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18 June 2014

Jardin des Perversions

Diane d'Éphèse, jardins de la Villa d'Este, Tivoli

Il était encore tôt lorsque je sortai du Moviemento ce samedi après-midi. Le Queer Film Festival nous avait pour sa dernière édition à nouveau apporté des productions de qualité, dont quelques courts-métrages particulièrement bouleversants. C’est l’une des rares occasions où je peux mesurer la grande diversité de la nébuleuse queer berlinoise - en âges, styles, identifications de genre -, m’étant depuis longtemps désengagé de ce monde et n’en ayant plus que des échos lointains avec la désintégration programmée de la Transgenialer CSD comme dernier rebondissement en date. Je me sentais bien au milieu de la file d’attente, une variation possible parmi des dizaines dans cette immense gamme d’individualités sécessionnistes de l’héténonorme et déplorais secrètement que cette scène fût si encline aux rivalités et schismes en tous genres, la course à l’orthodoxie la plus irréprochable allant de paire, comme dans tout microcosme ultra minoritaire et radical, avec une tendance prononcée à l’excommunication. Reflet probable d’un cruel manque de culture historique et produit d'un dogmatisme holier-than-thou sans âme ni humour, être pédé revient dans certaines marges (les radfems en l'occurrence, mais pas que) à entrer en collusion avec l'ennemi, suppôts d’un système de domination dont nous sommes en vertu de privilèges intrinsèques uniformément les bénéficiaires [1]. La propension des communautés à se dresser les unes contre les autres est endémique et ne fait qu’affaiblir leur force de contestation face à un ordre surpuissant dont la mécanique normalisatrice demeure intacte. Car dans ma jeunesse nous étions tous embarqués dans la même galère, ayant en commun, mecs comme meufs, un oppresseur clairement identifié, et j’imagine qu’il en va de même dans ces pays ou l’homo/transphobie criminelle est érigée en idéologie d’État et où on ne peut, pour de simples questions de survie et de solidarité, laisser survenir ce type d'éclatement factieux [2]. Mais il est vrai qu’à l’époque, vivotant dans notre marasme périurbain, nous étions très peu politisés, que grâce à notre fabuleuse éducation nationale nous ignorions tout de Foucault et que le kwire et son arsenal conceptuel ayant à peine émergé des pays anglo-saxons il faudrait encore attendre longtemps avant que la France ne prenne comme toujours le train en marche.

Le Kottbusser Damm était fourmillant de monde, une foule hétéroclite profitant de la chaleur déjà estivale de ce week-end de juin. Il était hors de question de rentrer dans une telle lumière et la soirée s’annonçait longue. Livré à moi-même, encore fatigué de la nuit précédente et surtout plein du désir inaltéré de finir en backroom, je pourrais passer quelques heures au parc avant de me reposer en vue d’une nouvelle incursion dans l’un des seuls établissements survivants de Prenzlauer Berg. C’était le soir de tous les dangers, celui où me retrouver seul dans une ville intégralement dévolue à la réalisation immédiate de tout plaisir pouvait me plonger dans un désarroi plus profond encore. Dans l’air doré les alentours de la Karl-Marx-Allee étaient presque entièrement déserts. Traversant les avenues surdimensionnées, longeant les Plattenbauten interminables, je sirottais le Sekt tiède que j’avais pris soin de transvaser dans une petite bouteille en plastique, me préparant moi aussi à ma présence dans les épaisseurs du parc. Dans la grande arène de verdure des groupes d’amis parsemés finissaient de jouir de ce jour magnifique, étendus à moitié nus dans l’herbe ou plongés dans des conversations ponctuées de rires autour d’une bière. De part et d’autre de l’étendue des volutes de fumée blanche annonçaient les barbecues en cours. Il y a dix ans, alors que j’étais ici encore un étranger, je m’étais promis de faire un jour partie de tels rassemblements, et assis là seul, le corps nerveux de ne savoir où se poser dans l’anticipation de la fête générale dont ceci n’était qu’un avant-goût, je m’aperçus que j’étais dénué de la force d’en être encore triste. Pourtant il m’étais arrivé de me sentir leur égal, lorsque, pris dans les rets de jeux de regards avides, je me mesurais à tous ces corps fiers, tendres et confiants dans la vie qui les attendait, tatoués pour beaucoup - jusqu’au visage pour certains. Assis sur un banc je me repassais en boucle We Exist d’Arcade Fire, ses montées camp pétasse m'ayant poussé à me déhancher dans les allées, inhabituellement euphorique dans les rayons irisés du jour finissant et l’étourdissement de l'alccol, ma vie asymptote semblant pour quelques heures se confondre à la leur.

Irem Tok, Untitled (Munich)

Du temps de la DDR le parc était déjà connu comme lieu de drague, son ample colonnade en demi-lune servant de décor de rêve une fois le soir tombé. Je me souviens un été y avoir vu surgir d’un buisson un gros type en talons aiguilles et bas en nylon noirs, l’air ahuri de se retrouver soudain à l’air libre. Certes depuis les travaux de rénovation entrepris par la municipalité à coups de millions la Märchenbrunnen est resplendissante dans sa blancheur de marbre, mais hors d’accès la nuit par crainte du vandalisme. De l’autre côté de la rue un terrain vacant a longtemps assumé la même fonction avant l’édification d’un complexe résidentiel exclusif - gated community comme on n’en n’avait encore jamais vu dans le quartier. Dans les confins du parc le terrain est escarpé et fortement accidenté, une configuration artificielle due à l’amoncellement de ruines déblayées après la guerre. Les soubassements dynamités des tours de défense aérienne sont encore visibles au détour des sentiers qui strient les monticules de spirales entrecroisées comme deux ziggourats jumelles, seuls reliefs possibles dans une ville bâtie sur le sable. Dans les sous-bois une géographie aléatoire de passages humains trouent une végétation dense et inextricable, des frondaisons en arceaux, des troncs d’arbre effondrés, le sol autour du seul banc existant - là où se branle d’ordinaire un vieux - réduit à l’état de semi-décharge. Sur les pentes des torses immobiles d’hommes dépassent ça et là des fourrés comme autant de piliers priapiques balayant l’horizon boisé dans l’attente d’un événement indéfini. D’autres passent leur chemin sans un mot, hasardant un regard plus ou moins appuyé. Ici ça semble plus facile, loin des univers artificiels où l’imaginaire pédé est tout entier mobilisé dans une performance de soi constamment renouvelée. D’ailleurs c’est toujours au retour du Lab, lorsque celui-ci a définitivement épuisé ses promesses avec les derniers clients échoués dans des flaques de lube et de pisse, que les apparences commencent doucement à céder, que je viens finir ma nuit, refusant de la voir s’abîmer dans la banalité du jour nouveau. On ne sait jamais ce qu’on y trouvera ou combien de temps il faudra attendre pour ça, mais nombre de ces mecs seraient invisibles ailleurs, exclus (par l’âge, le style vestimentaire, le capital physique) des circuits dominants de représentation - et à Friedrichshain les bogosses-hispters-barbus sont sans conteste les rois sans partage.

Mais le lundi matin revenu, c’est une ambiance bien différente qui y règne. Sortant du G.Bar à l’heure de la fermeture, aveuglé par le soleil sur le pont enjambant les voies du Ringbahn, je me dis qu’il n’y a aucune raison pour que tout cela cesse si tôt. Les trains sont déjà plein de travailleurs qui ont dû se lever aux aurores, scrutant machinalement le paysage d’un air fermé, celles et ceux qui font tourner cette ville mais n’intéressent personne, et encore moins les esprits lumineux tout occupés à la marketer aux quatre coins du globe. Je vois bien qu’ils voient que j’ai fait la teuf toute la nuit, sans doute ma mine défaite ou les tâches suspectes qui constellent mon survêt, ou bien je dois dégager alentours une insoutenable odeur de clope et de foutre. Je me sens coupable de tant d'obscénité, peut-être me considèrent-ils avec le mépris qu’ils réservent aux branleurs qui affluent ici par milliers chaque week-end et sur lesquels il est maintenant de rigueur de taper. Je descends vers le parc, certain que là aussi d’autres sont venus tirer tout ce qu’ils pouvaient de leurs résidus de nuit comme un dernier baroud d'honneur Au sommet des grand arbres un fouillis de chants d’oiseaux témoigne du jour radieux qui vient de se déclarer alors qu’au loin quelques mecs vagues se faufilent parmi les buissons. Viennent-ils vraiment de se lever exprès pour ça? Plus haut un type en bleu de travail m’a repéré et commence à s’avancer - sans faire de simagrées car le temps doit lui être compté. Peut-être sont-ils comme lui nombreux les matins de semaine à venir se faire pomper avant le turbin. Je me dis que je pourrais contribuer à ma façon à l’émancipation sexuelle de la classe ouvrière, apporter un peu de bonheur à ceux qui ne comptent pour rien dans l’économie du désir scandaleusement anti-démocratique que génère cette ville [3]. “Prolétaires de tous les pays, caressez-vous!”, comme disaient les Gazolines. Je ferais là honneur à mes origines et essuierais la honte de la trahison originelle, quand j’allais faire les parcs parisiens pour allumer les fils de bonne famille ou les vieux beaux qui y traînaient, dans le but qu’ils me ramènent chez eux pour que, dans ma fascination exacerbée pour le privilège social, je prenne enfin la pleine mesure de leur monde - cette élégance et sûreté de goût si naturelles qu’ils les personnifiaient à eux seuls, un habitus à des années-lumière de ce que j’avais toujours connu. Je pense qu’ils kiffaient un peu de se savoir vus avec un keupon pédé de banlieue, et qui avait en plus de la conversation. Dans les villes cossues de l’ouest parisien ce n’était que calme, luxe et volupté, déchirés des cris de plaisir de bourges ramenés sous mes yeux à leur abjection nue.

Kiffeurs en action, Volkspark Freidrichshain

Impossible dorénavant de partir. Il fallait mener cet état à son terme, en tirer les dernières conséquences. Le coup de grâce, c’est le Bötzow Kiez, lisse et ordonné par les niaiseries familialistes de la classe qui a fini par en prendre possession. Il n’y a rien à en attendre, leur indifférence à mon désir et mes manques est complète. Dans sa longueur interminable cette rue signe invariablement mon échec. Affalé sur un banc je vois défiler les premiers joggers, puis des parents à vélo sur le chemin de l’école avec le môme bien calé sur le petit siège arrière. Dans la fatigue qui me gagne je me sens dégueulasse, couvert des miasmes accumulés dans le reflux de la nuit. J’écoute ‘la Sonate’ de César Franck, celle que j’adorais tant dans ma jeunesse, qui m’ouvrait à un monde de raffinement loin de la ville de ma honte, et qui ponctue de la même façon les promenades de Joe dans ‘Nymph()maniac 1’, grande fille flottant dans ses jupes amples comme dans les temps et lieu indéfinis qu’elle habite. Ses entrées dans le parc par le portail à colonnes, corps raidi et poings serrés, sont d’une mélancolie terrible dans le gouffre de solitude sidérale qu'elles révèlent. Elle vient s’y reposer, dit-elle, après la frénésie de ses plans cul de la journée. C’est qu’elle a une certaine endurance en la matière. Déjà ado, elle n’aimait rien tant, avec sa pote B. en sœur et rivale, que sucer dans les trains de banlieue - Première Classe sur British Rail en une sorte de prélude trash à 'Abigail's Party' - des barbus en costard rentrant du boulot, de ceux qui se gardent les couilles bien pleines pour le soir même pouvoir engrosser leur femme. Avec Joe il devait à tout prix en être autrement dans sa furie destructrice de tout futur, de tout bonheur familial. Elle prenait tout, ne rendait rien, un trou noir mobile pulvérisant le monde connu. Je m’engage à nouveau sur le sentier en spirale qui mène au sommet de la butte puis m’adosse à mon arbre préféré, celui qui se divise en trois troncs distincts au carrefour du domaine. À ce moment précis un petit blond, belle gueule et débraguetté, me frôle d’assez près pour que je vois ce qu’il a dans le slip, qu’il baisse au premier échange de regards. Il a une belle queue épaisse et complètement dure. Je retourne ma casquette pour mieux le servir, puis il commence à me deepthroater, de plus en plus fort, au point de presque me faire gerber. Je lui fais comprendre en lui massant ses petites burnes - qu’il na pas rasées - que c’est son jus que je veux, que ce serait la consécration de ma nuit, qu’il doit continuer comme ça. Pour m’exciter je me renifle les doigts encore imprégné d’une forte odeur de cul, un petit Turc qui avait débarqué en trombe au G.Bar pour se faire pomper par tous les clients. C’est exactement ce que j'ai tout ce temps rêvé d'être, en la compagnie réconfortante d'hommes qui pouvaient m'approcher et me traiter comme ils l'entendaient: la pute du parc, comme il y a eu celle de la côte, une sphinge embusquée dans la forêt. Le prole en bleu de travail est encore là et se tient à distance respectueuse en s’astiquant le manche qui bande de dessous sa combi. Il nous mate à mort, et je mets un soin tout particulier à lui offrir son porno du matin, un dont il se souviendra longtemps. Quand le blondinet se retire il crache encore son yop par petites giclées dont il recouvre mon blouson tandis qu’un gros filet vitreux lui pend du chibre. Renversé à terre et empêché par l’arbre de chuter encore plus bas, je m’essuie la bouche d’un revers de manche, le fixant avec toute la reconnaissance du monde: “Wow!”

Photos: /rem Tok, Untitled (Munich), 2011 - Essl Art Award CEE 2013 / Kiffeurs de nuit, Mustafa et David - Anne Laure Jaeglé

 

[1] Sur la dialectique complexe empowerment/disempowerment propre à la subjectivité gay: Earl Jackson, Jr., Strategies of Deviance: Studies in Gay Male Representation (Bloomington: Indiana University Press, 1995). Cité dans: David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 183.

[2] Il suffit pour cela de voir le spectacle pathétique offert par Berlin cette année où des dissensions et luttes intestines nées de conflits de pouvoir et de frictions d’égos ont ces derniers mois tourné sens dessus dessous le landerneau gay-lesbien mainstream au point de mener à l’établissement de deux Prides distinctes défendant pourtant le même agenda politique. Cela est évidemment à distinguer d’initiatives propres à des catégories mises en minorité à l’intérieur de l’ensemble fictif fortement hétérogène de la ‘communauté LGBT’ et porteuses de revendications spécifiques, telle la Dyke* March annuelle qui vise à dénoncer et combattre l’invisibilisation des lesbiennes dans l’espace politique et médiatique - et nullement antithétiques à la formation d’alliances et de solidarités dans le cadre de causes plus globales.

[3] Contrairement à ce que j’ai pu affirmer ici et comme me le faisait remarquer une amie après coup, le Berghain (puisque l'immense mise en scène du désir élaborée par la ville dans sa stratégie de promotion mondiale se résume en dernière instance à ce lieu) n’a rien de démocratique malgré son habileté à laisser penser le contraire. L’absence apparente de tout système de privilèges masque le fait que le club constitue à lui seul un immense carré VIP, chacune des subjectivités fictives (concept ultra mascien) qui le compose se livrant à une guerre de tous contre tous pour sa propre élévation à l’intérieur d’une hiérarchie implacable (elle-même reflétée dans l’organisation spatiale avec pour point culminant la dramatisation du passage si universellement fantasmé de la porte).

20 May 2014

Queen of Proles

"And it never really began, but in my heart it was so real"
(The Smiths)

"Le fist, je ne fais pas. Je me sens pute dans l'âme mais il me faut du viril. Je ne supporte pas l'efféminé."
(Anon., GayRomeo)

 

Motzstrasse, Schöneberg

En se prenant brièvement à rêver que le nouvel aéroport international soit entré en service - l'ouverture était prévue il y a deux ans avant qu'on n'y mesure l'étendue des malfaçons affectant les systèmes de sécurité -, on imagine que la colossale industrie touristique engouffrant Berlin aurait atteint son point d’efficacité maximale, une machine admirablement huilée dans la gestion des flux continus de milliers de corps dégorgés et réabsorbés par les compagnies aériennes low cost. Au lieu de quoi la vieille carcasse de Schönefeld est quotidiennement sur le point de céder sous la pression, le terminal minuscule de l'ancienne partie Est n’étant plus depuis des années adapté aux exigences d’une destination culturelle de premier ordre, avec ses préfabs agglutinés dans tous les coins prenant l’allure d’un rafistolage de plus en plus définitif. D’une certaine manière le lieu a quelque chose de réconfortant dans son improvisation - son pub à vitraux en plastique pris d’assaut par les touristes anglais avant le vol pour Luton, ses couloirs congestionnés par des nuées de lycéens français soufflés par le cool de la ville après trois nuits au youth hostel, toutes choses qui seraient impossibles dans le projet monumental et ultra-rationnel de 'Berlin Brandenburg Willy Brandt' - tel est le nom complet du désastre -, une boîte de verre et d'air sans distinction (pourtant conçue par le même cabinet d’architectes que Tegel, autrement plus bandant dans son inventivité spatiale) et pièce maîtresse d'un nouveau 'quartier urbain' construit dans ce style aride et pusillanime auquel le centre de Berlin doit depuis plus de vingt ans sa déprimante uniformité. L'ensemble, brillant de tous ses feux la nuit de peur qu'on ne l'oublie, risque bien d'être frappé d’obsolescence si la débâcle venait à s’éterniser, ce que certains n'excluent plus. Car ici c’est Bärleeen, bordélique et fauchée comme on l’aime, encore assez rebelle pour attirer la jeunesse créative mondiale dans une hype qui ressasse à l'envi les mêmes thèmes exténués, ce qui après tout est le but affiché du maire, miraculeusement toujours en place malgré l'ampleur autant sociale que politique du scandale et pour qui cette affaire d'aéroport n'est qu'un irritant malvenu dans la grande party qui ne doit jamais cesser. Car c'est sous sa 'supervision' éclairée que des millions continuent d'être engloutis chaque mois, autant de ressources dont auraient pu bénéficier maints projets ou structures communautaires - mais qui, pas sexy pour un clou, ne font rien vendre. À Berlin tout est show et rien ne doit venir gâcher le fun, c'est aussi simple que ça.

Ce dernier week-end de Pâques le personnel de Schönefeld a dû remarquer parmi les touristes génériques une affluence subite de beaux gosses à l’occasion du plus gros événement du calendrier gay international avec Folsom, le Berlin Leather Weekend, qui malgré son nom englobe aussi les autres fétiches majeurs - latex, skin et (le dernier venu) sport. Dans les valises à roulettes devaient être soigneusement pliées les plus belles tenues achetées pour l'occasion et complétées d'une large sélection d'accessoires et de toys dans l'anticipation de ces quatre jours de jouissance no limits. Car comme tous les ans le visiteur ne sachant où donner de la tête aura trouvé son bonheur dans une abondance de soirées, d'événement shopping et même un concours de beauté, chaque affiliation ayant même son propre Pride Flag comme autant de républiques d'un énorme empire fictif. Mais les crossovers sont nombreux, signe de la grande perméabilité de ces scènes et de l'interréférentialité des signifiants du kink, un grand coffre à jouets où puiser toute une gamme d'identités possibles, souvent combinées en d'improbables hybrides: les skins, moulés dans leur Fred Perry en latex, peuvent maintenant porter la barbe et une caillera de luxe arborer une petite combi en caoutche assortie à ses sneaks. Tout est permis dans cet immense flux d'images et de fabrications imaginaires dont le référent absolu, souverain et puissamment élusif est une masculinité primordiale se perdant dans un temps indéfini - mais socialement tout de même très déterminée puisque invariablement articulée comme working class. On pourrait gloser à l'infini sur cette conception fantasmatique (et bourgeoise) d'une masculinité brut non compromise par la culture (et qui comme en France peut coïncider avec les lignes de différenciations raciales [1]), mais il est intéressant de constater la longévité de certains de ces archétypes, qui, longtemps après la disparition des contextes socio-culturels ayant permis leur émergence, continuent sous une forme plus ou moins fiixe, mais toujours extrêmement codifiée, d'incarner une sorte d'éternel viril, dont l'original aurait été perdu mais dont la charge érotique symbolique continue de fonctionner à plein. Comme si l'ensemble des caractéristiques visuelles constituant le skinhead - pour évoquer la figure la plus durable et malléable dans l'arsenal des représentations de la masculinité ultime - se suffisait à lui-même dans une dynamique sans cesse alimentée, une onde de choc sexuelle réverbérée à travers les générations successives de pédés.

Dans son livre Gay Skins, malheureusement épuisé et constituant à mon sens la meilleure (et sans doute unique) étude de l'appropriation queer de cette subculture, Murray Healy analyse brillamment les mécanismes de formation identitaire dans l'affirmation d'une visibilité à la fois gay et working class à la fin des anées soixante, à une époque où les seuls choix possibles se limitaient aux vieilles folles poivrasses de Soho et aux hippies de bonnes familles revendiquant leur androgynie [2]. Et une fois l'image suffisamment ancrée dans cette frange marginale de la scène underground, on imagine qu'une différenciation très stricte a dû s'opérer entre les initiateurs du culte qui en réclamaient la légitimité, et les suiveurs qui, provenant généralement des classes moyennes, ont immédiatement mesuré le potentiel sexuel de l'image pure et dure véhiculée par la nouvelle terreur des tabloïds - 'dressed up to get cock', comme les premiers ont pu désigner les seconds avec tout le mépris du monde. Pour eux l'appartenance au groupe était investie d'une forte qualité morale avec les notions d'honnêteté, de loyauté et de solidarité reléguant au second plan tout aspect sexuel - d'ailleurs, leurs potes de gang hétéros ne s'étaient (évidemment) rendu compte de rien et ont su faire primer des liens d'amitié indéfectibles sur tout le reste... Ce soupçon de simulation et de détournement d'une identité 'authentique' par les détenteurs de privilèges dus au statut social, est très fortement prégnante sur la scène Proll (comme on l'appelle ici) qui ne fait en définitive que reproduire les mêmes idéalisations fantasmatiques (intrinsèquement homophobes aux yeux de certains) à l'œuvre dans la glorification esthétique du skin - et d'autant plus en Angleterre où il est virtuellement impossible d'échapper aux déterminations de classe. Là aussi c'est à qui saura le mieux donner le change et dans une impeccable pose 'straight-acting' se démarquer de ce qui est génériquement considéré comme gay - puisque selon cette logique un rien perverse identification de classe et orientation sexuelle sont mutuellement exclusives. Comme un ami me le faisait récemment remarquer, cette fétichisation du council estate lad est d'autant plus notable à un âge où la classe ouvrière, annihilée par des décennies de thatchérisme sous sa forme hard aussi bien que cuddly et ridiculisée pour son manque supposé de décence morale, est devenue la lie de la terre [3] - et cette neutralisation politique n'aurait-elle pas justement pour corollaire son objectification par le regard désirant et omnipotent des dominants? Un autre, originaire de Manchester, me soutenait en riant (mais pas que, comme je le soupçonne) qu'en vertu de ses origines géographiques il jouissait d'une sorte de prérogative sur tous les autres dans l'appréciation de ce qui constitue un véritable scally.

Mais plus profondément encore c'est bien d'une terreur primale qu'il s'agit ici, celle du soupçon d'effémination qui plane sur chacun d'entre nous, le risque d'être démasqué comme 'inauthentique' (la féminité comme artifice et donc mensonge) mettant à mal notre crédibilité dans la performance permanente d'un idéal abstrait construit de toutes pièces. C'est une mécanique psychique implacable qui nous anime, le spectre de l'infériorisation virtuelle à laquelle la société peut à tout moment nous réassigner [4]. L'idée même que cette version de la masculinité hétéro tant convoitée puisse être tout aussi fabriquée ne pèse pas lourd face au besoin irrépressible d'intégrer la norme - reliquat archaïque d'un temps où y manquer signifiait une mort autant sociale que physique -, et même les esprits les plus avertis sur les dynamiques de pouvoir et d'oppression ne sont pas à l'abri d'une réaction de rejet face à une irruption inopinée de camp. Ironiquement c'est cette exacerbation des marqueurs de la masculinité hard en plus des techniques corporelles visant à la rehausser (tatouages, piercings) qui finissent par avoir dans leur basculement ultra esthétisant quelque chose d’irréductiblement... camp, une sorte de maniérisme inhérent à l'accumulation de symboles virilistes qui finit par en désamorcer le pouvoir dans l’exagération des formes d'origine pour un surcroît de sexiness [5]. Lors d'un récent passage à Créteil je me suis excité tout seul en m'apercevant que les laskars que je croisais portaient tous les même trackies gris que moi, entretenant quelques minutes le fantasme d’une origine sociale commune, qui même si techniquement vraie a cessé de l’être dès que j’ai décidé de m’en extraire, laissant mon passé familial s'effondrer dans l'indifférence et le mépris intériorisé de celui qui cherche par dessus tout à être admis dans la culture des dominants. Leur regard sur moi avait quelque chose d’étrangement indéchiffrable, un mélange d’étonnement, d’incrédulité et de vague amusement - sans doute un hipster, pensaient-ils, qui se la joue banlieue avec ses tatouages de toute façon trop soignés pour être véridiques (mais pour moi suffisamment frappants pour saturer le champ visuel et neutraliser une réaction potentiellement homophobe à ma présence). L’idée de me reconnecter à mes origines a curieusement transité par la sexualité et le fétiche, mon enfance passée dans les cités de banlieue sud me conférant une sorte de supériorité morale (donc de 'vérité') et du même coup le droit d'évoluer sans encombres à travers un espace social transparent que j'imaginais pouvoir réoccuper selon mon bon plaisir. Des années ont été nécessaires pour comprendre que ce monde s'était pour toujours refermé à moi au moment même de son rejet et que je devais apprendre à accepter l'impossibilité fondamentale d'un quelconque retour - avec la pratique du social drag comme seul substitut [6].

Autant d’apories avec lesquelles ils nous faut vivre - l'illusion d'une stabilité de l'identité de genre qu'invalide nécessairement le simple fait d'être gay, qui, qu'on le veuille ou non, met a priori à mal des normes dominantes supposément anhistoriques, la réconciliation avec un milieu d'origine jugé naturellement oppressif (mais ultérieurement revisité dans une nostalgie suspecte) et une réintégration de tous ces aspects du vécu dans un cadre narratif homogène et lisse, sans rapport avec la densité anarchique d'existences faites de disjonctions et de non-coïncidences, de jeu et de make believe. Alors que la fabuleuse Conchita Wurst vient de remporter l'Eurovision après avoir causé une émotion considérable du simple fait qu'elle portait la barbe (facteur aggravant dans sa condition de transwoman - groupe qui s'en prend généralement plein la gueule, y compris à l'intérieur du micocosme queer féministe), je me rends compte à quel point j'ai moi aussi largement cédé à ces impératifs de clarté et de cohérence fictives, occultant une multiplicité de rôles qui dans leur simultanéité me semblaient aussi évidents qu'irréductibles, une fluidité d'identités ludiquement maniées par un indie kid qui jouait volontiers de son ambiguïté physique - ce à quoi j'ai cru devoir renoncer au nom d'une certaine Realpolitik, au moment précis où le skinhead faisait une entrée fracassante sur la scène parisienne. Dans Gay Skins, Healy fait revivre l'une de ces personnalités fascinantes dans la trame d'un récit tout entier axé sur le désir d'une masculinité monolithique et immuable, un corps incompréhensible toujours partiellement visible car cumulant les caractéristiques les plus contradictoires. Wolfgang von Jurgen était un acteur, voyou occasionnel et drag artist originaire de Stoke Newington, connu sous le nom de Wolf comme le premier male pin-up de la scène skin londonienne de la fin des années soixante - le plus parfait exemple du queering immédiat de la subculture dès son émergence en 1969. Un photoshoot de l'époque le montre en full gear posant dans toute sa défiance sur une des terrasses du shopping centre d'Elephant and Castle - alors encore très futuriste -, lui qui de nuit écumait le circuit des pubs gay de l'East End comme moitié d'un drag act nommé 'The Virgin Sisters'. Wolf fut retrouvé noyé un matin de mai 1973 sur les berges de la Tamise à la hauteur de Rotherhithe, menotté et entièrement vêtu de cuir. Meurtre, suicide, kinky game qui aurait mal tourné? Le coroner n'a pu se prononcer. De même que la figure révélatrice de Conchita Wurst, dont la presse peine depuis quelques jours à rendre compte, les tabloïds rapportant le fait divers ne surent quoi faire de ce corps inintelligible aux multiples histoires, un site de discours logiquement irréconciliables dans le cadre rigide de notre pauvre culture occidentale [7]. Et c'est bien là que se trouve cette liberté essentielle, dans la suprématie de l'artifice, la disparition de tout original identifiable dans le flottement infini des signes, le pouvoir d'être sa propre créature dans l'abolition radicale de toute affiliation - choses qui il y a longtemps constituaient pour moi une véritable philosophie de vie.

Scally boy, Wapping riverside

Wolfgang von Jurgen

Le week-end était déjà bien avancé. Pour une fois je me sentais en phase avec son déroulement, ayant choisi de le vivre dans la lenteur, de ne pas me laisser happer par l'abondance des événements possibles - la pression des temps forts qui font trop tard regretter de s'être laissé duper. J’avais pour cette raison décidé d'éviter la Snax et de me concentrer sur le local, le vernaculaire, des choses bien moins grandioses mais qui me reconnecteraient à la ville, au 'Kiez', à ses gens. Arrivant à Schöneberg en fin d'après-midi je me sentais en pleine possession des rues, dans cette insouciance rare qui fait que l'on soutient les regards avec un surcroît d'insolence - et me disais qu'il devrait toujours en être ainsi. Dans le bar obscur éclairé de loupiottes rouges beaucoup de têtes connues, des saluts brièvement échangés, mais rien ne devant entraver l'exploration de ce que l'endroit avait à offrir. Comme souvent il était question d'un vague rendez-vous, de ceux qui sont lancés virtuellement de pays en pays à la faveur d'un passage à Berlin, dans l’immense fraternité internationale du plaisir que nous formons… Tu es apparu vite, en tous points semblable à ta version électronique. J'étais frappé par cette équivalence parfaite, de te voir incarné de façon si véridique. Tu étais souriant et le plaisir de ta présence eut raison de toutes mes réticences, l'arrogance mal placée de celui que l’on vient solliciter sur son propre territoire, dans une ville à laquelle sa présence est pourtant de plus en plus instable. Nous avons parlé d’Angleterre, dans cet accent si particulier qui me manque tant quand je viens à l’entendre, l’argot de ma jeunesse - l’anglais de l’estuaire, comme on l’appelle en déférence à la Tamise - étranger à la langue indifférente pratiquée ici, système générique sans relief ni histoire, sans ancrage émotionnel particulier, juste un moyen commode de dire approximativement les choses. Cette union dans les mots a ouvert une nouvelle brêche, le désir d'un retour vers une mémoire encore vive - un retour imbriqué dans un autre, une spirale de retours concentriques. Ce bonheur de me trouver immergé dans la langue et dans tes bras, de te carresser face aux autres, une intimité qui se suffisait à elle-même hors d’un temps de toute façon trop court et qui devais se solder par sa conclusion logique. Je commençais à avoir peur de ne plus coïncider avec ce que j’avais donné à voir, de devoir trahir toutes mes promesses d’une certaine manière - celles véhiculées par le flux mondial des images et des corps. Au mileu de l’arène circonscrite de gradins feutrés, des choses très simples, belles et infantiles se jouaient: des piétinements collectifs, des pompes léchées à plusieurs, dans cet enchevêtrement de réseaux scopiques qui densifiait l’air d'électricité. Des hommes seuls, venus de tout le pays pour cette occasion, regardaient aussi, une dernière chance avant le départ du lendemain. Nous nous en sommes amusés, imaginant ce que la population générale, extérieure à la scène, ferait de tout ça… Tu as dû partir, l’heure avançait. Une autre party centrée sur un fétiche différent - le latex intégral - devait débuter sous peu au Lab. Il y avait bien une petite heure pour la baise, dans un appartement du quartier loué pour quelques jours, ces immeubles d’après-guerre sans distinction convertis en résidences pour touristes. Une partie de tes pensées devaient déjà glisser vers cet autre ailleurs promis par la brochure du week-end. Entre nous une succession d’actes déconnectés dans cette distance instaurée par le fétiche investi de tous les pouvoirs, qui aurait comme contaminé l’ensemble du corps, lui-même réduit à des parties éparses - brièvement saisies, puis délaissées, puis réappropriées dans un plaisir égoïste qui devait à tout prix advenir. Car le temps l'exigeait j’ai joui après toi qui me fixais d’un air figé de semi-dément, une lueur jaune dans les yeux. Puis tu as voulu m’entraîner dans ton changement de 'persona', un ensemble esthétique autre mais interchangeable avec le précédent - et d’autant plus facile à réaliser que nous avions la même taille. J’ai dit non, je ne sais pas vraiment pourquoi… Dans le taxi tu me tenais la main pendant que je me lançais dans ma diatribe favorite pour t'impressionner encore - la banalisation sans rédemption, la fausse modernité de cette ville. Au bout du chemin accidenté la masse du Berghain se tenait là comme chaque week-end, éclairée de l’intérieur comme un tabernacle, mais cette fois, c’étais pour te donner à elle, te voir disparaître dans son antre que je venais. Après ton départ je suis resté une heure à discuter à la porte - l’une de ces portes qui terrifient -, malheureux et en déperdition, te sachant détaché de moi, aspiré dans une autre histoire que tu venais de commencer seul, échangeant des souvenirs avec d’autres qui signifiaient l’effacement du mien. Vous aviez fière allure, tous, le noir luisant des corps gaînés se découpant magnifiquement dans les cavernes de béton rougeoyant, une vision d'un futurisme indépassable. L'ensemble du club était ce soir ouvert, sa face cachée le site d'une théâtralité portée à son paroxysme. Je t’ai trouvé très vite et me suis senti obligé de plaisanter sur mes immenses privilèges pour justifier ma présence parmi vous sans le 'gear', et te dire au revoir... Je suis sorti tard et la file d'attente était déjà considérable, des jeunes gens très beaux dans leurs meilleures tenues. Je la remontais à contresens sans la moindre envie d'entrer, encore ivre du fait d'avoir dû t'abandonner, ému aux larmes de cette remontée de jeunesse lointaine quand je jouais aux peines d'amour. Non, ce soir ce n'était pas nécessaire. De toute façon le lendemain, c'était déjà 'sports party'.

 

[1] Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010).

[2] Murray Healy, Gay Skins. Class, Masculinity and Queer Appropriation (London, New York: Cassell, 1996).

[3] Owen Jones, Chavs: The Demonization of the Working Class (London, New York: Verso, 2011); pour une mise en perspective plus large avec les politiques urbaines et l’intensification de la sécurisation de l’espace pubic en Grande Bretagne: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2012).

[4] Sur l'évacuation du féminin dans la culture gay et l'angoisse liée à son irruption incontrôlée: Peter Hennen, Faeries, Bears, and Leathermen: Men in Community queering the Masculine (Chicago: University of Chicago Press, 2008); David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 47-64.

[5] La surenchère formelle est très remarquable chez les gays même dans un ensemble esthétique aussi supposément ‘banal’ et synthétique que le style caillera: les chaussettes bien mises en évidence et rentrées dans le survêt’, l’adulation inconditionnelle de certaines marques associées à des types bien définis de masculinités ‘dures’ (les TNs privilégiées des rebeus de cités, les Airmax plus en vogue chez les Proll de Berlin-Est - quel pédé porterait Jako ou Ellesse?) témoignent d’un investissement symbolique considérable et du queering dans le détail de modes primairement associés à des subcultures working class. De même, après que le look skin a été massivement approprié par les gays dans les annés quatre-vingt, les bottes, systématiquement coquées, n’ont plus cessé de prendre en hauteur, les bleachers de se faire toujours plus moulants (certains poussent la sophistication jusqu'à ménager un zip à l'arrière) avec le zero crop s'imposant comme norme incontournable. Healy s’engage même sur une piste psychanalytique en s’appuyant sur la conception freudienne du fétiche, cette accumulation de signifiants masculinistes pouvant être comprise comme un désamorçage de la menace de neutralisation du phallus consubstantielle au sexe entre hommes. Healy, op., cit., 105-9.

Sur la centralité du style dans la performance d'une masculinité désirée et la stricte adhésion à ses codes sous peine d'expulsion des circuits de l'attractivité, Halperin, op., cit., 197: "... if you are to understand the social logic that renders that particular look or style so powerfully attractive to you, you are going to have to observe it very closely. You will have to define its exact composition, its distinctive features, and the stylistic system in which those features cohere. After all, even a slight deviation from that style, even a slight modification of that look could have momentous consequences: the minutest alteration could ruin the whole effect, puncture your excitement, and deflate your interest. So the details matter. You need to figure out what they are." N'ayant jamais su comment lacer mes bottes correctement, je suis toujours potentiellement menacé de disqualification lors de chacun de mes 'plans skin' - ayant même fait l'objet d'une mesure de 'rééducation' de la part d'un d'entre eux très à cheval sur l'étiquette.

[6] Sur les articulations complexes liant appartenance sociale et sexualité dans un esprit de déromantisation des classes populaires: Didier Eribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010); La Société comme Verdict (Paris: Fayard, 2013).

[7] “The essentialist discourse of the centred individual still dominates common understandings of identity: individuals are required to be comprehensible as consistent personalities, their biographies neat, linear narratives. […] Under the excess of names and identities, irreconcilable within the given parameters of cultural organization, the ‘Man in Leather’ remained a ‘mystery’.” (Healy, op., cit., 8). Le personnage de Wolfgang von Jurgen, au sujet duquel personne d'autre que Healy n'avait jusqu'à présent écrit, a trouvé toute sa place sur Kosmospalast dans l'essai Arboreal Heights.

09 February 2014

Les Beaux Gosses

"It's a men's club here. For you it's round the corner." L'événement se reproduit invariablement, lorsque des touristes paumés tournant autour du Berghain des heures avant l'ouverture se joignent à la file du Lab. Les petits groupes mixtes, tirés à quatre épingles pour impressionner des videurs universellement craints, ne semblent en rien déphasés par l'exclusive masculinité de la foule ni l'abondance en son sein de cuir et de latex, et c'est toujours avec une certaine pointe de satisfaction qu'est gentiment lâchée aux inconscients la petite phrase, inlassablement: "Sorry, this is a men's club." Ce soir il y a du monde: contrairement aux Berlinois qui s'y prennent toujours au dernier moment les touristes arrivent tôt, et c'est à croire que beaucoup ont décidé de prolonger leur séjour bien au-delà du Nouvel An. La queue est une véritable Tour de Babel où tous les canons dominants de la gayness contemporaine se trouvent représentés: une proportion considérable de barbes fournies et taillées selon des normes bien précises (strictement délimitée sur la ligne de mâchoire pour bien structurer le bas du visage), pas mal de mecs lookés caillera, puisque Berlin est l'une des plaques tournantes de cet autre culte de la masculinité pure et dure, des harnachements SM plus classiques, en somme une clientèle visuellement très homogène (on parle de 'style Lab' pour désigner ce type de pédé sexy, kinky, urbain et cosmopolite - sans doute en opposition à la scène historique de Schöneberg, en flottaison entre deux temps). Attendant sagement mon tour je contemple avec toujours la même fascination l'énorme masse de béton de l'ancienne Kraftwerk, ses ailes inoccupées trouées de baies obscures que j'imagine cacher un luxe secret de palais vénitien abandonné. Récemment je me suis même aperçu qu'avec la caserne des pompiers et le commissariat voisins, ainsi que les blocs de la Grünberger Strasse, elle formait un complexe urbanistique 'réaliste-socialiste' fabuleux, laissé plus ou mois en l'état depuis la chute du Mur, noir de crasse et proprement impressionnant de nuit... Ce soir je me sens apaisé et heureux de me trouver parmi tous ces hommes d'humeur festive et prêts à prendre possession des attractions du lieu, ce fun palace de toutes les perversions et fétiches imaginables, alors que dans mon casque retentit la voix poignante de Rita Streich sur la musique que Hans Werner Henze avait écrite pour le Muriel de Resnais.

Cela faisait des années que je cherchais les deux bandes originales composées pour Muriel et L'Amour à Mort à environ vingt ans d'écart et dont je n'avais qu'un mauvais enregistrement. Muriel ou le Temps d'un Retour est sans doute l'un des films les plus profondément bouleversants que je connaisse, moderne, lyrique et politiquement tranchant (il fallait la stature d'un Resnais pour oser aborder si tôt les crimes de la guerre d'Algérie), peuplé de personnages beaux et énigmatiques piégés dans leurs temps subjectifs - la magie de Marienbad transposée dans l’austérité coincée du cul de la France gaullienne. Je l'avais revu un soir il y a quelques années à mon retour de chez R., dont je venais de faire la connaissance au Berghain dans les derniers feux de la Snax. Sous le viaduct du U-Bahn à Schlesisches Tor, c'était une chaude soirée de printemps et encore sous l'effet du GHB que j'avais bien sifflé pendant la baise, torse nu avec mon froc en cuir qui me glissait des hanches (j'avais perdu mes bretelles quelque part dans la nuit) et mes bottes qui commençaient à peser très lourd, j'étais d'une insouciance sereine, heureux d'afficher au regard des passants (indifférents) les heures passées sur ce corps même, le mien, hagard et dépenaillé comme on ne pouvait l'être qu’ici - quelque chose de virtuellement impossible dans des villes aussi régimentées que Londres ou Paris. Après ça, regarder Muriel ne pouvait que prendre un relief particulier, la classe de Delphine Seyrig courant dans son élégance désarticulée le long des rues d'un Boulogne-sur-Mer reconstruit et embourbé dans des temps hétérogènes, des errances impénétrables dans leur but comme leurs motivations, la ville se refermant inéluctablement sur elles. La musique de Henze - des pièces très courtes largement fragmentaires - a profondément marqué ma jeunesse tant elle était devenue indissociable de mes étés à Brighton passés avec un homme qui ne voulait pas de moi et avec qui je faisais mon cinéma, rejouant à l'envi la scène primordiale de mon abandon par le seul aimé des années plus tôt, qui m'avait échangé une nuit contre mon double, en seulement plus beau et plus abouti. À Brighton, The Queen of the South, ville à la blancheur de craie immobile sous le soleil, sa jetée d'attractions effondrée dans la mer, comme T.Beach, station balnéaire pulvérisée du Ravissement de Lol V.Stein avec laquelle elle se confondait à la perfection. Ma descente vers T.Beach a duré des années, un deuil que je n'avais pas décelé sous la légèreté anodine des vacances. Puis lentement le temps s'est remis en marche, le corps a repris forme et des noms brutaux et cinglants de modernité en sont devenus le nouvel écrin - Lab.oratory, Ostgut, Triebwerk. À Berlin, là où je suis venu réintégrer ce territoire mouvant et criblé de zones d’ombre.

 

Ostgut

Heliogabale in Brighton
Berghain at night

J’ai choisi mon short de boxeur rouge sang pour faire mon entrée en beauté, ainsi qu’une paire d’Adidas montantes noires et argent, plus confortables pour danser que les Rekins, réservées, elles, au kiff dans la partouze qui vient de se terminer. Il faut recontourner le bâtiment pour accéder au Berghain proprement dit, dont la masse illuminée surplombe comme tous les samedis soir une queue compacte se déroulant autour du terrain vague qui lui fait face. Je me dis qu'il est incroyable qu'après tant d'années la légende reste entière, sans doute d'un prestige égal à celui du Studio 54, la jet-set planétaire en moins (un peu comme la Berlinale, le club est farouchement démocratique et hostile au système de privilèges ringard traditionnellement en vigueur ailleurs), qu'il s'agit sans doute là de la plus brillante opération de mythmaking de toute l'histoire moderne de cette ville, ses origines dans la scène gay underground et la qualité impeccable de sa programmation (sa face cachée, KUBUS, étant le cadre de productions de haut niveau où tout hipster se doit de se ruer sous peine de déclassement) achevant d'en parfaire la mystique étincelante. Tout le monde semble avoir une opinion sur le sujet et on ne compte plus les manifestations littéraires du phénomène, avec des résultats aussi inspirés qu'érudits, ou au contraire banals, voire franchement calamiteux... Fendant la foule en grande partie composée de touristes - l'archétype largement médiatisé de l'EasyJet-setter -, je constate que l'âge moyen y est très nettement inférieur au mien, une belle jeunesse bouillonnante d'anticipation à l'idée de pénétrer dans le saint des saints - le lieu sera-t-il fidèle à sa réputation de plus grand den of iniquity du monde occidental? - et aussi morts d'épouvante à l'idée de passer imminemment sous les fourches caudines du comité de videurs, devenus à eux seuls des célébrités mondiales, leur sort devant être scellé en une fraction de seconde, et comble de l'humiliation, sans un mot - une entreprise de terreur à laquelle nous nous soumettons de notre plein gré dans une fascination trouble et ambiguë pour tout détenteur de pouvoir. La file 'alternative' est, elle, presque toujours déserte mais parfois c'est bien l'énergie du désespoir qui s'empare des malheureux qui s'y engagent - qui de clamer qu'il est attendu par tel ou tel DJ, qui de soutenir qu'il figure bel et bien sur la guest-list. Me gelant les glaouis sous mon short j'affiche un sourire contraint et sans demander mon reste au colosse qui me fait signe de passer, fonce vers le contrôle de sécurité. Là, les préposés à la fouille sont généralement conciliants, c'est juste quand je dois leur expliquer ce que contient ma fiole de poppers que ça devient pénible - après l'avoir abusivement sniffé à deux ou trois reprises, l'un d'eux a même un jour tenté de me la confisquer, un scandale. Ce n'est qu'une fois posé sur mon sofa dans la vaste salle des pas-perdus, face au magnifique Rituale des Verschwindens de Piotr Nathan, que je peux commencer à contempler l'immense nuit qui s'ouvre à moi.

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06 October 2013

Nuits d'Orient

Alexanderplatz, Oktoberfest

Le délire s’est à nouveau abattu sur l’Alex. À l'occasion de la célébration de la réunification allemande combinée à une version très locale de l’Oktoberfest de Munich, le village lilliputien qui honore tous les moments forts de l'année a de nouveau investi la totalité de la place. Entre les huttes à babioles en faux colombage, les fantaisies sylvestres d'Hansel et Gretel et l'énorme moulin dont la partie supérieure une fois déboîtée et remplacée par un clocher rotatif éblouit nos fêtes de Noël - la fameuse 'superstructure' -, les foules de touristes, envoûtées par ce condensé d'Allemagne, comme les Berlinois que dans un présupposé hâtif j'imagine venus des quartiers Est - autrement dit 'orientalisés' -, se pressent parmi les étals dans un ravissement évident. Protégé par la capsule jaune de mon tramway qui fend lentement les masses de curieux, je contemple tant d'effervescence en me demandant quel sens donner à Alexanderplatz dans la culture populaire de cette ville, questionnement légitime qui se mue très vite en dilemme moral pour s'écraser dans un accès déplaisant de mauvaise conscience. Car comme dirait le pape, qui suis-je pour juger du goût des autres, même si je trouve le spectacle à vomir et n'ai que l'envie de me barrer? Qu'est-ce qui fait que les valeurs artistiques propres à une catégorie sociale privilégiée, cette petite bourgeoisie intellectuelle contrôlant tous les leviers de l'establishment médiatico-culturel et infériorisant dans sa suffisance de classe tout ce qui n'y appartient pas, soient érigées au rang d'universel à l'aune duquel juger toute production? Il est évident que les logiques de domination structurant la société dans son ensemble se répercutent inévitablement au niveau des normes esthétiques, déterminant un soi-disant 'bon goût' [1]. D'ailleurs les jolis jeunes gens du Bauhaus n'avaient-ils pas eu la folle idée d'éduquer les prolétaires au modernisme le plus progressiste, et par là ni plus ni moins de transfigurer leurs vies, projet dont on voit ce qui est advenu dans le fatras du pseudo-marché bavarois - à moins d'y voir quelque génie postmoderne dans la collision ludique des fragments du capitalisme finissant?... Voilà de quoi me donner des maux de tête à chaque traversée de l'étendue venteuse où cela fait bien longtemps que je ne viens plus regarder le monde du bord de la fontaine magique, cet ancien cœur désordonné d'une métropole en devenir. Peut-être ai-je perdu en imagination, ou tout simplement en amour. Ou bien l'entreprise d'auto-expulsion de ma classe d'origine imaginée dans ma jeunesse comme seul salut possible est-elle désormais finale?

Je suis sorti le soir dans un des bordels de Schöneberg où pour la fête nationale l’établissement souhaitait la bienvenue aux Ossis géographiques de la ville avec un shot de schnapps. Sur une table dressée en plein milieu s’empilaient des kilos de bananes et des liasses de fausse monnaie estampillée DDR en souvenir de ce grand moment d’infantilisation orientalisante que fut l’arrivée des premiers Allemands de l’Est à travers les failles du Mur tout juste tombé, à la découverte ébahie de cette moitié irradiante si longtemps fantasmée. L’euphorie fut de courte durée, on le sait, et il n’est pas excessif de parler de véritable colonisation de cette petite création asilaire un peu crasseuse par son double prédateur et rutilant. Mais ça, c’est une autre affaire et ce soir l’humeur est moyenne autour du bar, l’action en backroom carrément tiède, et engoncés dans leurs carapaces de cuir grinçant les clones font les cent pas dans les travées, hiératiques et pleins de morgue comme les rois du monde qu’ils sont [2]. L’un d’eux, un grand barbu en cop à cravache n’arrête pas d’empuantir de son cigare mastoc le coin détente dominé d’une impressionnante effigie à la Tom of Finland trônant en Pantokratôr. Ça m’énerve et je reflue vers les chiottes où peinant à me hisser sur la pointe des pieds je confonds les lavabos avec les urinoirs, avant d’être invité à branler un kebla qui se tient là depuis une heure le froc autour des chevilles. Il y a aussi çà et là quelques têtes connues, témoins de l'époque faste où j'avais quand même un peu plus la gnaque: avec O., longtemps notre seul pourvoyeur en images fantastiques, nous évoquons avec affection nos projets filmiques passés, surtout celui où, la mâchoire meurtrie d'infliger tant de pipes sans âme, j'avais pris les choses en main en me faisant piétiner par mes deux partenaires tétanisés - coup de maître qui apparemment n'a depuis cessé de faire un carton sur le Net. Puis j'y croise un peu plus tard R., hybride skin-prole qui n’a rien perdu de son allure et que j’avais pris l’habitude de voir certaines nuits hurler comme un dément sous l’emprise des drogues. Ce soir il me paraîtrait presque serein, tourne en permanence à la recherche de son esclave à plein temps et suggère même que nous prenions le petit déjeuner ensemble. Mais à la sortie du club seul un plafond bas d’un gris laiteux régnait sur les rues vides.

Le lendemain Berlin était immobile sous un soleil étincelant et dans ma torpeur j’essayais de rassembler un peu de mes forces en vue du plan cul qui m’avais été promis pour le soir même. Je n’avais rien d’un peu rock ‘n’ roll pour me remettre d’aplomb et dérivais par intermittences dans un état comateux déconnecté de toute notion de temps. Le rencard avait rapidement été réglé en deux ou trois messages et, conscient de ce que les incarnations électroniques peuvent avoir de tyrannique face aux faiblesses d’un corps incarné et faillible, je ne pouvais m’empêcher d’être un peu nerveux dans l’anticipation de la rencontre - simple séance décrassage de bottes ou non. Je ne savais en fait rien de celui qui se désignait sous le pseudo de Dicktator, ses phrases broyées truffées de fautes ne dévoilant rien d’une personnalité à laquelle je devinais pourtant un côté débonnaire à en juger par la pléthore de photos de lui environné d’amis souriants, ici Folsom, là une remise de trophée à la dernière cérémonie Mr. Leather, notre équivalent de Miss Univers. Il avait suggéré un hôtel à Wedding, ce qui ajoutait une certaine dose d’anxiété à l’excitation d’un bon trip crade. Car depuis un plan foireux en Saxe-Anhalt à l’issue duquel on m’avait poliment remis dans mon train, je ne m’éloigne quasiment plus d’une poignée de quartiers jugés safe, et Wedding, auquel j’ai toujours trouvé une fadeur impersonnelle du Berlin-Ouest utilitaire du miracle économique, n’en fait, à tort ou à raison, pas partie. J’imaginais un hôtel d’arrière-cour, les néons blancs perçant à peine l’obscurité, un décor nauséeux de moquettes usées, de verre fumé et de chambres carrelées dans les odeurs de pieds et de détergent... En fin d’après-midi un message est tombé pour mettre fin à mes rêveries exotiques et me dire que ça ne se ferait finalement pas, sans plus de précisions. Un petit crépitement électronique de quelques signes ponctués d’emoticons neuneus, quelque chose d’infiniment inconséquent dans sa légèreté, indolore dans son absence d’implications, qui ne laissa rien dans son sillage et à la faveur duquel Dicktator retourna à sa nuit, aussi épaisse et insondable que les rues de Wedding dans leur éclairage javélisé, droites et tranchantes, sans affect ni douceur. C'est-à-dire rien, dans les configurations présentes du désir, qui ne nous soit à ce point étranger.

 

[1] "Par la maîtrise intellectuelle des critères de différenciation, les nouvelles couches moyennes veulent s'assurer qu'elles échapperont à la déchéance suprême : la 'massification' et la 'banalisation'. Crainte qui ne fait que refléter, en la sublimant dans l'esthétisme, la hantise de toute petite bourgeoisie : la prolétarisation." Jean-Pierre Garnier, 'La nouvelle Beaubourgeoisie', in Une Violence éminemment contemporaine. Essais sur la Ville, la petite Bourgeoisie intellectuelle & l'Effacement des Classes populaires (Marseille: Agone, 2010), 77. Garnier se réfère dans ce passage à l''habitus de classe' analysé par Bourdieu dans: La Distinction. Critique sociale du Jugement (Paris: Minuit, 1979).

[2] J’ai appris que The Valley of the Kings, la thèse de Gayle Rubin consacrée à l’histoire de la scène leather de San Francisco, ouvrage faisant de loin autorité sur la question, allait enfin être publiée - une immense nouvelle.

12 September 2013

Animal Nitrite

"(...) like the teeth on cogwheels, they mesh with each other and make the machine go round,
the machine of the spectacle, the machine of power."

(Raoul Vaneigem, Basic Banalities)

 

Sneaker Sniff Party

Hotel, Eisenacher Strasse, Schöneberg

Augsburger Strasse est l'une de ces stations de U-Bahn qui dans sa discrétion en serait presque invisible: située à l'arrière du KaDeWe dans cette partie de Berlin-Ouest (ou City West, comme elle a été redésignée) qui dès Wilmersdorf s'enfonce indéfiniment dans une anesthésie visuelle très RFA d'après-guerre, elle ne paraît connue que des gens du quartier, à l'écart des flux de touristes qui déferlent en permanence sur le célèbre magasin. Carrelée en parfait mode seventies d'un orange nauséeux de sortie de boîte à cinq heures du matin, elle n'a rien dans son fonctionnalisme revêche de la pompe Deutschland über alles qui caractérise une grande partie de la ligne de Dahlem dans sa monumentalité granitique völkisch et un rien de kitsch à la Ludwig II.. Alors que je traversais cet été son souterrain pour gagner le quai en direction du sud, une puissante odeur de pisse me heurta de plein fouet. Elle était très rance et contenait une forte dose d'ammoniac combinée à des résidus de détergents, mélange aussi cinglant qu'une bouffée de poppers à jeun qui me monta immédiatement à la tête dans une pulsation cardiaque redoublée. Il y faisait agréablement frais dans la canicule qui pesait sur la ville ardente, et dans le silence de la station vide - le service y est moins fréquent que sur les lignes plus centrales - j'y suis redescendu en attendant mon train. Quelque chose me retenait pourtant de pleinement occuper le souterrain, de m'adosser aux murs lisses et de prendre le temps de profondément inhaler le passage de ces hommes dans l'âcreté de leurs pisses mêlées. Une chose pourtant intensément désirée mais que j'estimais sans conséquence, qui s'évaporerait une fois que le temps dominant aurait repris son cours vers d'autres buts pour d'autres affaires jugées plus essentielles. Dans mon renoncement je pensais aux soupeuses qui dans le Paris crasseux d'avant le grand toilettage des années flash ne vivaient que pour ça, fidèles à leur fantasme le plus dévorant, et n'auraient pour rien au monde dévié de leur rituel quotidien de consommation de pain souillé. Jusqu'à ce que l'équilibre fragile de leur univers érotique ne fût anéanti par arrêté municipal au nom d'impératifs hygiénistes.

Le secteur gay historique de Schöneberg, que je fréquente à nouveau assidûment depuis un ou deux ans, se trouve tout près de là. C'est un développement d'autant plus ironique que pendant longtemps il avait été de bon ton d'en rire avec mes amis 'alternatifs' in the know - jusqu'à louer avec l'un d'eux une chambre à l'heure dans un bouge de l'Eisenacher Strasse, où les rideaux imprimés et les plafonds scintillants d'une myriade de petites lumières nous avaient comme deux cons plus tenus en haleine que le sexe lui-même. Car le quartier, dans sa profusion de bars à cul, de Kinos à cabines et de Kneipen au décor rustique baignant dans des lueurs roses écœurantes, constitue un florilège esthétique des années quatre-vingt, presque inchangé depuis la chute du Mur et l'exode en masse de toutes les énergies créatives vers l'Est, comme s'il s'était soudainement figé en un temps resté en suspension. Alors que l'avant-garde sexuelle polyperverse investissait au son de la techno la plus pointue et primale tout ce que le terrain de jeu d'Ost-Berlin offrait de bunkers, centrales électriques et gares de triage désaffectés (les mythiques soirées Snax sont encore dans de nombreuses mémoires), Schöneberg restait pétrifiée dans son image de vieille tante d'un Ouest désormais marginalisé, repaire de folles ringardes bouffies par l'alcool, de sugar daddies entretenant à eux seuls tout un milieu de Stricher (de nos jours exclusivement de jeunes Roms d'Europe de l'Est comme le montre Die Jungs vom Bahnhof Zoo de Rosa von Praunheim), au milieu desquels circulait une armée de clones cuir dont le style, curieusement guindé face aux hybrides futuristes de la nouvelle scène fétiche, renvoyait à une époque lointaine et fanée, le Berlin-Ouest clinquant des premières backrooms et des boulevards pluvieux et impersonnels de Taxi zum Klo. Car c'est surtout la nuit que les rues, toujours presque entièrement désertes, révèlent leur étrangeté oppressante, une obscurité épaisse à peine percée de néons gris et qui comme une coulée visqueuse se propage entre les immenses bâtisses Gründerzeit aux entrées vertigineuses. En fait c'est vraiment là, dans cette opulence bourgeoise confinée entre ses murailles sombres trouées de lumières délavées, que j'aurais le mieux imaginé voir éclater les catastrophes expressionnistes d'un Meidner ou d'un Kirchner.

Alors pourquoi Schöneberg maintenant? Aurais-je moi aussi cédé aux fanfares du retour miraculeux de Berlin-Ouest proclamé depuis des années par une presse dont la seule raison d'être est d'entretenir la hype à tout prix? C'est ainsi qu'après des années de relégation et de dérision, l'ancienne vitrine du capitalisme serait de nouveau le centre de gravité du lifestyle berlinois et le théâtre des enjeux urbanistiques de demain. Certes, les abords du Ku'damm sont en passe d'être dramatiquement remodelés par des opérations immobilières de prestige (l'immense tour Zoofenster, la rénovation rétro-chic de Bikini-Haus) visant à gommer l'image Christiane F. / rent boys / kebab shops (au choix) des alentours de Zoo et attirer une clientèle d'un autre calibre. Les premières victimes collatérales en seront bien entendu la micro-écologie de sex-shops et peep-shows environnant la gare et toutes ces choses tombées dans le silence qui ne satisfont plus les exigences implacables du présent: ainsi ce joyau de glitz et d'aliénation consumériste délicieusement guerre froide, shopping mall plastique depuis toujours un peu miteux et déserté où David Bowie aimait se saouler la gueule - et condamné de même à la démolition - qu'est le Ku'damm-Karree. Peut-être ai-je aussi fini par me délester de mes préjugés de branleur hisptérique ne jurant que par Kreuzberg-Friedrichshain et orientalisant en retour ce Far West jugé risible (un comble!), et que cette désidentification m'a amené, dans l'idée de plus en plus avérée que le trash, même du meilleur goût et à la pointe du cutting edge, n'en reste pas moins trash, à voir cette ville comme un tout indifférencié, une gigantesque machine à broyer, aveugle et sans âme, rejetant tout ce qu'elle absorbe comme de pauvres commodités sans éclat. À Schöneberg, la mise à nu de la mécanique marchande à laquelle nous nous soumettons tous de plein gré est finale dans une 'authenticité de l'artifice' dénuée d'ironie, où le sexe se consomme sans afféteries ni fausses prétentions dans un décor maintenant à peine l'illusion. Dans les bars hardos pétaradant de rouge sang et de noir latex comme les backrooms crados avec leur lino rafistolé au gros scotch, c'est la même humilité du corps pris dans l'engrenage du spectacle et gluant de foutre, délaissé dans ses désirs vacillants et ses faillites, sa fragile humanité... Parce qu'enfin Schöneberg échappe un peu à la tyrannie du contemporain, que s'y croisent une infinité de façons - plus ou moins occultées, déconsidérées ou glorifiées - d'être 'gay' (ou non identifé comme tel), que des créatures fabuleuses venues d'un temps inconnu y paradent dans leur majesté, parce que l'on n'est qu'à quelques heures des méga-orgies qui doivent ponctuer Folsom ce week-end, le lieu est ultimement, pour reprendre Gayle Rubin, the Valley of the Kings.

Photo du sniffer: Anne Laure Jaeglé

05 August 2013

Dirty Boys

Novi Beograd, Blok 62

Fanny Zambrano était fin prête, comme chaque mercredi après-midi, pour sa sortie au supermarché des Cascades. C'était l'étape alimentaire de milieu de semaine pour parer au plus urgent, en attendant la grande virée du samedi matin flanquée du père, muré dans un silence dont elle ne parvenait plus à localiser l'origine, et de ce petit con de Lucas qui venait de redoubler deux classes de suite, ce qui la désolait dans son impuissance face à un système éducatif implacable, ce rouleau compresseur indifférent aux difficultés des gosses de banlieue. Parfois elle profitait de l'occasion pour s'accorder un petit plaisir comme passer chez le coiffeur se refaire une couleur. C'est que les racines qui repoussent sous le blond platine, ça fait pute, comme elle aimait à le répéter quand celles-ci commençaient à devenir trop apparentes, et pour rien au monde n'aurait-elle voulu donner prise aux voisines dont elle ne connaissait que trop le penchant insatiable pour les ragots juteux. C'est qu'elle avait une réputation à défendre, une image à maintenir et qui faisait toute sa fierté dans un monde déclassé qu'elle voyait sombrer toujours un peu plus chaque jour, et elle se targuait d'être unanimement admirée dans cette partie de la cité pour son style impeccable et son instinct unique pour la juste coordination des coloris. "Fanny, elle est super belle, elle pourrait faire Secret Story", roucoulaient à l'envi les sœurs d'Hocine, qui rêvaient de pouvoir elles aussi se payer au marché les mêmes fringues dégriffées tombées du proverbial camion. Aujourd'hui elle avait sorti le grand jeu avec sa robe préférée du moment, la mauve affriolante à strass avec les fines bretelles nouées aux épaules et fendue sur le côté. David trouvait ça un peu too much pour juste aller faire ses courses mais c'était pour cette femme tombée jeune dans le devoir matrimonial l'une des rares occasions de se montrer au monde et revivre un peu, un après-midi de liberté rien qu'à elle entre ses shifts au magasin d'ameublement où les clients à conseiller ne lui laissaient aucun répit et les week-ends claquemurés dans l'appartement avec le père, ce monolithe obscur d'autorité usurpée, effondré devant la télé.

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12 May 2012

Âme câline

Chochotte

Notre école primaire était un havre de paix qui selon ma mère jouissait dans la ville d'une bonne réputation. Car tout comme banlieues nord et sud s'affrontaient dans son imaginaire dans une geste entre ‘gens bien’ et 'zonards', certains secteurs de notre propre cité concentraient à ses yeux toute la lie de la terre. Mais comme d’habitude le hasard avait bien fait les choses en nous parachutant dans un quartier sans problèmes apparents - ce qui vu le degré d'interaction des parents avec le voisinage n'avait rien d'étonnant: "Nous, on se mêle de rien. C'est chacun chez soi" était dans leurs bouches un leitmotiv tenace et sans appel. Ainsi donc cette école bien fréquentée était divisée en deux bâtiments distincts, l'un pour les CP et les sections dites 'de perfectionnement', dont on disait ouvertement qu'elles accueillaient 'tous les fous', et l'autre pour les grandes classes, les deux étant connectés par un préaut où s'effectuait l'appel. Les pavillons aux proportions généreuses étaient entièrement ouverts sur le dehors, soit par des rangées de petites fenêtres rectangulaires enchâssées dans un maillage continu de béton, soit par de hautes verrières à lamelles laissant pénétrer à l’intérieur un maximum de lumière. Ces dernières étaient particulièrement vulnérables et faciles à enfoncer comme le prouvera des années plus tard la dévastation systématique des salles lors d’incursions nocturnes répétées, alors que l'école maternelle en préfabiqué était à son tour incendiée, les aquariums et les œuvres d’art des gosses intégralement cramés dans le sinistre, la douceur de ce petit monde irrémédiablement mise à mal. J'étais un enfant vivace et populaire, toujours entouré d'une bande de filles avec lesquelles nous répétions les chorégraphies vues le week-end chez Guy Lux ou les Carpentiers. Sylvie, Sheila et Cloclo étaient bien sûr nos favoris alors que Polnareff montrant ses fesses à la France, un galure à fleurs sur la tête, était encore ancré dans toutes les mémoires et que David Bowie trouvait en Patrick Juvet un joli clone nettement plus abordable pour nos shows de variétés. La vie était douce pour l'enfant star qui, virevoltant entre bête curieuse étourdissant les instits de son savoir et chéri de ses dames - un Felix Krull des cités - jouissait dans toute l'école d'un statut unique, inclassable, sa primauté érigée en droit absolu et inaliénable.

C'est ainsi que dans cette grande indifférenciation du désir je draguais ouvertement les filles, réussissant en cela l'exploit d'être ‘hétérosexuel’ avant que des cristallisations identitaires ultérieures ne me cantonnent à une catégorie exclusive et hermétique. Je me souviens de l'une d'elle, Corinne, qui à elle seule synthétisait tous les traits de la perfection: de jolies dents blanches bien alignées, des cheveux blonds ondulés et soyeux ainsi qu'un ciré vert pomme à fleurs qui dans ses couleurs sucrées rehaussait sa plasticité de poupée mannequin. Dans la cour de récré je n'avais d'yeux que pour elle et puisqu’en ce temps-là je ne doutais vraiment de rien décidai un jour de le lui faire savoir. C'est que je ne voyais aucune différence entre moi et les beaux gosses, participais des mêmes lois de l'attraction qui régissaient le monde. Un jour je lui fis suivre un billet doux à travers la classe avec 'Corinne je t'aime' inscrit dessus - ce qui la fit pouffer de rire. Je crois qu’elle en savait à mon sujet bien plus que moi, et elle m'ignora royalement le reste de l’année. Puis la rentrée suivante vint Sylvie, qui elle m'attirait pour d'autres raisons: elle avait toujours tout bon. Non seulement scolairement mais toutes ses affaires personnelles étaient du meilleur goût - ses feutres multicolores, sa trousse à stylos, son cartable avec Picsou cousu dessus, que je passais mon temps à mater. Je tannais ma mère pour avoir les mêmes mais, selon un principe étrange qui se démentirait rarement par la suite, finissais toujours avec la honte, les copies toc du supermarché faisant triste mine face aux articles classe de Sylvie. C'était aussi à l'époque la mode des sabots danois, noirs à coutures blanches, que tous les beaux gosses arboraient du bout de leurs guiboles rachitiques. Moi je les avais assortis à un petit short court en éponge, ce qui dans la canicule de 1976 était aussi bath que nécessaire, et surtout devait rendre Lakhdar fou d'amour pour moi quand je lui montrais ma descente de reins. Désireux de dévoiler mon corps aussi à Sylvie, je l’invitais à plusieurs reprises à venir à la piscine le samedi avec mon père - ce qu’elle déclinait invariablement. Était-ce aussi pour l'épater que je décidai un jour d'intégrer 'la bande à Karim'? Cette nébuleuse informelle de mômes était apparemment très redoutée et ne semblait rien faire d’autre que galoper d'un bout à l'autre de la cour en poussant des cris de Sioux. Je me souviens avoir été en tant que nouvelle recrue présenté à Karim, qui ne parut pas très impressionné par le truc qui se dandinait en minaudant devant lui. Je me joignis pour la forme à la queue du peloton, courus deux minutes avec la horde pour ne plus jamais réapparaître.

On sentait bien les choses se durcir à l'extrême fin de la décennie: le sport devenu obligatoire chaque après-midi - je m’obstinais à ne pas me mettre en tenue, résidu d'anciens privilèges qui n’avaient plus cours -, certains garçons se couvrant sur les jambes de poils sombres et fournis - ce qui me dégoûtait - et Sylvie finissant par confier à une copine qu’elle avait ses règles - une seule ne suffisait-elle donc pas? Sylvie faisait décidément tout mieux que les autres! Mon ciel s’obscurcissait densément avant le coup de grâce des années de collège et c’est comme si la société entière avait choisi de sombrer avec moi tant l'atmosphère de la cité s’était détériorée. Le climat de défiance entre communautés était devenu délétère, des rancœurs viscéralement racistes surgissant sans retenue dans les échanges familiaux. L'environnement bâti s'était lui aussi fortement dégradé dans un vandalisme généralisé et obscène, rien ne résistant dans la cité de verre à ces attaques d'une violence inouïe qui m'exposait en retour dans ma vulnérabilité ouverte à tous les abus. Dans ce contexte il devenait périlleux de me promener en short moulant vu les épithètes salées qui commençaient à fuser autour de moi: "Hé, tantouze. Il est où ton mec?". La première fois que j'entendis ce mot de la bouche d'une pétasse nommée Jennifer, j'en fus tétanisé de dégoût, ça sonnait comme 'ventouse', une chose franchement dégueulasse que j’étais censé être devenu. Je pense que cet instant fut inaugural et que rien par la suite n'y survécut... C'est pour cela que j'ai pas mal tremblé en regardant Tomboy de Céline Sciamma, qui nous est venu un an après sa sortie en France et avait été présenté dans la section Panorama de la Berlinale, avec en pendant - coïncidence de la programmation - un film allemand, Romeos, occupé lui aussi par le thème de la trans-identité et situé au tout début de l'âge adulte. Gravitant autour d'une bande d’enfants d’une douzaine d’années, Tomboy se place lui au point précis de basculement où le jeu mouvant des identités, la fantaisie de l'invention personnelle et la polyvalence du désir propres à l'enfance laissent brusquement place à la définition et la nomination univoques, l’espace d’un été vacillant à l’approche d’une rentrée scolaire dont on ne verra rien. C'est un film maigre qui ne s'encombre d'aucun détail qui puisse le faire dévier de sa trajectoire et qui laisse longtemps après sa fin une traînée de fragment solaire.

Dans sa compacité et son économie de moyens maximale Tomboy a pour unique cadre une banlieue indéfinie, assoupie dans le calme estival d'une résidence privée tapie dans la luxuriance de forêts et de plans d'eau - le milieu idéal auquel mes parents aspiraient pour effacer le stigmate de leur jeunesse en HLM. Déjà Naissance des Pieuvres, le premier film de la réalisatrice, se déroulait à Cergy, le modernisme cool de ses villages urbains alangui les soirs d'été dans une poétique de ville nouvelle toute rohmérienne (L'Ami de mon Amie avait été filmé dans les complexes résidentiels flambant neufs et les centres de plaisance de la jeune préfecture). Ça sent partout le neuf, la caméra s’attardant en silence sur les intérieurs, la sensualité des matériaux, et rendant délicieusement tangible la prise de possession d’un nouvel espace dans la torpeur statique des vacances d'été. Après notre déménagement en banlieue lointaine je rêvais d’un nouveau départ incognito loin de la cité, imaginais qu'avec la fin des tourments la normalité de mon enfance serait rétablie sans comprendre que j'en savais déjà beaucoup trop. Et tout comme pour Laure-Michaël c'est la question de mon acceptation par les autres qui s'est immédiatement posée. Lui s'en sort d'ailleurs magistralement au jeu de l'intégration: il n'a aucun problème à être sélectionné dans les équipes de foot, crache par terre, est estimé de ses potes comme le cool cat du gang et épate les filles, avec la petite Lisa s’auto-décrétant chérie en titre dès son arrivée. J'y étais aussi parvenu avec les voisins du dessous, deux super beaux keums qui en jetaient avec leurs fringues classe et aux côtés desquels j'étais fier d'être vu, jusqu'au jour où ceux-ci réalisèrent que leur réputation avait davantage à en souffrir et se détournèrent de moi. Mais dans Tomboy l'ordre de genre savamment construit par Michaël est constamment menacé d'exposition - lorsqu'il est supris dans les bois en train de faire pipi accroupi ou que le zizi en pâte à modeler glissé dans le slip de bain risque à tout moment de se faire la malle -, avec la perspective de la rentrée scolaire prochaine agissant comme facteur majeur d'anxiété, une menace sourde planant sur tout le film derrière les jours ensoleillés comme un bulldozer normalisateur s'avançant implacablement pour tout emporter, et à quelques heures de laquelle l'action s'arrête net. On ne sait pas ce qui s'y passera dans cette école, et c'est sans doute l'un des tours de force de ce film que de présenter des situations d'une violence glaçante dans la douceur aimante du cocon familial, des civilités entre voisins et la sérénité radieuse d'un bel été bruissant.

Sur ce registre c'est bien la scène du port de la robe qui est la plus terrible, rituel conjuratoire d'une précision insoutenable tant la mère, dans le calme méthodique qu'elle y emploie, est déterminée à réinstaurer l'ordre hégémonique, tour à tour empreinte de bienveillance complice envers sa fille ("C'est pour toi que je le fais, ça pouvait pas durer") et d'égard embarrassé pour ses voisines d'immeuble. Et cette robe, un truc bleu immonde à froufrous et manches ballon, l'humiliation ne pouvait être plus cinglante... Ma mère, sa lubie c'était la raie au milieu. Un jour elle m'avait presque baffé avec la photo de classe après s'être aperçue que je m'étais improvisé une raie sur le front qui selon elle me faisait ressembler à une fille alors que les autres garçons arboraient uniformément une frange bien droite. C'était une rage froide, quelque chose de rentré et venant de très loin, tout comme la mère de Michaël-Laure découvrant sa subversion d'identité verse des larmes amères, les mâchoires serrées. Être assimilée aux zonards pour cause de vie en cité est une chose, mais se retrouver avec un garçon-fille passant son temps à faire des grâces devant tout le voisinage en est une autre, manifestement plus dure à encaisser. C'est étrange, cette ambiguïté des mères, animées d'un amour inconditionnel et pourtant terrorisées à l'idée de trahir l'idéal de conformisme familial, de respectabilité vis-à-vis des autres mamans dont on craint le jugement, comme s'il n'existait transgression plus grande que de faire disjoncter les normes de genre et renverser l'ordre symbolique qui régit la reproduction des rôles sociaux. Comme le déclarait avec justesse Céline Sciamma à Libé, les parents, loin de représenter des instances immuables d'autorité et de normalisation, sont eux aussi traversés de questionnements concernant leur identité sexuelle et leur rôle dans l'entité familiale qu'ils ont constituée. Plus tard, la mise à nu de Michaël dans les bois par les membres de la bande est tout aussi impressionnante de sobriété: ici encore aucun déluge d'insultes ou de coups, seuls quelques gestes nets et définitifs suffisent à rétablir le sens et la cohésion de groupe dont la dissolution avait failli être précipitée par la présence d'un corps étrange. Lisa, la petite amoureuse, résume tout à elle seule dans un regard où se mélangent peine, mépris et incompréhension, avant pourtant de refaire surface dans les dernières minutes du film, apparemment apaisée et prête à véritablement connaître son ami-e. Elle lui demande simplement son nom et c'est peut-être ici que se trouve la seule longueur de Tomboy - seulement quelques secondes, mais elles sont cruciales. On se surprend alors à imaginer que le silence tombe précisément là avant toute réponse, que Michaël ne se reconfonde avec Laure puisque maintenant bien au-delà de ça. Que la plongée dans un futur multiple soit totale.

24 April 2012

Cruel and Tender

"Let's dance, for fear your grace should fall
Let's dance, for fear tonight is all"

 

Comme toujours en arrivant à Orly j'ai préféré prendre le 183 vers la Porte de Choisy. C'est sans doute la façon la plus lente de gagner le centre mais le bus express, qui prend directement l'autoroute, ne donne jamais grand-chose à voir. Car j'aime me retrouver au contact de Paris en traversant cette portion de banlieue sud, qui même si seulement large de quelques kilomètres, défile assez lentement pour me donner le plaisir d'observer, le temps de me laisser imprégner du sentiment d'être à nouveau là, rattrapé par un passé que chaque détail microscopique ravive. C'est toujours avec trépidation qu'une fois le complexe de l'aéroport passé avec ses énormes hangars à demi désaffectés, je pénètre dans les premiers quartiers d'habitation, des lotissements ouvriers de petits pavillons lugubres, cadre rêvé de Série Noire me rappelant le minuscule appartement de ma grand-mère où flottaient des odeurs de pots de chambre javellisés, avant que n'apparaisse dans l'énormité de ses empilements la Cité des Aviateurs, dont les tours sont en cours de rénovation. Elles me paraissent démesurées dans ce gigantisme propre aux grandes banlieues françaises, avec leurs verrières de cages d'escaliers dévalant sur toute la hauteur. Je regarde les gens avec insistance, qui reviennent des courses ou rentrent exténués du travail un jour normal de semaine. Ils m'intriguent, eux qui sont restés là tout ce temps, qui ont changé avec le pays. Un groupe de trois laskars passe de l'autre côté de la rue, survêts blancs et doudounes sombres, ils viennent de se faire raser la tête, je le vois immédiatement. Eux n'étaient même pas nés quand je suis parti. Ils habitent un pays que je n'ai en fait jamais connu, la France in absentia, que j’ai longtemps occulté dans la certitude d’un retour impossible. Je voudrais leur parler, à eux et à eux seuls, et qu'ils me racontent les années manquantes.

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22 March 2012

Unknown Pleasures

Kubus am Berghain

Ce n'est que très récemment que l'architecture des sex-clubs pédé berlinois est devenu pour moi un sujet sérieux de préoccupation et ce sont deux articles tirés d'un même recueil d'essais publié aux US, Policing Public Sex [1], qui ont servi de détonateurs. Ce sont à ma connaissance les tous premiers à aborder un thème bien moins anodin qu'il n'y paraît et dans leur exploration des scènes new-yorkaise et californienne leurs auteurs ne faisaient que confirmer ce que je commençais à vaguement soupçonner ici à Berlin, capitale mondiale tant vantée de la scène masculine hard: que l'agencement spatial et l'imaginaire visuel déployé dans ces lieux ont un impact direct sur la nature des interactions sociales et sexuelles qui y ont cours. Rien de bien fracassant pour qui est familier avec les diverses théories de production de l'espace développées depuis des décennies (la formulation d'une architecture du désir par les Situationnistes, ou l'articulation proprement queer des interconnexions entre genre, architecture et espace urbain), mais vu le temps que j'y passe et ma sidération croissante devant le type d'humanité qui s'y fait jour, l'urgence à recentrer une culture sexuelle terminalement commodifiée sur l'intime et l'interpersonnel, la solidarité et la notion (toujours très débattue) de communauté se retrouve subitement au centre de mes questionnements. Et cela semble devoir commencer par une critique des espaces de plaisir que nous créons pour nous-mêmes.

Dans 'Public Space for Public Sex' John Lindell déplore l'uniformité miteuse des sex-clubs new-yorkais et le cynisme mercantile des exploitants d'établissements devenus plus ou moins souterrains depuis le grand toilettage de Manhattan (la désastreuse Quality of Life Campaign de Giuliani [2]) et la fermeture massive des lieux de plaisir gays au plus fort du backlash puritain qui a accompagné l'épidémie du sida. Il cite l'exemple du redoutable 'Club 82' dans l'East Village, aussi connu sous le doux nom de 'Bijou', un ancien drag cabaret ayant attiré en leur temps ces princes de la décadence qu'étaient Lou Reed et Bowie et depuis transformé en un bouge comme Times Square a dû bien en connaître dans les seventies. À 'Bijou' c'est un orange dégueulis qui dès l'entrée vous prend à la gorge, puis à mesure que l'on s'enfonce dans le secteur réservé à la baise, une obscurité sépulcrale à peine percée de quelques loupiottes que l'on associe au désir masculin sous sa forme la plus brute - esthétique généralisée que les barons du business semble considérer comme allant de soi -, des cabines en enfilade ouvrant sur un boyau exigu le long duquel les mecs scrutent le passage de chaque nouveau venu en se branlant. Je me souviens avoir trouvé la traversée de cette backroom interminable et dans l'atmosphère de menace sourde et de délabrement physique n'avais pas tenu plus de dix minutes. Ainsi, à l'opposé de cette configuration classique en cellules isolées et closes sur elles-mêmes (la norme dans tout Porno Kino qui se respecte), John Lindell se fait le chantre de dispositions spatiales flexibles et polyvalentes qui tout en facilitant une plus grande diversité de jeux sexuels et d'interactions entre clients assurent également une visibilité propice à la promotion de pratiques safe. Des partitions amovibles nommées Social Structures et Permeable Cells garantissent à la fois ouverture et intimité tout en insistant sur l'aspect avant tout social de ces espaces, leur fluidité générant toute une gamme d'échelles, de transitions et de contrastes, une transparence favorable aux errances nomades de 'machines désirantes' et à la dérive, autre concept situ décrivant le passage aléatoire du flâneur dans différentes unités d'ambiance selon ses propres intuitions, une dialectique du soft (chill-out areas conçus pour la sociabilité) et du hard. Cette modulation créative de l'espace contribuerait même selon Lindell à ressusciter l'enfant qui sommeille en chacun de nous dans l'investissement ludique de lieux réinventés. Sans aller jusque là, j'avoue parfois friser l'overdose dans ce déferlement monolithique de signifiants hyper-masculinistes et de désirer quelque chose d'un peu plus conceptuellement déviant - un salon de pavillon de banlieue coquet, un environnement lumineux immersif à la Eliasson, ce genre de choses...

Cela doit faire partie de l'image véhiculée par Berlin, cet immense terrain de jeu post-industriel amoché par l'Histoire, jungle de béton brut antithétique à l'idée même de douceur. Et le fait est qu'ici les sex-clubs sont légion: ils se présentent dans des tailles, des configurations et des degrés de qualité esthétique variés, le roi d'entre eux étant sans conteste le 'Lab' qui, niché dans les entrailles de la centrale désaffectée du Berghain, couvre a lui tout seul tout le spectre de l'imaginaire pédé hard. Dans son essai sur l'histoire des saunas aux États-Unis Allan Bérubé s'attache à montrer comment la recréation d'environnements traditionnellement oppressifs pour les homosexuels est précisément ce qui est fétichisé dans cette mise en scène des symboles d'une histoire clandestine commune. Le rapport complexe et ambigu qu'entretiennent les pedés avec les structures de pouvoir et d'oppression déborde largement du cadre de cet article mais n'en demeure pas moins central dans la constitution de ces espaces, et au 'Lab' rien ne manque à l'appel: une esthétique brut de décoffrage que l'architecture vertigineuse de l'ancienne Kraftwerk de la Karl-Marx-Allee glorifie sans retenue, une orgie de vieilles tuyauteries rouillées et de vestiges industriels laissés en l'état, des armoires de métal cabossées rappelant à la fois le vestiaire, la caserne et la prison, les camouflages suspendus évoquant un boot camp le dimanche dans les bois, à moins que ce ne soit les frondaisons de quelque parc municipal la nuit - Villa d'Este à la berlinoise, le 'Lab' dispose même de son propre jardin d'agrément à flanc de bunker, un simulacre de labyrinthe parsemé de pneus de camion et de lits d'hôpitaux désossés pour un confort maximal -, une rangée entière de glory holes pour cet autre classique gay que sont les chiottes publiques et merveille des merveilles, une pissotière à l'ancienne remontée de toutes pièces et restée fidèle à sa vocation comme pièce maîtresse des soirées yellow. De plus on y trouve ce que l'on pourrait là aussi appeler Social Structures - de loin l'élément le plus réussi du dispositif -, sortes de grandes cages de métal servant aussi bien de reposoirs pour ceux qui comme moi n'en peuvent plus de dériver, de postes d'observation d'où jeter ces regards langoureux ou se faire sucer dressé sur son socle, c'est selon, que de plates-formes pour partouzes improvisées, et qui dans leurs dispositions aléatoires servent à reconfigurer l'immense nef à colonnes et créer un effet de surprise permanent. Enfin, jusqu'à un certain point... Circuler à travers le 'Lab' est une expérience déroutante, et passé l'effet Sturm und Drang initial produit par le sublime architectural du lieu, se révèle un fatras symbolique délicieusement tacky, un musée de l'iconogaphie pédé à travers les âges comme seule Las Vegas pourrait en créer.

Mais bien plus que ça, le sex-club constitue selon l'argument de John Lindell un espace privilégié d'interférences entre architecture, modes de sociabilité entre hommes et culture sexuelle [3], un lieu total où se trouve tout entière inscrite l'histoire de la marginalité gay [4] et où très souvent les définitions de genre croulent sous une surdétermination des marqueurs de la masculinité pure et dure. Le 'Lab' en particulier est un lieu hautement ambigu dont la disposition physique peut mener dans des directions simultanées et contradictoires, générer une foule de possibles au-delà de l'usage monosémique qui en est (presque toujours) fait. Espace d'exploration individuelle et d'affirmation collective, caisse de résonance colossale de la condition gay contemporaine, c'est aussi un champ fantasmatique de premier ordre (tout l'arrière du bâtiment, sorte de face cachée de la lune, n'est par exemple accessible qu'en de rares occasions), un dédale de révélations potentielles où aller à la recherche de sa propre vérité érotique. Par contraste, on peut aussi le voir comme un espace hyper-contrôlé où le bombardement sensoriel sans merci et l'absence regrettée de zones de repos et de socialisation intime promettent non plus la dérive ludique tant espérée mais une sorte de fuite en avant à travers un supermarché surdimensionné où la satisfaction du désir est constamment différée, un monde implacablement huilé et ultra-normalisé tant dans les codes vestimentaires et corporels que dans les pratiques (l'ubiquité et la primauté de l'anal sur toute autre forme de sexualité sont frappantes). Et que ce soit parmi les Social Structures, aux alentours des urinoirs ou dans l'anonymat délibérément entretenu des glory holes je produis moi aussi cette culture tout en ayant le sentiment d'être de ces corps téléguidés, machinalement saisis et presque immédiatement délaissés, et nourris dans mon égocentrisme un climat d'indifférence pourtant profondément contraire à mes besoins de connexion et d'intimité. Dans ces échanges brutaux l'espace physique du sex-club ne serait-il dès lors qu'une extension des sites de drague sur Internet où l'abstraction des êtres, la commodification du désir et des identités s'effectuent dans une désensibilisation et un déficit de responsabilité manifestes [5]? En somme, serions-nous en l'absence de toute empathie à ce point déconnectés de nous-mêmes et des autres, réduits au stade de touristes crétinisés de theme parks du cul où il est juste et tout-à-fait ok de se traiter mutuellement en parfaits salauds? L'espace des sex-clubs est un maillon fondamental dans le mécanisme global d'une culture sexuelle fondée sur une optimisation des profits, leur univers symbolique mettant en scène tous les attributs d'une masculinité conquérante et paroxystique, the hardest possible image. Tout ça me fait soudain penser au tableaux que Constant a peint dans l'horrible descente qu'ont dû être les années soixante-dix, son Erotic Space (1971) dramatisant une violence sexuelle qui serait devenue la norme dans une New Babylon jadis idéale et vite transformée en cauchemar éveillé.

Il serait sans doute hasardeux de se tourner vers le passé dans l'espoir d'y trouver un âge d'or de la sociabilité et du sexe public gays, où inclusivité, diversité et solidarité auraient été des valeurs dominantes face à un monde largement discriminant, même si on peut être facilement pris de nostalgie pour des époques épiques, inconnues et lointaines [6]. Peut-être 'Bijou', malgré (ou par) son côté rough 'n' ready décrépit, offrait-il un tel espace à des hommes marginalisés d'une scène gay mainstream basée sur un système de privilèges socio-économiques et de types corporels hégémoniques. Ou peut-être que mon sentiment premier de violence latente et de misère sexuelle était plus proche de sa réalité, je n'en sais rien. Déçu de ne rien trouver d'un décor de vieux cabaret queer de l'East Village je suis reparti. À regret...  Il ne s'agit pas non plus de revisiter l'idéal moderniste de déterminisme spatial (d'une architecture nouvelle naîtra une humanité nouvelle) mais relever les ambiguïtés, points de basculement et potentialités d'un espace où des connectivités inattendues peuvent surgir - la stratégie du détournement chère aux Situationnistes -, un sens de l'être et de l'agir ensemble dans le plaisir, le respect et ce que par manque d'équivalent français on nommera un esprit d'empowerment. Pour cela et tous les espaces de désir à réinventer, les Fun Palaces et Pleasure Gardens à venir - The Haçienda must be built - quel autre endroit, dans son caractère rétrospectif et ses prétentions expérimentales, synthétiseur d'histoire, de fantasme et d'ignominie, qu'un 'Lab', à Berlin, Labor der Moderne?

 

[1] John Lindell, 'Public Space for Public Sex' + Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Dangerous Bedfellows (eds.), Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End Press, 1996).

[2] Sur les effets dévastateurs des politiques de Tolérance Zéro de la municipalité new-yorkaise sur les communautés queer les plus fragilisées: Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40.

[3] Lindell établit en effet une corrélation très nette entre le design architectural des sex-clubs, les types de sociabilité qui y sont produits et l'image que se font les gays de leur sexualité: 'Beyond the function of facilitating sex, we need to consider what kinds of societal messages about sexually active gay men are revealed and constructed by the architecture of sex clubs (...) If our attitudes about sex club spaces are indicative of how sexually active gay men see our sex lives, perhaps we should pay closer attention to our expectations of these spaces, not only of what they look like, but also how they might facilitate better sex.' Lindell, op. cit., 73-4.

[4] L'expression est empruntée à: Adrian Rifkin, 'Gay Paris: Trace and Ruin', in Neil Leach (ed.), The Hieroglyphics of Space. Reading and Experiencing the modern Metropolis (London, New York: Routledge, 2002), 133. Il y est question des designs de John Lindell dans le contexte de nouvelles 'politiques spatiales queer' évacuant toute trace de l'abjection historique traditionnellement inscrite dans les lieux de plaisir gays.

[5] Sur les limitations et catégorisations du désir imposées par Internet: Michael J. Faris & ML Sugie, 'Fucking with Fucking online: advocating for indiscriminate Promiscuity' + D. Travers Scott, 'Fierce.net: imagining a faggotty Web', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), Why are Faggots so afraid of Faggots? Flaming Challenges to Masculinity, Objectification, and the Desire to conform (Oakland, Edinburgh, Baltimore: AK Press, 2012).

[6] Sur les espaces d'expérimentation sexuelle que représentaient les bars de Folsom Street, où gays of colour et working class se retrouvaient dans un environnement safe et inclusif avant les vagues successives de gentrification: Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 196-204. Sur New York et les disjonctions de l'ordre social dominant dans les porn theatres de Times Square: Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).

30 August 2011

Dog Planet

"There is something aphrodisiacal about the smell of wet concrete."

(Denys Lasdun)

 

Robin Hood Gardens, Poplar, London

As far as architecture goes never has England witnessed anything so unrelentingly violent as the hatred and collective frenzy elicited by 1960s Brutalism, putting it on a par with the Moors Murderer's ghastly crimes. Some of its most notorious achievements - from Portsmouth's Tricorn Centre, regularly voted the worst eyesore in the land, to the Gateshead multilevel car park of 'Get Carter' fame and Basil Spence's Hutchesontown C in the Gorbals, have long been knocked down and replaced by people-friendly, no-nonsense buildings appealing to reactionary visions of national identity and time-sanctioned picturesque. The frantic erasure of this peculiarly British take on high modernism - in a way the aesthetics of the Welfare State per se - went on unabated from the suburban, neo-vernacular backlash of the Thatcher years to the aspirational brashness and obsession with exclusiveness of Blairite pseudo-modernism [1]. In a context of open class prejudice and increasing surveillance of the public realm from which parts of the community are excluded on the basis of inadequate consuming habits [2], the destruction of Brutalist structures across Britain seems to tie in with the discrediting of a whole period of modern history and the social ideals it fostered. Ironically enough though, these radical architectural forms have found staunch defenders in a very exclusive coterie of connoisseurs with the Smithsons elevated to the rank of icons of the über-cool.

Robin Hood Gardens, a fortified double-slab of social housing laid out around a grassy knoll in full view of Tower Hamlets council officials - who, reneging on their prime mission to serve the community's interests, did all they could to bring about its demise - is one of the glamorous couple's rare projects to have ever been built (their masterplans for the post-war remodelling of the City of London and central Berlin with their infinite networks of deck-access blocks and streets in the sky may have been a tad too daring for the times). And despite this belated interest in Brutalist chic (exemplified by Trellick Tower's reverse of fortune and the overall fetishisation of urban edginess in a kind of 'pastoral' outlook not always immune to social voyeurism [3]) and the appreciation societies' usual outcries it is earmarked for demolition. Caught between the intensively policed enclaves of Doklands and the new consumer paradise of Stratford City its beleaguered, poor community of Bengali descent might have proved too unsightly as London is poised to become the world's focus during the next Olympics. Instead of piss-drenched communal behemoths inhabited by the undeserving poor what better symbol for our ultra-liberalized world than the glitzy, soaring glories of aspirational hubris with all the trappings of 'urban luxury living' (real estate parlance for tiny flats, total disregard for local cultural ecologies and paranoid, ultra-securitized environments)?

Beyond the strictly socio-economic issues such revanchist policies inevitably raise, times are also tough for any fetishist with a penchant for visually uncompromising local authority creations. For there has to be somewhere some poor sods who can hardly contain themselves at the sight of rough-wrought, stained concrete, and in that department the country as a whole is a true feast for the eyes with that distinctively British touch turning originally brilliant ideas into a morass of mishaps and tragedies - as the collapse of Ronan Point one grey morning in 1968 single-handedly demonstrated [4]. And it's probably its louche sensuality that exposed the material to such primal forms of violence. In Thamesmead revisited in A Clockwork Orange huge dicks and cunts are daubed all over the lobbies' vandalized walls. At the Hulme Crescents, the swan song of an aesthetics reaching its phase of terminal decay [5], its rough, grooved texture has an obscene carnality to it as remains of illicit activities and unidentified human secretions ooze out of its flawed surfaces. The estate, which from the air looks like a collection of contorted worms, was based on Bath's more salubrious Royal Crescent and before becoming, as a quasi-Piranesian burnt-out shell of empty concourses and squatted flats, the epicentre of the Mancunian underground acid house scene, was every mother's nightmare after a toddler had fallen to his death from the upper floors. In Britain bare concrete always had something menacingly alien (an unwholesome invention foisted by Teutonic modernists on an unsuspecting, tradition-loving people) that had to be domesticated and controlled by all means (prettified with adornment, whether plastic ivy or flower baskets [6], or painted over), which ultimately led to the current wave of wholesale destruction [7]. In this context the British vernacular, symbolized by 'noble', homely materials such as brick and stone, had reinstated values of common sense and decency over the excesses of foreign lunacy.

I used to live in a part of Islington where the single class society promised by New Labour came up against deeply ingrained, annoyingly unreconstructed working class identities. In fact the sort of communities routinely vilified for failing to share in the values of taste and aspiration emblematic of Blairite Britain ("the wrong kind of raspberry-wine vinegar on their radicchio", as one commentator put it), and openly ridiculed amongst the resolutely PC and morally irreproachable middle classes with 'chav' as the most common term of abuse [8]. Packington Square was before its recent obliteration such a place: a sprawling estate of interconnected low-rise blocks inhabited by the remnants of the area's former white, working class population and as such regarded by outsiders with much distaste and fear. Clad in nauseating red rubbery pannels the Packington didn't have the Brutalist credentials of Robin Hood Gardens or any of Goldfinger's creations, and subsequent redesigns (the raised walkways had been removed as they served as escape routes for muggers) did much to bastardize the original concept with all sorts of cosy additions - pitched slate roofs atop brick-clad stairwells, cutesy railings enclosing front gardens in an attempt to implement the by then very fashionable theory of defensible space. Walking back there at night was an unnerving experience. From day one I took to skirting the place through the tastefully gentrified side-streets as gangs of teenagers (constructed as necessarily aggressive, homophobic and racist by the two trendy gay urbanites my flatmate and I were) would hang out on the grassy patches between blocks with Mike Skinner aka The Streets blaring out and girls screaming in the dark like banshees. The fear of intrusion and impending violence was very real as the flat was sunken in a recess and exposed to every passing gaze. In my room the shutters were always drawn, turning it into a damp-ridden, hostile space which I could never appropriate, with the most immediate threat lurking just behind the door.

The same room appeared in a nightmare I recently had. I was lying on my bed and a floor-to-ceiling window was overlooking a vast grassy wasteland. A massive concrete slab resembling Robin Hood Gardens was looming on the horizon, distant and forbidding, as an intense white winter light bleached all colours from the scene. In the distance a group of teenagers was drifting about the burnt expanse and gradually came nearer to my room where I was fully exposed bathed in the warm sunshine. Then a scally youth clad in white sports gear and with a baseball cap on broke away from the group and peering into the flat sneakily slid a hand through the half-open tilting window. He started feeling my arse then with one finger penetrated me as deep as he could and more and more forcefully. I noticed his boyish face in the sun, frozen in a sadistic grin. I was terrified by this sudden physical violation [9] and asked my mother, who was standing still in one corner, to activate the window's complicated shutting mechanism. Her hard, sour expression made me realize that she knew. This was but one of her numerous unwanted intrusions into my room, which she entered by force to re-establish a natural order - the laws of our class collectively upheld by mutual surveillance - that I had willfully transgressed. Control was manifold and perfectly integrated, from technocratically designed architectural spaces to the innermost workings of a mother's heart.

Dial a Chav! sex hotline

 

[1] The concept of pseudo-modernism was coined by Owen Hatherley in his impassioned homage to the political visions and commitment to social progress of the Brutalist ethos, which he savagely opposes to the vacuity and vulgar grandiloquence of Blairite architecture: Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010). By the same author, a reflection on the erotic potential of bare concrete in Militant Modernism (Zero Books, 2009), 29-42.

[2] For a systematic deconstruction of the processes at play in the privatisation of public space in British cities, the toughening of the law and order stance under New Labour and the increasing criminalisation of the working class in the context of zero tolerance policies: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2009).

[3] The council housed working class viewed as the receptacle of urban authenticity and gritty realness by middle-class newcomers in formerly poor neighbourhoods. On the 'pastoral' see Maren Harnack, 'London's Trellick Tower and the pastoral Eye', in Matthew Gandy (ed.), Urban Constellations (Berlin: Jovis, 2011), 127-31.

[4] Ivy Hodge and her morning cuppa had far-reaching consequences and did much to knock British architectural modernism off course. Subsequent social housing arguably showed a refreshing degree of invention compared to the monolithic, ideologically stifled building programme of the sixties (not to mention the taint of local corruption). Experiments with warmer materials and more intimate forms of space proved things were really taking a turn for the better before being nipped in the bud with the curtailment of all public housing provisions under Thatcher.

[5] A powerful evocation of life at the Crescents and their demolition after an amazingly short lifespan in: Lynsey Hanley, Estates: an intimate History (London: Granta Books, 2008), 129-32.

[6] The Right to Buy Scheme, historically the first step towards the dismantlement of the public housing sector, intended to differentiate the cream of the crop from those devoid of any aspiration towards social betterment. The appearance of fan lights and wacky colour schemes as markers of social standing over the otherwise uniform drabness of council tenure widened the gap between what was increasingly viewed as the dreck of society and a new privileged stratum of owner-occupiers, as Hyacinth Bouquet's tentacular influence was now spreading to the working classes themselves...

[7] Latest casualty: Preston Bus Station, whose fate hangs by a thread. Despite repeated attempts to get it listed its future looks pretty bleak.

[8] Some sensitive souls wouldn't be caught dead cracking a sexist, homophobic or racist joke, but 'chav-bashing' is somehow acceptable and doesn't seem to give them any qualms. For as the 'chav' is defined as an essentially dimwitted, abhorrent thug hooked on benefits, he's only fair game. To illustrate the point see the opening anecdote in Owen Jones, Chavs. The Demonization of the working Class (London, New York: Verso, 2011).

[9] A brilliant study of the gender dynamics intrinsic to Brutalist architecture in its commodification of a totally available female body and the flaws of an easily penetrable, defective concrete: Katherine Shonfield, Walls have Feelings: Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000).

Dog Planet

Robin Hood Gardens, Poplar, London

Jamais en Angleterre vindicte publique n'aura été si intense et durable que celle sciemment perpétuée contre le Brutalisme des années soixante, l'équivalent architectural des Moors Murderers. Ses spécimens les plus spectaculaires - du Tricorn Centre de Portsmouth et du parking à niveaux de Gateshead dramatiquement mis en scène dans ’Get Carter’ aux Gorbals de Basil Spence - ont soit depuis longtemps été pulvérisés ou sont en passe de succomber à la vague de fond réactionnaire qui depuis une bonne trentaine d'années oblitère les traces visibles de l’utopie architecturale du Welfare State au profit d’un anti-urbanisme fanatique, un appel à la tradition picturesque et au bon sens populaire. Cette haine destructrice représente donc un lien de plus entre le conservatisme thatchérien historique et le pseudo-modernisme vulgaire du blairisme triomphant [1], négation systématique des formes allant de pair avec un classisme de la pire espèce dans la marginalisation de groupes sociaux 'improductifs' et la privatisation/ultra-sécurisation croissantes du domaine public [2]. L'ironie a toutefois voulu que cette esthétique sans concession à rien ni personne ait depuis été fétichisée par une clique trendy de connaisseurs distingués avec les Smithsons érigés au rang d’icônes de l'über-cool.

Malgré cette revalorisation tardive, Robin Hood Gardens, double-barre de logements fortifiée de l'East End et l’un des rares projets du couple à être sorti de terre (la radicalité de leurs plans pour la City de Londres et de restructuration du centre de Berlin - réseaux labyrinthiques et infinis de streets in the sky - en ayant sans soute refroidi plus d'un) est lui aussi voué à disparaître et le site multi-rentabilisé par une énorme opération immobilière de luxe. C’est qu’à quelques mois des Olympiades la communauté locale, pauvre et en grande partie d’origine bengali, commençait à devenir un peu trop voyante, périlleusement coincée entre les enclaves exclusives et étroitement patrouillées de Docklands et Stratford City. Au-delà des questions politico-sociales qu’un tel revanchisme urbain soulève inévitablement, pour les fétichistes du béton brut et violemment malmené, c’est un nouveau coup dur. Car il faut bien quelques pervers déclarés pour mouiller dans leur slip au seul contact de ces textures rugueuses et maculées, et dans ce domaine le pays entier est une fête des sens sans égale avec ce quelque chose de très anglais dans l'adaptation miteuse et le ratage systématique d'idées nobles - comme l'effondrement traumatique de Ronan Point le prouva un matin gris de 1968.

Et c’est sans doute sa sensualité trouble qui exposait le matériau aux pires outrages. On se lâchait contre le béton de façon littéralement primale: couvert de bites et de chattes dans le Thamesmead d’Orange Mécanique, souillé de traînées pas nettes, de restes inidentifiables d’activités illicites, suintant de sécrétions qui en corrodaient la surface, une nudité salace antithétique à une tradition indigène incarnée par la brique et la pierre, matériaux 'dignes' et totalement contrôlables. Decoffré en blocs bruts cannelés il est d'une obscénité charnelle aux Crescents de Hulme, chant du cygne d'un modernisme en déliquescence et cauchemar des mamans à poussettes - des gosses ont d'ailleurs chuté du sommet -, avant de devenir à moitié brûlé l'épicentre de la scène acid house mancunienne et être finalement abattu pour laisser place à un urbanisme des plus normalisés. Inspirés du Royal Crescent de Bath, leurs arcs en forme de verres de terre contorsionnés circonscrivaient d’immenses pelouses pelées et informes dégorgeant les déjections des cassos que la ville entassait là. Ses cages d’ascenseurs pisseux, accessibles par d'énormes piles isolées et reliées par des passerelles aux coursives sans fin, devaient dans les lueurs des lumières au sodium avoir une allure quasi piranésienne [3].

J’habitais à Islington dans un ensemble similaire bien que plus complexe dans ses agencements de blocs interconnectés et infiniment moins bandant dans son exécution. À la suite d'une tentative de reprise en main Packington Square avait même subi l’ablation de toutes ses passerelles internes pour cause de criminalité juvénile et son revêtement d’un rouge caoutchouteux dégueulasse avait été compromis par l’ajout de structures ’traditionnelles’ de brique avec petits chapeaux d’ardoise pour un surplus de domesticité tendre. La réputation de l’endroit était désastreuse, dernier résidu working class blanc dans une mer de gentrification et de bon goût qui fut avant son élection le bastion de Tony Blair. D’ailleurs on adoptait profil bas en y entrant et il était toujours préférable de le contourner par les élégantes rues adjacentes pour gagner son appartement. Dans les espaces verts séparant les blocs des groupes d'ados en survêts squattaient les bancs avec The Streets à fond le ghetto blaster. Parfois les filles hurlaient dans la nuit, des cris atroces d’écorchées qui se réverbéraient dans les coursives à peine éclairées de veilleuses. Vivant au rez-de-chaussée nous redoutions une intrusion violente et les volets restaient toujours baissés dans nos chambres pour éviter d'éveiller une attention malvenue.

Dans un rêve récent l’appartement surplombait une étendue verte face à une muraille grise identique à celles de Robin Hood Gardens qui au loin barrait l'horizon. Le soleil pâle de l’après-midi éclaboussait la chambre d'enfant où je me trouvais à travers une fenêtre large qui perçait le mur sur toute sa hauteur, si bien que j’étais de mon lit totalement visible d'un groupe de jeunes mecs qui rôdait sur la pelouse. Bien que le rez-de-chaussée fût surélevé ils réussirent quand même à m’atteindre, je ne comprenais pas comment. L’un d’eux, à casquette et veste de survêt blanches, s’approcha de la fenêtre basculante, passa la main par l'ouverture pour m’introduire un doigt dans le cul, qu'il enfonçait lentement et avec un plaisir évident. Son sourire satisfait et sadique était illuminé dans le soleil et je ne sais plus si les autres s'étaient rassemblés autour de lui pour mater la scène. Un rêve purement brutaliste où l’architecture a atteint un tel degré de porosité que le corps est ouvert et accessible à qui le veut dans la dissolution des limites successives menant à la dernière intériorité. Pétrifié de terreur je demandai à ma mère d’actionner pour moi le mécanisme de vérouillage compliqué de la fenêtre. Son expression outrée de condamnation me fit comprendre qu’elle savait [4].

 

[1] La notion de pseudo-modernism est empruntée à Owen Hatherley, amoureux inconditionnel du Brutalisme en tant que véhicule d'un projet politique progressiste et pourfendeur impitoyable de la vulgarité cynique de l'ère Blair: Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010). Pour une méditation sur le potentiel érotique du béton brut (assortie d'une citation de Denys Lasdun: "There is something aphrodisiacal about the smell of wet concrete."), voir également du même auteur: Militant Modernism (Zero Books, 2009), 29-42.

[2] Pour une déconstruction en profondeur et terriblement lucide des processus de privatisation de l'espace public en Grande Bretagne, de l'obsession sécuritaire des gouvernements successifs ainsi que de la criminalisation croissante du corps social dans le cadre de politiques de tolérance zéro: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2009).

[3] Lynsey Hanley, Estates: an intimate History (London: Granta Books, 2008), 129-32. Il y est question du bref destin des Crescents dans un passage aussi visuellement évocateur qu'implacable.

[4] Une étude brillante sur le Brutalisme et l'accès illimité au corps féminin rendu possible par la transparence et la pénétrabilité de la nouvelle architecture: Katherine Shonfield, Walls have Feelings: Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000). C'est juste après avoir évoqué ce livre avec un ami que j'eut ce rêve.