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12 November 2015

Les Petits Chignons

"The fun we had
The fun we'll have
Reckless immaturity"

(Marc Almond, The Stars We Are)

 

Moderna Museet, Stockholm

La jeunesse berlinoise fait de ces choses inquiétantes, incompréhensibles et absconses, comme pour préserver coûte que coûte son rang dans la hiérarchie du cool mondial, puisqu'aux dires des plus grands experts en Zeitgeist, Berlin c'est depuis longtemps plié, time to move on. Il semblerait, comme je l'ai encore vu ce samedi à bord du M10 (ou 'MDM10', son surnom du week-end), que la dernière tendance soit pour les mecs de se teindre en gris, un gris de vioque méchamment triste et choquant de laideur. J'ai pris ça en pleine face, incrédule et finalement assez énervé: que l'on m'explique seulement comment des gosses si ravissants, comme celui qui m'a ce soir-là fait face dans le tram, peuvent sans raison apparente décider de se faire un délire veuchs Mamie Nova. Ne manque plus que la nuance de mauve-Margot Honecker pour les filles - ce qui ne tardera sûrement pas, les branchées des Halles le faisaient déjà à mon époque. Ça me fout en l'air, moi qui n'en peux plus de perdre ma couleur d'origine et en chie dans le réajustement permanent qu'implique ma mutation en renard argenté - ce n'est pas si vilain, ça donnerait même une certaine classe comme le disaient dans le temps les bonnes femmes d'Alain Delon, comme si j'avais fait toute cette route pour m'échouer là. Et ce alors que par ailleurs les barbes deviennent toujours plus longues et fournies dans une prolifération hirsute dégueulasse et qu'à peu près tout le monde s'obstine à se trimbaler avec un étron mou planté au sommet du crâne. Je me disais que ça ne pouvait plus durer, qu'on avait atteint là un stade de maniérisme irréversible qui, comme tous les développements similaires dans l'histoire de l'art et de la mode, ne pouvait que préfigurer un renouveau esthétique profond.

C'était pourtant loin d'être fini. La confirmation d'un maniérisme décadent généralisé m'est venue quelques heures plus tard dans la fournaise de la Snax, l'une des deux supertouzes annuelles du Berghain, l'équivalent pédé du Bal des débutantes dans la haute société. Perché sur mon promontoire, levant ma vodka à l'assistance comme le Duke chez Russell Harty, je remarquais une fois de plus comment les attributs supposés de la masculinité se trouvaient exacerbés dans des tenues réduites à leur strict minimum - les échancrures toujours plus prononcées aux hanches, les décolletés toujours plus pigeonnants sur les pecs, les combis moulantes toujours plus découpées au cul. C'est bien simple, less is more n'a ici aucun sens, comme si cette virilité désirée par dessus tout devait naître d'une suraccumulation symbolique dont on espère anxieusement qu'elle se synthétise en quelque chose de crédible. C'est très exactement le sort qu'a connu l'archétype historique du skinhead, dont l'hypermasculinité dopée à coup de signifiants hard a fini par s'abîmer dans le camp le plus comique - c'est-à-dire tout ce que l'on fuyait à grands cris. Le plus étrange après deux bonnes décennies de théorisation queer, c'est qu'il s'en trouve toujours pour tomber dans le panneau (à commencer par moi, quelquefois), et on se demande bien quand cessera cette arnaque funeste dont personne ne sortira jamais gagnant. Seul à zoner dans la jungle de l'hédonisme international, aliéné par une culture de turbo fuckers vidée jusqu'à sa dernière once d'humanité, je me glaçais dans une indifférence morne, la sorte de descente fulgurante dont je suis capable sans même l'aide des drogues. L'évidence était implacable: Berlin partait en vrille et toutes ses promesses d'émancipation sexuelle se fracassaient tout autour dans une mer de connards haletants et de fashionistas camées. Je le savais, je le sentais: c'était rideau pour moi.

David Bowie interview on the Russell Harty Show, 1975

Le retour au monde normal se fit comme d'habitude dans un mélange de sommeil gris, de relents mémoriels plus ou moins avouables et de résignation calme, et c'est ainsi que le lundi, un jour plat à se flinguer comme à chaque début de semaine, je me retrouvais dans le MDM10 à proximité d'un groupe de jeunes Anglais, tout émoustillés de voir de leurs yeux la mythique métropole. Le gars de la bande, un coquelet frisotté beuglant de sa voix de tout juste pubère, semblait décidé à en imposer aux donzelles, le genre de petites meufs qu'on voit tituber le vendredi soir sur Bethnal Green Road, torchées et à moitié à poil par moins cinq. C'est qu'il savait trouver les mots pour les amadouer, les gourdes: ses potes à lui, se vantait-il, kiffaient à fond les drogues, et surtout le crystal. Le crystal-meth, la tina, celle qui transforme illico en bombasse de porno et qui en l'espace de quelques années a fait perdre ses chicots à toute une génération de slammeurs, l'aristrocratie de la défonce et du sexe gay extrême. Pour moi, qui encore la veille trimais aux glory holes pour qu'on s'occupe de mon cas au moins dix secondes, c'en était trop, la série noire. La cruauté du moment était terrible, entendre cette voix d'enfant à peine révolu parler de choses si adultes avec une telle fraîcheur. Mon intuition de la Snax se vérifiait donc: j'étais hors-jeu, trop à la ramasse pour comprendre quoi que ce soit à un monde en accélération incontrôlée, terrain de jeu d'une transhumanité cyborg saturée de psychotropes que je ne pourrais jamais aspirer à rejoindre pour jouir avec. Peut-être avais-je fini par épuiser mes réserves de transgression, la ration d'une vie... La ville se défilait et ne m'appartenait plus. C'est vrai qu'après douze ans les choses commencent à devenir compliquées. La coïncidence si parfaite des débuts entre fanstasmagorie urbaine, désir et fictionnalisation par l'image a longtemps servi de cadre narratif stable à ma présence, pour peu à peu se désagréger et ne laisser place à rien, juste une attente infinie d'autre chose.

C'est donc toute l'ironie de ma dernière trouvaille à Pro qm, la librairie la plus classe de Berlin, un opuscule qui à lui seul résume la débacle en cours, sorte de Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations pour une leisure class transnationale hyperconnectée entre hubs urbains majeurs: Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident, publié par Zero Books, une maison spécialisée dans la critique culturelle radicale que j'aime beaucoup, ne serait-ce que pour la qualité de sa présentation graphique. Connaissant bien sa ligne éditoriale - un peu clever Dick sur les bords mais de bonne tenue - et confronté à un titre pareil, je ne pouvais que subodorer une énorme branlerie de hipster en pleine montée, ce qui s'est avéré vrai au-delà de mes espérances. Vaguement enrobé de théorie marxiste pour lui donner un minimum de consistance (la superstructure revisitée par Gramsci comme leitmotiv conceptuel), ce court essai (orthographié ici en français) mobilise tout un arsenal de thématiques exsangues après des années de matraquage médiatique: les drogues, le clubbing, l'art, la nouvelle économie, la gentrification, le tourisme. La prose, nerveuse et hachée, toute en disjonctions expressionnistes, métaphores plus ou moins heureuses et agitprop incantatoire, se veut le reflet de l'histoire chaotique et du tissu physique fracturé de Berlin, une démarche littéraire proche de celle adoptée par Stephen Barber qui il y a vingt ans scannait les surfaces sensibles d'une capitale en pleine métamorphose dans Fragments of the European City. Dans Superstructural Berlin, l'hallu n'est jamais bien loin, certains passages décrochant carrément le pompon par leur comique involontaire - "destructured nylon encrusted passengers with an absorbed and fermenting gaze" (les usagers du U-Bahn à Hermannplatz!), "tourism: that particular and constant flux supplying cognitively impressionable conveyor material to the urban syntax", "this mnemonically promiscuous opportunistic locus" (la Neue Wache!) - avant de climaxer dans une giclée pseudo-messianique où le sociologist ("the conscious cognitive mapper and pattern recognizer") saura brandir l'égide de la critique culturelle face au danger de psychose inhérent à un trop-plein de libéralisme libertaire.

En définitive le seul mérite du livre est sans doute de nous rappeler à quel point les logiques de prédation capitaliste régentent les moindres de nos plaisirs (de la consommation ludique de drogues, dernier maillon d'une chaîne continue d’exploitation, au nouveau précariat créatif de start-ups phagocytées par les grands conglomérats, en passant par un hédonisme sécuritaire requérant soumission totale à ses instances de contrôle), même si l’auteur a la naïveté de croire que le système revêt une forme plus ‘douce’ dans le contexte arty de Mitte ou Kreuzkölln - faux-semblant qui le rend précisément si toxique. L'hypertrophie du self propre à cette économie de production d’individualités fabuleuses sous-tend une régression à l'état de horde infantile quasi hobbesienne, qu’il s’agisse d’Espagnols à barbes venus étreindre les arbres du jardin enchanté d'://about blank ou des princesses victoriennes prenant leurs aises aux chiottes du Pano, black widows toujours prêtes à taper de leurs petits poings en cas de manque. Ce qu’il y a d'effroyablement lassant dans tout ça, c’est bien l'invariabilité d’un discours hégémonique pathologiquement fixé sur une infime minorité, suffisamment blanche et privilégiée pour remplir toutes les exigences de l'Entertainment. C'est à se demander ce qui peut se passer ailleurs, s'il existe même de véritables gens qui réalisent des choses dignes de considération. La vérité c'est que ça n'intéresse personne tant les circuits internationaux d'information préfèrent par facilité se branler sur ce Berlin-là, trop heureux de resservir jusqu'à la nausée ses mythes de déglingue et de merde en tupperware. Qu'en est-il des diasporas africaines de Wedding? Que se passe-t-il à Lichtenberg ou Marzahn qui pour une fois démentirait l'image de nids à fachos qu'on leur attribue volontiers dans les milieux 'raffinés'? Qu'en sera-t-il de cette jeunesse à venir - syrienne, afghane, érythréenne - qui peut-être inventera des façons d'être ensemble inédites, des sons, des sensualités encore inconnus et qui inévitablement redéfinira en profondeur l'identité de cette ville? En serons-nous alors encore à faire dans notre ben devant cette putain de porte comme des captifs volontaires d'une histoire avariée alors que l'essentiel se passera déjà ailleurs?... Je voudrais ne plus avoir à parler de ces choses car malgré ses emphases risibles et prétentions insupportables, tout est enfin dit dans ce livre-tombeau, le noir craquelé de la couverture lui donnant un air de finalité sépulcrale. Je continuerai d'attendre, non dans une inertie désabusée mais dans l'écrit en mouvement, la seule chose à même de me maintenir vivant dans mon désir inextinguible.

Volkshaus, Zürich

 

Nicolas Hausdorf & Alexander Goller (illustr.), Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident (Winchester, Washington: Zero Books, 2015).

30 August 2014

Girls... Now Now... Fall

Partick, Glasgow

After months of considerable excitement, the aerolite is about to blaze across the Berlin sky. Under the Skin, Jonathan Glazer's sci-fi/metaphysical/erotic thriller starring Scarlett Johansson is bringing in its trail one of the most alluring creatures the genre has ever spawned: 'Laura', the murderous alien succubus roaming the streets of Glasgow in her transit van in search of an unending supply of male meat. For aesthetic as well as thematic reasons, the film was predictably likened to both 2001: A Space Odyssey and The Man Who Fell to Earth, the achingly beautiful motions of abstract celestial bodies being reminiscent of Kubrick's cool formal mastery, while the blank disconnectedness of the main protagonist was bound to evoke Roeg's cult masterpiece. However, if the motives of Dame David's landing on Earth are clear - to ship water back to his dying planet -, the rationale behind Laura's presence in Strathclyde remains obstinately opaque: is she spearheading some full-scale invasion or has she gone astray at the tail end of an operation that went horribly wrong? - although there might be a hint at the original novel's plot in the mush of bloodied human remains being conveyed into a distant, glowing furnace -, an indeterminacy that seems to have irked some critics. The profound sense of alienation from a world perceived from within the android's unformed mind is fantastically underscored by Mica Levi's eerie soundtrack - a dense texture of screeching, distorted strings, thumping metronomic pulses and obsessive drones -, with Cage, Scelsi and Xenakis cited as some of her main influences, although I personally detected more than one nod at Schnittke in the general atmosphere... Time itself gets mired in an endless dérive as Scarlett-Laura, stunning even with a dodgy haircut and in mismatched outfit, sits behind the wheel for hours on end, glumly staring into the distance, her predatory stance only interrupted by random attempts at pulling strangers - mainly Celtic fans spilling into the streets after the day's game. Tentative contacts are quickly aborted as most men decline her offer for a quick ride. Perplexed by the unintelligibility of human behaviour, grappling with the rules of working class, heterosexual seduction, she's armed with only a few learned chat up lines ("I'm a little bit lost. How do I get to Ibrox?", "Do you think I'm beautiful?"), a perfect image of vacuous bewilderment as on some estate a bunch of scally lads suddenly close in on the van and start ripping it apart, kicking and yelling. Just like the shiny black goo swallowing her helpless victims and keeping them floating in a state of weightessness, the city knows no mercy and is revealed in its essential, bare violence.

Here, Glasgow provides the strangest, most unnerving of urban settings, for once eschewing the gravitational pull of London - although I can't help wondering what it would've been like to see la Johansson cruising around neighbouring Cumbernauld's town centre with its sprawling space-age superstructure looming in the twighlight. The city, shot mostly at night or in a dull, faded winter light, amounts to little more than a disconnected succession of old Victorian glories, degraded council estates, suburban cul-de-sacs and business parks laid out around their mandatory roundabouts. In its outright refusal to yield to any form of sentimentality (something we'd actually be hard-pressed to experience in a place like Glasgow), the film conveys a sobering vision of the contemporary British city as it has developed in the past decades under exceptionally virulent neoliberal conditions. The brutal dystopia it ended up embodying has over the years been the stuff of many corrosive, creative endeavours, ranging from chronicles deriding the crappiness of it all, meditations on the crass vulgarity engulfing the land to the indictement of the shoddy environment a philistine, security-obsessed culture has wilfully created, a societal meltdown whose antithesis is seen in some privileged quarters of the middle-classes in the traditional continental city, where vibrant, carefully designed public spaces foster intense, civilised interaction - a notion hard to deny when one has enjoyed the sheer beauty and exhilarating urbanity of any middle-sized Italian town... In fact, it isn't the first time that Glasgow has been used as a backdrop to moody tales of inner-city disintegration and threat of class warfare - a British speciality from, say, A Clockwork Orange to Come to Daddy. Red Road by Andrea Arnold (who went on to direct the magnificent Fish Tank) is awash with the imagery of CCTV-saturated, rubbish-strewn and drug-infested squalor, the infamous high-rise estate awaiting, windswept, forlorn and choking in asbestos, its impending demise. Ironically, the last of the surviving Red Road towers (bar one sheltering asylum seekers) were to be choreographically blown up Las Vegas-style for the opening ceremony of the Commonwealth Games, this moronic act of municipal hubris scheduled to be beamed to millions of stunned viewers across the world - because of security concerns the plan was mercifully scrapped at the last minute. In Under the Skin, even the dreamlike natural landscapes ooze something deeply ominous, a mere extension of Laura's nefarious rampage across the city. In one particularly harrowing episode by the sea, she lets an infant fend for himself on the beach after his parents have accidentally drowned. Screaming and writhing in anguish in the dark, he is doomed to an inexorable death.

Social entrapment, sexual repression and the desperation to transcend one condition to relate to others pervade everything, from the booze-drenched battle zone of the city centre to every little village she stumbles across. Amid shoppers united in a community of sorts through frantic consumerism, gangs of youths engaged in fisticuffs and ordinary girls in supermarket clothes out on the tiles getting wasted, she unexpectedly bonds with a severely disfigured man (beautifully played by Adam Pearson), who like many others gets picked up in the van at night, the only time he can step out and shop at Tesco's without being harassed. It truly is one of the most heartrending scenes in the film, a brief moment of tender intimacy and empathy as both find themselves fleetingly connected in the isolation they both share (he will eventually be spared the gooey treatment and allowed to escape, naked and haggard, to the hills overlooking Glasgow). The destabilising effect of her nascent humanity knocks her off course to the remotest corners of the Highlands where, in a state of permanent stupor, she follows whoever asks her to - to end up watching Tommy Cooper and listening to Deacon Blue with some beefy bachelor fortuitously met on the bus, a purely terrifying moment. Fearing for her own physical integrity and scared out of her wits after their first, and only, sexual contact, she will suffer a horrific fate deep in the woods - an otherworldly landscape of waterlogged undergrowth and tall, gnarled trees reminiscent of some Nabi painting - as a rogue logger, after assaulting her and confronting the alienness of her savaged body, douses her with petrol and sets her alight. Just as Thomas Jerome Newton, plied with alcohol and tacky luxury, succumbs to human schemings and becomes a wreck forever trapped on this sorry planet, Laura meets her downfall at her most vulnerable as a mix of conflicting emotions, childlike yearnings and budding sensuality begins to take hold of her. It is her primal state of unknowledge that gives us the perspective to view our world in the most clinical way: the asocial, segregated urban wilderness we choose to inhabit, the inexpugnable forces of class hatred and sexual oppression - an attractive woman driving around and walking in the woods alone is necessarily a whore courting abuse -, the devastation wreaked in hearts by prejudice and stigmatisation. How did it all come to this, and how much longer can we hold out? How to long for the overthrow of the hegemonic order along with its myriad forms of domination and the advent of an enlightened, liberated society at the hands of a simple, frightened species hellbent on destroying everything it comes into contact with? Just as it's unable to deal with the totalising concepts it devises for itself (whether political or religious) without debasing them, would real chances of emancipation rather not consist in localised, micro-acts of resistance, sidestepping whenever possible the injunctions of an ultranormative mode of social organisation?... It's just been reported that Planet Earth is set on a collision course with an unknown cosmic object, emerald green and unusually bright, whose sheer size and pull will leave it no chance to survive and be remembered. Its provisional name: Melancholia

Pinkston Estate, Sighthill, Glasgow

21 August 2014

X-mal Deutschland

Storkower Strasse

Dans mon imaginaire urbain, la Storkower Strasse occupe une place exceptionnelle, comme dans l'esprit de milliers d'autres citoyens infortunés du Bezirk de Pankow, qui incorpore depuis les fusions territoriales de 2001 Prenzlauer Berg lui-même. Bien que faisant partie de cet arrondissement bien plus connu pour son opulence Gründerzeit et l'arrogance infecte des familles bien nées qui désormais l'occupent presque exclusivement, elle n'en a aucun des charmes, droite et raide comme la justice, se déroulant en une succession implacable et particulièrement assommante de non-lieux - stations-service, magasins hard-discount, et surtout l'immense complexe administratif entièrement dévolu à la dèche et l'humiliation étatique organisées: les différentes divisions de l'agence nationale pour l'emploi et l'organe régulateur du Finanzamt. Il est difficile de savoir à quoi a pu ressembler cette avenue avant sa reconstruction sous la DDR, un régime obsessionnellement résolu à punir son peuple criminel par l'extirpation méthodique de toute forme de jouissance esthétique. On imagine tous les blocs qui la bordaient absolument identiques, dissimulant on ne sait trop quoi et seulement différenciés par d'énormes numéros aux entrées, avant d'être camouflés de revêtements plastique aux tons pastel, comme pour amortir la violence des nouvelles institutions qui en avaient pris possession. Mais l'illusion ne tient pas longtemps: ici, comme dans les supermarchés de ce pays, c'est no frills, no fun. What you see is what you get.

Ayant il y a des années dû m'y rendre fréquemment à la suite d'un licenciement largement mérité, 'la Storkower' m'était surtout familière de bon matin, généralement l'heure à laquelle l'Arbeitsamt m'invitait pour une petite discussion, sybillinement appelée 'clarification'. La notification m'en arrivait toujours sous la forme d'une lettre de deux ou trois pages imprimée sur ce PQ gris de recyclage qui est devenu la marque de fabrique de l'administration allemande et où, usant du langage officiel le plus abscons à grand renfort de composites monstrueux et de réglementations brandies à tout-va, on me priait simplement de me présenter. Car là aussi tout est conçu dans le but d'induire la culpabilité la plus irrationnelle et inspirer une terreur maximale, ce qui me faisait immanquablement songer aux méthodes de convocation employées par la Stasi, quand le courrier arrivait pile le vendredi pour laisser au destinataire tout le loisir de se chier dessus pendant le week-end. Et en effet, ces lundis matin givrés de janvier avaient là-bas de quoi serrer le cœur, l'estomac étant déjà noué depuis la veille à l'idée de me retrouver face à l'un des cerbères du système - indifférent, robotique et inhumain -, épreuve me ramenant invariablement au matraquage originel de l'Ausländerbehörde, où je compris que l'Allemagne, impérieuse et paranoïaque dans la primauté absolue accordée à un droit du sang séculaire, ne me voulait pas forcément du bien.

À Berlin, je ne me suis jamais autant senti à l'est qu'en sortant de la station Landsberger Allee, lorsque longeant une désolation d'immeubles déglingués, de trottoirs défoncés et de files d'entrepôts aveugles abritant des supermarchés à moins d'un euro - une banlieue de Kharkiv telle qu'elle aurait pu être photographiée par Boris Mikhaïlov -, j'anticipais mon dépeçage bureaucratique imminent. Car il m'arrivait, lors de certains de ces rendez-vous, de passer un mauvais quart d'heure, comme la fois où je fus accueilli par cette jeune préposée pour une autre de ces 'clarifications', une petite blonde aux longs cheveux de soie qui devait avoir tout récemment intégré le service. J'avais par négligence excédé la limite de rémunération autorisée pour garder mon chômage - une déclaration de salaire inopinément sortie de derrière les fagots et datant de mon apparition surprise dans Sneaker Addikt IV, la dernière Grosse Produktion de Pig Kino, alors leader incontesté de ce créneau porteur que commençait à être le Berlin-Proll-Porn. Ayant failli à signaler ma prestation aux autorités, je violais ouvertement la loi et risquais gros. Affichant ostensiblement un petit air fâché pour bien me rappeler son statut, mais ce jour-là disposée à la magnanimité pour moi et moi seul, la princesse cracha:

- Vous avez de la chance d'être tombé sur moi, sinon je peux vous dire qu'avec les collègues ça aurait chauffé pour vous!... Bon, et vous faisiez quoi pour... Pig Kino?

- Performeur... enfin, en guest star.

Je dus pour cet écart rembourser l'intégralité de mon allocation du mois.

Un autre matin, je m'étais par erreur engagé dans le plus élevé et terrifiant des bâtiments du complexe, le grand rectangle blanc, celui où les abus de pouvoir commis par les agents de l'État sont les plus gratifiants dans la délectation - les insuffisances de langue étant avidement exploitées pour rabaisser et disqualifier - car c'est à travers sa machinerie opaque que sont trimbalés dans un état d'hébétude hagarde les candidats à Hartz IV, le dernier garde-fou d'un welfare state à l'agonie avant la déchéance et le néant social. Perdu dans les étages, je tombai sur deux employées en pleine discussion à l'extérieur d'une des cellules, et, prenant mon air d'enfant de chœur, la raie au milieu et de belles subordonnées conjonctives plein la bouche, leur demandai mon chemin. Ces cousines directes des dames de la BVG, aux amples textiles multicolores et coiffures déconstructivistes, me faisaient secrètement penser aux Bonnes Femmes du roman de Wolfgang Hilbig, ces travailleuses désexualisées par l'idéologie communiste et qui avaient d'un seul coup mystérieusement disparu du pays, réduisant le 'héros' à se palucher seul dans les poubelles de quelque trou du Brandebourg. Entendant mon accent, l'une d'elle entreprit de me répondre dans un français incompréhensible - les pauvres mots de ses dernières vacances -, quand elle, le stéréotype de la bonne Allemande, gigantesque et fagottée comme l'as de pique, devenait sans même s'en apercevoir l'objet du mépris silencieux des autochtones. Pas plus éclairé et m'éloignant vers les ascenseurs, j'entendai la conversation reprendre de plus belle derrière moi:

- Voyez, c'est bien quand ils parlent comme ça. C'est pas comme tous ces Polonais!

C'est donc avec une incrédulité horrifiée que j'appris il y a deux jours que le premier cas de contamination par le virus Ebola à toucher le sol allemand s'était déclaré dans ces mêmes locaux. Une chômeuse s'était subitement trouvée mal durant un entretien, et présentant tous les signes physiques de l'infection - comme elle était d'origine nigériane, j'imagine qu'on devait la tenir à l'œil depuis un bon moment - avait déclenché à elle seule tout le branle-bas de combat prévu en pareilles circonstances - les secours affluant sur place en costumes de scaphandriers pour embarquer la malade sous vide, tandis que les proles venus comme d'habitude réclamer leur dû à la société étaient évacués en masse dans la panique. Dans la soirée l'excitation retombait pourtant d'un cran: la malheureuse n'aurait en fait été victime que d'une mauvaise gastro-entérite, ce qui me semble finalement assez raccord avec le cadre stérile et profondément hostile du Jobcenter, la détestation viscérale qu'il suscite, la peur liquide qui y est sciemment distillée. Et une vision s'est alors imposée à moi: la contamination fulgurante du corps sain de la nation aurait bel et bien commencé là, en ce point précis de putréfaction sociale - l'agence pour l'emploi de Storkower Strasse, la tristesse de son modernisme au rabais, la banalité du cynisme qui y corrode tout rapport humain, le pathétique des maigres enjeux de pouvoir qui l'animent -, ravivant les images de ces condamnés ukrainiens qui, protégés de leurs seules combinaisons de travail, avaient frénétiquement tenté il y a longtemps d'étouffer le cœur ardent de Tchernobyl sous de simples pelletées de sable.

18 June 2014

Jardin des Perversions

Diane d'Éphèse, jardins de la Villa d'Este, Tivoli

Il était encore tôt lorsque je sortai du Moviemento ce samedi après-midi. Le Queer Film Festival nous avait pour sa dernière édition à nouveau apporté des productions de qualité, dont quelques courts-métrages particulièrement bouleversants. C’est l’une des rares occasions où je peux mesurer la grande diversité de la nébuleuse queer berlinoise - en âges, styles, identifications de genre -, m’étant depuis longtemps désengagé de ce monde et n’en ayant plus que des échos lointains avec la désintégration programmée de la Transgenialer CSD comme dernier rebondissement en date. Je me sentais bien au milieu de la file d’attente, une variation possible parmi des dizaines dans cette immense gamme d’individualités sécessionnistes de l’héténonorme et déplorais secrètement que cette scène fût si encline aux rivalités et schismes en tous genres, la course à l’orthodoxie la plus irréprochable allant de paire, comme dans tout microcosme ultra minoritaire et radical, avec une tendance prononcée à l’excommunication. Reflet probable d’un cruel manque de culture historique et produit d'un dogmatisme holier-than-thou sans âme ni humour, être pédé revient dans certaines marges (les radfems en l'occurrence, mais pas que) à entrer en collusion avec l'ennemi, suppôts d’un système de domination dont nous sommes en vertu de privilèges intrinsèques uniformément les bénéficiaires [1]. La propension des communautés à se dresser les unes contre les autres est endémique et ne fait qu’affaiblir leur force de contestation face à un ordre surpuissant dont la mécanique normalisatrice demeure intacte. Car dans ma jeunesse nous étions tous embarqués dans la même galère, ayant en commun, mecs comme meufs, un oppresseur clairement identifié, et j’imagine qu’il en va de même dans ces pays ou l’homo/transphobie criminelle est érigée en idéologie d’État et où on ne peut, pour de simples questions de survie et de solidarité, laisser survenir ce type d'éclatement factieux [2]. Mais il est vrai qu’à l’époque, vivotant dans notre marasme périurbain, nous étions très peu politisés, que grâce à notre fabuleuse éducation nationale nous ignorions tout de Foucault et que le kwire et son arsenal conceptuel ayant à peine émergé des pays anglo-saxons il faudrait encore attendre longtemps avant que la France ne prenne comme toujours le train en marche.

Le Kottbusser Damm était fourmillant de monde, une foule hétéroclite profitant de la chaleur déjà estivale de ce week-end de juin. Il était hors de question de rentrer dans une telle lumière et la soirée s’annonçait longue. Livré à moi-même, encore fatigué de la nuit précédente et surtout plein du désir inaltéré de finir en backroom, je pourrais passer quelques heures au parc avant de me reposer en vue d’une nouvelle incursion dans l’un des seuls établissements survivants de Prenzlauer Berg. C’était le soir de tous les dangers, celui où me retrouver seul dans une ville intégralement dévolue à la réalisation immédiate de tout plaisir pouvait me plonger dans un désarroi plus profond encore. Dans l’air doré les alentours de la Karl-Marx-Allee étaient presque entièrement déserts. Traversant les avenues surdimensionnées, longeant les Plattenbauten interminables, je sirottais le Sekt tiède que j’avais pris soin de transvaser dans une petite bouteille en plastique, me préparant moi aussi à ma présence dans les épaisseurs du parc. Dans la grande arène de verdure des groupes d’amis parsemés finissaient de jouir de ce jour magnifique, étendus à moitié nus dans l’herbe ou plongés dans des conversations ponctuées de rires autour d’une bière. De part et d’autre de l’étendue des volutes de fumée blanche annonçaient les barbecues en cours. Il y a dix ans, alors que j’étais ici encore un étranger, je m’étais promis de faire un jour partie de tels rassemblements, et assis là seul, le corps nerveux de ne savoir où se poser dans l’anticipation de la fête générale dont ceci n’était qu’un avant-goût, je m’aperçus que j’étais dénué de la force d’en être encore triste. Pourtant il m’étais arrivé de me sentir leur égal, lorsque, pris dans les rets de jeux de regards avides, je me mesurais à tous ces corps fiers, tendres et confiants dans la vie qui les attendait, tatoués pour beaucoup - jusqu’au visage pour certains. Assis sur un banc je me repassais en boucle We Exist d’Arcade Fire, ses montées camp pétasse m'ayant poussé à me déhancher dans les allées, inhabituellement euphorique dans les rayons irisés du jour finissant et l’étourdissement de l'alccol, ma vie asymptote semblant pour quelques heures se confondre à la leur.

Irem Tok, Untitled (Munich)

Du temps de la DDR le parc était déjà connu comme lieu de drague, son ample colonnade en demi-lune servant de décor de rêve une fois le soir tombé. Je me souviens un été y avoir vu surgir d’un buisson un gros type en talons aiguilles et bas en nylon noirs, l’air ahuri de se retrouver soudain à l’air libre. Certes depuis les travaux de rénovation entrepris par la municipalité à coups de millions la Märchenbrunnen est resplendissante dans sa blancheur de marbre, mais hors d’accès la nuit par crainte du vandalisme. De l’autre côté de la rue un terrain vacant a longtemps assumé la même fonction avant l’édification d’un complexe résidentiel exclusif - gated community comme on n’en n’avait encore jamais vu dans le quartier. Dans les confins du parc le terrain est escarpé et fortement accidenté, une configuration artificielle due à l’amoncellement de ruines déblayées après la guerre. Les soubassements dynamités des tours de défense aérienne sont encore visibles au détour des sentiers qui strient les monticules de spirales entrecroisées comme deux ziggourats jumelles, seuls reliefs possibles dans une ville bâtie sur le sable. Dans les sous-bois une géographie aléatoire de passages humains trouent une végétation dense et inextricable, des frondaisons en arceaux, des troncs d’arbre effondrés, le sol autour du seul banc existant - là où se branle d’ordinaire un vieux - réduit à l’état de semi-décharge. Sur les pentes des torses immobiles d’hommes dépassent ça et là des fourrés comme autant de piliers priapiques balayant l’horizon boisé dans l’attente d’un événement indéfini. D’autres passent leur chemin sans un mot, hasardant un regard plus ou moins appuyé. Ici ça semble plus facile, loin des univers artificiels où l’imaginaire pédé est tout entier mobilisé dans une performance de soi constamment renouvelée. D’ailleurs c’est toujours au retour du Lab, lorsque celui-ci a définitivement épuisé ses promesses avec les derniers clients échoués dans des flaques de lube et de pisse, que les apparences commencent doucement à céder, que je viens finir ma nuit, refusant de la voir s’abîmer dans la banalité du jour nouveau. On ne sait jamais ce qu’on y trouvera ou combien de temps il faudra attendre pour ça, mais nombre de ces mecs seraient invisibles ailleurs, exclus (par l’âge, le style vestimentaire, le capital physique) des circuits dominants de représentation - et à Friedrichshain les bogosses-hispters-barbus sont sans conteste les rois sans partage.

Mais le lundi matin revenu, c’est une ambiance bien différente qui y règne. Sortant du G.Bar à l’heure de la fermeture, aveuglé par le soleil sur le pont enjambant les voies du Ringbahn, je me dis qu’il n’y a aucune raison pour que tout cela cesse si tôt. Les trains sont déjà plein de travailleurs qui ont dû se lever aux aurores, scrutant machinalement le paysage d’un air fermé, celles et ceux qui font tourner cette ville mais n’intéressent personne, et encore moins les esprits lumineux tout occupés à la marketer aux quatre coins du globe. Je vois bien qu’ils voient que j’ai fait la teuf toute la nuit, sans doute ma mine défaite ou les tâches suspectes qui constellent mon survêt, ou bien je dois dégager alentours une insoutenable odeur de clope et de foutre. Je me sens coupable de tant d'obscénité, peut-être me considèrent-ils avec le mépris qu’ils réservent aux branleurs qui affluent ici par milliers chaque week-end et sur lesquels il est maintenant de rigueur de taper. Je descends vers le parc, certain que là aussi d’autres sont venus tirer tout ce qu’ils pouvaient de leurs résidus de nuit comme un dernier baroud d'honneur Au sommet des grand arbres un fouillis de chants d’oiseaux témoigne du jour radieux qui vient de se déclarer alors qu’au loin quelques mecs vagues se faufilent parmi les buissons. Viennent-ils vraiment de se lever exprès pour ça? Plus haut un type en bleu de travail m’a repéré et commence à s’avancer - sans faire de simagrées car le temps doit lui être compté. Peut-être sont-ils comme lui nombreux les matins de semaine à venir se faire pomper avant le turbin. Je me dis que je pourrais contribuer à ma façon à l’émancipation sexuelle de la classe ouvrière, apporter un peu de bonheur à ceux qui ne comptent pour rien dans l’économie du désir scandaleusement anti-démocratique que génère cette ville [3]. “Prolétaires de tous les pays, caressez-vous!”, comme disaient les Gazolines. Je ferais là honneur à mes origines et essuierais la honte de la trahison originelle, quand j’allais faire les parcs parisiens pour allumer les fils de bonne famille ou les vieux beaux qui y traînaient, dans le but qu’ils me ramènent chez eux pour que, dans ma fascination exacerbée pour le privilège social, je prenne enfin la pleine mesure de leur monde - cette élégance et sûreté de goût si naturelles qu’ils les personnifiaient à eux seuls, un habitus à des années-lumière de ce que j’avais toujours connu. Je pense qu’ils kiffaient un peu de se savoir vus avec un keupon pédé de banlieue, et qui avait en plus de la conversation. Dans les villes cossues de l’ouest parisien ce n’était que calme, luxe et volupté, déchirés des cris de plaisir de bourges ramenés sous mes yeux à leur abjection nue.

Kiffeurs en action, Volkspark Freidrichshain

Impossible dorénavant de partir. Il fallait mener cet état à son terme, en tirer les dernières conséquences. Le coup de grâce, c’est le Bötzow Kiez, lisse et ordonné par les niaiseries familialistes de la classe qui a fini par en prendre possession. Il n’y a rien à en attendre, leur indifférence à mon désir et mes manques est complète. Dans sa longueur interminable cette rue signe invariablement mon échec. Affalé sur un banc je vois défiler les premiers joggers, puis des parents à vélo sur le chemin de l’école avec le môme bien calé sur le petit siège arrière. Dans la fatigue qui me gagne je me sens dégueulasse, couvert des miasmes accumulés dans le reflux de la nuit. J’écoute ‘la Sonate’ de César Franck, celle que j’adorais tant dans ma jeunesse, qui m’ouvrait à un monde de raffinement loin de la ville de ma honte, et qui ponctue de la même façon les promenades de Joe dans ‘Nymph()maniac 1’, grande fille flottant dans ses jupes amples comme dans les temps et lieu indéfinis qu’elle habite. Ses entrées dans le parc par le portail à colonnes, corps raidi et poings serrés, sont d’une mélancolie terrible dans le gouffre de solitude sidérale qu'elles révèlent. Elle vient s’y reposer, dit-elle, après la frénésie de ses plans cul de la journée. C’est qu’elle a une certaine endurance en la matière. Déjà ado, elle n’aimait rien tant, avec sa pote B. en sœur et rivale, que sucer dans les trains de banlieue - Première Classe sur British Rail en une sorte de prélude trash à 'Abigail's Party' - des barbus en costard rentrant du boulot, de ceux qui se gardent les couilles bien pleines pour le soir même pouvoir engrosser leur femme. Avec Joe il devait à tout prix en être autrement dans sa furie destructrice de tout futur, de tout bonheur familial. Elle prenait tout, ne rendait rien, un trou noir mobile pulvérisant le monde connu. Je m’engage à nouveau sur le sentier en spirale qui mène au sommet de la butte puis m’adosse à mon arbre préféré, celui qui se divise en trois troncs distincts au carrefour du domaine. À ce moment précis un petit blond, belle gueule et débraguetté, me frôle d’assez près pour que je vois ce qu’il a dans le slip, qu’il baisse au premier échange de regards. Il a une belle queue épaisse et complètement dure. Je retourne ma casquette pour mieux le servir, puis il commence à me deepthroater, de plus en plus fort, au point de presque me faire gerber. Je lui fais comprendre en lui massant ses petites burnes - qu’il na pas rasées - que c’est son jus que je veux, que ce serait la consécration de ma nuit, qu’il doit continuer comme ça. Pour m’exciter je me renifle les doigts encore imprégné d’une forte odeur de cul, un petit Turc qui avait débarqué en trombe au G.Bar pour se faire pomper par tous les clients. C’est exactement ce que j'ai tout ce temps rêvé d'être, en la compagnie réconfortante d'hommes qui pouvaient m'approcher et me traiter comme ils l'entendaient: la pute du parc, comme il y a eu celle de la côte, une sphinge embusquée dans la forêt. Le prole en bleu de travail est encore là et se tient à distance respectueuse en s’astiquant le manche qui bande de dessous sa combi. Il nous mate à mort, et je mets un soin tout particulier à lui offrir son porno du matin, un dont il se souviendra longtemps. Quand le blondinet se retire il crache encore son yop par petites giclées dont il recouvre mon blouson tandis qu’un gros filet vitreux lui pend du chibre. Renversé à terre et empêché par l’arbre de chuter encore plus bas, je m’essuie la bouche d’un revers de manche, le fixant avec toute la reconnaissance du monde: “Wow!”

Photos: /rem Tok, Untitled (Munich), 2011 - Essl Art Award CEE 2013 / Kiffeurs de nuit, Mustafa et David - Anne Laure Jaeglé

 

[1] Sur la dialectique complexe empowerment/disempowerment propre à la subjectivité gay: Earl Jackson, Jr., Strategies of Deviance: Studies in Gay Male Representation (Bloomington: Indiana University Press, 1995). Cité dans: David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 183.

[2] Il suffit pour cela de voir le spectacle pathétique offert par Berlin cette année où des dissensions et luttes intestines nées de conflits de pouvoir et de frictions d’égos ont ces derniers mois tourné sens dessus dessous le landerneau gay-lesbien mainstream au point de mener à l’établissement de deux Prides distinctes défendant pourtant le même agenda politique. Cela est évidemment à distinguer d’initiatives propres à des catégories mises en minorité à l’intérieur de l’ensemble fictif fortement hétérogène de la ‘communauté LGBT’ et porteuses de revendications spécifiques, telle la Dyke* March annuelle qui vise à dénoncer et combattre l’invisibilisation des lesbiennes dans l’espace politique et médiatique - et nullement antithétiques à la formation d’alliances et de solidarités dans le cadre de causes plus globales.

[3] Contrairement à ce que j’ai pu affirmer ici et comme me le faisait remarquer une amie après coup, le Berghain (puisque l'immense mise en scène du désir élaborée par la ville dans sa stratégie de promotion mondiale se résume en dernière instance à ce lieu) n’a rien de démocratique malgré son habileté à laisser penser le contraire. L’absence apparente de tout système de privilèges masque le fait que le club constitue à lui seul un immense carré VIP, chacune des subjectivités fictives (concept ultra mascien) qui le compose se livrant à une guerre de tous contre tous pour sa propre élévation à l’intérieur d’une hiérarchie implacable (elle-même reflétée dans l’organisation spatiale avec pour point culminant la dramatisation du passage si universellement fantasmé de la porte).

12 April 2014

Helden wie wir

"La subjectivité fictive qui a dû renoncer à sa propre consistance en échange d'une liberté imaginaire a trouvé un environnement où elle peut s'épanouir en toute sécurité sans jamais être effarée par la découverte de sa propre nullité."

(Francesco Masci, L'Ordre règne à Berlin)

 

'Bowie Is' exhibition, V&A, London

Südliche Friedrichstadt

L'événement est déjà attendu avec anticipation et aura sans nul doute un retentissement considérable: la venue en mai au Martin-Gropius-Bau - un palazzo néo-Renaissance étrangement rescapé de l'éradication du complexe de terreur nazie et dernièrement investi par les proliférations monstrueuses du Leviathan d'Anish Kapoor - de l'exposition blockbuster que le V&A de Londres avait l'an dernier consacré à David Bowie. Pour cette édition on nous promet quelques adaptations visant à mettre en relief le tournant décisif qu'ont dans sa carrière musicale représenté les années à Berlin [1]. Curieusement, quand on sait que Low fut essentiellement produit au Château d'Hérouvillle, que Lodger (le troisième volet de l'abusivement nommée Berlin Trilogy) n'y fut quasiment pas enregistré et qu'une grande partie de la période fut absorbée par un World Tour ambitieux (dont est issu le double-live Stage), on se rend compte que Bowie n'aura finalement passé qu'un peu plus d'un an à Hauptstrasse 155, l'adresse mythique de Schöneberg qu'il partageait avec Iggy - rien à l'extérieur de l'austère Mietskaserne peinte en jaune ne trahissant leur présence en ses murs, pas même un graffito adulateur. Si bien que l'on peut dire que seule l'année 1977 fut proprement berlinoise, "Heroes" en représentant dans sa sublime urgence l'expression la plus incandescente, ne serait-ce que pour le titre anthémique qui deviendra indissolublement associé au devenir de la ville - et dernièrement salement massacré par Romy Haag lors des mobilisations contre les lois homophobes votées en Russie. Les récits entourant la réinvention de Bowie en un lieu en tous points étranger, ne serait-ce que par la langue, sont bien connus: l'anonymat retrouvé après une excessive exposition médiatique (tenues 'prolétaires' et no-nonsense stylistique après le romantisme agonisant d'un Thin White Duke gominé et poudré), la lente convalescence mentale et émotionnelle succédant à une cocaïnomanie hors de contrôle (et compensée par des excès éthyliques dans quelque Kneipe lugubre et plastique du Ku'damm), l'hédonisme d'une vie nocturne interlope dont l'immense pouvoir d'attraction continue à ce jour d'opérer, le sens d'une liberté retrouvée dans une ville désertée et consistant largement en une agglomération informe d'espaces vides. Pourtant très peu d'images, hormis les photos avec Eno et Fripp en session à Hansa, la célèbre série de Masayoshi Sukita pour la pochette de "Heroes" et quelques clichés intimistes avec Romy Haag, témoignent de sa présence dans un cadre urbain dont la dramaturgie aurait à merveille épousé son propre goût inné de la mise en scène. Cette absence de représentation étant très délibérément née d'un désir de retour à la normalité (combien de fois au fil de ses diverses incarnations n'a-t-il prétendu être enfin redevenu 'lui-même'?), elle ne fait que rendre obsédante cet instant parfait de révélation intérieure, plus entêtant encore l'intense mystère de l'alchimie fusionnant psychogéographie intime, Zeitgeist et intuition créatrice, un moment purement épiphanique accouchant à lui seul de constellations sonores vitales.

Dans son effacement Bowie était en parfaite adéquation avec ce lieu qu'il avait investi et si puissamment intériorisé, un fragment difforme de ville, isolé et muré de toutes parts, défiguré au-delà de la laideur et parvenu à une sorte d'épuisement esthétique dans un modernisme générique et opaque. Il est difficile pour quiconque n'a pas connu Berlin-Ouest d'imaginer la configuration lacunaire d'une ville encore très largement détruite contrairement aux autres grands centres urbains de RFA, rapidement métamorphosés dans l'extase du miracle économique en cours, les restes de blocs aléatoirement découpés exposant leur murs aveugles et flottant comme un archipel d'îlots sur une immense surface lunaire, telle la Kaisersaal de l'Hotel Esplanade, fragment rescapé par hasard de l'éradication de Potsdamer Platz avant d'être mis sous verre lors des reconstructions héroïques des années 1990. Mais en 1977 on vivait encore pratiquement au milieu des ruines, des moignons décrépits de pompe Gründerzeit cohabitant avec des murailles de logements flambant neufs et éclatants de leurs couleurs pop dans les interstices d'un maillage ravagé - matérialisation des politiques technocratiques de restructuration spatiale à l'origine du mouvement des squats -, et ce n'est qu'à l'occasion de l'IBA dix ans plus tard et la mise en pratique des nouveaux préceptes de 'reconstruction critique' que des secteurs entiers de Kreuzberg retrouveront un semblant d'urbanité et de cohérence formelle. Cette désolation si sensible dans les instrumentaux de Low et "Heroes" a été photographiée par Michael Schmidt dans sa série de 1980 sur la Südliche Friedrichstadt dont le recueil Berlin nach 45 restitue dans une rigueur graphique magistrale la froideur hallucinatoire [2]. Située non loin de Hauptstrasse et Hansa Tonstudio, cette partie de Kreuzberg a été particulièrement malmenée dans les décennies d'après-guerre et fait actuellement l'objet d'un important projet de réhabilitation par la culture. Dans les images de Michael Schmidt, c'est une jungle fantômatique d'immeubles mutilés jonchant les terrains vagues et télescopant des parkings à niveaux multiples, de tours isolées montées sur podium et baignant dans la lumière laiteuse d'un hiver infini qui saisissent par l'intensité d'un gris décliné dans toutes ses variations. La dévastation physique, la déperdition extrême de substance urbaine et l'absence humaine y sont totales, et on ne pourrait imaginer meilleure évocation de Berlin-Ouest comme antichambre du désastre, la destination finale d'une histoire à bout de souffle à laquelle seul le pire des scénarios pourrait désormais mettre fin - une dissolution dans l'aurore nucléaire -, un réservoir purulent de psychoses que Possession, tourné exactement au même moment, incarne à l'excès. C'est cette formation spatio-culturelle propre à Berlin-Ouest qui constitue un maillon essentiel dans la trajectoire de la modernité finissante telle qu'elle est dramatisée par Francesco Masci dans son dernier ouvrage, L'Ordre règne à Berlin [3].

La photo de couverture - un condensé temporel du chantier pharaonique de la Potsdamer Platz par Michael Wesely - résume d'entrée de jeu l'esprit régnant dans la métropole dans la décennie post-Wende, la prolifération stridente de discours et d'images dans une géographie désormais ouverte à sa réorganisation idéologique, die Stadt als Beute. Le triomphalisme frénétique de l'après-réunification - Berlin déclarée métropole mondiale et l'effondrement du rêve frelaté [4], la colonisation et le démembrement de l'Est, son exotisation à travers une esthétique safe et immédiatement commercialisable, son omniprésence visuelle dans la vague d'Ostalgie qui ne pouvait manquer de suivre et a suffi à relancer la mécanique spectaculaire - marque le point définitif d'un processus enclenché au cœur de la modernité et déjà parvenu a son terme durant la Guerre Froide, où Berlin-Ouest se transforma en playground de choix des subjectivités fictives en quête d'expression personnelle. Un des aspects déterminants de la culture underground de cette période, et qui est à l'origine de la venue de Masci dans la seconde moitié des années quatre-vingt, est son irréductible nihilisme, son absence totale de promesse dans un contexte de cataclysme planétaire imminent avec pour seul horizon des amoncellements de débris voués à sombrer dans la boue et les ronces. Pour la première fois, la prétention démesurée des avant-gardes à créer un monde moralement meilleur est enrayée dans la négativité radicale de cette subculture née du Punk - qui avait déjà mis en scène l'inanité des symboles du politique - et façonnée par une configuration urbaine unique dans l'histoire. Objets d'une curiosité réactivée depuis peu [5], les noms et les images de cette époque retrouvent toute leur virulence hautaine: Einstürzende Neubauten, Die Tödliche Doris, les lieux d'expérimentation autant musicale qu'identitaire et sexuelle qu'étaient SO36 et Risiko, l'appel à la révolte cyberpunk de Decoder et ses impeccables credentials underground - William Burroughs, Genesis P-Orridge et Christiane F. y apparaissent -, Nick Cave qui, complètement soufflé par la stage persona de Blixa Bargeld, y amena le cirque de The Birthday Party avant d'y produire coup sur coup ses albums les plus brillants à la tête des Bad Seeds - et qui contrairement à beaucoup n'a jamais cru bon de se gargariser de son passage ici - et évidemment toute la lignée de pop stars et autres nobodies satellitaires venant faire 'leur Berlin' et espérant capter une infime parcelle de l'Angst bowiesque dans la même recherche de déflagration existentielle - avec succès pour Siouxsie and The Banshees, dans une médiocrité sans fond pour Bertie Marshall, un pote de jeunesse de ces derniers qui se faisait surnommer 'Berlin' et qui, n'y retrouvant rien de la décadence toc de Cabaret, piqua une crise du fond de son bedsit crasseux et se vengea de la ville dans un petit livre plein de venin [6], ou dans une avalanche d'emphase vertueuse comme seul U2 en est capable, le groupe s'étant même payé Eno pour à nouveau faire opérer la magie à la chute du Mur. D'ailleurs Bowie, qui venait de faire la connaissance d'Isherwood lors du Station to Station Tour, n'était-il pas lui-même 'nostalgique' d'un monde depuis longtemps anéanti et reconstruit de façon largement fantaisiste par les Seventies, le Weimar d'opérette du film de Bob Fosse dépeint de façon encore plus calamiteuse - si cela est possible - par David Hemmings dans Just a Gigolo (décrit par Bowie, à qui on avait fait miroiter la Dietrich en co-star, comme ses 32 films d'Elvis à lui mais comprimés en un seul)?

'Home is where Berghain is'

Berlin se prête à cette esthétisation à outrance du politique - sa surdramatisation sous le nazisme en représentant un sommet inégalé -, qui dans ses éruptions ultra-violentes qui ont émaillé tout le XXème siècle et dont les échos lointains se firent brièvement sentir lors de l'insurrection punk - presque instantanément neutralisée et dissoute dans l'industrie de l'entertainment [7] - y a vécu ses dernières convulsions pour définitivement laisser place à une prolifération continue d'événements indifférents et interchangeables, absorbant et désamorçant tout acte d'investissement politique se réclamant d'une radicalité systématiquement mythifiée (les squats, les émeutes de May Day, la résistance à la gentrification - un thème ici obsessionnel [8]). Bowie, une subjectivité fictive de dimension cosmique s'il en est, avait donc trouvé son île idéale pour y déployer une stratégie esthétique d'une amplitude et d'une sophistication sans précédent - le frisson de se trouver sur la ligne de confrontation de deux régimes ennemis pouvant à tout moment déclencher un Armageddon, d'approcher, mais en maintenant consciemment la juste distance du dandy, cet Ost si longtemps désiré dans ses mystères et ses dangers [9]. À Berlin, la subjectivité créative de chacun, autant de Geniale Dilletanten soucieux de leur exception supposée, était appelée à s'épanouir en osmose avec la ville la plus viscérale et 'réelle' de toutes - et pour beaucoup de jeunes Allemands de l'Ouest échappant à la conscription, la présence du Mur était la garantie de survie de cette utopie imaginaire contre l'arrogance matérialiste et la Bürgerlichkeit étriquée de la république-mère toute puissante [10]. Mais ce ne fut qu'un blip dans le continuum irréversible d'une culture absolue régentant toute interaction sociale dans les marques laissées par le politique sur le terrain scarifié des anciennes luttes d'émancipation ('Die Ordnung herrscht in Berlin' est le titre du dernier article écrit par Rosa Luxemburg avant son assassinat), et Berlin pouvait enfin opérer sous les yeux de la planète entière sa mue finale au son de la techno la plus intransigeante et l'exaltation de sa permissivité sexuelle dans la Love Parade, son exorcisme du passé par le plaisir, ou plutôt, selon l'expression désopilante de Masci, sa Némesis. Dans le maelstrom d'érudition que représente L'Ordre règne à Berlin, la ville surgit des champs fracassés du récit comme un astre intermittent, et l'auteur n'est jamais en reste de piques, aussi incisives que cryptiques, pour exposer la déréalisation d'une petite métropole engluée dans la génération incontinente de ses représentations et hantée par des obsessions inlassablement régurgitées - la mise à mal du mode de vie vernaculaire du fait de la spéculation immobilière et de la marchandisation généralisée des lifestyles, une culture urbaine intégralement phagocytée par le tourisme de masse, le statut peu enviable de Berlin comme 'ville la plus cool du monde', supplantée depuis peu par Leipzig après que Rolling Stone a abruptement décrété sa fin et - ce qui en dit long sur la faillite intellectuelle de ce type de discours - inextricablement liée au sort du Berghain, lui-même depuis longtemps emporté dans la spectacularisation hypertrophique de son image (et de son corrélat pervers, l'interdiction d'image) et déserté jusqu'au moins le dimanche matin par des Berlinois affligés de se voir dépossédés de leur jouet favori [11].

D'ailleurs plus rien d'autre ne finit par importer tant cette vision hégémonique, monodimensionnelle et hermétique à la multiplicité des réalités sociales semble à elle seule vampiriser le génie de cette ville, quiconque n'appartenant pas à la classe privilégiée et moralement supérieure de l'artiste jouissant de et en lui-même (ou tous les rôles apparentés) étant de facto invisibilisé - pas assez cool, pas assez mobile, pas assez libre de s'explorer. Dans leur expansion infinie que la nuisance d'autrui ne doit en aucun cas venir compromettre, les subjectivités fictives règnent sans partage et il leur est toujours loisible, une fois rentrées chez elles, de rendre compte de l'unicité de leur expérience transformative par la création. Dans la lignée du pauvre Bertie et de sa collision malheureuse avec une ville indifférente à ses illusions de midinette, Berlin produit un genre littéraire en pleine explosion, ces parcours prétendument initiatiques dont toute une jeunesse avide d'auto-réalisation, notamment française, nous abreuve depuis maintenant quelques années. Des titres tels que Fuckin' Berlin et Demain Berlin, hormis le fait d'être tous deux extraordinairement mal écrits, ont ceci en commun qu'ils trahissent une ignorance crasse de la ville s'étendant au-delà de leur scène respective et révèlent, dans leur incapacité stupéfiante à une quelconque réflexivité, la vacuité de non-individus propulsés dans une course aux plaisirs extrêmes supposément impossible en France, pays de merde réactionnaire et accablé de tous les maux - pour le premier un week-end de fun à écumer les bars à cul lors de Folsom à la recherche de l'ultime masculinité dans une germanité fantasmée [12]; pour l'autre une défonce sans fin dans les chiottes du Panorama Bar, parfaitement inconséquente dans son équivalence machinale à toute autre forme d'expérience [13]. Dans les deux cas, rien dans cet hédonisme égotiste "ne fait corps", ni physiquement ni socialement, même les expériences sexuelles les plus censément radicales se jouant dans la déconnexion fondamentale de subjectivités enfermées en elles-mêmes et, dans leur désir obsédant d'être à la pointe d'une avant-garde auto-proclamée, engagées dans une guerre de tous contre tous, réinstaurant en cela l'état pré-politique d'avant le Léviathan théorisé par Hobbes. Dans une de ces digressions brillantes qui constellent tout le livre, Masci met en regard le héro antique, dont la mort revêtait dans son esthétique une valeur éthique exemplaire aux yeux de la communauté, avec les hérauts insubstantiels de la modernité finissante, tous identiques dans le mirage de leur individualité paradant sur un terrain de jeux sans aspérités ni entraves - heroes just for one day [14]. Et c'est bien cette liberté imaginaire illimitée qui assure la perpétuation des structures de domination, l'État n'étant depuis longtemps plus contesté dans son monopole du pouvoir - il se montrerait même plutôt conciliant envers les excès de cette population jouisseuse tout occupée à sa propre esthétisation, tapant du poing de temps à autre pour lui rappeler qui commande mais se sachant fort bien conforté dans son empire tant que le déferlement des plaisirs promis continuera d’attirer une jeunesse déterritorialisée venant y chercher 'en mieux' ce qu'elle connaît de toute façon déjà, tant que Schönefeld, plaque tournante du low cost, croulera sous son afflux journalier de subjectivités fictives en état d'alerte maximale [15].

Finalement c’est comme si Berlin avait fini, à l’issue d’un processus de réductions successives, par coïncider avec sa représentation la plus élémentaire, celle d’un club géant où les passages transitoires de milliers empêchent tout ancrage dans une quelconque historicité - l’étrange réticence de nombre de nouveaux arrivants à parler l'allemand étant l’un des aspects les plus criants de ce détachement du lieu, lui-même devenu tout-à-fait commun dans l'immense circuit de l'entertainment global. C'est peut-être là que se situe le basculement qualitatif qui nous coupe à jamais de l’expérience des premières générations du siècle dernier: en quoi les attentes d'un jeune pédé parisien qui verrait en Berlin une Babylone gay moderne peuvent-elles différer des formations imaginaires d’un Christopher Isherwood, qui avait de son propre aveu fui une Angleterre suffocante guidé par le seul fantasme qu'il se faisait des corps prolétaires de Wedding ou Kreuzberg? Peut-être ce dernier avait-il une appréhension intrinsèquement différente de l’altérité qui l'ouvrait à des déflagrations intérieures, à l'acceptation d’être à jamais changé et à sa propre déperdition dans une ville encore fortement structurée par des relations de pouvoir, un site de résistances multiples que Masci nomme territoire. Et de ses fragments désintégrés Bowie a dû entrevoir les reflets finissants, connaissant lui-même la transfiguration au point précis de tension de deux ontologies essentiellement opposées, un dernier moment de grâce avant que l’histoire ne s’emballe pour de bon, que dans la colonisation progressive de ses espaces défaits par le pouvoir neutralisant de la culture absolue, Berlin finisse par ne plus désigner aucun lieu géographique concret mais une simple condition générique [16]... Dans l'une des séquences de Cracked Actor, le documentaire de la BBC suivant Bowie durant le périple américain du Diamond Dogs Tour de 1975, le Duke squelettique, assis à l'arrière d'une limousine et gérant tant bien que mal l'effet d'un autre petit gramme, contemple en ricanant une mouche en train de se noyer dans sa brique de lait: "It's kind of how I feel", nous informe-t-il, insconscient du fait que pour lui le pire était encore à venir. Et l'on serait presque tentés de lui dire "nous aussi", plus d'un an après son retour mélancolique sur les hauts faits de 1977 dans Where are we now?, dont la sortie avait provoqué dans la presse un déluge d'autoréférentialité dithyrambique, à l'instar du concept graphique de l'album détournant l'iconographie originelle de "Heroes". C’était donc reparti pour un tour: la radicalité libertaire de Berlin, l'ébullition de la scène alternative (curieusement toujours celle de l'Ouest), Dschungel commme le Berghain d'alors, les amants du Mur, les VoPos visant Hansa de leurs fusils - autant d'épopées qui nous seront immanquablement resservies au Gropius-Bau... Nous suffoquons de vivre dans la ville la plus cool du monde après Leipzig, de ces mots pétrifiés tombant de la bouche de pretty things tremblant, dans l'envers masochiste nécessaire à la jouissance qui leur est perpétuellement promise, de se faire tèj par Sven, de devoir continuer à flotter dans une histoire épuisée et condamnée, à défaut d'autre chose, à se répéter indéfiniment dans un champ discursif de plus en plus balisé et étroit. Et cette fois-ci il est à parier que Berlin, à jamais reconnaissante à Dame David de l'avoir honorée de l'un de ses plus grands mythes, saura nous maintenir dans l'attente nerveuse de l'événement-phare de ce printemps: le retour du Messie lui-même.

 

[1] Sur l'odyssée berlinoise de Bowie: Hugo Wilcken, Low (New York, London: Continuum, 2005); Thomas Jerome Seabrook, Bowie in Berlin. A New Career in a New Town (London: Jawbone Press, 2008).

[2] Michael Schmidt, Berlin nach 45 (Göttingen: Steidl, 2005).

[3] Francesco Masci, L'Ordre règne à Berlin (Paris: Éditions Allia, 2013). Interviews: 'Berlin, cette île du bonheur fictif', Ragemag, 03.2014; 'Ganz Berlin basiert auf Kitsch', Frankfurter Allgemeine, 13.07.2013; 'Je suis pour la suppression du Ministère de la Culture', Le Rideau, 06.2013.

[4] Matthias Bernt, Britta Grell & Andrej Holm (eds.), The Berlin Reader. A Compendium on Urban Change and Activism (Bielefeld: transcript Verlag, 2013), 23-65.

[5] Wolfgang Müller, Subkultur Westberlin 1979-1989. Freizeit. Fundus Band 203 (Hamburg: Philo Fine Arts, 2013); Wolfgang Farkas, Stefanie Seidl & Heiko Zwirner (eds.), Nachtleben Berlin: 1974 bis heute (Berlin: Metrolit, 2013).

[6] Bertie Marshall, Berlin Bromley (London: SAF Publishing, 2006).

[7] Francesco Masci, Entertainment ! (Paris: Éditions Allia, 2011).

[8] Masci reprend l'exemple de l'inscription de Neukölln, GAYS NAZIS & HIPSTERS FUCK OFF!!!, qui avait à l'époque causé tant d'émoi, pour exposer l'effondrement du politique (tel qu'il est entendu par Machiavel et Hobbes) dans une guérilla des distinctions individuelles où l'affirmation d'une unicité fantasmée ne peut se faire qu'au prix de la suppression violente d'autres subjectivités tout aussi fictives. Masci 2013, op. cit., 38-39.

[9] 'Ashes and Brocade. Berlinism, Bowie, Postpunk, New Romantics and Pop-Culture in the Second Cold War', in Agata Pyzik, Poor but Sexy. Culture Clashes in Europe East and West (Winchester, Washington: Zero Books, 2014). Le chapitre inclut en outre une réflexion originale, et rare, sur le Possession de Żuławski.

Sur la fascination exercée en Grande Bretagne par une Europe de l'Est monochrome et essentiellement identifiée comme germanique: 'Lipstick & Robots', in Michael Bracewell, England is mine. Pop Life in Albion from Wilde to Goldie (London: Flamingo, 1997), 187-210.

[10] Théo Lessour, Berlin Sampler. From Cabaret to Techno: 1904-2012, a Century of Berlin Music (Berlin: Ollendorff Verlag, 2012), 267.

[11] Quitte à s'aliéner plus d'un hipster, Masci réserve ses meilleurs coups de griffe au saint des saints. Tout en reconnaissant le génie marketing consistant à rendre l'intérieur du palais des plaisirs hermétique à toute prise d'image (entretenant en cela un climat de transgression perpétuelle dont les enjeux sont démesurés - braver l'interdit en créant des images ex nihilo) dans un régime culturel justement fondé sur leur circulation libre et pléthorique, il est moins tendre quand il s'agit d'en évaluer la position symbolique dans le Berlin contemporain. C'est la fixation quasi névrotique sur l'éventualité d'en être rejeté - ce qui déclencherait une crise existentielle ingérable, comme en témoignent parfois d'affreuses scènes d'effondrement nerveux à la porte - qui rend le Berghain 'kitsch' au même titre que le Berliner Schloss - un choix pourtant plus évident -, ces deux marqueurs s'inscrivant dans le même flux imaginaire qui subsume un espace urbain totalement éviscéré - la résurrection du passé impérial et un libertinage sexuel présenté comme sans limites n'étant que deux valeurs vides arbitrairement apposées à la tabula rasa offerte par Berlin comme pourraient l'être une infinité d'autres.

[12] Jeff Keller, Fuckin' Berlin (Paris: Éditions Textes Gais, 2008).

[13] Oscar Coop-Phane, Demain Berlin (Le Bouscat: Éditions Finitude, 2013).

[14] Masci, op. cit., 98-99.

[15] Tobias Rapp, Lost and Sound. Berlin, Techno and the Easyjet Set (Berlin: Innervisions, 2010).

[16] Dans un de ces paradoxes qu’il affectionne, Masci corrèle la perte de substance et d’identité de Berlin avec le remplissage méthodique de ses vides, le projet gargantuesque de Potsdamer Platz comme les centaines d’autres, plus anodins et banals, qui recristallisent le tissu urbain à l’échelle locale, contribuant à sa déréalisation accélérée. Masci, op. cit., 28.

09 February 2014

Les Beaux Gosses

"It's a men's club here. For you it's round the corner." L'événement se reproduit invariablement, lorsque des touristes paumés tournant autour du Berghain des heures avant l'ouverture se joignent à la file du Lab. Les petits groupes mixtes, tirés à quatre épingles pour impressionner des videurs universellement craints, ne semblent en rien déphasés par l'exclusive masculinité de la foule ni l'abondance en son sein de cuir et de latex, et c'est toujours avec une certaine pointe de satisfaction qu'est gentiment lâchée aux inconscients la petite phrase, inlassablement: "Sorry, this is a men's club." Ce soir il y a du monde: contrairement aux Berlinois qui s'y prennent toujours au dernier moment les touristes arrivent tôt, et c'est à croire que beaucoup ont décidé de prolonger leur séjour bien au-delà du Nouvel An. La queue est une véritable Tour de Babel où tous les canons dominants de la gayness contemporaine se trouvent représentés: une proportion considérable de barbes fournies et taillées selon des normes bien précises (strictement délimitée sur la ligne de mâchoire pour bien structurer le bas du visage), pas mal de mecs lookés caillera, puisque Berlin est l'une des plaques tournantes de cet autre culte de la masculinité pure et dure, des harnachements SM plus classiques, en somme une clientèle visuellement très homogène (on parle de 'style Lab' pour désigner ce type de pédé sexy, kinky, urbain et cosmopolite - sans doute en opposition à la scène historique de Schöneberg, en flottaison entre deux temps). Attendant sagement mon tour je contemple avec toujours la même fascination l'énorme masse de béton de l'ancienne Kraftwerk, ses ailes inoccupées trouées de baies obscures que j'imagine cacher un luxe secret de palais vénitien abandonné. Récemment je me suis même aperçu qu'avec la caserne des pompiers et le commissariat voisins, ainsi que les blocs de la Grünberger Strasse, elle formait un complexe urbanistique 'réaliste-socialiste' fabuleux, laissé plus ou mois en l'état depuis la chute du Mur, noir de crasse et proprement impressionnant de nuit... Ce soir je me sens apaisé et heureux de me trouver parmi tous ces hommes d'humeur festive et prêts à prendre possession des attractions du lieu, ce fun palace de toutes les perversions et fétiches imaginables, alors que dans mon casque retentit la voix poignante de Rita Streich sur la musique que Hans Werner Henze avait écrite pour le Muriel de Resnais.

Cela faisait des années que je cherchais les deux bandes originales composées pour Muriel et L'Amour à Mort à environ vingt ans d'écart et dont je n'avais qu'un mauvais enregistrement. Muriel ou le Temps d'un Retour est sans doute l'un des films les plus profondément bouleversants que je connaisse, moderne, lyrique et politiquement tranchant (il fallait la stature d'un Resnais pour oser aborder si tôt les crimes de la guerre d'Algérie), peuplé de personnages beaux et énigmatiques piégés dans leurs temps subjectifs - la magie de Marienbad transposée dans l’austérité coincée du cul de la France gaullienne. Je l'avais revu un soir il y a quelques années à mon retour de chez R., dont je venais de faire la connaissance au Berghain dans les derniers feux de la Snax. Sous le viaduct du U-Bahn à Schlesisches Tor, c'était une chaude soirée de printemps et encore sous l'effet du GHB que j'avais bien sifflé pendant la baise, torse nu avec mon froc en cuir qui me glissait des hanches (j'avais perdu mes bretelles quelque part dans la nuit) et mes bottes qui commençaient à peser très lourd, j'étais d'une insouciance sereine, heureux d'afficher au regard des passants (indifférents) les heures passées sur ce corps même, le mien, hagard et dépenaillé comme on ne pouvait l'être qu’ici - quelque chose de virtuellement impossible dans des villes aussi régimentées que Londres ou Paris. Après ça, regarder Muriel ne pouvait que prendre un relief particulier, la classe de Delphine Seyrig courant dans son élégance désarticulée le long des rues d'un Boulogne-sur-Mer reconstruit et embourbé dans des temps hétérogènes, des errances impénétrables dans leur but comme leurs motivations, la ville se refermant inéluctablement sur elles. La musique de Henze - des pièces très courtes largement fragmentaires - a profondément marqué ma jeunesse tant elle était devenue indissociable de mes étés à Brighton passés avec un homme qui ne voulait pas de moi et avec qui je faisais mon cinéma, rejouant à l'envi la scène primordiale de mon abandon par le seul aimé des années plus tôt, qui m'avait échangé une nuit contre mon double, en seulement plus beau et plus abouti. À Brighton, The Queen of the South, ville à la blancheur de craie immobile sous le soleil, sa jetée d'attractions effondrée dans la mer, comme T.Beach, station balnéaire pulvérisée du Ravissement de Lol V.Stein avec laquelle elle se confondait à la perfection. Ma descente vers T.Beach a duré des années, un deuil que je n'avais pas décelé sous la légèreté anodine des vacances. Puis lentement le temps s'est remis en marche, le corps a repris forme et des noms brutaux et cinglants de modernité en sont devenus le nouvel écrin - Lab.oratory, Ostgut, Triebwerk. À Berlin, là où je suis venu réintégrer ce territoire mouvant et criblé de zones d’ombre.

 

Ostgut

Heliogabale in Brighton
Berghain at night

J’ai choisi mon short de boxeur rouge sang pour faire mon entrée en beauté, ainsi qu’une paire d’Adidas montantes noires et argent, plus confortables pour danser que les Rekins, réservées, elles, au kiff dans la partouze qui vient de se terminer. Il faut recontourner le bâtiment pour accéder au Berghain proprement dit, dont la masse illuminée surplombe comme tous les samedis soir une queue compacte se déroulant autour du terrain vague qui lui fait face. Je me dis qu'il est incroyable qu'après tant d'années la légende reste entière, sans doute d'un prestige égal à celui du Studio 54, la jet-set planétaire en moins (un peu comme la Berlinale, le club est farouchement démocratique et hostile au système de privilèges ringard traditionnellement en vigueur ailleurs), qu'il s'agit sans doute là de la plus brillante opération de mythmaking de toute l'histoire moderne de cette ville, ses origines dans la scène gay underground et la qualité impeccable de sa programmation (sa face cachée, KUBUS, étant le cadre de productions de haut niveau où tout hipster se doit de se ruer sous peine de déclassement) achevant d'en parfaire la mystique étincelante. Tout le monde semble avoir une opinion sur le sujet et on ne compte plus les manifestations littéraires du phénomène, avec des résultats aussi inspirés qu'érudits, ou au contraire banals, voire franchement calamiteux... Fendant la foule en grande partie composée de touristes - l'archétype largement médiatisé de l'EasyJet-setter -, je constate que l'âge moyen y est très nettement inférieur au mien, une belle jeunesse bouillonnante d'anticipation à l'idée de pénétrer dans le saint des saints - le lieu sera-t-il fidèle à sa réputation de plus grand den of iniquity du monde occidental? - et aussi morts d'épouvante à l'idée de passer imminemment sous les fourches caudines du comité de videurs, devenus à eux seuls des célébrités mondiales, leur sort devant être scellé en une fraction de seconde, et comble de l'humiliation, sans un mot - une entreprise de terreur à laquelle nous nous soumettons de notre plein gré dans une fascination trouble et ambiguë pour tout détenteur de pouvoir. La file 'alternative' est, elle, presque toujours déserte mais parfois c'est bien l'énergie du désespoir qui s'empare des malheureux qui s'y engagent - qui de clamer qu'il est attendu par tel ou tel DJ, qui de soutenir qu'il figure bel et bien sur la guest-list. Me gelant les glaouis sous mon short j'affiche un sourire contraint et sans demander mon reste au colosse qui me fait signe de passer, fonce vers le contrôle de sécurité. Là, les préposés à la fouille sont généralement conciliants, c'est juste quand je dois leur expliquer ce que contient ma fiole de poppers que ça devient pénible - après l'avoir abusivement sniffé à deux ou trois reprises, l'un d'eux a même un jour tenté de me la confisquer, un scandale. Ce n'est qu'une fois posé sur mon sofa dans la vaste salle des pas-perdus, face au magnifique Rituale des Verschwindens de Piotr Nathan, que je peux commencer à contempler l'immense nuit qui s'ouvre à moi.

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23 November 2013

Topographie de la Terreur

Topographie de la Terreur - Le gymnase

C'est un fait qui n'a rien de divers qui attira il y a quelques jours mon attention et me fit à nouveau mesurer la puissance phénoménale des mécanismes de normalisation à l'œuvre dans la société à travers ses institutions. Il s'agissait du suicide d'une adolescente de 13 ans, victime de harcèlement dans le soi-disant 'sanctuaire' de l'école et qui à bout de force face au déferlement de violence quotidienne de ses 'camarades' de classe fut acculée au pire et retrouvée par sa mère pendue au porte-manteau de sa chambre. C'était en région parisienne, une commune pavillonnaire coquette des confins de l'Essonne, un de ces territoires dits 'périurbains' qui semblent depuis quelque temps beaucoup intéresser les sociologues - champ de concentration de toutes les crispations et anxiétés de déchéance sociale des classes moyennes 'inférieures', en faisant un milieu propice au vote d'extrême droite. Elles portent pourtant de jolis noms ces bourgades paisibles, qui dénotent une certaine douceur de vivre à la française loin de la fournaise parisienne et du cercle dantesque des cités de proche banlieue: Boissy-sous-Saint-Yon, Saint-Sulpice-de-Favières, Souzy-la-Briche (ma préférée), Briis-sous-Forges, là où se trouvait le collège incriminé. D'après la description de l'article, il ne me semblait pourtant pas se distinguer fondamentalement de n'importe quel autre établissement du pays: le cadre d'une cruauté ordinaire ne faisant que refléter l'immense violence d'une société en pleine déliquescence, une machinerie indifférente au bien-être de ceux qu'elle (met en) forme et paralysée par son incurie, exonérant les acteurs administratifs de toute responsabilité en invoquant invariablement la hiérarchie. Peut-être l'universalisme républicain y est-il aussi pour quelque chose, cette croyance romanticisée en une perfection abstraite de l'école comme puissant intégrateur social, aveugle - c'est le mot - aux différences, l'injonction de se conformer à un modèle dominant idéal et la non-reconnaissance de besoins individuels, même dans des situations d'extrême détresse, car nul besoin de psychodrame tant que tout le monde s'écrase et que la mécanique, une fois les choses rentrées dans l'ordre, puisse continuer à broyer les nouveaux arrivages tranquillos. En somme, et on la reconnaît bien là, la France dans tous ses immobilismes et vérouillages sociétaux, son obstination à ne rien vouloir savoir de ses minorités les plus vulnérables - car justement trop minoritaires et trop coûteuses (faisant partie de cette génération de kids qui s'est pris l'arrivée du sida en pleine gueule, l'inertie des autorités françaises est pour moi chose connue) et sa surdépendance aux grands discours aussi vains que globalisants. En Grande-Bretagne les premières campagnes de sensibilisation sur les brutalités dans le cadre scolaire ont été lancées il y a bien longtemps (même EastEnders, le soap phare de la BBC avait traité du sujet), et l'anglais dispose comme très souvent d'un terme précis pour désigner des réalités pour lesquelles le français n'a recours qu'à de vagues succédanés: bullying.

Les mots tuent, ce qui peut sonner comme une formule facile tellement ressassée qu'elle en perd toute signification, mais leur pouvoir de dévastation, les véritables dislocations intérieures que provoquent ces bombes à fragmentation dont on ne sait jamais ce qui reste logé au creux des êtres, sont presque toujours dévalués comme de simples embrouilles entre ados comme il en arrive tout le temps. Elle, qui s'appellait Marion, semble avoir eu droit à presque tout: 'pute' (un classique indémodable), 'grosse' (an all-time favourite même pour les fluettes), 'autiste' (car imaginant sa vie hors du monde trivial et médiocre de cette banlieue idyllique où un conformisme sans failles est une précondition à la survie sociale) et surtout 'boloss'. Ce dernier semble avoir gagné en prééminence dans la gamme supérieure des insultes et recouvre à peu près le sens du 'bouffon' d'antan (c'est-à-dire de mon époque, si saisissante est la rapidité des mutations linguistiques) qui désigne une personne faible et indigne de respect dont on peut abuser à merci - un peu comme le plus explicite Opfer ('victime') ici en Allemagne et qui représente dans les cours d'écoles de Neukölln à Bielefeld le dernier seuil de la dégradation. L'origine de 'bolos(s)', que j'ai entendu pour la première fois sur France Culture, reste un mystère - le terme proviendrait de la métamorphose en plusieurs phases de 'lobotomisé' [1]. Ça laisse songeur, et il est même terrifiant de voir comment un vocable à l'origine obscure, météorite aveugle embrasant dans sa trajectoire le champ lexical, puisse acquérir une telle puissance de frappe. De même, l'évolution du terme gay prouve de façon troublante l'imprévisibilité du devenir des mots et leurs détournement à des fins stigmatisantes. De qualificatif valorisant porté en étendard depuis la libération homosexuelle, il a opéré il y a quelques années une étrange mutation parallèle dans les cours d'école anglaises (là encore!) au point de devenir un terme générique dépréciatif signifiant en gros 'nul', 'naze' (Your mobile's so gay = ton portable, c'est de la merde), glissement sémantique dont on devine sans mal l'impact sur le taux de suicide déjà extrême chez les jeunes pédés. Alors voilà: c'était une 'boloss' parce qu''intello' et créative, pleine d'une fantaisie déconnectée des enjeux de pouvoir et de la tyrannie de groupe. Mais qu'on ne s'y trompe pas: si elle avait été 'rouquemoute', 'binoclarde' ou 'gouinasse', son sort n'aurait en rien été différent. Les nazillons de cours de récré, armés jusqu'aux dents des dernières technologies - puisque dès que le harcèlement physique cessait, Facebook prenait la relève -, ne laissent rien passer dans l'affirmation d'un ordre glacial, celui qu'ils ont déjà dans leur jeune âge parfaitement intégré et perpétuent dans la reproduction mécanique de la crétinerie familiale.

 

 

"Et elle chancelle, fuit du regard, pique du nez comme sous l'effet de l'héroïne, la France.
Mais il faut bien cesser, d'une manière ou d'une autre, de téter ce sein malin, cette pipe à crack du «tout va bien».
Du Blanc gris, ivre de lui-même, devenu aveugle aux couleurs du sol, et qui, minutieusement,
mais de tout son soûl, condamne cette fenêtre censée être grande ouverte sur l'espoir.
Les lendemains qui chantent se sont parés de brouillard et l'obscur ne fait que croître, croître..."

(Abd al Malik, La Guerre des Banlieues n'aura pas lieu, 2011)

Topographie de la Terreur - La piscine

Ce n'est finalement pas très loin de Briis-sous-Forges que les parents ont décidé de se téléporter un beau jour de 1981, fatigués d'une jeunesse passée dans deux des cités les plus hard de banlieue sud, et surtout mortifiés de devoir être symboliquement associés aux casoces (on disait alors 'zonards') qui sortaient promener le chien carrément en robe de chambre et avaient supplantés les premières familles, plus fréquentables, qui s'étaient peu à peu fait la malle. C'est ainsi qu'un autre monde nous attendait à quelques kilomètres de là, à l'orée d'une ceinture périurbaine en pleine expansion, là où vivent les 'gens bien'. Je n'aimais pas cette ville, au nom bucolique comme beaucoup dans la région, que je sentais chargée d'une électricité négative et dont je parcourais cet été-là les rues endormies et couvertes d'inscriptions menaçantes - des slogans politiques cryptiques, des croix gammées, des bites démesurées qui me tenaient captif de leur obscénité, elles en étaient saturées -, et jour après jour se révélaient à moi les champs sensibles d'une géographie cognitive redoutablement précise. De l'appartement familial à la salle de classe se succédaient sur mon parcours une série ininterrompue de pièges potentiels d'où l'agression, qui semblait être là comme ailleurs le comportement par défaut des populations, pouvait jaillir à tout instant: le terrain vague boueux où les vieux allaient faire chier leurs cleps, étendue dense de ronces enchevêtrées auxquelles on ne s'accrochait que dans la confusion et l'égarement, à moins d'y avoir été poussé de force; les allées pavillonnaires et boisées, véritables culs-de-sac sécuritaires dont on ne pouvait s'extraire en cas de danger; et sutout l'immense complexe institutionnel à la sortie de la ville où étaient rassemblés les appareils de domination et de manipulation des petits êtres qui l'intégraient chaque année - un ensemble sportif composé d'un stade, de plusieurs gymnases et d'une piscine articulé au groupe scolaire collège-lycée - une facilité de circulation et un gain de temps considérable pour une efficacité maximale. Vue dans sa globalité, cette Topographie de la Terreur ressemblait à un agglomérat de structures aveugles d'une qualité architecturale extrêmement primaire, à mi-chemin entre l'entrepôt de zone industrielle et l'usine d'abattage de volailles, un peu comme ces bases secrètes en pays ennemi que l'on voit aux infra-rouges dans les viseurs des drones [2]. Dans son uniformité tristement banale, ses teintes d'un jaune orangé chimique déjà maculé, chaque partie du dispositif fonctionnait comme l'incubateur d'une infinité de petits abus dans lequel l'enfant déclaré faible, ou étrange, ce 'bouffon', allait découvrir le vrai visage de la vie en société, ces violences microscopiques et abrasives qui dans leur répétition machinale finiraient par lui déchirer l'âme.

Au lieu de me saouler avec Molière et ses boloss en costume, ou ces philosophes abscons dont on se tape depuis des lustres, l'Éducation Nationale aurait bien fait de me parler de Foucault (tiens, au hasard), de ces mécanismes de surveillance en espace confiné où le corps est le site d'enjeux de pouvoir entremêlés. Je pense que j'en serais ressorti définitivement renforcé, illuminé et intraitable, bogosse bien coiffé et intouchable dans ses grosses bottes, ce qui n'était évidemment pas dans l'intérêt de l'institution. Peut-être aurais-je saisi ce qui se tramait dans ces installations où j'étais traîné sans raison apparente, et ce que l'on faisait véritablement de moi, alors que cloué sous un regard hermétique je déclinais dans une équivalence sans éclat. Un œil absent se superposant à la bouche des oppresseurs: "Sale pédé, on va t'la niquer ta gueule!", s'exclamèrent-ils en entrant bruyamment dans la salle, devant la prof de maths, une coco bloquée sur Staline comme beaucoup de ses collègues, qui me fixait en riant (la pédérastie, ce vice bourgeois); ou celle d'anglais, pourtant maquée avec une autre du bahut, qui détournait la tête à chaque irruption des keums. Non-assistance à personne en danger, ça s'appelle. Mais c'est naturellement dans les unités de formation physique du complexe que le pouvoir s'exerçait dans sa force optimale puique le corps entier y était soumis à un régime de dressage social dans la séparation irréversible des sexes. Le garçon-fille ne s'y retrouvait pas, lui qui voulait forcer ces frontières arbitraires d'un autre âge, pour qui il était désormais trop tard dans un monde ordonné et policé de toutes parts, et qui pour cela redoutait plus que tout l'obscurité fétide et moite des vestiaires où toute transgression se paye cash. Mais c'est à la piscine, fierté de la commune qui n'aurait pas dépareillé à Kiev ou Minsk, que l'entreprise de contrôle et de mise à nu se déployait intégralement, implacable. Le prof de gym, une espèce de dégueulasse en survêt moule-burnes et lunettes fumées, aimait plus que tout contraindre les gamins à se foutre à poil et les mater sous la douche, pétrifiés de peur dans la lumière blanche comme de pauvres insectes épinglés par le regard humide du représentant de l'autorité publique, cet État qui dans les effluves de chlore et de moisi jauge, évalue la conformité des corps, la bonne longueur de teub, dévoile ce qui ne doit se soustraire aux pulsions scopiques de sa machine à égaliser [3]. Oui, j'aurais aimé qu'on me parle de Foucault - et pas du seul connu de notre monde périurbain, Jean-Pierre -, elle ne m'aurait plus jamais filé les foies, cette piscine de malheur. Il était encore tôt quand j'en ressortais tout fripé et démangé par mon training synthétique trouvé au rayon bonnes affaires. Je déballais du papier alu la part de quèque que ma mère m'avais préparé, quittant lentement la Topographie par les rues résidentielles désertes. À mon arrivée le brouillard retombait sur le terrain vague, et au loin je voyais les pièces de l'appartement déjà illuminées, là où maman attendait. Puis, en une seconde inconsciente, je me suis retrouvé perdu dans la pénombre, cerné de cette végétation d'horreur et de bouillies d'ordures. Autour des branches, des lambeaux de sacs plastique déchiquetés formaient avec les amas de bandes magnétiques de sinistres guirlandes. L'espace de quelques minutes je me suis tenu dans la boue épaisse, désemparé et étreint par quelque chose que je ne connaissais pas, une lassitude encore sans nom, l'intuition d'un départ imminent. Une première déperdition intérieure.

Topographie de la Terreur - Le terrain vague

 

[1] Jean-Pierre Goudaillier, grand expert en argot des cités venu à la rescousse sur le forum du Dictionnaire de la Zone, n'a pu qu'hasarder cette hypothèse étymologique. Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités (Paris: Maisonneuve & Larose, 2001); Abdelkarim Tengour, Tout l'Argot des Banlieues. Le Dictionnaire de la Zone en 2 600 Définitions (Paris: Les Éditions de l'Opportun, 2013), une véritable merveille augmentée d'une introduction en linguistique zonarde et d'un glossaire pour les sensibilités plus classiques.

[2] Il existait un second complexe à l'autre extrémité de la ville, esthétiquement identique mais réduit essentiellement à un collège d'enseignement technique, sans doute parce que de tels élèves, qui avaient trahi les espoirs que la nation plaçait en eux, ne méritaient pas de bénéficier d'équipements collectifs flambant neufs comme tous les autres. Ils longeaient le terrain vague en sens inverse et ma mère, toujours aux aguets dans son grand désœuvrement, trouvait que les filles faisaient 'mauvais genre' - elle qui, maquillée comme un camion volé, s'était fait virer de la communale! On ne pouvait non plus manquer de noter une proportion élevée de renois et de rebeus, souvent venus de cités lointaines et transbahutés là, dans ce lieu relégué en lisière de forêt, par la grâce de la machinerie bureaucratique.

[3] Les institutions de la santé et de l'éducation s'associaient une fois l'an lors de visites médicales aussi absurdes qu'expéditives. Chez les garçons c'était le moment de baisser son froc qui occupait immanquablement tous les esprits - le zizi étant palpé, examiné, décalotté et jugé conforme aux normes physiques établies par le corps professionnel en vue d'une reproduction future. Je connus la même répulsion face à l'intrusion du regard étatique durant la mascarade des 'trois jours' de l'armée, pour laquelle on m'avait dérangé exprès en pleine cambrousse et forcé à regarder 'la vraie France' dans les yeux - pas celle de ces tafioles de Parisiens -, celle qui fait froid dans le dos.

12 September 2013

Animal Nitrite

"(...) like the teeth on cogwheels, they mesh with each other and make the machine go round,
the machine of the spectacle, the machine of power."

(Raoul Vaneigem, Basic Banalities)

 

Sneaker Sniff Party

Hotel, Eisenacher Strasse, Schöneberg

Augsburger Strasse est l'une de ces stations de U-Bahn qui dans sa discrétion en serait presque invisible: située à l'arrière du KaDeWe dans cette partie de Berlin-Ouest (ou City West, comme elle a été redésignée) qui dès Wilmersdorf s'enfonce indéfiniment dans une anesthésie visuelle très RFA d'après-guerre, elle ne paraît connue que des gens du quartier, à l'écart des flux de touristes qui déferlent en permanence sur le célèbre magasin. Carrelée en parfait mode seventies d'un orange nauséeux de sortie de boîte à cinq heures du matin, elle n'a rien dans son fonctionnalisme revêche de la pompe Deutschland über alles qui caractérise une grande partie de la ligne de Dahlem dans sa monumentalité granitique völkisch et un rien de kitsch à la Ludwig II.. Alors que je traversais cet été son souterrain pour gagner le quai en direction du sud, une puissante odeur de pisse me heurta de plein fouet. Elle était très rance et contenait une forte dose d'ammoniac combinée à des résidus de détergents, mélange aussi cinglant qu'une bouffée de poppers à jeun qui me monta immédiatement à la tête dans une pulsation cardiaque redoublée. Il y faisait agréablement frais dans la canicule qui pesait sur la ville ardente, et dans le silence de la station vide - le service y est moins fréquent que sur les lignes plus centrales - j'y suis redescendu en attendant mon train. Quelque chose me retenait pourtant de pleinement occuper le souterrain, de m'adosser aux murs lisses et de prendre le temps de profondément inhaler le passage de ces hommes dans l'âcreté de leurs pisses mêlées. Une chose pourtant intensément désirée mais que j'estimais sans conséquence, qui s'évaporerait une fois que le temps dominant aurait repris son cours vers d'autres buts pour d'autres affaires jugées plus essentielles. Dans mon renoncement je pensais aux soupeuses qui dans le Paris crasseux d'avant le grand toilettage des années flash ne vivaient que pour ça, fidèles à leur fantasme le plus dévorant, et n'auraient pour rien au monde dévié de leur rituel quotidien de consommation de pain souillé. Jusqu'à ce que l'équilibre fragile de leur univers érotique ne fût anéanti par arrêté municipal au nom d'impératifs hygiénistes.

Le secteur gay historique de Schöneberg, que je fréquente à nouveau assidûment depuis un ou deux ans, se trouve tout près de là. C'est un développement d'autant plus ironique que pendant longtemps il avait été de bon ton d'en rire avec mes amis 'alternatifs' in the know - jusqu'à louer avec l'un d'eux une chambre à l'heure dans un bouge de l'Eisenacher Strasse, où les rideaux imprimés et les plafonds scintillants d'une myriade de petites lumières nous avaient comme deux cons plus tenus en haleine que le sexe lui-même. Car le quartier, dans sa profusion de bars à cul, de Kinos à cabines et de Kneipen au décor rustique baignant dans des lueurs roses écœurantes, constitue un florilège esthétique des années quatre-vingt, presque inchangé depuis la chute du Mur et l'exode en masse de toutes les énergies créatives vers l'Est, comme s'il s'était soudainement figé en un temps resté en suspension. Alors que l'avant-garde sexuelle polyperverse investissait au son de la techno la plus pointue et primale tout ce que le terrain de jeu d'Ost-Berlin offrait de bunkers, centrales électriques et gares de triage désaffectés (les mythiques soirées Snax sont encore dans de nombreuses mémoires), Schöneberg restait pétrifiée dans son image de vieille tante d'un Ouest désormais marginalisé, repaire de folles ringardes bouffies par l'alcool, de sugar daddies entretenant à eux seuls tout un milieu de Stricher (de nos jours exclusivement de jeunes Roms d'Europe de l'Est comme le montre Die Jungs vom Bahnhof Zoo de Rosa von Praunheim), au milieu desquels circulait une armée de clones cuir dont le style, curieusement guindé face aux hybrides futuristes de la nouvelle scène fétiche, renvoyait à une époque lointaine et fanée, le Berlin-Ouest clinquant des premières backrooms et des boulevards pluvieux et impersonnels de Taxi zum Klo. Car c'est surtout la nuit que les rues, toujours presque entièrement désertes, révèlent leur étrangeté oppressante, une obscurité épaisse à peine percée de néons gris et qui comme une coulée visqueuse se propage entre les immenses bâtisses Gründerzeit aux entrées vertigineuses. En fait c'est vraiment là, dans cette opulence bourgeoise confinée entre ses murailles sombres trouées de lumières délavées, que j'aurais le mieux imaginé voir éclater les catastrophes expressionnistes d'un Meidner ou d'un Kirchner.

Alors pourquoi Schöneberg maintenant? Aurais-je moi aussi cédé aux fanfares du retour miraculeux de Berlin-Ouest proclamé depuis des années par une presse dont la seule raison d'être est d'entretenir la hype à tout prix? C'est ainsi qu'après des années de relégation et de dérision, l'ancienne vitrine du capitalisme serait de nouveau le centre de gravité du lifestyle berlinois et le théâtre des enjeux urbanistiques de demain. Certes, les abords du Ku'damm sont en passe d'être dramatiquement remodelés par des opérations immobilières de prestige (l'immense tour Zoofenster, la rénovation rétro-chic de Bikini-Haus) visant à gommer l'image Christiane F. / rent boys / kebab shops (au choix) des alentours de Zoo et attirer une clientèle d'un autre calibre. Les premières victimes collatérales en seront bien entendu la micro-écologie de sex-shops et peep-shows environnant la gare et toutes ces choses tombées dans le silence qui ne satisfont plus les exigences implacables du présent: ainsi ce joyau de glitz et d'aliénation consumériste délicieusement guerre froide, shopping mall plastique depuis toujours un peu miteux et déserté où David Bowie aimait se saouler la gueule - et condamné de même à la démolition - qu'est le Ku'damm-Karree. Peut-être ai-je aussi fini par me délester de mes préjugés de branleur hisptérique ne jurant que par Kreuzberg-Friedrichshain et orientalisant en retour ce Far West jugé risible (un comble!), et que cette désidentification m'a amené, dans l'idée de plus en plus avérée que le trash, même du meilleur goût et à la pointe du cutting edge, n'en reste pas moins trash, à voir cette ville comme un tout indifférencié, une gigantesque machine à broyer, aveugle et sans âme, rejetant tout ce qu'elle absorbe comme de pauvres commodités sans éclat. À Schöneberg, la mise à nu de la mécanique marchande à laquelle nous nous soumettons tous de plein gré est finale dans une 'authenticité de l'artifice' dénuée d'ironie, où le sexe se consomme sans afféteries ni fausses prétentions dans un décor maintenant à peine l'illusion. Dans les bars hardos pétaradant de rouge sang et de noir latex comme les backrooms crados avec leur lino rafistolé au gros scotch, c'est la même humilité du corps pris dans l'engrenage du spectacle et gluant de foutre, délaissé dans ses désirs vacillants et ses faillites, sa fragile humanité... Parce qu'enfin Schöneberg échappe un peu à la tyrannie du contemporain, que s'y croisent une infinité de façons - plus ou moins occultées, déconsidérées ou glorifiées - d'être 'gay' (ou non identifé comme tel), que des créatures fabuleuses venues d'un temps inconnu y paradent dans leur majesté, parce que l'on n'est qu'à quelques heures des méga-orgies qui doivent ponctuer Folsom ce week-end, le lieu est ultimement, pour reprendre Gayle Rubin, the Valley of the Kings.

Photo du sniffer: Anne Laure Jaeglé

28 August 2013

Brillante et Glacée

"Like oceanic amoeba chocking on granulated shopping bags,
the spectacle can now only go forward by evolving the ability to eat its own shit."

(McKenzie Wark, The Spectacle of Disintegration, 2013)

 

Hauptkolonnade, Marienbad (Mariánské Lázně)

J’ai voulu revoir Marienbad. La première fois c’était à la recherche des restes lointains d’un monde germanique implosé, cette Mitteleuropa mythique dont Berlin, que j’avais tout juste commencé à habiter, était redevenue l’épicentre étincelant. Un imaginaire comme les autres fait d’images disparates, de films, d’intuitions de ce que j’aurais pu être en d’autres temps et en d’autres lieux. De quelle classe sociale aurais-je été issu? Sans aucun doute de l’élite cosmopolite cultivée, une haute bourgeoisie devenue maîtresse du monde avant la démocratisation de ses plaisirs réservés: la sensation de la crème artistique transeuropéenne, un révolutionnaire du désir foulant au pied l’hypocrisie bourgeoise? Un petit allumeur en costume marin façon Mort à Venise ou juste un gentil garçon un peu fade et frivole à la Felix Krull? Tant de façons d’être encore possibles sur le terrain de jeu des avant-gardes… Bien plus: le nom de Marienbad résonnait de façon particulièrement exquise comme le paradis perdu d’une élégance parvenue à son ultime perfection avant quelque chute indéfinie, dont Resnais avait réussi à capter les lumières finissantes avec ces femmes glaciales à choucroute figées au son de l’orgue, une haute société oisive réduite à des jeux purement mathématiques. L’Année dernière à Marienbad fut tourné dans divers palais de Munich (Le Nymphenburg, l’Antiquarium de la Residenz) mais c’est cette ville invisible sans cesse évoquée dans l’incertitude d’un événement passé qui se prêtait aux fantasmes les plus entêtants et représentait dans le mystère même de sa sonorité (reprise à l’envi dans la variété française ‘classe’ des années quatre-vingts) l’ultime destination pour finir seul et cynique en digne héritier de Des Esseintes et du Thin White Duke réunis. Voilà en tout cas le genre de garçon que j'étais, prisonnier de ma chambre dans l'atmosphère pesante de La Lugubre Gondole, me décomposant peu à peu dans l’indifférenciation d’une banlieue pourrie par l'emprise des normes.

Alors que Karlsbad à quelques kilomètres de là resplendit de son opulence de pièce montée grâce à la présence de nouveaux riches russes dont aucun étalage ne semble suffire à satisfaire la vanité, Mariánské Lázně, de taille plus modeste mais au pittoresque paysager plus achevé, semble bel et bien flotter entre deux eaux. Le long de ses avenues impeccablement soignées et bordées d’énormes hôtels habsbourgeois déliquescents, c’est un troublant sentiment d’irréalité qui domine dans le décalage entre la grandeur extravagante du décor et une absence humaine presque totale. Tout comme ses palaces monumentaux émergeant comme des songes des forêts de Bohême, les groupes de visiteurs apparaissent de façon aléatoire tels des bancs de poissons en déplacement d’une source thermale à l’autre. Ce sont en très grande majorité des retraités allemands en cure que leur sens vestimentaire no nonsense rend immédiatement identifiables - des coloris déclinant toutes les tonalités du beige, des textiles criards dont la persistance depuis les seventies demeure une énigme esthétique totale et le classique qui faisait jadis beaucoup rire mes parents sur la plage: les sandales à chaussettes. Une musique triste flotte par intermittences au dessus du parc, des rengaines connues (It's Now or Never d’Elvis, Le beau Danube bleu) jouées sur des sortes d’Ondes Martenot synthétiques. C’est la Fontaine Chantante qui repart pile à chaque heure, composition sculpturale du communisme tardif qui par ses jeux d’eau féériques - en fait un seul jet giclant selon les impulsions de la bande-son - attire les foules fascinées. C'est un spectacle à fendre le cœur qui ne fait que rendre plus poignante la fragilité de ce petit monde de fantaisie, confection acidulée qui a résisté à toutes les tragédies de l’Histoire pour s’échouer hallucinée dans une époque pour laquelle elle n’était plus faite.

C’est en effet un véritable miracle qu’après les cataclysmes de deux conflits mondiaux, la reconfiguration des frontières dans cette poudrière de revendications nationalistes qu’était l’Autriche-Hongrie et les expulsions sanglantes d’Allemands autochtones durant l'effondrement du Reich, le décor tienne encore debout dans une relative cohérence visuelle. Même au plus fort de la domination communiste, dont le credo fonctionnaliste aurait pu avoir raison de cette folie décadente impérialo-bourgeoise, la ville d’eau continuait à vivoter malgré une décrépitude croissante et une vague de destructions qui ne prirent fin qu’à la faveur d’un facelift glam (avec la fameuse fontaine musicale en pièce maîtresse) entamé dans les dernières décennies de ce qui était encore la Tchécoslovaquie. L’ambiance devait alors être formidablement morbide dans la Marienbad d’après-guerre, brouillée de pluie dans un silence couvrant l’horreur encore vive. Les cendres étaient à peine retombées et Vienne, ex-capitale d’empire et repaire d’anciens nazis suintant de haine, était condamnée à sombrer pour longtemps dans une insignifiance provinciale comme elle semble l’être dans cet autre film ‘chic’ mais complètement dévoré par son délire SM en KZ: Portier de Nuit… Ces jours-ci Marienbad n’est plus qu’une fiction creuse et surfaite, une parodie grossière des fastes d’un monde étouffant dans son propre vomi et parsemée de ruines en attente d’une dernière incarnation lucrative pour quelque oligarque en mal de prestige, comme l’ancien King of England, un colosse historiciste explosif mâtiné de Jugendstil, ou l’Hotel Mondorf dans l'axe de la promenade dont l’inhabituelle sobriété classique se désintègre depuis des années sous un voile à la Christo. Saturée de boutiques de souvenirs et de fast foods graisseux qui ne dépareilleraient pas à Blackpool, Marienbad se trouve toute entière prise dans la triangulation infernale de la classe sociale, du goût et du recyclage spectaculaire.

Car si à la faveur d’un coup marketing un investisseur aventureux décidait de radicalement transformer la ville - vider tous ses petits vieux et en faire une station thermale haut de gamme, un peu comme Budapest tente d’attirer dans ses établissements de bains les super players du business mondial? Si des nymphettes en Prada faisaient elles aussi leur Marienbad, titubant sur leurs talons le long des avenues comme autant d’avatars de A. (le petit nom de Delphine Seyrig) et que sous la Grande Colonnade néo-rococo les magasins chinois de knick-knacks en tous genres laissaient place aux enseignes de luxe ou à une pépinière de ‘jeunes créateurs’ comme il est devenu courant pour ‘régénérer’ des quartiers en perdition (le spectacle a une capacité infinie à se retourner sur/contre lui-même comme le montre la métamorphose actuelle des alentours de Zoo Bahnhof visant à sauver Berlin-Ouest… City West, d’une déchéance sans fond sous le poids du tourisme de masse), Marienbad en serait-elle pour autant préservée de la vulgarité de notre siècle où tout est généré et réabsorbé à l’état de commodité, au-delà duquel plus rien ne peut exister? Le lieu, né d’une logique de spéculation et de rentabilité, n’est-il pas depuis ses débuts qu’une spirale de spectacles en miroir, une œuvre d’auto-phagocytage ressassant jusqu’à l’épuisement une grandeur originelle? Et moi, qui n’en suis plus à une contradiction près, comment me positionner entre ma haine envers tout revanchisme de classe, des inclinations proprement bobo et un faible remontant à l'enfance pour les excès esthétiques des régimes passés? Finalement, en tant que ‘fantasmagorie du capital’, à l’instar des arcades ou des grands magasins de la bourgeoisie triomphante, Marienbad s’inscrit dans une longue lignée des lieux de consommation du plaisir dont Las Vegas représenterait l’apothéose. Sous le déluge de stuc flasque, de meringue sucrée et de néons livides, sa condition présente révèle peut-être enfin sa véritable nature marchandisée, sans masque ni illusion de goût, d’une irréductible vulgarité à laquelle il serait vain de vouloir échapper. À moins de s’enfermer à jamais dans la chambre hermétique du film fantasmé par Robbe-Grillet, joyau noir propulsé dans le rien, et d’attendre comme ses protagonistes indolents et immobiles la fin qui ne saurait tarder.

Ancien hôtel 'King of England', Marienbad (Mariánské Lázně)

18 July 2013

Un Vide dans mon Cœur

Chantier du Humboldtforum, Schloßplatz

Je ne sais plus vraiment comment c'est arrivé. J’imagine que le désengagement a été lent, le retrait de l'extérieur progressif dans un désintérêt croissant pour le devenir de cette ville. Le regard insensibilisé ne réussissait plus à tirer quoi que ce soit des espaces, des textures, de tous les détails infimes dont est faite la trame urbaine, tout s'abîmant dans une équivalence diffuse dont je savais que l'avenir, strictement normalisé et planifié selon une trajectoire prédéfinie, ne nous sortirait plus. J'avais longtemps redouté ce sentiment de dégrisement après m'être à l'envi étourdi du mythe de Berlin, de son spectacle constamment remis en scène, son ensorcellement, son érotisme, ses tragédies incroyables et ses destructions titanesques, son esthétique rétro-trash imitée dans toutes ces capitales avides de capter ne serait-ce qu'une étincelle du cool local. Quand je suis venu y vivre certains parlaient déjà, avec l’air las de gens soucieux d’affirmer leur antériorité - et donc l’authenticité de leur expérience - dans une métropole encore vierge de toute mainmise spéculative et du formatage bourgeois d’un Ouest hégémonique, de l’époque depuis longtemps enterrée de l'immense laboratoire de l'après-Wende que par mes choix d’émigration je me maudissais de n'avoir jamais connue. Si seulement mon cœur n'avait pas penché pour Londres, si j'y avais laissé reposer ces vieilles histoires de mecs, si j'avais mieux cerné la portée de ce qui s'y jouait, j'aurais pu moi aussi me prévaloir d'avoir vu et vécu 'ça'. Aujourd'hui la tentation est grande de prendre le même air navré en soupirant devant tout nouvel arrivant, souvent de jeunes Français qui des étoiles plein les yeux ‘se font leur Berlin’, à quel point les choses ont changé, et pire, dans quelle précipitation exponentielle. Je les envie d'en être à ce point amoureux et de s’émerveiller de son étrangeté, de ses noms difficiles à prononcer - de ‘Warschaoueur’ en ‘Kottbousseur’ -, de la liberté vertigineuse du corps lâché dans les rues désertes, des invraisemblables hauteurs de plafond d’appartements palatiaux, de la douceur des soirs d’été dans les parcs peuplés d’amis. Moi non plus je ne m'étais pas remis, lors de ces week-ends en solitaire, de me trouver propulsé dans plusieurs temps à la fois, pris dans une diffraction de mondes contradictoires, grisé par l'anticipation d’initiations neuves et de découvertes sexuelles inenvisageables ailleurs. La ville étant restée dans un état de relative suspension étonnamment longtemps, le processus de reprise en main enclenché ces dernières années au rythme de disparitions emblématiques - du plus localisé avec l'étiolement de la vie nocturne sous le coup d'un embourgeoisement familialiste au plus symbolique dans l'épopée nationale comme la destruction du Palast der Republik - n'en a paru que plus violent dans l’éradication mémorielle de tout ce qui pouvait faire obstacle à la crédibilité d'une capitale rutilante aux prétentions internationales. Car le spectacle a fini tel un cancer par absorber, recracher et nous faire payer au prix fort la création urbaine la plus originale de l’histoire contemporaine.

Il y a dix ans, un opuscule découvert à la faveur d'une petite exposition dans une galerie de Schlesische Strasse avait à lui seul forgé ma vision de cette ville et donné forme à toutes les promesses de renouvellements à venir qu'elle semblait recéler. Spaces of Uncertainty [1] dépouillait Berlin, dont la substance même avait tant de fois été détruite, recréée et recyclée, de toute fixité signifiante dans la glorification de ses espaces sans qualité, ses vides où venaient s'inscrire une infinité de sens et de désirs. Parvenue à ce stade de perturbation visuelle et de désordre, elle ne 'ressemblait plus à rien' et c'est ce manque d'identité univoquement circonscrite qui la rendait multiple - et en cela laissait entrevoir la metropolis du futur - dans son rejet du monumental et du spectaculaire, d'une ligne narrative définitivement cristallisée et d'une quelconque cohérence physique. C'était dans ses lacunes, accidentées et amorphes, que s'écrivaient des histoires flottantes et toujours renouvelées, celles de tous les passés, toutes les origines et sexualités. Champs mouvants d'interactions humaines informelles et de micro-interventions architecturales transitoires, cette constellation de terrains vagues, où la nature reprenait ses droits dans les interstices du bâti, échappaient à l'emprise d'un discours dominant pour devenir le réceptacle vide de tous les possibles, New Babylon makeshift laissant intactes les marques contradictoires et entrechoquées d'une histoire chaotique. Mais l'entreprise de requalification urbaine était entamée depuis longtemps et l'ancien Mitte déjà pétrifié dans une fiction minérale de perfection historique. J'imagine qu'en ces temps exaltés les conceptions les plus radicales se sont opposées sur la forme à donner à la capitale nouvellement réunifiée et qu'une vision frileuse et anachronique (résumée dans l'appellation aussi bureaucratique que funeste de Kritische Rekonstruktion) a fini par s'imposer aux plus hauts sommets des instances décisionnelles [2]. C'est que Berlin devait à nouveau présenter au monde un visage respectable et aisément identifiable, celui-ci devant trouver sa légitimité dans le passé le plus 'irréprochable' incarné dans l'ancien noyau baroque tiré au cordeau et allié à la pureté néo-classique (et forcément sublime) de Schinkel. Il suffit ainsi de se promener dans la Friedrichstadt et voir ce qui se trame autour du Humboldthafen pour mesurer les effets de cette orthodoxie urbanistique dont personne n'a depuis osé dévier: une vision ultra-conservatrice de la ville répétant invariablement un ordre immuable de volumes opaques, un hygiénisme architectural psychorigide au service d'une esthétique générique et sans âme comme en témoignent la série de chancres (des hôtels pour la plupart) agglutinés à la Hauptbahnhof et les deux nouveaux super-ministères venant compléter le secteur gouvernemental, emblématiques à eux seuls (et j'omets le nouveau siège des services secrets à quelques minutes de là, complexe d'un gigantisme sidérant qui ne laisse rien douter de l'ampleur de l'appareil étatique de surveillance) de cette approche totalisante qui n'aurait en rien déplu à Albert Speer.

Terrain vague sur la Spree, Rungestrasse, Mitte

Une nuit d’hiver je marchais vers Neukölln, les feuilles jaunies étaient glissantes dans la rue mal éclairée, comme elles le sont toutes dans cette ville au rayonnement infra-lunaire. J’allais voir ‘Sneaker-NK’, célébrité incontournable d'une certaine obédience de la scène gay fétichiste, une baraque qui dans ses temps morts aimait cabosser des bagnoles désossées à coups de lattes. J’avais un peu peur, je savais que ça allait chauffer pour moi dès mon arrivée et étais réticent à l'idée d'en ressortir comme la première fois le crâne couvert d’ecchymoses. C’est en levant les yeux que je vis que les petites veilleuses rouges qui couronnaient les clochers de cette partie de Kreuzberg - on était là dans les dernières secondes de descente vers les pistes de Tempelhof - étaient toutes éteintes. Chaque nuit elles constellaient le ciel, logées dans les niches de brique comme dans des tabernacles, donnant au quartier une aura légèrement onirique dans cet enchaînement d’églises rougeoyantes. Je compris que c’était fini, qu’une parcelle infime d’enchantement manquerait désormais à la dramaturgie générale avec la mise au rencart de l’aéroport, dont le faisceau de lumière blanche avait lui aussi cessé de balayer l’horizon comme dans un décor de théâtre. Mes nuits à Kreuzberg étaient sur le point de sombrer dans une noirceur bien plus grande encore... Je crois que le démantèlement du Palast der Republik avait commencé à peu près au même moment, point de basculement important dans mon rapport au lieu et abcès ouvert autour duquel une logique d'État réactionnaire et à rebours de toute modernité devait se dérouler implacablement. Quelques années après sa déclaration d'insalubrité due à l'amiante (le whitewashing, comme son corollaire pink, ont ce don inouï de masquer des motifs inavouables sous des fictions confondantes de véracité) jusqu’à sa démolition exorbitante qui devait plomber plus avant les finances déjà catastrophiques du Land (le Palast avait la peau dure et cachait dans ses immenses entrailles d’autres réserves toxiques), l’ancien épicentre de la vie socio-culturelle de Berlin-Est, siège de la Volkskammer et fierté du régime dans sa magnificence plastique, avait connu une excitante, même si très courte, seconde vie [3]. Dépouillé de sa décoration vintage - quelle boutique, boîte ou bar à hipsters n’a pas hérité d’une des centaines de loupiottes de chez Erichs Lampenladen? - l'édifice, évidé de l'intérieur, était réduit à sa plus simple expression structurelle, l'espace gigantesque s'adaptant à volonté à toutes sortes d'installations, performances et mises en scène cutting edge. Inondé pour former un lac intérieur ou transpercé de montagnes artificielles (Louis II de Bavière, proto-Situ échoué dans une époque d'expansion impériale sous l'égide prussienne, aurait certainement admiré ce tour de force), écrin rêvé pour un concert d'Einstürzende Neubauten, le Volkspalast eut un retentissement d'autant plus considérable que ses jours étaient comptés, et fut vite adopté comme un lieu expérimental en osmose intime avec son environnement et perméable à toutes les transformations. Un cœur en reformation permanente, inachevé et d'une nature indéfinie, rien ne pouvait incarner de façon plus brillante une ville par essence 'condamnée au devenir'.

C’est que pendant ce temps œuvrait dans les coulisses du pouvoir un lobby particulièrement puissant, ou tout du moins très bien introduit dans ses hautes sphères, dont l'ambition était de 'redonner sens' au centre historique de Berlin, qui ne pouvait prétendre à son rang de capitale de l'Allemagne réunifiée qu'en réédifiant le palais ancestral de la dynastie des Hohenzollern dynamité par le SED en 1950 et qui, ressuscité sous le nom de 'Humboldtforum' - étrangement bâti 'à l'ancienne' sur seulement trois de ses côtés -, devait abriter les collections muséales jusque là conservées à Dahlem. Sur un plan purement formel l'entreprise était déjà douteuse: de même que l'ignoble confection wilhelminienne du Berliner Dom tassée juste en face, le Stadtschloss, agglomérat de vieilleries hétéroclites et d'un énorme baraquement prussien coiffé d'une coupole, n'était hélas, dans ses prétentions provinciales à la pompe impériale, ni Versailles ni Schönbrunn. Mais c'est évidemment le revanchisme idéologique et le triomphalisme d'une certaine frange de l'Ouest réactionnaire - la fameuse Spießertum qui s'est juré de dénaturer l'esprit de cette ville par tous les moyens - qui sont la raison d'être d'une conception frelatée de l'urbanité qui ne m'inspire rien d'autre qu'une violente exécration. Car la vision que Wilhelm von Boddien, homme bien né à l'origine du projet et visiblement nostalgique d'un ordre politique ayant sombré corps et âme en 1918, et ses amis haut placés nous imposent sans sommation n'est ni plus ni moins que la bunkérisation du centre historique dans un pastiche approximatif suant de fantocherie absolutiste, d'hégémonie militariste et de bellicisme impérialiste [4], sans parler, à l'âge d'une commodification sans limites, de l'atteinte mortelle portée à l'image arm aber sexy - formule retrospectivement malheureuse du maire tournée en ultime argument marketing - de la capitale autoproclamée du cool mondial. Mais plus fondamentalement, un geste aussi manifestement vide, absurde et excluant est, dans son rejet de toute ouverture de sens, l'inverse exact de ce que la modernité berlinoise, faite de réseaux complexes d'histoires et de récits densément texturés, a toujours été. David Harvey a très bien développé ce point: loin d'être une seule question de choix esthétique sans répercussions au-delà de cercles élitistes (et j'ajouterai, loin de n'être qu'une attraction digne de Las Vegas - même avec la caution culturelle - coupée d'un ailleurs alternatif supposé 'réel'), la future présence du Schloss en tant que centre symbolique mobilise tout un imaginaire historique collectif et une politique identitaire qui entrent nécessairement en interaction avec la nervosité actuelle autour de ce qui constitue l'authentique 'berlinité' (et qui est autorisé à s'en réclamer), dans un contexte de tensions résurgentes sur la présence de réfugiés dans certains quartiers (incidemment périphériques [5]) et d'hostilité déclarée aux touristes/hipsters - têtes à claques ou non - dans la poudrière lifestyle qu'est devenu Neukölln. Harvey souligne très justement que la communauté turque, dont la présence déjà ancienne est fondamentalement constitutive de l'identité locale, se trouve totalement ignorée d'une vision dominante dont le récit bétonné de tous côtés et intrinsèquement nationaliste ne lui laisse aucune place [6].

Exposition de soutien aux révoltés de la Place Taksim, Kottbusser Tor, Kreuzberg

Cela fait un certain temps que la mobilisation s'amplifie à Kottbusser Tor, où les habitants des logements sociaux environnants ont cet hiver établi un campement provisoire pour dénoncer les fortes hausses de loyer les affectant et signifiant pour beaucoup un départ forcé, mouvement ponctué de plusieurs manifestations de soutien envers les familles (majoritairement turques) menacées d'expropriation. Les marches les plus récentes appelaient aussi à la solidarité avec les révoltéEs de la Place Taksim en mettant en exergue la coïncidence des combats. Il est intéressant de voir que les insurrections du Parc Gezi ont eu pour point de départ un projet urbanistique autoritairement imposé par le gouvernement AKP, qui consistait en un pastiche revival d'un casernement militaire de l'ère ottomane avec un shopping centre niché à l'intérieur. On ne manquera évidemment pas d'établir un parallèle avec la montagne de chantilly qui nous attend ici, ni de comprendre qu'un ensemble aussi massif aux accès stratégiquement disposés n'est qu'une façon subreptice de contrôler tout espace public ouvert à la contestation - l'abrutissement de la ville marchandisée étouffant toute vélléité révolutionnaire. Il est également clair que le droit à jouir de l'espace collectif est indissociable d'exigences et de besoins politiques fondamentaux, comme les événements ultérieurs et la répression policière qui s'en est suivie l'ont amplement prouvé... À Kreuzberg, Neukölln et au-delà, des communautés discriminées se trouvent en première ligne des évictions dues aux logiques d'un marché immobilier hors de contrôle et aux transformations de la configuration socio-culturelle de Berlin, et c'est leur présence même en son sein qui après plusieurs décennies se trouve remise en cause et occultée dans l'homogénéisation en cours. En circulant sur les coursives du Kreuzberg Zentrum, l'immense muraille dominant la jonction de son modernisme terni, il est frappant de voir à quel point le complexe, dans la multiplicité des commerces et lieux de sociabilité communautaires - turcs, queer -, s'est constitué au fil des années par accrétions successives et a laissé se développer une vie collective foisonnante le long de ses streets in the sky, une allure d'Istanbul transfigurant ce qui n'était au départ qu'un ouvrage de logement de masse technocratique - tout l'inverse de la forteresse impérieuse, lisse et monosémique du Stadtschloss. Les relents impérialistes de cette obturation (et obfuscation) d'une identité multiple allant de pair avec la vampirisation capitaliste de l'espace urbain, c'est en toute logique que le Humboltforum trouve son pendant contemporain dans la gigantesque opération immobilière de Mediaspree, qui depuis la chute du Mur transforme par à-coups aléatoires les abords du fleuve dans l'ancien est industriel. Malgré l'opposition exprimée lors d'un référendum local tenu en 2008 et dont les revendications exigeant la préservation du libre accès aux berges et la restriction des hauteurs de bâtiments n'ont jamais été prises en compte par le Sénat, le projet a récemment connu une accélération certaine avec l'arrivée de global players et le bétonnage systématique de la Mühlenstrasse.

Un simple coup d'œil suffit pour mesurer l'étendue de la désolation promise: entre les mastodontes opaques de l'O2 Arena et de Mercedes-Benz, avec son célèbre logo rotatif surdimensionné nous la rejouant Berlin Icon, se déploie un paysage à serrer la gorge de parkings asphaltés, de parkings à niveaux multiples et d'œuvres d'art de série Z (le syndrome turd on the plaza devrait fonctionner à plein ici pour compenser le manque criant de vision) comme l'infâme nounours multicolore et boursouflé, sorte de Jeff Koons du pauvre, échoué en bord de route. Face à cette dystopie en devenir, on pense nécessairement au prix à payer pour en arriver là: on ne compte plus les hauts lieux de l'avant-garde nocturne dont est faite la légende de cette ville qui ont été éradiqués par l'avancée désordonnée mais implacable de Mediaspree, tout comme ces havres de cultures sexuelles dissidentes (le Schwarzer Kanal, campement de roulottes queer radical éjecté vers Treptow après des années d'errance et Ostgut, ancêtre du Berghain occupant jadis un entrepôt le long des voies ferrées et théâtre de parties orgiaques comme on n'en fait plus - j'aurais au moins connu ça), toutes choses dont on ne s'étonnerait plus à New York mais qui ne semblaient jamais devoir se produire ici: en vertu d'une tradition séditieuse largement vantée, on aurait nécessairement dû y faire les choses autrement, tirer les leçons du passé et inventer un mode de développement inédit. Peine et énergie perdues... Mais l'excitation renaît sporadiquement à la faveur de sursauts d'indignation citoyenne comme celui qui en mars a accompagné la destruction d'un segment de l'East Side Gallery en prélude à la réalisation d'un projet 'de grand standing', une tour savamment tarabiscotée pour faire l'intéressante et fabuleusement nommée 'Living Levels'. Le site internet en exposant les mérites vaut vraiment le détour car ce qui est en jeu ici va bien au-delà d'un logis confortable au bord de l'eau: c'est une transcendance expérientielle, une extase esthétique, un niveau supérieur de conscience seulement accessibles aux quelques privilégiés admis dans ses hauteurs raréfiées - '14 floors surpassing expectations' -, emphase assez exceptionnelle dans la novlangue du luxe immobilier déjà très portée sur le superlatif. L'abus des anglicismes est également une constante, ce qui à arm-aber-sexy Berlin ne fait que renforcer la vacuité délirante de ces promesses d'ultimate lifestyle, et voilà bien longtemps qu'on n'y craint plus le ridicule. Ainsi Upper Eastside sur Unter der Linden, un rien décalé face à la banalité du résultat, et Alexander Parkside, un nouvel ensemble hôtelier haut de gamme qui offre la particularité de n'être environné d'aucun parc... Mais une chose est d'ores et déjà certaine: 'Living Levels', plantée seule dans les matins gris des bords de Spree et sans la vie créative frénétique des plaquettes publicitaires, viendra confimer que dans le domaine du luxe yuppie comme de l'élégance aristocratique, Berlin est et reste fidèle à une exquise vulgarité bien à elle.

Manifestation Anti-Mediaspree, Kreuzberg, June 2010

 

[1] Kenny Cupers & Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann KG, 2002).

[2] Une excellente analyse des ressorts idéologiques de la Kritische Rekonstruktion, notamment dans le cadre de l'oblitération des vestiges de la RDA et la restauration d'un ordre architectural conservateur reposant sur le mythe d'un âge d'or urbain: Brian Ladd, The Ghosts of Berlin. Confronting German History in the urban Landscape (Chicago, London: The University of Chicago Press, 1997), 47-70.

[3] La littérature consacrée à cette icône du gliz DDR, aux débats agités entourant le traitement politique de son démantèlement et à de possibles alternatives à son remplacement par un palais néo-baroque en plein XXIe siècle est vaste. Citons:
- Anke Kuhrmann, Der Palast der Republik. Geschichte und Bedeutung des Ost-Berliner Parlaments- und Kulturhauses (Petersberg: Michael Imhof Verlag, 2006)
- Amelie Deuflhard, Sophie Krempl-Klieeisen, Philipp Oswalt, Matthias Lilienthal & Harald Müller (eds.), Volkspalast. Zwischen Aktivismus und Kunst (Berlin: Theater der Zeit / Recherchen 30, 2006)
- Philipp Misselwitz, Hans Ulrich Obrist & Philipp Oswalt (eds.), Fun Palace 200X. Der Berliner Schlossplatz. Abriss, Neubau oder grüne Wiese? (Berlin: Martin Schmitz Verlag, 2005). Le parallèle avec le Fun Palace de Cedric Price est central dans ce qu'aurait pu être une vie ultérieure du Palast.
- Anna-Inés Hennet, Die Berliner Schlossplatzdebatte im Spiegel der Presse (Salenstein: Verlaghaus Braun, 2005).

[4] Bien que l'Allemagne n'ait jamais étendu sa domination coloniale aussi largement que les empires français ou britannique, les atrocités commises par l'armée du Kaiser au début du XXe siècle dans le sud-ouest africain n'ont rien à envier à ses rivales. L'association Berlin Postkolonial s'est donnée pour mission la reconnaissance de cet héritage occulté dans les récits dominants de la ville. Elle est à l'initiative d'une campagne, No Humboldt 21!, exigeant l'établissement d'un moratoire sur l'appropriation et la présentation d'œuvres d'art extra-européennes dans les futures galeries ethnologiques du Humboldtforum, concept muséologique qualifié d'eurozentrisch und restaurativ et déployé dans l'épicentre reconstitué de l'ordre impérial et colonial à l'origine de ces spoliations.

[5] Selon un discours extrêmement répandu - et les jeunes Français nouvellement arrivés ici le répercutent très vite - l'énorme bloc géographique situé à l'est du Ring (c'est-à-dire au-delà des nuits fabuleuses de Friedrichshain) s'apparente à un tout indifférencié de Plattenbauten, de tasspés brûlées aux UV et de proles rasés aux tatouages racistes. Sans bien évidemment nier la réalité des violences xénophobes endémiques dans certains quartiers des périphéries de l'est (Lichtenberg et plus particulièrement Hellersdorf, récemment le cadre d'une mobilisation néo-nazie virulente contre un projet d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile), certaines catégories culturellement privilégiées d'un ouest forcément vertueux - ouvert sur le monde et naturellement tolérant - se sentent exonérées de tout soupçon de discrimination en en rejetant la faute sur un autre 'orientalisé' et déficient. Ce qui rappelle fortement le procès en sexisme et en homophobie constamment intenté par les classes blanches bien pensantes aux populations des banlieues françaises jugées intrinsèquement arriérées et violemment hostiles à toute altérité. Sur l'orientalisation de l'ex-RDA d'après une grille de lecture inspirée d'Edward Said: Paul Cooke, Representing East Germany since Unification. From Colonization to Nostalgia (Oxford, New York: Berg, 2005).

[6] David Harvey, Rebel Cities. From the Right to the City to the urban Revolution (London, New York: Verso, 2012), 106-8.