imagine qu’il en va de même dans ces pays ou l’homo/transphobie criminelle est érigée en idéologie d’État et où on ne peut, pour de simples questions de survie et de solidarité, laisser survenir ce type d'éclatement factieux [2]. Mais il est vrai qu’à l’époque, vivotant dans notre marasme périurbain, nous étions très peu politisés, que grâce à notre fabuleuse éducation nationale nous ignorions tout de Foucault et que le kwire et son arsenal conceptuel ayant à peine émergé des pays anglo-saxons il faudrait encore attendre longtemps avant que la France ne prenne comme toujours le train en marche.

Le Kottbusser Damm était fourmillant de monde, une foule hétéroclite profitant de la chaleur déjà estivale de ce week-end de juin. Il était hors de question de rentrer dans une telle lumière et la soirée s’annonçait longue. Livré à moi-même, encore fatigué de la nuit précédente et surtout plein du désir inaltéré de finir en backroom, je pourrais passer quelques heures au parc avant de me reposer en vue d’une nouvelle incursion dans l’un des seuls établissements survivants de Prenzlauer Berg. C’était le soir de tous les dangers, celui où me retrouver seul dans une ville intégralement dévolue à la réalisation immédiate de tout plaisir pouvait me plonger dans un désarroi plus profond encore. Dans l’air doré les alentours de la Karl-Marx-Allee étaient presque entièrement déserts. Traversant les avenues surdimensionnées, longeant les Plattenbauten interminables, je sirottais le Sekt tiède que j’avais pris soin de transvaser dans une petite bouteille en plastique, me préparant moi aussi à ma présence dans les épaisseurs du parc. Dans la grande arène de verdure des groupes d’amis parsemés finissaient de jouir de ce jour magnifique, étendus à moitié nus dans l’herbe ou plongés dans des conversations ponctuées de rires autour d’une bière. De part et d’autre de l’étendue des volutes de fumée blanche annonçaient les barbecues en cours. Il y a dix ans, alors que j’étais ici encore un étranger, je m’étais promis de faire un jour partie de tels rassemblements, et assis là seul, le corps nerveux de ne savoir où se poser dans l’anticipation de la fête générale dont ceci n’était qu’un avant-goût, je m’aperçus que j’étais dénué de la force d’en être encore triste. Pourtant il m’étais arrivé de me sentir leur égal, lorsque, pris dans les rets de jeux de regards avides, je me mesurais à tous ces corps fiers, tendres et confiants dans la vie qui les attendait, tatoués pour beaucoup - jusqu’au visage pour certains. Assis sur un banc je me repassais en boucle We Exist d’Arcade Fire, ses montées camp pétasse m'ayant poussé à me déhancher dans les allées, inhabituellement euphorique dans les rayons irisés du jour finissant et l’étourdissement de l'alccol, ma vie asymptote semblant pour quelques heures se confondre à la leur.

Irem Tok, Untitled (Munich)

Du temps de la DDR le parc était déjà connu comme lieu de drague, son ample colonnade en demi-lune servant de décor de rêve une fois le soir tombé. Je me souviens un été y avoir vu surgir d’un buisson un gros type en talons aiguilles et bas en nylon noirs, l’air ahuri de se retrouver soudain à l’air libre. Certes depuis les travaux de rénovation entrepris par la municipalité à coups de millions la Märchenbrunnen est resplendissante dans sa blancheur de marbre, mais hors d’accès la nuit par crainte du vandalisme. De l’autre côté de la rue un terrain vacant a longtemps assumé la même fonction avant l’édification d’un complexe résidentiel exclusif - gated community comme on n’en n’avait encore jamais vu dans le quartier. Dans les confins du parc le terrain est escarpé et fortement accidenté, une configuration artificielle due à l’amoncellement de ruines déblayées après la guerre. Les soubassements dynamités des tours de défense aérienne sont encore visibles au détour des sentiers qui strient les monticules de spirales entrecroisées comme deux ziggourats jumelles, seuls reliefs possibles dans une ville bâtie sur le sable. Dans les sous-bois une géographie aléatoire de passages humains trouent une végétation dense et inextricable, des frondaisons en arceaux, des troncs d’arbre effondrés, le sol autour du seul banc existant - là où se branle d’ordinaire un vieux - réduit à l’état de semi-décharge. Sur les pentes des torses immobiles d’hommes dépassent ça et là des fourrés comme autant de piliers priapiques balayant l’horizon boisé dans l’attente d’un événement indéfini. D’autres passent leur chemin sans un mot, hasardant un regard plus ou moins appuyé. Ici ça semble plus facile, loin des univers artificiels où l’imaginaire pédé est tout entier mobilisé dans une performance de soi constamment renouvelée. D’ailleurs c’est toujours au retour du Lab, lorsque celui-ci a définitivement épuisé ses promesses avec les derniers clients échoués dans des flaques de lube et de pisse, que les apparences commencent doucement à céder, que je viens finir ma nuit, refusant de la voir s’abîmer dans la banalité du jour nouveau. On ne sait jamais ce qu’on y trouvera ou combien de temps il faudra attendre pour ça, mais nombre de ces mecs seraient invisibles ailleurs, exclus (par l’âge, le style vestimentaire, le capital physique) des circuits dominants de représentation - et à Friedrichshain les bogosses-hispters-barbus sont sans conteste les rois sans partage.

Mais le lundi matin revenu, c’est une ambiance bien différente qui y règne. Sortant du G.Bar à l’heure de la fermeture, aveuglé par le soleil sur le pont enjambant les voies du Ringbahn, je me dis qu’il n’y a aucune raison pour que tout cela cesse si tôt. Les trains sont déjà plein de travailleurs qui ont dû se lever aux aurores, scrutant machinalement le paysage d’un air fermé, celles et ceux qui font tourner cette ville mais n’intéressent personne, et encore moins les esprits lumineux tout occupés à la marketer aux quatre coins du globe. Je vois bien qu’ils voient que j’ai fait la teuf toute la nuit, sans doute ma mine défaite ou les tâches suspectes qui constellent mon survêt, ou bien je dois dégager alentours une insoutenable odeur de clope et de foutre. Je me sens coupable de tant d'obscénité, peut-être me considèrent-ils avec le mépris qu’ils réservent aux branleurs qui affluent ici par milliers chaque week-end et sur lesquels il est maintenant de rigueur de taper. Je descends vers le parc, certain que là aussi d’autres sont venus tirer tout ce qu’ils pouvaient de leurs résidus de nuit comme un dernier baroud d'honneur Au sommet des grand arbres un fouillis de chants d’oiseaux témoigne du jour radieux qui vient de se déclarer alors qu’au loin quelques mecs vagues se faufilent parmi les buissons. Viennent-ils vraiment de se lever exprès pour ça? Plus haut un type en bleu de travail m’a repéré et commence à s’avancer - sans faire de simagrées car le temps doit lui être compté. Peut-être sont-ils comme lui nombreux les matins de semaine à venir se faire pomper avant le turbin. Je me dis que je pourrais contribuer à ma façon à l’émancipation sexuelle de la classe ouvrière, apporter un peu de bonheur à ceux qui ne comptent pour rien dans l’économie du désir scandaleusement anti-démocratique que génère cette ville [3]. “Prolétaires de tous les pays, caressez-vous!”, comme disaient les Gazolines. Je ferais là honneur à mes origines et essuierais la honte de la trahison originelle, quand j’allais faire les parcs parisiens pour allumer les fils de bonne famille ou les vieux beaux qui y traînaient, dans le but qu’ils me ramènent chez eux pour que, dans ma fascination exacerbée pour le privilège social, je prenne enfin la pleine mesure de leur monde - cette élégance et sûreté de goût si naturelles qu’ils les personnifiaient à eux seuls, un habitus à des années-lumière de ce que j’avais toujours connu. Je pense qu’ils kiffaient un peu de se savoir vus avec un keupon pédé de banlieue, et qui avait en plus de la conversation. Dans les villes cossues de l’ouest parisien ce n’était que calme, luxe et volupté, déchirés des cris de plaisir de bourges ramenés sous mes yeux à leur abjection nue.

Kiffeurs en action, Volkspark Freidrichshain

Impossible dorénavant de partir. Il fallait mener cet état à son terme, en tirer les dernières conséquences. Le coup de grâce, c’est le Bötzow Kiez, lisse et ordonné par les niaiseries familialistes de la classe qui a fini par en prendre possession. Il n’y a rien à en attendre, leur indifférence à mon désir et mes manques est complète. Dans sa longueur interminable cette rue signe invariablement mon échec. Affalé sur un banc je vois défiler les premiers joggers, puis des parents à vélo sur le chemin de l’école avec le môme bien calé sur le petit siège arrière. Dans la fatigue qui me gagne je me sens dégueulasse, couvert des miasmes accumulés dans le reflux de la nuit. J’écoute ‘la Sonate’ de César Franck, celle que j’adorais tant dans ma jeunesse, qui m’ouvrait à un monde de raffinement loin de la ville de ma honte, et qui ponctue de la même façon les promenades de Joe dans ‘Nymph()maniac 1’, grande fille flottant dans ses jupes amples comme dans les temps et lieu indéfinis qu’elle habite. Ses entrées dans le parc par le portail à colonnes, corps raidi et poings serrés, sont d’une mélancolie terrible dans le gouffre de solitude sidérale qu'elles révèlent. Elle vient s’y reposer, dit-elle, après la frénésie de ses plans cul de la journée. C’est qu’elle a une certaine endurance en la matière. Déjà ado, elle n’aimait rien tant, avec sa pote B. en sœur et rivale, que sucer dans les trains de banlieue - Première Classe sur British Rail en une sorte de prélude trash à 'Abigail's Party' - des barbus en costard rentrant du boulot, de ceux qui se gardent les couilles bien pleines pour le soir même pouvoir engrosser leur femme. Avec Joe il devait à tout prix en être autrement dans sa furie destructrice de tout futur, de tout bonheur familial. Elle prenait tout, ne rendait rien, un trou noir mobile pulvérisant le monde connu. Je m’engage à nouveau sur le sentier en spirale qui mène au sommet de la butte puis m’adosse à mon arbre préféré, celui qui se divise en trois troncs distincts au carrefour du domaine. À ce moment précis un petit blond, belle gueule et débraguetté, me frôle d’assez près pour que je vois ce qu’il a dans le slip, qu’il baisse au premier échange de regards. Il a une belle queue épaisse et complètement dure. Je retourne ma casquette pour mieux le servir, puis il commence à me deepthroater, de plus en plus fort, au point de presque me faire gerber. Je lui fais comprendre en lui massant ses petites burnes - qu’il na pas rasées - que c’est son jus que je veux, que ce serait la consécration de ma nuit, qu’il doit continuer comme ça. Pour m’exciter je me renifle les doigts encore imprégné d’une forte odeur de cul, un petit Turc qui avait débarqué en trombe au G.Bar pour se faire pomper par tous les clients. C’est exactement ce que j'ai tout ce temps rêvé d'être, en la compagnie réconfortante d'hommes qui pouvaient m'approcher et me traiter comme ils l'entendaient: la pute du parc, comme il y a eu celle de la côte, une sphinge embusquée dans la forêt. Le prole en bleu de travail est encore là et se tient à distance respectueuse en s’astiquant le manche qui bande de dessous sa combi. Il nous mate à mort, et je mets un soin tout particulier à lui offrir son porno du matin, un dont il se souviendra longtemps. Quand le blondinet se retire il crache encore son yop par petites giclées dont il recouvre mon blouson tandis qu’un gros filet vitreux lui pend du chibre. Renversé à terre et empêché par l’arbre de chuter encore plus bas, je m’essuie la bouche d’un revers de manche, le fixant avec toute la reconnaissance du monde: “Wow!”

Photos: /rem Tok, Untitled (Munich), 2011 - Essl Art Award CEE 2013 / Kiffeurs de nuit, Mustafa et David - Anne Laure Jaeglé

 

[1] Sur la dialectique complexe empowerment/disempowerment propre à la subjectivité gay: Earl Jackson, Jr., Strategies of Deviance: Studies in Gay Male Representation (Bloomington: Indiana University Press, 1995). Cité dans: David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 183.

[2] Il suffit pour cela de voir le spectacle pathétique offert par Berlin cette année où des dissensions et luttes intestines nées de conflits de pouvoir et de frictions d’égos ont ces derniers mois tourné sens dessus dessous le landerneau gay-lesbien mainstream au point de mener à l’établissement de deux Prides distinctes défendant pourtant le même agenda politique. Cela est évidemment à distinguer d’initiatives propres à des catégories mises en minorité à l’intérieur de l’ensemble fictif fortement hétérogène de la ‘communauté LGBT’ et porteuses de revendications spécifiques, telle la Dyke* March annuelle qui vise à dénoncer et combattre l’invisibilisation des lesbiennes dans l’espace politique et médiatique - et nullement antithétiques à la formation d’alliances et de solidarités dans le cadre de causes plus globales.

[3] Contrairement à ce que j’ai pu affirmer ici et comme me le faisait remarquer une amie après coup, le Berghain (puisque l'immense mise en scène du désir élaborée par la ville dans sa stratégie de promotion mondiale se résume en dernière instance à ce lieu) n’a rien de démocratique malgré son habileté à laisser penser le contraire. L’absence apparente de tout système de privilèges masque le fait que le club constitue à lui seul un immense carré VIP, chacune des subjectivités fictives (concept ultra mascien) qui le compose se livrant à une guerre de tous contre tous pour sa propre élévation à l’intérieur d’une hiérarchie implacable (elle-même reflétée dans l’organisation spatiale avec pour point culminant la dramatisation du passage si universellement fantasmé de la porte).

20 May 2014

Queen of Proles

"And it never really began, but in my heart it was so real"
(The Smiths)

"Le fist, je ne fais pas. Je me sens pute dans l'âme mais il me faut du viril. Je ne supporte pas l'efféminé."
(Anon., GayRomeo)

 

Motzstrasse, Schöneberg

En se prenant brièvement à rêver que le nouvel aéroport international soit entré en service - l'ouverture était prévue il y a deux ans avant qu'on n'y mesure l'étendue des malfaçons affectant les systèmes de sécurité -, on imagine que la colossale industrie touristique engouffrant Berlin aurait atteint son point d’efficacité maximale, une machine admirablement huilée dans la gestion des flux continus de milliers de corps dégorgés et réabsorbés par les compagnies aériennes low cost. Au lieu de quoi la vieille carcasse de Schönefeld est quotidiennement sur le point de céder sous la pression, le terminal minuscule de l'ancienne partie Est n’étant plus depuis des années adapté aux exigences d’une destination culturelle de premier ordre, avec ses préfabs agglutinés dans tous les coins prenant l’allure d’un rafistolage de plus en plus définitif. D’une certaine manière le lieu a quelque chose de réconfortant dans son improvisation - son pub à vitraux en plastique pris d’assaut par les touristes anglais avant le vol pour Luton, ses couloirs congestionnés par des nuées de lycéens français soufflés par le cool de la ville après trois nuits au youth hostel, toutes choses qui seraient impossibles dans le projet monumental et ultra-rationnel de 'Berlin Brandenburg Willy Brandt' - tel est le nom complet du désastre -, une boîte de verre et d'air sans distinction (pourtant conçue par le même cabinet d’architectes que Tegel, autrement plus bandant dans son inventivité spatiale) et pièce maîtresse d'un nouveau 'quartier urbain' construit dans ce style aride et pusillanime auquel le centre de Berlin doit depuis plus de vingt ans sa déprimante uniformité. L'ensemble, brillant de tous ses feux la nuit de peur qu'on ne l'oublie, risque bien d'être frappé d’obsolescence si la débâcle venait à s’éterniser, ce que certains n'excluent plus. Car ici c’est Bärleeen, bordélique et fauchée comme on l’aime, encore assez rebelle pour attirer la jeunesse créative mondiale dans une hype qui ressasse à l'envi les mêmes thèmes exténués, ce qui après tout est le but affiché du maire, miraculeusement toujours en place malgré l'ampleur autant sociale que politique du scandale et pour qui cette affaire d'aéroport n'est qu'un irritant malvenu dans la grande party qui ne doit jamais cesser. Car c'est sous sa 'supervision' éclairée que des millions continuent d'être engloutis chaque mois, autant de ressources dont auraient pu bénéficier maints projets ou structures communautaires - mais qui, pas sexy pour un clou, ne font rien vendre. À Berlin tout est show et rien ne doit venir gâcher le fun, c'est aussi simple que ça.

Ce dernier week-end de Pâques le personnel de Schönefeld a dû remarquer parmi les touristes génériques une affluence subite de beaux gosses à l’occasion du plus gros événement du calendrier gay international avec Folsom, le Berlin Leather Weekend, qui malgré son nom englobe aussi les autres fétiches majeurs - latex, skin et (le dernier venu) sport. Dans les valises à roulettes devaient être soigneusement pliées les plus belles tenues achetées pour l'occasion et complétées d'une large sélection d'accessoires et de toys dans l'anticipation de ces quatre jours de jouissance no limits. Car comme tous les ans le visiteur ne sachant où donner de la tête aura trouvé son bonheur dans une abondance de soirées, d'événement shopping et même un concours de beauté, chaque affiliation ayant même son propre Pride Flag comme autant de républiques d'un énorme empire fictif. Mais les crossovers sont nombreux, signe de la grande perméabilité de ces scènes et de l'interréférentialité des signifiants du kink, un grand coffre à jouets où puiser toute une gamme d'identités possibles, souvent combinées en d'improbables hybrides: les skins, moulés dans leur Fred Perry en latex, peuvent maintenant porter la barbe et une caillera de luxe arborer une petite combi en caoutche assortie à ses sneaks. Tout est permis dans cet immense flux d'images et de fabrications imaginaires dont le référent absolu, souverain et puissamment élusif est une masculinité primordiale se perdant dans un temps indéfini - mais socialement tout de même très déterminée puisque invariablement articulée comme working class. On pourrait gloser à l'infini sur cette conception fantasmatique (et bourgeoise) d'une masculinité brut non compromise par la culture (et qui comme en France peut coïncider avec les lignes de différenciations raciales [1]), mais il est intéressant de constater la longévité de certains de ces archétypes, qui, longtemps après la disparition des contextes socio-culturels ayant permis leur émergence, continuent sous une forme plus ou moins fiixe, mais toujours extrêmement codifiée, d'incarner une sorte d'éternel viril, dont l'original aurait été perdu mais dont la charge érotique symbolique continue de fonctionner à plein. Comme si l'ensemble des caractéristiques visuelles constituant le skinhead - pour évoquer la figure la plus durable et malléable dans l'arsenal des représentations de la masculinité ultime - se suffisait à lui-même dans une dynamique sans cesse alimentée, une onde de choc sexuelle réverbérée à travers les générations successives de pédés.

Dans son livre Gay Skins, malheureusement épuisé et constituant à mon sens la meilleure (et sans doute unique) étude de l'appropriation queer de cette subculture, Murray Healy analyse brillamment les mécanismes de formation identitaire dans l'affirmation d'une visibilité à la fois gay et working class à la fin des anées soixante, à une époque où les seuls choix possibles se limitaient aux vieilles folles poivrasses de Soho et aux hippies de bonnes familles revendiquant leur androgynie [2]. Et une fois l'image suffisamment ancrée dans cette frange marginale de la scène underground, on imagine qu'une différenciation très stricte a dû s'opérer entre les initiateurs du culte qui en réclamaient la légitimité, et les suiveurs qui, provenant généralement des classes moyennes, ont immédiatement mesuré le potentiel sexuel de l'image pure et dure véhiculée par la nouvelle terreur des tabloïds - 'dressed up to get cock', comme les premiers ont pu désigner les seconds avec tout le mépris du monde. Pour eux l'appartenance au groupe était investie d'une forte qualité morale avec les notions d'honnêteté, de loyauté et de solidarité reléguant au second plan tout aspect sexuel - d'ailleurs, leurs potes de gang hétéros ne s'étaient (évidemment) rendu compte de rien et ont su faire primer des liens d'amitié indéfectibles sur tout le reste... Ce soupçon de simulation et de détournement d'une identité 'authentique' par les détenteurs de privilèges dus au statut social, est très fortement prégnante sur la scène Proll (comme on l'appelle ici) qui ne fait en définitive que reproduire les mêmes idéalisations fantasmatiques (intrinsèquement homophobes aux yeux de certains) à l'œuvre dans la glorification esthétique du skin - et d'autant plus en Angleterre où il est virtuellement impossible d'échapper aux déterminations de classe. Là aussi c'est à qui saura le mieux donner le change et dans une impeccable pose 'straight-acting' se démarquer de ce qui est génériquement considéré comme gay - puisque selon cette logique un rien perverse identification de classe et orientation sexuelle sont mutuellement exclusives. Comme un ami me le faisait récemment remarquer, cette fétichisation du council estate lad est d'autant plus notable à un âge où la classe ouvrière, annihilée par des décennies de thatchérisme sous sa forme hard aussi bien que cuddly et ridiculisée pour son manque supposé de décence morale, est devenue la lie de la terre [3] - et cette neutralisation politique n'aurait-elle pas justement pour corollaire son objectification par le regard désirant et omnipotent des dominants? Un autre, originaire de Manchester, me soutenait en riant (mais pas que, comme je le soupçonne) qu'en vertu de ses origines géographiques il jouissait d'une sorte de prérogative sur tous les autres dans l'appréciation de ce qui constitue un véritable scally.

Mais plus profondément encore c'est bien d'une terreur primale qu'il s'agit ici, celle du soupçon d'effémination qui plane sur chacun d'entre nous, le risque d'être démasqué comme 'inauthentique' (la féminité comme artifice et donc mensonge) mettant à mal notre crédibilité dans la performance permanente d'un idéal abstrait construit de toutes pièces. C'est une mécanique psychique implacable qui nous anime, le spectre de l'infériorisation virtuelle à laquelle la société peut à tout moment nous réassigner [4]. L'idée même que cette version de la masculinité hétéro tant convoitée puisse être tout aussi fabriquée ne pèse pas lourd face au besoin irrépressible d'intégrer la norme - reliquat archaïque d'un temps où y manquer signifiait une mort autant sociale que physique -, et même les esprits les plus avertis sur les dynamiques de pouvoir et d'oppression ne sont pas à l'abri d'une réaction de rejet face à une irruption inopinée de camp. Ironiquement c'est cette exacerbation des marqueurs de la masculinité hard en plus des techniques corporelles visant à la rehausser (tatouages, piercings) qui finissent par avoir dans leur basculement ultra esthétisant quelque chose d’irréductiblement... camp, une sorte de maniérisme inhérent à l'accumulation de symboles virilistes qui finit par en désamorcer le pouvoir dans l’exagération des formes d'origine pour un surcroît de sexiness [5]. Lors d'un récent passage à Créteil je me suis excité tout seul en m'apercevant que les laskars que je croisais portaient tous les même trackies gris que moi, entretenant quelques minutes le fantasme d’une origine sociale commune, qui même si techniquement vraie a cessé de l’être dès que j’ai décidé de m’en extraire, laissant mon passé familial s'effondrer dans l'indifférence et le mépris intériorisé de celui qui cherche par dessus tout à être admis dans la culture des dominants. Leur regard sur moi avait quelque chose d’étrangement indéchiffrable, un mélange d’étonnement, d’incrédulité et de vague amusement - sans doute un hipster, pensaient-ils, qui se la joue banlieue avec ses tatouages de toute façon trop soignés pour être véridiques (mais pour moi suffisamment frappants pour saturer le champ visuel et neutraliser une réaction potentiellement homophobe à ma présence). L’idée de me reconnecter à mes origines a curieusement transité par la sexualité et le fétiche, mon enfance passée dans les cités de banlieue sud me conférant une sorte de supériorité morale (donc de 'vérité') et du même coup le droit d'évoluer sans encombres à travers un espace social transparent que j'imaginais pouvoir réoccuper selon mon bon plaisir. Des années ont été nécessaires pour comprendre que ce monde s'était pour toujours refermé à moi au moment même de son rejet et que je devais apprendre à accepter l'impossibilité fondamentale d'un quelconque retour - avec la pratique du social drag comme seul substitut [6].

Autant d’apories avec lesquelles ils nous faut vivre - l'illusion d'une stabilité de l'identité de genre qu'invalide nécessairement le simple fait d'être gay, qui, qu'on le veuille ou non, met a priori à mal des normes dominantes supposément anhistoriques, la réconciliation avec un milieu d'origine jugé naturellement oppressif (mais ultérieurement revisité dans une nostalgie suspecte) et une réintégration de tous ces aspects du vécu dans un cadre narratif homogène et lisse, sans rapport avec la densité anarchique d'existences faites de disjonctions et de non-coïncidences, de jeu et de make believe. Alors que la fabuleuse Conchita Wurst vient de remporter l'Eurovision après avoir causé une émotion considérable du simple fait qu'elle portait la barbe (facteur aggravant dans sa condition de transwoman - groupe qui s'en prend généralement plein la gueule, y compris à l'intérieur du micocosme queer féministe), je me rends compte à quel point j'ai moi aussi largement cédé à ces impératifs de clarté et de cohérence fictives, occultant une multiplicité de rôles qui dans leur simultanéité me semblaient aussi évidents qu'irréductibles, une fluidité d'identités ludiquement maniées par un indie kid qui jouait volontiers de son ambiguïté physique - ce à quoi j'ai cru devoir renoncer au nom d'une certaine Realpolitik, au moment précis où le skinhead faisait une entrée fracassante sur la scène parisienne. Dans Gay Skins, Healy fait revivre l'une de ces personnalités fascinantes dans la trame d'un récit tout entier axé sur le désir d'une masculinité monolithique et immuable, un corps incompréhensible toujours partiellement visible car cumulant les caractéristiques les plus contradictoires. Wolfgang von Jurgen était un acteur, voyou occasionnel et drag artist originaire de Stoke Newington, connu sous le nom de Wolf comme le premier male pin-up de la scène skin londonienne de la fin des années soixante - le plus parfait exemple du queering immédiat de la subculture dès son émergence en 1969. Un photoshoot de l'époque le montre en full gear posant dans toute sa défiance sur une des terrasses du shopping centre d'Elephant and Castle - alors encore très futuriste -, lui qui de nuit écumait le circuit des pubs gay de l'East End comme moitié d'un drag act nommé 'The Virgin Sisters'. Wolf fut retrouvé noyé un matin de mai 1973 sur les berges de la Tamise à la hauteur de Rotherhithe, menotté et entièrement vêtu de cuir. Meurtre, suicide, kinky game qui aurait mal tourné? Le coroner n'a pu se prononcer. De même que la figure révélatrice de Conchita Wurst, dont la presse peine depuis quelques jours à rendre compte, les tabloïds rapportant le fait divers ne surent quoi faire de ce corps inintelligible aux multiples histoires, un site de discours logiquement irréconciliables dans le cadre rigide de notre pauvre culture occidentale [7]. Et c'est bien là que se trouve cette liberté essentielle, dans la suprématie de l'artifice, la disparition de tout original identifiable dans le flottement infini des signes, le pouvoir d'être sa propre créature dans l'abolition radicale de toute affiliation - choses qui il y a longtemps constituaient pour moi une véritable philosophie de vie.

Scally boy, Wapping riverside

Wolfgang von Jurgen

Le week-end était déjà bien avancé. Pour une fois je me sentais en phase avec son déroulement, ayant choisi de le vivre dans la lenteur, de ne pas me laisser happer par l'abondance des événements possibles - la pression des temps forts qui font trop tard regretter de s'être laissé duper. J’avais pour cette raison décidé d'éviter la Snax et de me concentrer sur le local, le vernaculaire, des choses bien moins grandioses mais qui me reconnecteraient à la ville, au 'Kiez', à ses gens. Arrivant à Schöneberg en fin d'après-midi je me sentais en pleine possession des rues, dans cette insouciance rare qui fait que l'on soutient les regards avec un surcroît d'insolence - et me disais qu'il devrait toujours en être ainsi. Dans le bar obscur éclairé de loupiottes rouges beaucoup de têtes connues, des saluts brièvement échangés, mais rien ne devant entraver l'exploration de ce que l'endroit avait à offrir. Comme souvent il était question d'un vague rendez-vous, de ceux qui sont lancés virtuellement de pays en pays à la faveur d'un passage à Berlin, dans l’immense fraternité internationale du plaisir que nous formons… Tu es apparu vite, en tous points semblable à ta version électronique. J'étais frappé par cette équivalence parfaite, de te voir incarné de façon si véridique. Tu étais souriant et le plaisir de ta présence eut raison de toutes mes réticences, l'arrogance mal placée de celui que l’on vient solliciter sur son propre territoire, dans une ville à laquelle sa présence est pourtant de plus en plus instable. Nous avons parlé d’Angleterre, dans cet accent si particulier qui me manque tant quand je viens à l’entendre, l’argot de ma jeunesse - l’anglais de l’estuaire, comme on l’appelle en déférence à la Tamise - étranger à la langue indifférente pratiquée ici, système générique sans relief ni histoire, sans ancrage émotionnel particulier, juste un moyen commode de dire approximativement les choses. Cette union dans les mots a ouvert une nouvelle brêche, le désir d'un retour vers une mémoire encore vive - un retour imbriqué dans un autre, une spirale de retours concentriques. Ce bonheur de me trouver immergé dans la langue et dans tes bras, de te carresser face aux autres, une intimité qui se suffisait à elle-même hors d’un temps de toute façon trop court et qui devais se solder par sa conclusion logique. Je commençais à avoir peur de ne plus coïncider avec ce que j’avais donné à voir, de devoir trahir toutes mes promesses d’une certaine manière - celles véhiculées par le flux mondial des images et des corps. Au mileu de l’arène circonscrite de gradins feutrés, des choses très simples, belles et infantiles se jouaient: des piétinements collectifs, des pompes léchées à plusieurs, dans cet enchevêtrement de réseaux scopiques qui densifiait l’air d'électricité. Des hommes seuls, venus de tout le pays pour cette occasion, regardaient aussi, une dernière chance avant le départ du lendemain. Nous nous en sommes amusés, imaginant ce que la population générale, extérieure à la scène, ferait de tout ça… Tu as dû partir, l’heure avançait. Une autre party centrée sur un fétiche différent - le latex intégral - devait débuter sous peu au Lab. Il y avait bien une petite heure pour la baise, dans un appartement du quartier loué pour quelques jours, ces immeubles d’après-guerre sans distinction convertis en résidences pour touristes. Une partie de tes pensées devaient déjà glisser vers cet autre ailleurs promis par la brochure du week-end. Entre nous une succession d’actes déconnectés dans cette distance instaurée par le fétiche investi de tous les pouvoirs, qui aurait comme contaminé l’ensemble du corps, lui-même réduit à des parties éparses - brièvement saisies, puis délaissées, puis réappropriées dans un plaisir égoïste qui devait à tout prix advenir. Car le temps l'exigeait j’ai joui après toi qui me fixais d’un air figé de semi-dément, une lueur jaune dans les yeux. Puis tu as voulu m’entraîner dans ton changement de 'persona', un ensemble esthétique autre mais interchangeable avec le précédent - et d’autant plus facile à réaliser que nous avions la même taille. J’ai dit non, je ne sais pas vraiment pourquoi… Dans le taxi tu me tenais la main pendant que je me lançais dans ma diatribe favorite pour t'impressionner encore - la banalisation sans rédemption, la fausse modernité de cette ville. Au bout du chemin accidenté la masse du Berghain se tenait là comme chaque week-end, éclairée de l’intérieur comme un tabernacle, mais cette fois, c’étais pour te donner à elle, te voir disparaître dans son antre que je venais. Après ton départ je suis resté une heure à discuter à la porte - l’une de ces portes qui terrifient -, malheureux et en déperdition, te sachant détaché de moi, aspiré dans une autre histoire que tu venais de commencer seul, échangeant des souvenirs avec d’autres qui signifiaient l’effacement du mien. Vous aviez fière allure, tous, le noir luisant des corps gaînés se découpant magnifiquement dans les cavernes de béton rougeoyant, une vision d'un futurisme indépassable. L'ensemble du club était ce soir ouvert, sa face cachée le site d'une théâtralité portée à son paroxysme. Je t’ai trouvé très vite et me suis senti obligé de plaisanter sur mes immenses privilèges pour justifier ma présence parmi vous sans le 'gear', et te dire au revoir... Je suis sorti tard et la file d'attente était déjà considérable, des jeunes gens très beaux dans leurs meilleures tenues. Je la remontais à contresens sans la moindre envie d'entrer, encore ivre du fait d'avoir dû t'abandonner, ému aux larmes de cette remontée de jeunesse lointaine quand je jouais aux peines d'amour. Non, ce soir ce n'était pas nécessaire. De toute façon le lendemain, c'était déjà 'sports party'.

 

[1] Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010).

[2] Murray Healy, Gay Skins. Class, Masculinity and Queer Appropriation (London, New York: Cassell, 1996).

[3] Owen Jones, Chavs: The Demonization of the Working Class (London, New York: Verso, 2011); pour une mise en perspective plus large avec les politiques urbaines et l’intensification de la sécurisation de l’espace pubic en Grande Bretagne: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2012).

[4] Sur l'évacuation du féminin dans la culture gay et l'angoisse liée à son irruption incontrôlée: Peter Hennen, Faeries, Bears, and Leathermen: Men in Community queering the Masculine (Chicago: University of Chicago Press, 2008); David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 47-64.

[5] La surenchère formelle est très remarquable chez les gays même dans un ensemble esthétique aussi supposément ‘banal’ et synthétique que le style caillera: les chaussettes bien mises en évidence et rentrées dans le survêt’, l’adulation inconditionnelle de certaines marques associées à des types bien définis de masculinités ‘dures’ (les TNs privilégiées des rebeus de cités, les Airmax plus en vogue chez les Proll de Berlin-Est - quel pédé porterait Jako ou Ellesse?) témoignent d’un investissement symbolique considérable et du queering dans le détail de modes primairement associés à des subcultures working class. De même, après que le look skin a été massivement approprié par les gays dans les annés quatre-vingt, les bottes, systématiquement coquées, n’ont plus cessé de prendre en hauteur, les bleachers de se faire toujours plus moulants (certains poussent la sophistication jusqu'à ménager un zip à l'arrière) avec le zero crop s'imposant comme norme incontournable. Healy s’engage même sur une piste psychanalytique en s’appuyant sur la conception freudienne du fétiche, cette accumulation de signifiants masculinistes pouvant être comprise comme un désamorçage de la menace de neutralisation du phallus consubstantielle au sexe entre hommes. Healy, op., cit., 105-9.

Sur la centralité du style dans la performance d'une masculinité désirée et la stricte adhésion à ses codes sous peine d'expulsion des circuits de l'attractivité, Halperin, op., cit., 197: "... if you are to understand the social logic that renders that particular look or style so powerfully attractive to you, you are going to have to observe it very closely. You will have to define its exact composition, its distinctive features, and the stylistic system in which those features cohere. After all, even a slight deviation from that style, even a slight modification of that look could have momentous consequences: the minutest alteration could ruin the whole effect, puncture your excitement, and deflate your interest. So the details matter. You need to figure out what they are." N'ayant jamais su comment lacer mes bottes correctement, je suis toujours potentiellement menacé de disqualification lors de chacun de mes 'plans skin' - ayant même fait l'objet d'une mesure de 'rééducation' de la part d'un d'entre eux très à cheval sur l'étiquette.

[6] Sur les articulations complexes liant appartenance sociale et sexualité dans un esprit de déromantisation des classes populaires: Didier Eribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010); La Société comme Verdict (Paris: Fayard, 2013).

[7] “The essentialist discourse of the centred individual still dominates common understandings of identity: individuals are required to be comprehensible as consistent personalities, their biographies neat, linear narratives. […] Under the excess of names and identities, irreconcilable within the given parameters of cultural organization, the ‘Man in Leather’ remained a ‘mystery’.” (Healy, op., cit., 8). Le personnage de Wolfgang von Jurgen, au sujet duquel personne d'autre que Healy n'avait jusqu'à présent écrit, a trouvé toute sa place sur Kosmospalast dans l'essai Arboreal Heights.

17 November 2013

In every Dream Home

"Le père est presque toujours incapable, soit par impéritie en l'art d'éduquer,
soit par impuissance à faire éclore et à satisfaire les penchants naturels de l'enfant."

(Charles Fourier, Œuvres complètes, VIII, 196)

 

Mère à l'enfant, Place des Géants

À l’époque où la parentalité semble être, après la reconnaissance officielle des couples de même sexe dans plusieurs pays, l’ultime but du mouvement LGBT - ou plus exactement de sa moitié ‘LG’ [1] -, nébuleuse historiquement issue d’un moment révolutionnaire dont l'objectif était bien le déboulonnement définitif et total de la famille traditionnelle dans un foisonnement de nouvelles formes de relationnalité, le malaise me gagne toujours un peu plus face à la suprématie contemporaine de l’enfant idéalisé. Voilà une réalité incontournable qui, depuis des années d'expansion bobo à Berlin, me mystifie autant qu'elle me hérisse, et savoir qu'il s'agit d'un phénomène socio-spatio-temporel relativement récent dans notre belle civilisation occidentale ne me console en rien. Est-ce l’amélioration générale des conditions de vie durant les 'Trente Glorieuses' (le vieux projet de tous nous faire accéder à la classe moyenne - enfin ces familles ouvrières jugées dignes d'y parvenir, car là aussi les facteurs raciaux jouaient à plein - dont on constate la faillite avec effarement), les méthodes (légalisées) de contrôle des naissances et l’explosion exponentielle d'un consumérisme de masse quadrillant chaque infime segment de la population comme autant de marchés à exploiter, qui ont contribué à l’individualisation de l’enfant considéré comme personne à part entière au point de mener à sa quasi-déification? Cette fascination confinant au mystique pour une supposée innocence, projetée sur un être pur non encore perverti par la pourriture ambiante, ne révèlerait-elle pas en creux les angoisses de parents se débattant dans un monde en pleine décomposition, une atmosphère de fin d'empire? Pour mesurer le chemin parcouru je n'ai qu'à songer à l'épopée working class d'après-guerre de ma famille (quatorze enfantements à l'actif de la monumentale Mamie Raymonde, dont deux jumeaux mort-nés), où chaque élément de cette immense fratrie assurait le service minimum à l’école pour partir turbiner dès l’âge légal, sa rentabilité dans le monde du salariat étant garante de la survie collective. Quant aux identités et besoins intimes de chacun-e, ils se trouvaient noyés dans les nécessités du quotidien, ce manque de reconnaissance parentale ne rejaillissant que maintenant, plus de cinquante après, dans un éclatement confus de rancœurs et de regrets.

De même, il n’est pas si éloigné le temps où l'enfant était vu comme un pervers polymorphe de première, doté d’une sexualité pleinement active qu’il fallait reconnaître et honorer sous peine d’en faire un frustré fascisant une fois parvenu à l’âge adulte. Il suffit de penser aux expérimentations radicales menées dans les Kommunen et Kindergärten anti-autoritaristes de la RFA contestataire post-soixante-huitarde [2], ou même de la parfaite légitimité des pratiques pédophiles dans certains milieux intellectuels/activistes français de la même époque [3] pour mesurer la soudaineté du basculement culturel survenu par la suite. Trouve-t-il son origine dans une montée de l’anxiété face aux violences d'une société en chute libre et/ou dans un revanchisme néo-conservateur à l’échelle planétaire sonnant le glas de toutes les utopies? Quoi qu’il en soit, le backlash des années quatre-vingt fut rapide et cinglant, qui marqua la (re)domestication du désir en une sorte de 'remise aux normes' familialiste - à l’heure où les pédés quittaient le grand air pour les espaces contrôlés de backrooms flambant neuves, coïncidence troublante qui mérite d'être relevée [4]. L’angélisation obsessionnelle de l’enfant et la folie fanatique s'emparant de populations entières dès que l’illusion de l’innocence semble mise en péril justifient les pires débordements, comme on l’a vu au moment des mobilisations de masse contre le ‘mariage pour tous’ (rappelons-nous, les pathétiques 'Hommens' et les moutards transformés en boucliers humains par leurs propres parents) où les amalgames les plus démentiels ont à nouveau été faits pour dénoncer l'entreprise de corruption d'un lobby gay/gauchiste/héritier des valeurs nocives de 1968. De même, les lois homophobes de la Russie poutinienne - rappelant étrangement la défunte Clause 28 promulguée par Thatcher à l'apogée de son projet néo-libéral et provoquant actuellement une émotion considérable, avivée par la visibilisation d'actes d'une violence inouïe (mais en rien nouvelle) sur les réseaux sociaux -, procèdent de la même hystérie autour de l'enfant sublimé comme garant de la pureté nationale contre une contamination extérieure fantasmatique - les pédés dans le rôle des Envahisseurs.

Ce climat réactionnaire généralisé qui semble s'envenimer de jour en jour dans la réaffirmation de l'hégémonie hétérosexuelle nataliste (blanche) et s'accompagnant en France d'une forte résurgence des discours racistes et homophobes, a déjà largement de quoi me mettre les nerfs et exacerber mon dégoût pour l'institution familiale, à jamais synonyme d'oppression, d'avilissement et de trahison, pilier de l'ordre dominant qui aux côtés de l'école lamine les âmes dans son entreprise indifférenciée de normalisation. Les effets de l'énorme rouleau compresseur se sont récemment fait sentir dans mon cercle intime, lorsqu'à l'occasion d'une fête de famille je fus rabroué pour avoir ignoré les besoins primaires de l'enfant-roi autour duquel tout gravitait - ma musique avait été brusquement coupée par le Pater, celle qui m'avait donné la force de résister à tout. Le clan, transfiguré dans la vénération du chérubin endormi, faisait bloc face à moi et, indigné et tremblant dans mon refus de céder à l'injonction d'obtempérer, je ne les reconnaissais pas. On ne fait pas le poids dans cette confrontation à la puissance irrationnelle de liens immémoriaux, qui dans leur reproduction infinie m'est fondamentalement incompréhensible, moi petit pédé de fin de lignée. Moi qui m'étais évanoui en cours de biologie devant un documentaire hémoglobineux sur l'accouchement que cette conne de prof avait jugé bon de passer sans prévenir; qui jeune homme étais subjugué par les mythes anciens de l'Androgyne auto-généré et venu du cosmos dont j'étais l'héritier désigné, libéré de tout atavisme vulgaire et déterminisme biologique; moi qui écoutais Starman et We are the Dead en boucle en un acte de résistance acharné contre un ordre social tout entier mobilisé pour me mettre au pas, quitte à m'anéantir; qui avais trouvé en Huysmans et Wilde de véritables alliés dans la célébration d'une décadence irréversible; moi qui le samedi soir prenais place dans un cinéma vide de Port-Royal pour regarder Erasurehead de Lynch - In Heaven everything is fine -, freak show suintant des épouvantes de l'engendrement; qui dans des accès de fouriérisme en viens à ne concevoir l'émancipation et le bonheur de l'enfant qu'en dehors d'une unité sclérosante crispée autour de 'papa' et 'maman' - qui doit enfin être délestée de ses privilèges ancestraux -, au sein de larges structures protéiformes et aimantes, ce que mes chères salopes éthiques expertes du polyamour appellent poétiquement des 'constellations' [5] - celles-ci pouvant même se concentrer en un seul astre brillant de tous ses feux.

C'est donc bien remonté et plein de cet héritage qui m'a formé et défini, car tout simplement essentiel à ma survie, que je fonce dans les rues chatoyantes de Prenzlauer Berg - You drive like a demon / From station to station -, où l'ordre familialiste est incisé au plus profond du tissu urbain, ses canyons de murailles décrépites que j'aimais tant la nuit à présent étouffés dans un déferlement de guimauve, où les mômes se transportent collectivement en carrioles ou en brouettes (dernière création: l'énorme caddie-tuture en plastoc qui fait chier tout le monde au supermarché). Mais parfois il m'arrive de croiser en chemin un jeune père sexy, seul avec son gosse perché sur les épaules ou accroché tout près du cœur (la poussette, pas assez cool pour eux), le genre de papa hipster à la berlinoise immédiatement reconnaissable à sa barbe fournie, ses lunettes à montures épaisses et son beanie hat, sûrement un créatif travaillant de chez lui comme il est de mise ici. Après quelques pensées inavouables immédiatement refoulées, je me demande ce que ça doit faire d'être la petite chose d'un daddy comme ça, d'être bercé d'une voix tendre et grave, toujours égale à elle-même, soucieuse de donner tout son espace à une parole encore fragile, pleine de rêves et de désirs en gestation, de la laisser prendre son envol dans ses fantaisies comme dans ses absences sans jamais chercher à la casser. Ce sont de brefs moments d'apaisement, de plaisir même où renaît momentanément un vague espoir: est-il donc possible d'être parvenu à un degré de connaissance de soi et de conscience historique suffisant pour échapper à la malédiction des siècles, en finir une bonne fois pour toutes avec le patricarcat et l'autorité vide et illégitime qu'il perpétue, et considérer l'enfant avec intelligence et empathie comme un être réellement autonome sans rapport avec les fantasmes délirants d'adultes à la masse? Les Dishy Daddies (et leurs compagnes, les Yummy Mummies) de Prenzlauer Berg me paraissent avoir compris tout cela, à moins que l'illusion ne cache là encore une nuée de petites horreurs, imperceptibles mais aux répercussions tout aussi désastreuses - In every Dream Home a Heartache? Parfois j'en ai un pincement au cœur et j'aimerais m'attarder pour les voir s'éloigner dans ces rues grandioses et rénovées avec goût qui leur ressemblent, mais le gentil garçon que je suis ne veut surtout pas décevoir, par un retard même léger, son psychanalyste qui l'attend.

 

[1] La légitimité d'une alliance LGBT est très vivement contestée dans certains secteurs de la communauté trans*, dont les combats et l'histoire revendicative se trouvent submergés dans une entité fictive et globalisante qui en occulte la spécificité.

[2] Une excellente analyse de ces expériences en communautés basées sur les théories psychanalytiques de Wilhelm Reich et s'inscrivant dans un contexte de relecture du passé nazi sous l'angle de politiques sexuelles révolutionnaires: Dagmar Herzog, Sex after Fascism. Memory and Morality in Twentieth-Century Germany (Princeton, Woodstock: Princeton University Press, 2005), 141-83.

[3] Sur les collusions entre certaines mouvances gays et pédophiles des années de libération à la scission définitive des causes une décennie plus tard: Frédéric Martel, Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968 (Paris: Éditions du Seuil, 2008), 244-50. L’immense prestige dont jouissait dans le monde littéraire un auteur comme Tony Duvert, dont les positions feraient maintenant hurler à peu près tout le monde, participait de cette Zeitgeist exaltée où toutes les configurations du désir semblaient possibles et valables.

[4] On peut pousser le raisonnement en invoquant la montée en puissance concomitante du tout sécuritaire, marquant une réclusion croissante dans l'entre-soi familial/social/spatial, de l'Ecology of Fear de Mike Davis à la 'civilisation capsulaire' de Lieven De Cauter [The Capsular Civilization. On the City in the Age of Fear (Rotterdam: NAi Publishers, 2004)].

[5] Dossie Easton & Janet W. Hardy, The Ethical Slut. A practical Guide to Polyamory, open Relationships & other Adventures (Berkeley: Celestial Arts, 2009). Traduit en français sous le titre La salope éthique: Guide pratique pour des relations libres sereines (Milly-la-Forêt: Tabou Éditions, 2013).

22 March 2012

Unknown Pleasures

Kubus am Berghain

Ce n'est que très récemment que l'architecture des sex-clubs pédé berlinois est devenu pour moi un sujet sérieux de préoccupation et ce sont deux articles tirés d'un même recueil d'essais publié aux US, Policing Public Sex [1], qui ont servi de détonateurs. Ce sont à ma connaissance les tous premiers à aborder un thème bien moins anodin qu'il n'y paraît et dans leur exploration des scènes new-yorkaise et californienne leurs auteurs ne faisaient que confirmer ce que je commençais à vaguement soupçonner ici à Berlin, capitale mondiale tant vantée de la scène masculine hard: que l'agencement spatial et l'imaginaire visuel déployé dans ces lieux ont un impact direct sur la nature des interactions sociales et sexuelles qui y ont cours. Rien de bien fracassant pour qui est familier avec les diverses théories de production de l'espace développées depuis des décennies (la formulation d'une architecture du désir par les Situationnistes, ou l'articulation proprement queer des interconnexions entre genre, architecture et espace urbain), mais vu le temps que j'y passe et ma sidération croissante devant le type d'humanité qui s'y fait jour, l'urgence à recentrer une culture sexuelle terminalement commodifiée sur l'intime et l'interpersonnel, la solidarité et la notion (toujours très débattue) de communauté se retrouve subitement au centre de mes questionnements. Et cela semble devoir commencer par une critique des espaces de plaisir que nous créons pour nous-mêmes.

Dans 'Public Space for Public Sex' John Lindell déplore l'uniformité miteuse des sex-clubs new-yorkais et le cynisme mercantile des exploitants d'établissements devenus plus ou moins souterrains depuis le grand toilettage de Manhattan (la désastreuse Quality of Life Campaign de Giuliani [2]) et la fermeture massive des lieux de plaisir gays au plus fort du backlash puritain qui a accompagné l'épidémie du sida. Il cite l'exemple du redoutable 'Club 82' dans l'East Village, aussi connu sous le doux nom de 'Bijou', un ancien drag cabaret ayant attiré en leur temps ces princes de la décadence qu'étaient Lou Reed et Bowie et depuis transformé en un bouge comme Times Square a dû bien en connaître dans les seventies. À 'Bijou' c'est un orange dégueulis qui dès l'entrée vous prend à la gorge, puis à mesure que l'on s'enfonce dans le secteur réservé à la baise, une obscurité sépulcrale à peine percée de quelques loupiottes que l'on associe au désir masculin sous sa forme la plus brute - esthétique généralisée que les barons du business semble considérer comme allant de soi -, des cabines en enfilade ouvrant sur un boyau exigu le long duquel les mecs scrutent le passage de chaque nouveau venu en se branlant. Je me souviens avoir trouvé la traversée de cette backroom interminable et dans l'atmosphère de menace sourde et de délabrement physique n'avais pas tenu plus de dix minutes. Ainsi, à l'opposé de cette configuration classique en cellules isolées et closes sur elles-mêmes (la norme dans tout Porno Kino qui se respecte), John Lindell se fait le chantre de dispositions spatiales flexibles et polyvalentes qui tout en facilitant une plus grande diversité de jeux sexuels et d'interactions entre clients assurent également une visibilité propice à la promotion de pratiques safe. Des partitions amovibles nommées Social Structures et Permeable Cells garantissent à la fois ouverture et intimité tout en insistant sur l'aspect avant tout social de ces espaces, leur fluidité générant toute une gamme d'échelles, de transitions et de contrastes, une transparence favorable aux errances nomades de 'machines désirantes' et à la dérive, autre concept situ décrivant le passage aléatoire du flâneur dans différentes unités d'ambiance selon ses propres intuitions, une dialectique du soft (chill-out areas conçus pour la sociabilité) et du hard. Cette modulation créative de l'espace contribuerait même selon Lindell à ressusciter l'enfant qui sommeille en chacun de nous dans l'investissement ludique de lieux réinventés. Sans aller jusque là, j'avoue parfois friser l'overdose dans ce déferlement monolithique de signifiants hyper-masculinistes et de désirer quelque chose d'un peu plus conceptuellement déviant - un salon de pavillon de banlieue coquet, un environnement lumineux immersif à la Eliasson, ce genre de choses...

Cela doit faire partie de l'image véhiculée par Berlin, cet immense terrain de jeu post-industriel amoché par l'Histoire, jungle de béton brut antithétique à l'idée même de douceur. Et le fait est qu'ici les sex-clubs sont légion: ils se présentent dans des tailles, des configurations et des degrés de qualité esthétique variés, le roi d'entre eux étant sans conteste le 'Lab' qui, niché dans les entrailles de la centrale désaffectée du Berghain, couvre a lui tout seul tout le spectre de l'imaginaire pédé hard. Dans son essai sur l'histoire des saunas aux États-Unis Allan Bérubé s'attache à montrer comment la recréation d'environnements traditionnellement oppressifs pour les homosexuels est précisément ce qui est fétichisé dans cette mise en scène des symboles d'une histoire clandestine commune. Le rapport complexe et ambigu qu'entretiennent les pedés avec les structures de pouvoir et d'oppression déborde largement du cadre de cet article mais n'en demeure pas moins central dans la constitution de ces espaces, et au 'Lab' rien ne manque à l'appel: une esthétique brut de décoffrage que l'architecture vertigineuse de l'ancienne Kraftwerk de la Karl-Marx-Allee glorifie sans retenue, une orgie de vieilles tuyauteries rouillées et de vestiges industriels laissés en l'état, des armoires de métal cabossées rappelant à la fois le vestiaire, la caserne et la prison, les camouflages suspendus évoquant un boot camp le dimanche dans les bois, à moins que ce ne soit les frondaisons de quelque parc municipal la nuit - Villa d'Este à la berlinoise, le 'Lab' dispose même de son propre jardin d'agrément à flanc de bunker, un simulacre de labyrinthe parsemé de pneus de camion et de lits d'hôpitaux désossés pour un confort maximal -, une rangée entière de glory holes pour cet autre classique gay que sont les chiottes publiques et merveille des merveilles, une pissotière à l'ancienne remontée de toutes pièces et restée fidèle à sa vocation comme pièce maîtresse des soirées yellow. De plus on y trouve ce que l'on pourrait là aussi appeler Social Structures - de loin l'élément le plus réussi du dispositif -, sortes de grandes cages de métal servant aussi bien de reposoirs pour ceux qui comme moi n'en peuvent plus de dériver, de postes d'observation d'où jeter ces regards langoureux ou se faire sucer dressé sur son socle, c'est selon, que de plates-formes pour partouzes improvisées, et qui dans leurs dispositions aléatoires servent à reconfigurer l'immense nef à colonnes et créer un effet de surprise permanent. Enfin, jusqu'à un certain point... Circuler à travers le 'Lab' est une expérience déroutante, et passé l'effet Sturm und Drang initial produit par le sublime architectural du lieu, se révèle un fatras symbolique délicieusement tacky, un musée de l'iconogaphie pédé à travers les âges comme seule Las Vegas pourrait en créer.

Mais bien plus que ça, le sex-club constitue selon l'argument de John Lindell un espace privilégié d'interférences entre architecture, modes de sociabilité entre hommes et culture sexuelle [3], un lieu total où se trouve tout entière inscrite l'histoire de la marginalité gay [4] et où très souvent les définitions de genre croulent sous une surdétermination des marqueurs de la masculinité pure et dure. Le 'Lab' en particulier est un lieu hautement ambigu dont la disposition physique peut mener dans des directions simultanées et contradictoires, générer une foule de possibles au-delà de l'usage monosémique qui en est (presque toujours) fait. Espace d'exploration individuelle et d'affirmation collective, caisse de résonance colossale de la condition gay contemporaine, c'est aussi un champ fantasmatique de premier ordre (tout l'arrière du bâtiment, sorte de face cachée de la lune, n'est par exemple accessible qu'en de rares occasions), un dédale de révélations potentielles où aller à la recherche de sa propre vérité érotique. Par contraste, on peut aussi le voir comme un espace hyper-contrôlé où le bombardement sensoriel sans merci et l'absence regrettée de zones de repos et de socialisation intime promettent non plus la dérive ludique tant espérée mais une sorte de fuite en avant à travers un supermarché surdimensionné où la satisfaction du désir est constamment différée, un monde implacablement huilé et ultra-normalisé tant dans les codes vestimentaires et corporels que dans les pratiques (l'ubiquité et la primauté de l'anal sur toute autre forme de sexualité sont frappantes). Et que ce soit parmi les Social Structures, aux alentours des urinoirs ou dans l'anonymat délibérément entretenu des glory holes je produis moi aussi cette culture tout en ayant le sentiment d'être de ces corps téléguidés, machinalement saisis et presque immédiatement délaissés, et nourris dans mon égocentrisme un climat d'indifférence pourtant profondément contraire à mes besoins de connexion et d'intimité. Dans ces échanges brutaux l'espace physique du sex-club ne serait-il dès lors qu'une extension des sites de drague sur Internet où l'abstraction des êtres, la commodification du désir et des identités s'effectuent dans une désensibilisation et un déficit de responsabilité manifestes [5]? En somme, serions-nous en l'absence de toute empathie à ce point déconnectés de nous-mêmes et des autres, réduits au stade de touristes crétinisés de theme parks du cul où il est juste et tout-à-fait ok de se traiter mutuellement en parfaits salauds? L'espace des sex-clubs est un maillon fondamental dans le mécanisme global d'une culture sexuelle fondée sur une optimisation des profits, leur univers symbolique mettant en scène tous les attributs d'une masculinité conquérante et paroxystique, the hardest possible image. Tout ça me fait soudain penser au tableaux que Constant a peint dans l'horrible descente qu'ont dû être les années soixante-dix, son Erotic Space (1971) dramatisant une violence sexuelle qui serait devenue la norme dans une New Babylon jadis idéale et vite transformée en cauchemar éveillé.

Il serait sans doute hasardeux de se tourner vers le passé dans l'espoir d'y trouver un âge d'or de la sociabilité et du sexe public gays, où inclusivité, diversité et solidarité auraient été des valeurs dominantes face à un monde largement discriminant, même si on peut être facilement pris de nostalgie pour des époques épiques, inconnues et lointaines [6]. Peut-être 'Bijou', malgré (ou par) son côté rough 'n' ready décrépit, offrait-il un tel espace à des hommes marginalisés d'une scène gay mainstream basée sur un système de privilèges socio-économiques et de types corporels hégémoniques. Ou peut-être que mon sentiment premier de violence latente et de misère sexuelle était plus proche de sa réalité, je n'en sais rien. Déçu de ne rien trouver d'un décor de vieux cabaret queer de l'East Village je suis reparti. À regret...  Il ne s'agit pas non plus de revisiter l'idéal moderniste de déterminisme spatial (d'une architecture nouvelle naîtra une humanité nouvelle) mais relever les ambiguïtés, points de basculement et potentialités d'un espace où des connectivités inattendues peuvent surgir - la stratégie du détournement chère aux Situationnistes -, un sens de l'être et de l'agir ensemble dans le plaisir, le respect et ce que par manque d'équivalent français on nommera un esprit d'empowerment. Pour cela et tous les espaces de désir à réinventer, les Fun Palaces et Pleasure Gardens à venir - The Haçienda must be built - quel autre endroit, dans son caractère rétrospectif et ses prétentions expérimentales, synthétiseur d'histoire, de fantasme et d'ignominie, qu'un 'Lab', à Berlin, Labor der Moderne?

 

[1] John Lindell, 'Public Space for Public Sex' + Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Dangerous Bedfellows (eds.), Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End Press, 1996).

[2] Sur les effets dévastateurs des politiques de Tolérance Zéro de la municipalité new-yorkaise sur les communautés queer les plus fragilisées: Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40.

[3] Lindell établit en effet une corrélation très nette entre le design architectural des sex-clubs, les types de sociabilité qui y sont produits et l'image que se font les gays de leur sexualité: 'Beyond the function of facilitating sex, we need to consider what kinds of societal messages about sexually active gay men are revealed and constructed by the architecture of sex clubs (...) If our attitudes about sex club spaces are indicative of how sexually active gay men see our sex lives, perhaps we should pay closer attention to our expectations of these spaces, not only of what they look like, but also how they might facilitate better sex.' Lindell, op. cit., 73-4.

[4] L'expression est empruntée à: Adrian Rifkin, 'Gay Paris: Trace and Ruin', in Neil Leach (ed.), The Hieroglyphics of Space. Reading and Experiencing the modern Metropolis (London, New York: Routledge, 2002), 133. Il y est question des designs de John Lindell dans le contexte de nouvelles 'politiques spatiales queer' évacuant toute trace de l'abjection historique traditionnellement inscrite dans les lieux de plaisir gays.

[5] Sur les limitations et catégorisations du désir imposées par Internet: Michael J. Faris & ML Sugie, 'Fucking with Fucking online: advocating for indiscriminate Promiscuity' + D. Travers Scott, 'Fierce.net: imagining a faggotty Web', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), Why are Faggots so afraid of Faggots? Flaming Challenges to Masculinity, Objectification, and the Desire to conform (Oakland, Edinburgh, Baltimore: AK Press, 2012).

[6] Sur les espaces d'expérimentation sexuelle que représentaient les bars de Folsom Street, où gays of colour et working class se retrouvaient dans un environnement safe et inclusif avant les vagues successives de gentrification: Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 196-204. Sur New York et les disjonctions de l'ordre social dominant dans les porn theatres de Times Square: Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).

03 August 2009

Corps Caverneux

"Honey, I'm more man than you'll ever be and more woman than you'll ever have!"

(Fragment de dialogue tiré de Car Wash, 1976)

 

L’apparition était flottante, légère et d’une certaine irréalité. Ses longs cheveux blonds étaient ramenés sur un seul côté avec une langueur toute préraphaélite. Il les lissait de façon presque distraite alors qu’il s’avançait dans les passages du club de baise cet après-midi de week-end inhabituellement tranquille. Ses formes était lisses et graciles même si les hanches se distinguaient par leur relative largeur. Il savait les mettre en valeur et les roulaient avec énormément de grâce. On le voyait parfois à un tournant, sa silhouette longiligne inscrite dans une arche, lancé dans une avancée droite et c’est comme si l’on s’attendait à ce qu’il se volatilise au contact de notre propre corps pour le voir se reconstituer aussitôt une fois passé au-delà. Sa présence tranchait foncièrement au milieu les autres participants, qui eux - nous, exploitions chacun à notre façon tout ce que nous possédions de virilité, notre fond de commerce recyclé et décliné à l’infini sous forme de tatouages, de quincallerie bling Marzahn, d’une pilosité faciale taillée selon les codes en cours, et pour les dieux du stade une anatomie maintenue à l’état d’engorgement permanent grâce au designer cockring le plus improbablement étroit. Ou pour les plus doués tout à la fois.

À chaque passage de l’apparition le trouble s’installait. Une anomalie flagrante dans ce qui devait être un après-midi classique de saloperies entre mecs, les inaboutissements d’usage, les délaissements que l’on sent imminents, les tentatives d’emprise de corps se dérobant aussitôt sans que l’on comprenne pourquoi. Il constituait à lui seul une hétérogénéité dans l'air induisant la panique. Si lui avait réussit à s’infiltrer dans le lieu, alors c’est toute la compagnie qui était frappée de doute, celui d’une effémination sommeillant en chacun de nous et susceptible d’éclater à la moindre inattention. Notre masculinité collectivement célébrée était mise à mal et absorbée dans le trou noir que constituait la silhouette circulant dans les allées et court-circuitant nos routines, ou pire, s’insinuant potentiellement parmi nous dans l’obscurité. Elle venait nous rappeler l’immense supercherie dont nous sommes tous les esclaves consentants et qui fait tourner la mécanique dans sa précision redoutable. Car dans les franges les plus extrêmes du mileu gay masculin toute marque de féminité, si vague soit-elle, est non seulement indésirable mais constitue une menace de dilution du genre dominant adulé, l'oppression changeant de camp comme souvent [1].

Nous et nous seuls sommes les initiateurs et exécuteurs de ce flicage en règle et veillons à ce que rien n’éveille le soupçon. Nous nous tenons tous à carreau dans la terreur de nous voir refusés l'admission dans la norme - une perte de valeur insupportable -, en veillant à ne nous laisser aller à aucune faillite qui signifierait une expulsion certaine, comme lors de ces sélections d'équipes absurdes qui dans l’enfance avaient déjà pour but de délimiter la communauté des êtres socialement sains des rebuts et des freaks. La même intensification de la pratique du genre hégémonique en groupe est commune aux hétérosexuels dans la même panique face à sa dénaturation possible au contact du féminin, si bien que cette masculinité fantasmée à laquelle nous aspirons tous dans une émulation sans issue discernable ne semble en fait être incarnée par absolument personne, une sorte de structure vide nous surplombant dans sa menace, une roue énorme nous broyant dans sa progression infernale. Les pédés en sont sans doute les serviteurs les plus zélés, eux à qui on a nié une reconnaissance si élémentaire et renvoyé une image peu ragoûtante de leur désir, une détention forcée dans l’indéterminé sexuel et le rejet du corps abhorrant.

 

Heliogabale at the glory-hole

Derrière la cloison il était revenu, je l'avais reconnu de la semaine précédente. Quand il a passé sa bite à travers le premier trou de la rangée il n'y avait pas d'erreur possible. Le Prince Albert dépassait légèrement de l'extrémité et roulait sous la langue qui, grâce à l'épaisseur de l'anneau métallique qui perforait le méat de façon nette et définitive, pouvait pénétrer profondément à l'intérieur du gland et en caresser les parois. Ses couilles aussi étaient percées, une petite boucle à chacune, ce qui à plusieurs reprises me donna le sentiment d'un maniérisme ornemental excessif. Contrairement à tous les autres qui se pressaient aux autres trous de la galerie il ne bandait pas. Il restait là, docile, se prêtant à tous les jeux auxquels je le soumettais. Il semblait particulièrement aimer se faire étirer le prépuce, qu'il avait très long et élastique, et dans l'ouverture ovale, le long corridor noir formé dans l'élongation, des exhalaisons très fortes se dégageaient, quelque chose de vieux et d'inhabituel, l'histoire d'un corps en parcours de désir, sa pilosité diffuse qui n'avait plus cours ailleurs dans le lieu. La plupart sont automatiquement durs, propres et prêts à l'emploi, comme dans un film bien huilé, ils partent toujours à la moindre défaillance de temps, pensant peut-être qu'on ne veut plus d'eux de l'autre côté de la cloison. Je voudrais qu'il revienne toujours, avec ses archaïsmes, sa docilté et son immobilité. Quand il est descendu de l'estrade j'ai vaguement apercu sa silhouette, sans vouloir trop insister. Il était à poil, assez massif, et portait une casquette blanche de prole.

Je passais souvent le long du viaduct des voies ferrées. Devant l'ouverture béante d'un parking souterrain menant on ne sait où, une odeur âcre de vieille pisse mélangée à l'humidité des voûtes de brique, des pisses d'hommes accumulées au fil des soirs de cuite, qui avaient ruisselé le long de la pente et s'étaient stabilisées au fond en une étendue plane et vitreuse. Les trottoirs semblaient même en être luisants. On se demandait ce qu'il avait fallu de pisse et de temps pour que cette bouche énorme exhale quelque chose d'aussi infect, qui venait de très loin, de là où l'on ne voyait rien. En y passant je pensais toujours à Wolfgang Hilbig et imaginais que des bouches comme celle-ci il devait en exister des centaines dans tout le pays, dans les petites villes de province complètement éteintes à la tombée de la nuit, ces nuits à devenir fou à la sortie des pubs éclairés de néon glaireux. Cette pisse, forte et déchargée en abondance dans l'invariabilité des soirs, est celle d'alors. Je retrouve ce qu'a dû être ce pays, il reprend forme l'espace de ce court passage où l'on suffoque. Des corps négligés, vieillis trop vite à force de brutalité, de vêtements mal coupés, de matières synthétiques causant toutes sortes d'allergies, des écaillages de peau, des psoriasis qui brûlaient la nuit. Des culs sales, le sentiment d'un pourrissement progressif dans les replis... Dernièrement on ne sent plus rien à cet endroit de la Dirckenstrasse. Comment tout a-t-il pu être si complètement éliminé, extrait des profondeurs de la matière qu'il imprégnait, pour ne laisser place qu'à la fadeur d'un passage indifférencié?

 

[1] Sur la menace de l'efféminement et la réaffirmation des normes masculines dans différents secteurs de la culture gay: Peter Hennen, Faeries, Bears and Leathermen. Men in Community queering the Masculine (Chicago, London: The University of Chicago Press, 2008).

15 July 2009

Hygiène de la Vision

Berghain - face cachée

L’ouverture était masquée d’un rectangle de plastique épais et huileux, de la sorte de ceux utilisés dans les supermarchés à l’entrée des livraisons. De temps à autre une tête passait par la porte, l’air éberlué pour se raviser aussi vite et retourner à l’obscurité de l’intérieur caverneux. Parfois aussi des corps entiers traversaient le sas avec plus d’assurance pour aller prendre place dans le jardin de rocaille. C’était l’été et comme tous les ans on ouvrait aux clients cet espace en plein air qui offrait un répit apprécié dans l’effervescence des festivités. Dans la douceur de la nuit étoilée le jardin était odorant sous la tonnelle, une sorte de petit labyrinthe avec alcôves et bancs amménagés à l’arrière. Sur tout un côté la façade défoncée de l’ancienne centrale électrique se dressait dans sa masse, un colosse stalinien à corniche et hautes baies d’une austérité néo-classique implacable. À quelques mètres de là un club en plein air semblait plein à craquer à en juger par les flots continus d’invectives et de rires qui couvraient la techno tonitruante. Mais de ce rassemblement on ne voyait rien, le jardin étant rigoureusement délimité et caché à la vue par de hauts grillages tendus de baches de plastique noir, une sorte de grand sac-poubelle ininterrompu que l’on aurait déroulé sur tout son périmètre.

En fait il était difficile de faire le lien entre la vision nocturne du jardin et son triste état en plein jour. Le sol couvert d’une dalle de béton était par endroits complètement éclaté et parsemé de piles de pneus de camion convertis en jardinières. Plus surprenant, la tonnelle qui m’avait alors paru embaumer le magnolia n’était plus qu’un amas de camouflage brunâtre monté sur piquets comme un campement militaire de fortune. Et loin d’être l’idylle édénique qu’on imaginait s’épanouir à l'écart des regards extérieurs l’oasis était à l’une de ses extrémités dominée par la caserne des pompiers voisine, un bâtiment aussi gris et rédhibitoire que le nôtre et dont on imaginait que les occupants devaient en ce dimanche d’ennui avoir de quoi se distraire. Nous aussi du reste, qui observions toute entrée avec un intérêt lubrique mêlé de panique incrédule, l’illusion qui dans la semi-obscurité de l’intérieur baigne nos pornographies éphémères se fracassant au contact d’une lumière fade d’après-midi orageux, une grisaille sans relief qui applatissait tout et nous faisait payer au prix fort le moindre relâchement musculaire, le moindre jaunissement suspect de peau flétrie, une pilosité mal contenue, la banalité morne et dégradée de ce pour quoi on se serait damné quelques instants plus tôt.

Malgré le contrôle permanent dont il est l’objet, mon corps n’était pas préparé à l’éventualité d’une exposition si brutale. Il restait pétrifié dans les réseaux croisés de regards qui semblaient le cribler et lui faire prendre conscience que lui aussi pouvait s’inscrire dans le même cycle de déliquescence. En temps normal il est quadrillé de toutes parts, maintenu à distance d’une expansion monstrueuse, de dérives biologiques répugnantes qu’il faut à n’importe quel prix contrer. En ai-je une vision si abstraite pour m’en croire capable et échapper au jugement commun, déjouer l’effet d’une lumière qui aurait miraculeusement comme glissé sur moi? A-t-il atteint le degré dernier de la fiction pour se réduire à une constellation de pixels que l’on peut arranger à volonté pour en recréer intégralement la réalité? Autour des tables disposées ça et là dans l’enclôt des conversations se nouent autour des corps qui déambulent et cherchent sans doute comme nous à se donner une consistance dans la luminosité insoutenable. Certains bandent encore de l’intérieur et fasciné on se prend à envier un tel contrôle du désir tant on aimerait être aussi bien monté et démonstratif qu’eux. Un mec couvert de méchants tatouages s’est injecté les couilles de solution saline pour en faire quadrupler le volume; un autre plus loin est bardé de sangles et porte accroché à la ceinture un pot de lubrifiant, comme un petit tambour brinquebalant à son flanc. Tout paraît irréel une fois disséminé dans le jardin, une Cour des Miracles du cul loin des corps rêvés dans la lumière sous-marine de la halle de béton.

La musique retentissait toujours au loin lorsque je longeais l’arrière du cube stalinien et approchais de la caserne des pompiers. Une rangée de hauts peupliers en masquait presque intégralement la façade en un foisonnement opaque. À la Berlinische Galerie j’avais vu quelque chose de semblable, une variation sur 'L'Île des Morts'de Böcklin transposée dans le Berlin-Ouest des années soixante-dix. En arrière-plan une tour d’habitation daubée et dégoulinante de merde se profilait derrière un rideau d’arbres. L’effet était saisissant dans sa simplicité brutale, funeste et sans échappée. Je ne retrouve plus ce tableau, ils l’ont décroché de l'exposition... Ainsi, transfiguré par la nuit, le bloc gris ressemblait à un mausolée entouré de cyprès. D'hélicoptère on aurait pu distinguer les clients restants disposés sur le béton du jardin comme des petites figurines de plastique emboîtées dans toutes les combinaisons possibles et imaginables. Maintenant il me fallait continuer, trouver ailleurs d’autres corps que la lumière du dehors n’aurait pas corrodés, et tout rentrerait dans l’ordre. Nous tous dans notre semi-invisibilité continuerions à nous croire invincibles, sans lésions ni excroissances ingrates, irréprochables et désirables dans notre mystère atemporel, une assemblée de super coups.