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08 March 2015

All the Young (People of Today)

À Berlin, pas une semaine ne se passe sans une discussion sur telle ou telle thématique queer, comme celles régulièrement organisées par le très distingué Institute for Cultural Inquiry, Kulturlabor autoproclamé niché dans le dédale de galeries, de cabinets d'architectes et d'ateliers d'artistes bâti sur le site de l'ancienne brasserie du Pfefferberg. C'est qu'ils font les choses bien à l'ICI - de très beaux locaux surplombant Mitte avec toujours à la fin un pince-fesse avec canapés et vin à volonté, et surtout des intervenants d'envergure internationale. C'est là que j'avais vu David Halperin il y a quelques semaines dans le cadre d'un cycle consacré au désir 'dans sa multiplicité', et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il avait su chauffer la salle comme personne, un véritable one-man-show à l'américaine. Contrairement à cet autre soir où j'avais cru devenir fou face à un réseau de trois cerveaux allemands interconnectés dans un flux de conscience continu dont l'issue incertaine devait poser les bases d'une hypothétique réflexion future sur la transgression. Laminé et un instant convaincu d'être le seul à n'y avoir pigé que quick, j'avais fini par m'entretenir avec un jeune anthropologue que j'avais déjà croisé à plusieurs reprises et qui m'avait enfin été présenté par un ami commun. La conversation, très agréable, avait inévitablement tourné autour de nos stars queer préférées, et c'est ainsi que j'appris de sa bouche une chose aussi inattendue qu'improbable: Didier Éribon aurait autrefois dit des choses désobligeantes au sujet de Jasbir Puar, elle-même ancienne invitée de l'institut. Improbable tant il me semblait que tous deux étaient chacun à leur manière profondément imprégnés de la pensée de Foucault, Big Bang conceptuel propulsant leurs réflexions respectives sur des trajectoires aussi personnelles qu'innovatrices. Tout portait à penser que quelqu'un comme Éribon aurait salué l'incroyable tour de force que représente Terrorist Assemblages [1], où l'idée centrale d'homonationalisme dénonce l'instrumentalisation de l'agenda politique LGBT par un Occident présenté comme libéral et champion des droits des minorités sexuelles face à un Orient (islamique) archaïque [2] dans un contexte néo-impérialiste de guerre contre le terrorisme, adressant en cela la question glissante du racisme à l'intérieur de ces communautés. Ceci dit, ce n'est pas cette proximité de pensée qui l'avait empêché d'accuser Halperin (lui aussi sommité sur l'œuvre de Foucault) de plagiat à l'occasion d'une de ces embrouilles dont ce monde raréfié semble coutumier - What do Gay Men want? se serait rendu coupable de quelques emprunts indélicats [3]. En fait, ceci pourrait même expliquer cela.

Une recherche rapide m'apporta la réponse sous la forme d'un article de blog signé Geoffroy de Lagasnerie, jeune philosophe et sociologue très en vue (et incidemment protégé d'Éribon), et dont le titre peu glorieux, 'Simplette s'en va-t-en guerre', en dit long sur l'effarante arrogance de son auteur. Le texte, mal écrit et visiblement torché à la va-vite, s'appuie sur la traduction française du livre de Puar qui venait juste de paraître mais n'en incluait malheureusement que les deux premiers chapitres. S'en serait-il tapé l'intégrale en anglais je ne donne pas cher de sa peau tant Terrorist Assemblages est un ensemble touffu et dense, parfois même à l'excès, pas toujours aisé à suivre dans son cheminement retors mais traversé de visions aux implications vertigineuses. En fait cela ne m'étonne guère de la part des gardiens d'une certaine orthodoxie sociologique qui, sous couvert de radicalité, semblent être restés imperméables aux formations intellectuelles inédites que les courants les plus originaux de la pensée queer ont permis d'élaborer ces dernières années, les rapports sociaux de race restant encore trop largement impensés dans une France postcoloniale toujours aussi rétive à confronter la réalité des discriminations systémiques qui la parcourent. Ce n'est que dans l'articulation intersectionnelle des paramètres de race, de genre et de classe [4] que l'on pourra rendre compte de la généralisation des mécanismes d'oppression et de stigmatisation, et au vu de développements récents dans la société française, il semblerait y avoir urgence. Cela fait quand même plusieurs années que l'on s'émeut de l'apparent glissement à droite de tout un pan d'une 'communauté LGBT' que l'on croyait par définition progressiste et acquise à la gauche (cette question agitant également de plus en plus la nébuleuse queer ici en Allemagne), alors que les lecteurs de Têtu découvrent avec consternation que le Mister Gay pour lequel ils ont voté de tout leur cœur se réclame ouvertement des valeurs du Front National, seul parti à même de le protéger contre l'homophobie naturelle des Arabes, et que l'organisation se révèle aux yeux du pays comme un véritable repère de folles. Plus récemment dans le contexte de l'après-Charlie, la réactivation du fantasme de l''ennemi intérieur' a encore une fois désigné à la suspicion collective une fraction entière de la population - le jeune de banlieue comme figure de l'altérité sexuelle et raciale [5] -, accusée de collusion avec les forces anti-démocratiques dans le but de saper l'unité républicaine. La production de ces corps violents et déviants telle que conceptualisée dans Terrorist Assemblages fait une bonne fois pour toutes voler en éclats l'idée de leur étrangeté fondamentale - c'est-à-dire déconnectée de tout processus politique endogène -, et que loin de constituer un péril incompréhensible venu de nulle part, leur proximité avec nous est troublante [6].

Mais le problème de Jasbir Puar, c'est qu'elle "n'est pas une intellectuelle", elle est tout juste bonne à lancer des imprécations aussi fantaisistes qu'irrationnelles, car ainsi fonctionnent les 'simplettes', les pauv' filles - celles qu'en d'autres temps on aurait appelé 'sorcières'. Ou ne serait-ce pas plutôt, à en juger par la façon expéditive dont le livre est débiné sans autre forme de procès, qu'une femme, non-blanche de surcroît et non affiliée à l'université française ou les Grandes Écoles ait eu l'audace de s'emparer de l'héritage de Foucault - dont Lagasnerie est un spécialiste attitré -, de le disséquer et le reconfigurer de manière radicale pour en faire naître quelque chose de fondamentalement neuf? Ne serait-ce pas après tout qu'une triste affaire de détention privilégiée de savoir où chacun préserve son pré carré et discrédite quiconque est perçu comme une menace pour son propre statut? Cela laisse une impression détestable, une négation de toute générosité et de possibilité d'appropriation, et la déception est d'autant plus vive quand on s'apeçoit qu'Éribon lui-même s'était joint à la curée par le biais de sa page Facebook! Celui-ci, adoubant son vaillant croisé dans son combat contre la 'puarisation de la pensée' (sic), en rajoute une couche en caricaturant grossièrement la thèse d'Homonationalisme sans crainte du ridicule [7]. J'ai une admiration et une reconnaissance profondes envers Didier Éribon, dont le Retour à Reims ne fut pour moi rien d'autre qu'une illumination, mais je n'aime pas que l'on se permette de dire n'importe quoi sur des gens que je considère comme importants. Comme d'ailleurs s'obstiner à invoquer sans problématisation l'existence d'une communauté LGBT monolothique visant un but commun - qu'est-ce qui peut par exemple bien unir une trans* sans papiers en situation de grande précarité à un pédé bourgeois qui, lassé des mollesses de l'UMP, passe au FN?-, à voir dans 'gays' et 'lesbiennes' des catégories homogènes et opaques alors que Puar s'échine à démontrer comment ces entités fictives sont striées de lignes de fractures multiples, et sous quelles conditions le stigmate queer a fini par glisser des 'homosexuels' en tant que groupe générique pour désigner exclusivement les corps racisés et socialement disqualifiés (avec le terroriste comme site paroxystique de la perversité et de la sexualité déviante), dans un système de différenciation entre 'nous' et 'eux' ne reconnaissant d'appartenance à l'État-nation qu'à une minorité blanche intégrée par le consumérisme au projet patriotique/néo-libéral? Et que dire de l'insigne malhonnêteté consistant à lui prêter l'idée absurde que gays et lesbiennes seraient intrinsèquement "nationalistes, colonialistes, impérialistes" et de la taxer dans la foulée d'homophobie? Que l'on adhère ou non à une telle vision globale, on ne peut tout simplement en nier ni l'étendue de champ ni la puissance de feu.

 

WC publics, Blois

Blois, théâtre du coup d'État avorté contre la réaction intellectuelle. J'aime la simplicité sereine de ce parc à la tombée du soir, les désirs bruts et fondamentaux qui s'y expriment dans les effluves de chiottes, la sensation du corps en vertige dans l'attente de la vision, les dessous pas propres de la province française. Loin des gesticulations stériles et des enjeux de statuts déconnectées de la vie, les discours institutionnalisés sans incidence sur l'épaisseur du vécu.

Tout cela n'était que l'avant-goût confidentiel de la bronca qui devait l'été dernier mettre à feu et à sang le petit monde des sciences sociales. À l'initiative de Geoffroy de Lagasnerie et d'Édouard Louis, lui aussi sociologue d'obédience bourdieusiennne qui venait de tirer les larmes à la quasi-totalité de la critique littéraire avec son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, une violente polémique fut ourdie par voie de presse à l'encontre du philosophe Marcel Gauchet qui devait inaugurer la nouvelle édition des 'Rendez-vous de l'Histoire de Blois' consacrée aux Rebelles. Eux-mêmes insurgés invétérés - certes très mâles, très blancs et bien propres sur eux -, les young guns de la rue d'Ulm, après s'être livrés à une mise en pièces méthodique de leur aîné en dénonçant le caractère 'réactionnaire' d'une pensée "familialiste", "antiféministe" et (là encore) "homophobe", lançaient en protestation un appel au boycott pur et simple de la manifestation. Il faut dire qu'ils avaient été particulièrement enhardis par le soutien inconditionnel de leur mentor, Didier Éribon, qui a dû être fort impressionné de tant de fougue et leur avait déjà bien préparé le terrain, ayant jadis lui-même publié un essai déplorant la mainmise des idéologues néo-conservateurs sur la pensée critique (avec Gauchet en première ligne) et l'escamotage dans cette offensive anti-structuraliste de l'héritage de soixante-huit incarné par Foucault, Deleuze et Bourdieu, au moment où la gauche nouvellement au pouvoir renonçait à ses idéaux avec le premier tournant de la rigueur [8]. Dans la torpeur du mois de juillet on aurait presque cru à un changement soudain de paradigme dans la pensée française tant les attaques furent virulentes et sans relâche, semblant annoncer là une révolution épistémologique imminente. À vrai dire, je n'ai jamais lu Gauchet et ne le lirai probablement jamais (ni le temps ni le désir), mais ça faisait tout de même un peu pitié de voir le pauvre vieux, complètement sonné par l'acharnement des deux 'rebelles' et l'outrance des reproches formulés à son encontre, devoir publier sa propre défense dans Le Monde. À la lumière de ces événements assez peu dignes et un brin ridicules - imagine-t-on, au hasard, Guy Hocquenghem pousser de hauts cris et menacer de faire pipi par terre à la moindre contrariété? Non, il serait venu en personne niquer la baraque -, j'ai commencé à comprendre qu'Édouard Louis, sous ses doux airs d'enfant rêveur, avait tout du killer.

Au départ plein d'excitation pour un livre qui avait embrasé le Landerneau littéraire comme rarement, j'avais lu Eddy Bellegueule au milieu d'une campagne suisse verte et riante sous le soleil. C'est vrai que j'avais commencé par avoir pour le jeune auteur beaucoup d'affection: sa voix chevrotante au micro de France Culture, ses pulls sages en laine des Vosges, et surtout le regard pâle de celui qui en avait déjà trop vu, ayant survécu à l'enfer social pour se hisser par sa seule détermination au sommet de l'élite intellectuelle - un miraculé du lumpenprolétariat parvenu à Normale Sup', le conte rêvé pour les médias. Et puis je me reconnaissais dans son parcours et sa soif d'affranchissement avec la dissidence sexuelle comme élément moteur, dans l'idée a priori pas si idiote que l'université devait avant tout servir à l'émancipation personnelle et contrecarrer du mieux possible les déterminismes d'un ordre social structurellement inégalitaire et discriminatoire - car des cités reléguées de banlieue sud au slum rural où il a grandi, la pauvreté intellectuelle, matérielle, émotionnelle comme sexuelle était bel et bien la même. À la différence notable qu'Édouard Louis, mis en orbite avec succès dans les plus hautes sphères de l'académie, a une carrière brillante d'ores et déjà tracée, alors que mon expérience de l'université (wrong time, wrong place) n'a fait que renforcer ma détestation d'un mépris social qui affleuraient dans les interactions les plus banales. J'ai tout bêtement implosé en vol, déçu et désillusionné face au manque de vision d'une institution confite de conformismes et parée d'un prestige factice, un lieu de distinction idéalisé dont je n'attendais ni plus ni moins qu'une révélation à moi-même, préférant passer mes nuits en boîte et graviter autour de l'embryon de 'scène' gay punko-anarchiste naissante dans le Paris d'alors... La lecture d'Eddy Bellegueule, terminée en très peu de temps, m'a laissé une impression pour le moins ambivalente: la sécheresse de l'écriture dépeignant sans flancher les infinies horreurs d'une violence généralisée, où maladie, folie et agression étaient la norme, semblait adaptée au regard clinique porté sur le milieu familial et les forces sociales à l'œuvre dans la génération de cette brutalité. Mais passé l'effet initial de stupéfaction face à des réalités humaines inavouables dans notre belle république éprise d'égalité et de justice, c'est la frustration qui finit par l'emporter tant les mots semblaient obstinément faire défaut à l'enjeu, planer à la surface des choses sans prendre le temps d'en sonder les aspérités. Prévalait alors le sentiment d'un enchaînement d'occasions manquées, d'une pénurie de littérature pour traiter, raffiner, faire étinceler un matériau de premier ordre. "Ça, ç'aurait été un travail pour Proust", me fit plus tard observer un ami.

Même si le titre de 'roman' lui est apposé, Eddy Bellegueule fait, par le détachement sans grand plaisir ni humour du narrateur, davantage penser à un documentaire sociologique à teneur familiale (où même les noms des protagonistes sont restés inchangés) - du Bourdieu avec toute la smala comme cobayes involontaires. Certaines scènes sont mémorables mais souffrent du même défaut d'envergure, de cet aveuglement au détail qui les aurait littéralement enflammées. Ainsi la première instance de persécution en milieu scolaire où, avec une régularité glaçante, Eddy se soumet de bonne grâce aux humiliations répétées de deux élèves dans une sorte de complicité tacite entre victime et bourreaux. Très peu est dit sur la dynamique perverse qui le rend capable de se prendre d'affection pour ses tourmenteurs, de rechercher leur amour même, tout comme est passée sous silence la douleur quasi physique que produit l'insulte - occurrence bien plus courante -, l'ignoble sentiment de souillure et d'affaissement organique par ailleurs superbement décrits par Éribon dans Retour à Reims [9]. Mais c'est la recréation d'un porno visionné par Eddy et quelques gosses du village - la seule véritable 'séquence cul' du livre - qui a définitivement eu raison de mon enthousiasme. La montée du désir et la désorientation panique qu'il provoque sont là expédiées en quelques pages: les séances de branle devant le film de boule, le dénudement progressif des corps, la vue des bites luisantes, les regards entremêlés sur le plaisir des autres, l'excitation/terreur/répulsion qui en découlent, tout cela s'achève dans une crise de larmes à la Roger Peyrefitte. Puis le rituel de touze régulièrement mis en scène par le groupe d'ados - jusqu'au jour où la mère finit par surprendre ce petit manège et, évidemment fumasse, y met fin -, où l'entrée dans la sexualité, l'emmanchement forcé des corps sont exposés de façon mécanique et presque désincarnée, toute sensorialité évacuée dans une factualité anémique, rien du cataclysme physique et émotionnel que représente la pénétration violente d'un corps enfantin par un autre en état de bander - le détail de la bague au doigt pour tenir 'le rôle de la femme' est fabuleux, mais c'est le seul. De même, dans cet épisode final potentiellement passionnant mais gâché par négligence, où, ayant cru échapper à la stigmatisation dans le milieu supposément protecteur de l'internat, le lycéen est d'emblée désigné à la moquerie des enfants de bonne famille à cause de son survêt de prole offert par la mère, ces 'corps bourgeois' comme incarnations de la hexis bourdieusienne dont là encore on ne saura rien tant l'auteur, dans un effet d'accélération syncopée visant à faire sentir que le destin est pour lui en train de s'emballer, semble avoir hâte d'en finir [10].

Alors que l'ébullition médiatique autour d'Édouard Louis et son histoire extraordinaire ne faisait que s'intensifier, certaines voix ont quelque peu terni cette impeccable unanimité. L'honnêteté de sa démarche littéraire fut mise en cause notamment dans L'Obs qui y voyait une opération délibérée de carnage social et d'humiliation publique sans protection fictionnelle, et le fait est que l'auteur, d'ordinaire si prompt à lancer des cabales contre les caciques de l'intellingentsia, n'apprécie pas du tout de se trouver lui-même livré à la critique. Même s'il s'en est défendu avec véhémence en traitant de 'classiste' quiconque osait questionner ses motivations intimes, il y a quelque chose de discutable dans le fait de donner à voir les dirty secrets des catégories les plus opprimées aux bourgeois, qui pour le coup n'ont pas dû en croire leurs yeux. Car il est difficile de ne pas suspecter là une sorte de délectation voyeuriste des classes dominantes face à la misère, aux vices et à l'ignorance qui ont cours 'dans ces milieux-là', un peu à la manière de ces dames de la haute société victorienne qui allaient se rincer l'œil dans les taudis de l'East End. La question est pourtant centrale: comment rester politiquement loyal à son milieu d'origine tout en aspirant à le dépasser dans la culture et l'élévation personnelle [11]? Qu'aurais-je fait à son âge dans la même situation, moi qui allais jusqu'à me réinventer un passé pour ne pas me dévaluer aux yeux d'une jeunesse parisienne par nature dotée de tous les privilèges? Encore une fois l'enjeu est ici autant littéraire que moral: la mère d'Eddy est réduite à sa condition de simple victime broyée par la violence sociale sous toutes ses formes et ne réussit jamais à transcender ce rôle - on ne lui en donne tout simplement pas le droit, et encore moins la possibilité de se défendre et d'affirmer sa subjectivité. On songe alors à d'autres récits, à ces mères fracassées par la vie et transfigurées par l'écriture: celle, cruelle et aimée, de Duras (ironiquement citée en exergue d'Eddy Bellegueule) qui dans son combat perdu contre les éléments en acquérait une stature surhumaine, ou bien la Nabila d'Abdel-Hafed Benotman, grand écrivain récemment disparu, terrifiante en dévoreuse d'enfant dans ses débordements de folie incestueuse [12]. On ne fait pas de grande littérature en enjambant les cadavres... Alors qu'Édouard Louis s'apprête à venir présenter la traduction allemande de son roman à la Kulturbrauerei (autre brasserie de Prenzlauer Berg convertie en complexe de l'Entertainment, car à Berlin la culture absolue a, on le sait, tout absorbé), je me demande ce que je pourrais bien en apprendre que je ne sache déjà - en garçon bien élevé je ne m'imagine même pas foutre le sbeul pour venger l'honneur de la maman bafouée. C'est pourquoi j'irai ce soir-là me faire un délire alternatif à Kreuzberg, un débat sur le Queer et le Postcolonialisme comme cette ville en offre tout le temps. Il y aura peut-être à boire et à manger dans cette discussion que j'espère inspirée et généreuse, ouverte à une infinités d'hypohèses - et peut-être s'en trouvera-t-il même une, volante et aléatoire, qui fera mouche et me permettra d'envisager les choses autrement. Au-delà des dogmes, des vérités révélées, des accaparations indues de savoir.

 

[1] Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times (Durham: Duke University Press, 2007). Traduit en français par Maxime Cervulle et Judy Minx sous le titre: Homonationalisme. La Politique queer après le 11 septembre 2001 (Paris: Éditions Amsterdam, 2012).

[2] Sur la lecture occidentalo-centrée de la sexualité dans le monde arabe et l'hégémonie de ces discours: Joseph Massad, Desiring Arabs (Chicago: University of Chicago Press, 2007).

[3] David M. Halperin, What do Gay Men want?: an Essay on Sex, Risk and Subjectivity (Ann Arbor: The University of Michigan Press, 2007).

[4] Le concept d'intersectionnalité, qui en France commence à filtrer de façon plus ou moins heureuse dans les médias mainstream, y a trouvé une crédibilité critique grâce à quelques philosophes et sociologues brillants. Citons en particulier: Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010); Christine Delphy, Classer, dominer: qui sont les "autres"? (Paris: La Fabrique, 2008); Elsa Dorlin, Sexe, Race, Classe, pour une Épistémologie de la Domination (Paris: PUF, 2009); Dider Fassin & Éric Fassin (eds.), De la Question sociale à la Question raciale? (Paris: La Découverte, 2009).

[5] Sur le thème du garçon arabe, objet d'abjection de certaines mouvances féministes, je ne me lasserai jamais de citer: Nacira Guénif-Souilamas & Éric Macé, Les Féministes et le Garçon Arabe (La Tour d'Aigues: Éditions de l'Aube, 2004).

[6] "A la limite, c'est eux qui l'ont fait, mais c'est nous qui l'avons voulu. Si l'on ne tient pas compte de cela, l'événement perd toute dimension symbolique, c'est un accident pur, un acte purement arbitraire, la fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu'il suffirait alors de supprimer. Or nous savons bien qu'il n'en est pas ainsi. De là tout le délire contre-phobique d'exorcisme du mal : c'est qu'il est là, partout, tel un obscur objet de désir. Sans cette complicité profonde, l'événement n'aurait pas le retentissement qu'il a eu, et dans leur stratégie symbolique, les terroristes savent sans doute qu'ils peuvent compter sur cette complicité inavouable." Jean Baudrillard, L'Esprit du Terrorisme (Paris: Galilée, 2002). Cité dans: Puar, op. cit., 40.

[7] Le message in extenso: "A LIRE : SUR LA RHÉTORIQUE HOMOPHOBE DES PSEUDO-RADICAUX. Autrefois, les staliniens accusaient les "homosexuels" d'incarner la décadence bourgeoise, d'être des fascistes et même des nazis. Aujourd'hui, la bourgeoisie universitaire prend la pose de la "radicalité" pour dénoncer de manière simpliste, pour ne pas dire simplette, le mouvement LGBT et accuser les gays et les lesbiennes d'être nationalistes, colonialistes, impérialistes, etc. Il n'y a plus d'analyses, mais des imprécations (si vous allez dans un bar gay, cela fait quasiment de vous quelqu'un qui veut priver les Palestiniens de leurs terres et de leurs droits et autres absurdités de ce genre). Il fallait que quelqu'un nomme enfin la vérité de ces discours : l'homophobie. Voilà, c'est fait : lire le texte de Geoffroy de Lagasnerie sur son site personnel."

[8] Didier Éribon, D'une Révolution conservatrice: et de ses Effets sur la Gauche française (Paris: Léo Scheer, 2007).

[9] Didier Éribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010), 228-9.

[10] En complément aux problématiques de classe et de sexualité qui constituent la base du roman, la race fait à la fin une de ses rares percées, certes discrète mais révélatrice. Au moment d'intégrer le lycée à Amiens, Eddy est mis en garde par son père contre 'les Arabes' qui risquent de le dépouiller et de l'amocher encore plus salement en cas de résistance. C'est ainsi que dans les premiers temps il rase les murs pour toutefois réussir à vaincre sa peur au contact répété de la ville. L'obsession fantasmatique de l'Arabe est omniprésente et quasi consubstantielle à la psyché française (ce dont témoigne l'importance du vote FN même en zone rurale majoritairement blanche) et mon père, perpétuant passivement le même racisme ordinaire toute sa vie en tenant les discours les plus violents, n'a rien fait d'autre que répercuter ces structures mentales. Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (Paris: Seuil, 2014), 207-8.

[11] Le procédé autant visuel que littéraire visant à dissocier la langue standard et 'noble' de l'académie (acquise pour s'assimiler à la culture dominante et être accepté par elle en tant que 'transfuge de classe') du parler populaire et argotique de l'enfance (marqué en italique) participe de cette même entreprise disqualificatrice de mise à nu et de déni de pouvoir. Au lieu d'en faire un jeu et en incorporer les singularités expressives pour dynamiter un langage formaté par la norme, on préfère isoler la forme déviante et l'exposer au regard amusé, horrifié ou apitoyé. Il est vrai qu'on ne s'amuse pas beaucoup dans ce livre, tant l'ironie et la légèreté (de même que la compassion) en sont endémiquement absentes. Cela rappelle par ailleurs les fréquentes attaques des politiques contre le 'parler des banlieues' qui relèverait d'une défaillance des capacités sociales, ou au pire d'un défaut d'intégration dans la communauté nationale.

[12] Abdel-Hafed Benotman, Éboueur sur Échafaud (Paris: Rivages, 2009).

17 January 2015

Le Pays des Enfants Soleils

La Grande Borne, Grigny

L'un des meurtriers des attentats de Paris était originaire de La Grande Borne de Grigny. Au journal du soir, des images de la cité, ses horribles façades aux motifs criards résultant d'une rénovation bâclée menée dans les années quatre-vingt. C'est que dix ans après son inauguration l'utopie visionnaire n'était plus que l'ombre d'elle-même, ses couleurs intenses et savamment modulées irréversiblement ternies par les infiltrations et la pourriture. Même si des projets de requalification doivent la transformer du tout au tout - désenclavement, dédensification, résidentialisation, tout l'arsenal des politiques urbaines sera mis en œuvre pour sauver ce qui sur place passe sans conteste pour la cité 'la plus ghetto' d'Île-de-France. En tout cas celle où les faits d'armes de chacun sont supposés plus ouf qu'ailleurs.

Il y avait quelque chose d'enfantin et d'onirique dans le concept de départ. Émile Aillaud avait hérité du haut modernisme une vision paternaliste de son rôle de créateur - l'homme de demain modelé par une architecture nouvelle, une condescendance de classe difficilement déguisée en altruisme dans le fait d'offrir aux prolos vides-ordures dernier cri et carrelage marbré. Toutes ces folies parsemées dans les espaces ouverts, les monstres des sables et les fruits géants, le pseudo vernis cosmologique qui donnait à l'ensemble son unité. Comment une réalisation si délicate aurait-elle pu résister à la brutalité entière de ceux qui étaient appelés à en prendre possession? Le démiurge lui-même semblait avoir compris que rien de tout cela ne subsisterait, déglingué comme un rien et recouvert d'inscriptions de merde.

L'assassin de Montrouge et de la Porte de Vincennes a vu cela, il a grandi au milieu. Les bacs à sable remplis des vestiges pathétiques et maculés d'un temps d'innocence déjà si lointain où l'on croyait encore à la magie de l'émerveillement. Les pauvres que l'on avait accumulés là n'avaient pas été changés: ce qui les préoccupait c'était l'humidité qui niquait le papier peint et les invasions de cafards, l'impossibilité à s'extraire d'une cité isolée de tout, la misère qui se répandait comme une lèpre maintenant que les 'gens bien' étaient partis. Nous étions en 1982, c'est-à-dire il y a longtemps, sous le premier gouvernement de gauche qui devait à jamais révolutionner le monde. J'ai tout vu, et peut-être savions-nous cet abandon définitif, peut-être nous étions nous résignés à une violence sans issue.

C'est l'époque où Cabu passait à la télé: en salopette colorée il apprenaît le dessin aux gamins invités sur le plateau. Il chariait souvent Dorothée sur son nez en trompette entre deux dessins animés aux musiques tristes. Celles-ci signalaient le naufrage de l'enfance, la révélation du monde tel qu'il était réellement constitué dans le déchirement d'un voile de fiction qui devait nous en préserver, nous, les petits enfants d'ouvriers souriant sans dents sur les photos de classe. Et si tout cela n'avait été qu'un mensonge, toute cette douceur, ces histoires enchantées d'un monde égal et bienveillant. Un dimanche soir l'école maternelle en préfabriqué fut incendiée, n'en restait au lever du jour qu'une pauvre carcasse noircie à moitié effondrée. On avait commencé à comprendre les règles pipées du jeu social, à vouloir faire payer.

J'avais cru à une ascension infinie, entouré d'adultes aimants et attentifs qui me mèneraient là où mes dons me destinaient naturellement. Jusqu'à ce que le stigmate de la déviance me détourne catastrophiquement de ma trajectoire, forcé de quitter contre mon gré le monde connu, impuissant et fragile face à l'indifférence d'institutions - famille, école - qui ne protégeaient plus contre rien. La découverte d'une violence sociale exercée de toutes parts me fit imploser: le réconfort était ailleurs, dans une culture alternative extérieure à mes origines. Ce sentiment de trahison et d'humiliation en poussa d'autres à trouver légitimité et statut dans les bandes de pairs, des communautés de substitution. Rien ne serait plus désastreux que de croire cette fureur étrangère, comme infligée d'un fantasme d'ailleurs incivilisé.

J'ai peur que l'on n'ait rien appris, que le stigmate ne s'intensifie dans la surenchère sécuritaire. Je pleure le fait que l'on n'ait pu faire mieux, que les aspirations au bonheur collectif portées par La Grande Borne se soient abîmées de façon si tragique, ses allées, places et havres de paix hantés de jeunes hommes qui, la tête basse et le pas lourd, n'ont plus rien à perdre et sont prêts au pire. Que l'on ait osé refuser de voir, dans la permanence d'un ordre de privilèges exorbitants, dans un mépris raciste de classe ancré au plus profond, que l'on ne générait là que rancœur, défiance et désespoir. Il n'y a rien de plus terrifiant que la mort sociale, aucun être humain ne saurait supporter cela. Dans le vide laissé par ses fausses promesses comme ses aveuglements, la République n'aura fait qu'engendrer ses propres monstres.

10 November 2014

Pretty Things go to Hell

Centre Commercial Créteil-Soleil

La France, une mauvaise descente qui n'en finit pas. Vue d'Allemagne, elle offre un spectacle à la fois baroque et tragi-comique dont l'échéance a été mille fois différée: à quand le cataclysme, le déboulonnement de régime dont les Français sont coutumiers? Jusqu'où pourra-t-on les pousser, ces champions toutes catégories de l'insurrection réputés tels à l'étranger? Les signes avant-coureurs se multiplient mais manque toujours le déclencheur décisif, celui qui fera imploser un ordre politique terminalement honni et discrédité. En revoyant récemment Série Noire, j'ai pris la mesure de cette décomposition qui historiquement s'étend à l'échelle de ma propre vie. C'était en 1979, année-charnière marquant la fin du monde hérité de la prospérité et des bouleversements de soixante-huit et contenant déjà en gestation celui à venir, l'offensive revanchiste de la pensée de droite et les multiples renoncements de la gauche. Pour moi aussi la rupture allait être dramatique, le délaissement de la cité et mon arrivée dans l'adolescence coïncidant avec la découverte d'une violence généralisée à laquelle ni rien ni personne ne m'avait préparé. Série Noire se situe à ce point précis de basculement, précaire et vertigineux, dans la dissection impitoyable d'un mal qui avait déjà largement infiltré le corps social. C'est un univers d'âmes flétries en dépossession d'elles-mêmes, la pauvreté matérielle, intellectuelle et sexuelle des oubliés de la geste nationale, 'la France des invisibles' à laquelle la sociologie contemporaine s'intéresse maintenant tant. Créteil elle-même y apparaît comme abandonnée et ternie dans la futilité de sa pompe futuriste, le dernier souffle d'une modernité héroïque décrédibilisée et déjà frappée d'anachronisme. À cette angoisse diffuse du déclassement, mes parents, qui avaient tout fait pour s'extraire de leur condition d'origine et terrifiés à l'idée d'y être ramenés, répondaient par des discours formatés d'une violence machinale et sytématiquement invoqués dans les dernières années de la décennie, au moment où le chômage de masse était devenu une réalité bien tangible pour les plus vulnérables: les étrangers piquent le pain des français, qu'on les renvoie dans leur pays, on n'est plus chez nous...

Du racisme il y en avait toujours eu dans la famille, la guerre d'Algérie étant encore très vive dans les mémoires: les 'bougnoules' et les 'crouilles' constituaient une catégorie à part dont je comprenais bien qu'elle cristallisait tout ce qu'il y avait humainement de plus haïssable. Lors de nos passages en voiture devant les cités d'urgence de la région - qui n'ont été démantelées que très tardivement - ou les foyers de travailleurs Sonacotra, revenaient invariablement les mêmes mots d'abjection, un dégoût outragé face à la misère, le délabrement et surtout la saleté des lieux. C'est toute la tragédie de ces milieux ouvriers dans lesquels un certain angélisme de gauche a longtemps voulu voir le foyer des idéaux nobles de fraternité, de progrès et d'émancipation: enfoncer les plus défavorisés pour se sentir soi-même valorisé. C'est bien ce qui a eu raison des cités et accéléré leur délitement dans un phénomène de différenciation sociale à l'intérieur d'une même classe de dominés, les mieux lotis quittant dès que possible ce qu'ils par association considéraient comme une souillure. L'horizon politique de mes parents n'a jamais dépassé ces notions formées indépendamment d'eux - et déjà pleinement structurées bien avant l'explosion médiatique du FN -, même si à l'échelle des cages d'escalier des actes quotidiens d'entraide et de solidarité (surtout à l'initiative des mères) venaient en tous points contester ce qu'ils se plaisaient à proférer dans les dîners arrosés. Il y a quelques années - la dernière fois où nous avons joué la fiction famililale autour d'une table -, le père ne tint pas d'autre discours. Me demandant s'il y avait à Berlin autant de 'problèmes avec les étrangers' qu'en banlieue parisienne, il se lança dans une diatribe dont les termes étaient restés fondamentalement inchangés depuis plus de trente ans, établissant cette même hiérachisation raciale que celle qui avait eu cours sur les chantiers de sa jeunesse - 'les Arabes' s'y démarquant une fois de plus dans la négativité. C'était son pauvre savoir, le fruit de l'expérience d'une vie, le peu de leçons qu'il aurait pu transmettre à sa postérité. Son visage affichait la certitude indignée de celui qui, sûr de son fait car marqué par la dureté du monde du travail, n'allait surtout pas s'en laisser conter par une belle âme, cosmopolite, cultivée et libérale, comme moi.

Dans Retour à Reims, Didier Éribon s'interroge de la même manière sur l'origine d'une telle disposition au racisme dans les classes populaires - la façon dont le ressentiment résultant d'une perte supposée de privilèges liés à l'origine nationale s'est synthétisé en un système idéologique et une vue globalisante du monde [1]. Il avance, Sartre à l'appui, que lorsque l'identité collective des classes dominées a cessé d'être informée par l'opposition 'travailleurs'/'patrons' (Mai 68 représentant à cet égard un moment d'unité sans précédent entre tous les ouvriers [2]), elle s'est après l'effondrement du PCF 'naturellement' repositionnée sur l'axe classique 'Français de souche'/'étrangers' et toute la structure de pensée xénophobe afférente. Mes parents ne s'étant jamais identifiés à une quelconque tradition militante de gauche, ils seraient donc par défaut restés fixés sur le mode de l'appartenance au territoire - la légitimation sociale provenant de leur naissance en France par opposition à ceux qui prétendaient vouloir y vivre. C'était là le point zéro de la conscience politique: la défiance envers la classe dirigeante dans son ensemble et le processus de représentation démocratique en tant que tel (ils n'ont jamais voté) les maintenait dans une forme d'aliénation politique dont on peut maintenant mesurer toute l'étendue dans les banlieues les plus marginalisées - le monde extérieur s'étendant au-delà de la famille immédiate, constitué des 'métèques' d'un côté, des 'rupins' de l'autre, étant perçu comme essentiellement hostile ("Nous, on se mêle de rien", pourrait être le leitmotiv de mon enfance)... Ayant récemment quitté la Région Parisienne pour s'établir sur le littoral vendéen, ils doivent, j'imagine, avoir trouvé un monde plus conforme à leurs rêves, loin de ces présences indésirées qui toute leur vie les auront obsédés. Cette même station balnéaire où ils m'avaient abandonné un soir d'été, disant ne plus supporter le regard des autres vacanciers sur moi, cette honte contre laquelle ils étaient prêts à tout sacrifier dans leur désir dévorant de mener une vie normale comme n'importe quels 'gens bien'. Car à la hantise de la dégradation sociale au contact des 'zonards' et 'immigrés', s'ajoutait l'opprobre de la déviation sexuelle à laquelle les exposait leur pédé de fils - ces deux dimensions obéissant à des logiques identiques interagissant de façon complexe et pernicieuse comme le montre admirablement Éribon dans son essai.

Parcourant cet été les routes côtières de Normandie, face à cette France de carte postale si riante qu'elle semblait toute droit sortie des Vacances de Monsieur Hulot, j'avais le sentiment d'une revanche prise contre les injures du passé, comme si un temps longtemps perturbé avait réintégré son cours normal, le rétablissement de l'ordre cosmique qui m'avait depuis toujours régenté. Tout était exactement comme avant, même si les lieux me semblaient excessivement colorés et proprets - difficile de faire coïncider les discours catastrophistes d'une nation en pleine déchéance avec la beauté de ces villes, le drame des cieux marins, une douceur que je n'imaginais plus connaître dans ce pays. Ma nostalgie était immense: tout ce temps gâché, toute cette douleur pour rien, tout ça pour défendre 'la réputation', adhérer à l'illusion d'un rôle social au prix du reniement de sa propre histoire. Avoir dû quitter la cité sur laquelle on crachait sans retenue, avoir été expulsé d'une famille depuis longtemps asphyxiée comme un banc de poissons morts dans une mer viciée, être sorti si loin de mon orbite pour finir par pleurer sur la petite mélodie des Quatre Cents Coups qui passait à la radio. Tout comme je jouais alors The Return of the Thin White Duke dans une résistance forcenée contre une société tout entière vouée à ma suppression, c'est un second retour qui s'amorçait sans que j'en aie conscience, cette fois en direction de ceux qui, accablés par un ordre social pétrifié dans son immutabilité, appelaient tout mon respect. Mon premier roman sera conçu comme une arme, une réserve de mots dont chacun pourra s'emparer pour mener son propre combat - comme Audre Lorde l'avait dans son infinie générosité proclamé [3]. "Est-ce qu'écrire n'est pas une façon de donner" [4]: faire justice à ces beaux petits mecs comme moi j'ai pu l'être, à leurs désirs d'amour purs comme les miens l'ont été, pour qu'ils ne soient ni si seuls, ni si tristes, ni si terrifiés. Dans le soleil rougeoyant de Bretagne je terminais Retour à Reims. Le livre se clôt de façon remarquablement modeste - ni lame de fond révolutionnaire, ni appel à la subversion. Face au poids de normes indéfiniment autoreproduites, seule s'avère possible l'acceptation de ses propres fractures, disjonctions et marquages. "On n'est jamais libre, ou libéré": juste un 'pas de côté' au moment le plus propice, un coup porté dans le noir au hasard. Ce coup-là, je sais que son impact sera phénoménal [5].

Hôtel des Roches Noires, Trouville

 

[1] Didier Éribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010), 148-53.

[2] Et certainement sans suite significative à en juger par la marginalisation systématique subie par les mouvements revendicatifs de travailleurs immigrés dont l'existence était considérée comme une menace par les organes de représentation officiels. Sur l'autonomisation du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) dans les années soixante-dix: Saïd Bouamama, 'L'Expérience politique des Noirs et des Arabes en France. Mutations, Invariances et Récurrences', in Rafik Chekkat & Emmanuel Delgado Hoch (eds.), Race Rebelle. Luttes des Quartiers populaires des Années 1980 à nos Jours (Paris: Syllepse, 2011); Sadri Khiari, Pour une Politique de la Racaille. Immigré-e-s, Indigènes et Jeunes de Banlieues (Paris: Textuel, 2006), 39-41.

[3] Audre Lorde - Die Berliner Jahre 1984-1992 (Germany, 2012), réalisation: Dagmar Schultz.

[4] Annie Ernaux, Une Femme (Paris: Gallimard, 1987). Citée dans: Didier Éribon, La Société comme Verdict. Classes, Identités, Trajectoires (Paris: Fayard, 2013), 111.

[5] Éribon 2010, op. cit., 228-30.

12 July 2014

A delicate Sense of Terror

Balfron Tower, Poplar

Roughly speaking, my time in Britain was bookended by two particularly virulent spates of Tory viciousness: the first one just before my arrival as I saw the tail end of the great Thatcherite saga in the sheer devastation wreaked on Trafalgar Square during the Poll Tax riots (which a one-night stand of mine had witnessed from his window and found 'fucking hot'); the second bout of severe collective masochism occurred a few years after my self-exfiltration to Germany as the old Eton boys raided the Cabinet in one fell swoop and guided by their new social conscience proceeded to finish off what 'New Labour' had wilfully pursued: the methodical dismantling of whatever was left of the post-war settlement. So, after the humdrum years of Major's premiership (save for the many sex scandals), I collided head-on with the impending Blairite revolution, a world as classless as it would be aspirational, as Islington was propelled centre of the universe, dictating what was right and desirable in matters of taste and lifestyle. After all, had the victory knees-up not been organised at the Royal Festival Hall, with Tony's creatures sashaying around that 'icon' of British modernism, something absolutely unthinkable in the stuffiness of the old regime [1]? But if we were all initially (at least my friends and I) enthralled by Cool Britannia and readily bought into the fiction, not everyone was invited to the party. Under its cuddly pretences, the new Labour government was every bit as obsessed with the 'feral underclass', as it was later to be labelled, inhabiting the inner-cities as its predecessors had been - the actual problem here being located in 'inner' and 'city'. For how could those people, who in the process got vilified as 'Chavs' [2], afflicted with deplorable social habits, appalling diets and the wrong sorts of bodies, enjoy so much space, good design (sometimes) and the convenience of central urban life? I remember the hysteria surrounding the rising danger of the single mum (in other words, the sexually rampant, council housed and benefit sponging working class slag) who became overnight a national hate-figure and the media's favourite punchbag. More crucially for me, it was also a time of good old neo-liberal laissez-faire with a overheated housing market gone bonkers, as ever larger swathes of London became ripe for extensive gentrification - between squalid, substandard accommodation, failed houseshares with arty lesbians, illegally sublet flats on sink estates and sleazy landlords, I can't remember a time when finding a proper home wasn't an all-consuming, anxiety-ridden affair. Finally, it was at Labour's initiative that entire communities in northern England were decimated in a failed bid to regenerate the housing sector, a scheme with a name - 'Housing Market Renewal Pathfinder' - reeking of obfuscation and which might well have been the final rehearsal of what was to come: the all-out attack on the urban poor [3].

I recently came across an article encapsulating the peculiarities of this latest onslaught: the Balfron Tower, Ernő Goldfinger's soaring, rough-cast behemoth in Poplar, a visually arresting Brutalist [4] highrise emblematic of the long gone heydays of municipal pride, is due to be sold off to a private luxury developer after extensive refurbishment. Like most of the housing stock formerly owned by local councils, the block had been handed over to a housing association - Poplar HARCA - which had pledged to carry out essential repairs and upgrading. But I suppose they got a bit overexcited along the way when they realised what kind of asset they were sitting on: the Balfron is indeed a Grade II-listed building within a stone's throw of Canary Wharf, a yuppie's wet dream come true. The writing was clearly on the wall for tenants who started receiving their 'decanting' orders - to use the sinister bureaucratic term currently in vogue - to alternative locations with next to no chance of ever returning. Decanting is a funny thing since people can get carted off to totally unknown places where they have no family ties whatsoever - preferably as far north as possible. This has been standard procedure for quite some time now, from Woodberry Down in Hackney, transformed beyond recognition, to Stratford's Carpenters Estate, a 1960s confection sticking out like a sore thumb in the rash of new condos and upmarket shopping centres acting as gateways to the Olympics sites, and evacuated once opportunistically declared unsalubrious and unsound by the council. Likewise, its inhabitants were offered housing 'choices' all over the country [5] while TV networks managed to snap up the best top floor flats for their live broadcasts - a deal made in heaven for both parties - and missile launchers were being installed atop blocks of flats across East London as pre-emptive defense measures. This can't have lessened the climate of fear and marginalisation deliberately maintained on those 'territories of exception' [6] with both intensive policing and administrative bludgeoning interlocked in the same mechanics of oppression - the loathed 'bedroom tax' and benefit caps, the ever-expanding range of precarious types of tenure which forever removes any chance of a stable life, and the worst violent outcome of all: decanting. The incapacitating effects of material insecurity and the relentless humiliation meted out by the authorities are calculated ploys to annihilate any form of agency, local councils (and in that respect Tower Hamlets seems to have plumbed new depths of inaptitude and cynicism) turning against the very people they are duty-bound to serve. But 'civic' and 'social' having been slurs for nearly two generations now, it is in the power's interest to stifle any form of collective resistance seeing that no community could ever take root on estates with such a high turnover, the buildings being reduced to mere containers sheltering transient, often very vulnerable populations. As always, pitting deprived groups against one another in a context of acute housing shortage works wonders as renewed racial tensions in East London testify. The all-time classic 'Divide to Rule' has never been wielded to such disastrous effects in the social fabric, a 'dog eat dog' worldview that the Tories loftily essentialize as natural order.

 

  Peregrine House, Finsbury

And instrumental in this massive enterprise of unabashed social cleansing, entangled in intricate networks of power as in a spider's web, those without whom this cosy scenario could never have happened: the artists. As the Balfron got emptied for renovation (which, as Poplar HARCA boasted, would be to the highest specifications to attract the most discerning buyers and remain true to Goldfinger's original design), it seemed like a good idea to create a community of sorts to keep the building alive, a temporary motley crew made up of the usual homeless wretches shunted between B&Bs and estates awaiting demolition, the thoroughly exploited legions of 'guardians' employed to ward off undesirables and, at the top of the pecking order, the pioneers who turned this dishevelled part of the East End into London's latest Artist Quarter. It was certainly a win-win deal for everyone: the new owner could rest assured that his property was kept free of squatters (while gaining substantial cultural added value in the process), the council could bask in the glory of nurturing vibrant, diverse communities and a few lucky artists would be granted unhoped for live/work units in a city where it's nigh on impossible to find affordable studio space - their excitement at colonising a 'Brutalist monument to social idealism' with a bit of a rough edge undampened by the prospect of their eventual eviction. Indeed, it would be hard not to gasp at the commanding views, the generous spaces awash with daylight - nothing to do with the pokey meanness of newly-builts - and enough formica and fab wallpaper to give it that vintage authenticity that they crave [7]. Bow Arts, the community art organisation responsible for allocating workspaces, enthuses about this unholy new alliance between the creative classes and the barons of high-end real estate, harping on about the prime role of artists as harbingers of social regeneration. It actually comes as no surprise that such an 'iconic' creation as Balfron Tower should become the hottest address for sophisticated urbanites who after years of willful neglect now regard it as a modern classic and Goldfinger as a semi-god. After all, they'd already been falling all over each other to secure a pad in the Trellick, its architecturally more accomplished, infamous sibling in North Kensington (and dubbed well into the 1980s the 'Tower of Terror'), while the Elephant & Castle's Alexander Fleming House (another Goldfinger commission from a Welfare State at its peak) was being reinvented as 'Metro Central Heights' - best known these days as 'Metrosexual Heights' due to its alluring new classes of residents -, one of the first major conversions of official buildings for luxury puposes with a ludicrous name attached [8]. But, as the lovelies breezily glide along the access decks from art gallery to 'heritage flat', they might pause to muse over the fate of the neighbouring Robin Hood Gardens, a raw concrete, bunker-like double slab by the Smithsons - Swinging London's other glam couple along with Marianne and Mick -, due to be wiped out and replaced with a bog-standard high-rise development which will certainly optimise this piece of prime land in a much more profitable manner. Literally dangling under the nose of Tower Hamlets Town Hall, the irritant might just have been too great.

The artistic recycling of defunct public housing (either earmarked for demolition or decanted to be privately redeveloped) is nothing new. Back in the late nineties I remember seeing art installations on Deptford's Pepys Estate (whose converted Aragon Tower would later be featured in a BBC documentary dramatising clashes between local communities and newcomers in a lavishly produced piece of social porn) and an activist play on one of the blocks at the Stifford Estate in Stepney, the site of a protracted legal battle between Tower Hamlets and tenants, in a last-ditch attempt at averting eviction [9]. But I was young, thought that bringing art to the people was the noblest mission of all and even momentarily dabbled in community-impulsed projects. I would have applauded an initiative such as Bow Arts, convinced of that kind of artistic practices' sheer emancipatory power. Nor do I doubt some of the Balfron artists' genuine engagement with the social upheavals entailed by the mercenary displacement operation which they are, whether they want it or not, the vectors of - as in photographer Simon Terrill's Balfron Project, interacting in a profoundly poetic way with the concept of community and self-representation. But it's hard not to see in this ephemeral colony a helpless pawn being toyed with by hegemonic power/market forces, or worse still, willing executioners of discriminatory policies that they very consciously intend to benefit from. At the Balfron, the whole logic of betrayal, greed and class hatred coudn't be more blatant and barefaced - an in vitro recreation, as it were, of exclusionary processes that had been unfolding 'in real space' over several decades. One needs only remember the meteoric rise of the YBA scene in Shoreditch in the mid-1990s, storming a decaying working class backwater on the edge of the City and engulfing all previous forms of social life - and with it the most notorious gay sex club in the East End, The London Apprentice, a dispossession I would most intensely resent [10]. The fun was short-lived though, as most artists were within a couple of years squeezed further east by rocketing rents with property sharks moving in for the killing, leaving behind those shrewd (and sometimes good) enough to make it onto the international circuit. The same depressing story seems to have ricocheted all the way to Bow via Bethnal Green - too expensive now as even local galleries get priced out. All this brings to mind the prophecy made by Stuart Home in his novel Slow Death nearly twenty years ago [11]. An expert in art terrorist pranks and occult psychogeography, Home tears into the art microcosm, exposing the vanity of a self-serving, up-its-own-arse little clique of dealers and critics. Johnny Aggro, a proud skinhead living in Balfron's immediate neighbour, Fitzgerald House, gets embroiled through one of his posh shags - the multi-purpose Karen Eliot - in a massive operation of manipulation at the expense of a group of art school wankers, including the would-be art world power couple slumming it next door, hellbent on being signed by a major gallery by any means possible. The bozos are even prepared to endure all sorts of humiliations - including a gangbang - to be part of the latest artificially fabricated art movement, the one to end all avant-gardes: New Neoism. Slyly turning power ambitions and intrigues to his advantage, Johnny exacts his own brand of justice, reasserting the continuity and dignity of working class history on his own patch. When the pseuds get gunned down by the police after a failed desecration of William Blake's grave, the skinhead can settle down, safe in a timeless world where people know where they are coming from and stick to their role. The natural order of things, the old East End turned into fetishised fantasy.

 

fast forwardUPDATEfast forward 10.07.14. It's just been reported that a project of performance at Balfron Tower has been thwarted by local residents. The lovelies, emboldened by their sheer presence in the block and mad with excitement, couldn't believe their luck as their High Priestess, Turner Prize star Catherine Yass, announced she would drop a piano off the roof as a sonic experiment ("to look at how sound travels"). In a way I don't blame them: they're still wetting themselves at the thought of moving into a Brutalist icon without having the shit beaten out of them and treat it accordingly as their giant plaything. Sending large objects crashing down from buildings is after all not uncommon in a place like Poplar (it's just not the same crowd, who would certainly end up in deep shit for it) and some good sub-Fluxus subversion is what the locals, a depressing bunch knocking about in cheap, dowdy clothes, absolutely need to join in the fun. This weird fetish for doomed local authority housing and the irrepressible urge to do funny things with it seems pretty widespread as testified by Artangel's recent plan to turn a block on the Heygate Estate into a pyramid prior to its demolition (an installation by Mike Nelson, another former Turner Prize nominee), which has proved similarly controversial amongst former tenants. I'm loath to say this as I consider myself well versed in the issues taken up by contemporary art but the whole thing is nothing but obscene and tacky, another barefaced attempt at wielding power by showing a few beleaguered proles - the kind of people who'll never understand a bloody thing about art, even in their wildest dreams - who's boss now. But some solace may come from the knowledge that this lot won't be so cocky once the nobs start marching in.

 

'Red London

Aragon Tower, Pepys Estate, Deptford

Berlin Biennale 2006, ehem., Jüdische Mädchenschule, Auguststrasse

 

[1] The Festival Hall, the centrepiece and sole survivor of the 1951 Festival of Britain, is a mild, hybrid, unobtrusive version of the international modernism imported into Britain in the thirties. The contrast couldn't be greater with the uncompromising, awe-inspiring concrete starkness of its Brutalist successor. It's doubtful that New Labour, which was 'cool' and modern only within acceptable limits, would have celebrated its accession to power in something as scary, raw and suffocatingly erotic as, say, the nearby (then still unrenovated) Hayward Gallery. No one was ever ready for such a thing, some of its most striking examples having met a violent demise. On the radical novelty of the Brutalist aesthetics and its uniqueness in British architectural history: Katherine Shonfield, Walls Have Feelings. Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000).

[2] To the rescue comes the first Owen: a young man, young man of great eloquence and tremendous talent, a dyed-in-the-wool Marxist who reduced to a stunned silence many a Tory minister on telly. He's one of the few people to stick up for the universally ridiculed 'Chavs' (apart from Julie Burchill, but we don't give a toss) and denounce the in-built classism of the poltico-media complex, albeit with a marked tendency to romanticise the working class as one monolithic, homogeneous entity subjected to a power uniformly exerted from above - as I said, a staunch Marxist. Owen Jones, Chavs: The Demonization of the Working Class (London, New York: Verso, 2011).

[3] Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2012), 83-103.

[4] And in comes the second Owen: the only true defender of British Brutalism - of which not much remains considering the recent wave of destruction, hence the sadly ironic rehabilitation of Balfron Tower in trendy circles - and of the radical political project underpinning it. He doesn't pull any punches when it comes to savaging the built legacy of Blairism, the overblown and in every way fraudulent vacuousness of the architecture it promoted. Brilliant through and through but a bit of a clever dick at times. Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010); A new Kind of Bleak. Journeys through Urban Britain (2012).

[5] Since then, the plans to pull down the Carpenters to redevelop it as a UCL campus have been scrapped. It's worth noting that a group of students occupied the University's main building in Central London in opposition to a 'regeneration' project that went against their own moral principles.

[6] On the contemporary city as the theatre of permanent, low intensity warfare and the re-importation into the heart of the West of technologies of control and subjugation first developed and tested in the Global South's metropolises: Stephen Graham, Cities under Siege. The new military Urbanism (London, New York: Verso, 2010).

[7] This quest for an authenticity supposedly to be found in the working class is deeply embedded in all areas of the national psyche - and not least in modern gay sexual culture (but that's another story). This is how traditionally working class neighbouhoods are viewed as the receptacle of a gritty realness by middle-class newcomers, who, from a safe distance and cushioned by privilege, objectify a way of life (and not lifestyle) deemed honestly simple and unspoilt by the artifices of bourgeois culture - and of course detest nothing so much as other gentrifiers taking that very illusion of authencity away from them: Maren Harnack, 'London's Trellick Tower and the pastoral Eye', in Matthew Gandy (ed.), Urban Constellations (Berlin: Jovis, 2011), 127-31.

[8] I do not wish here to poke fun at the preposterous claims to 'ultimate city living' (I'll save that for later), which Berlin - a city hitherto fairly immune to riverside displays of riches (the Spree is a pretty modest affair without the prestige enjoyed by, say, the Thames, the Danube or the Seine) - is now eagerly embracing. Its emblematic, and so far only example of conspicuous luxury is currently going up as part of the awfully misguided Mediaspree project, the removal of a section of the Wall to make way for the tower causing at the time considerable upset amongst Berliners. Once completed, Living Levels (feel the alliterative genius behind it), wedged between the river and a busy thoroughfare, will forlornly be overlooking what amounts to nothing more than a glorified industrial park. As for the Gehry 'icon' set to regenerate the Alexanderplatz, its future looks uncertain amid fears of collapsing U-Bahn tunnels.

[9] As part of the LCC's public art commissioning policy, a sculpture by Henry Moore, Draped Seated Woman, was purchased to embellish the collective spaces of the Stifford. During the disruption caused by the estate's demolition, and probably as no one was watching, 'Old Flo', as she was known to the locals, was herself decanted to a faraway sculpture park where she was restored (her breasts had savagely been spray painted silver!) and well looked after. After a campaign to have her returned to her former London home was launched in 2010, disputes have raged over whether she should stay in public ownership or sold off to the private sector to help finance essential council services.

[10] Catering for the new in-crowd was certainly less troublesome than a bunch of kinky gay men on the loose, as Hackney Council repeatedly threatened to get the place closed down on the grounds that patrons (i.e. consenting adults) were having sex on the premises - a gross intrusion that beggars belief in a city now positioning itself as a major pleasure destination for a mobile, international gay market. It is clear that this was but another abuse of power aimed at controlling a minority through intimidation and infantilisation (grown men were denied the right to enjoy their sexuality just as any form of institutional violence and deception is deemed legitimate to dispose of unwanted communities).

[11] Stuart Home, Slow Death (London: Serpent's Tail, 1996).

20 May 2014

Queen of Proles

"And it never really began, but in my heart it was so real"
(The Smiths)

"Le fist, je ne fais pas. Je me sens pute dans l'âme mais il me faut du viril. Je ne supporte pas l'efféminé."
(Anon., GayRomeo)

 

Motzstrasse, Schöneberg

En se prenant brièvement à rêver que le nouvel aéroport international soit entré en service - l'ouverture était prévue il y a deux ans avant qu'on n'y mesure l'étendue des malfaçons affectant les systèmes de sécurité -, on imagine que la colossale industrie touristique engouffrant Berlin aurait atteint son point d’efficacité maximale, une machine admirablement huilée dans la gestion des flux continus de milliers de corps dégorgés et réabsorbés par les compagnies aériennes low cost. Au lieu de quoi la vieille carcasse de Schönefeld est quotidiennement sur le point de céder sous la pression, le terminal minuscule de l'ancienne partie Est n’étant plus depuis des années adapté aux exigences d’une destination culturelle de premier ordre, avec ses préfabs agglutinés dans tous les coins prenant l’allure d’un rafistolage de plus en plus définitif. D’une certaine manière le lieu a quelque chose de réconfortant dans son improvisation - son pub à vitraux en plastique pris d’assaut par les touristes anglais avant le vol pour Luton, ses couloirs congestionnés par des nuées de lycéens français soufflés par le cool de la ville après trois nuits au youth hostel, toutes choses qui seraient impossibles dans le projet monumental et ultra-rationnel de 'Berlin Brandenburg Willy Brandt' - tel est le nom complet du désastre -, une boîte de verre et d'air sans distinction (pourtant conçue par le même cabinet d’architectes que Tegel, autrement plus bandant dans son inventivité spatiale) et pièce maîtresse d'un nouveau 'quartier urbain' construit dans ce style aride et pusillanime auquel le centre de Berlin doit depuis plus de vingt ans sa déprimante uniformité. L'ensemble, brillant de tous ses feux la nuit de peur qu'on ne l'oublie, risque bien d'être frappé d’obsolescence si la débâcle venait à s’éterniser, ce que certains n'excluent plus. Car ici c’est Bärleeen, bordélique et fauchée comme on l’aime, encore assez rebelle pour attirer la jeunesse créative mondiale dans une hype qui ressasse à l'envi les mêmes thèmes exténués, ce qui après tout est le but affiché du maire, miraculeusement toujours en place malgré l'ampleur autant sociale que politique du scandale et pour qui cette affaire d'aéroport n'est qu'un irritant malvenu dans la grande party qui ne doit jamais cesser. Car c'est sous sa 'supervision' éclairée que des millions continuent d'être engloutis chaque mois, autant de ressources dont auraient pu bénéficier maints projets ou structures communautaires - mais qui, pas sexy pour un clou, ne font rien vendre. À Berlin tout est show et rien ne doit venir gâcher le fun, c'est aussi simple que ça.

Ce dernier week-end de Pâques le personnel de Schönefeld a dû remarquer parmi les touristes génériques une affluence subite de beaux gosses à l’occasion du plus gros événement du calendrier gay international avec Folsom, le Berlin Leather Weekend, qui malgré son nom englobe aussi les autres fétiches majeurs - latex, skin et (le dernier venu) sport. Dans les valises à roulettes devaient être soigneusement pliées les plus belles tenues achetées pour l'occasion et complétées d'une large sélection d'accessoires et de toys dans l'anticipation de ces quatre jours de jouissance no limits. Car comme tous les ans le visiteur ne sachant où donner de la tête aura trouvé son bonheur dans une abondance de soirées, d'événement shopping et même un concours de beauté, chaque affiliation ayant même son propre Pride Flag comme autant de républiques d'un énorme empire fictif. Mais les crossovers sont nombreux, signe de la grande perméabilité de ces scènes et de l'interréférentialité des signifiants du kink, un grand coffre à jouets où puiser toute une gamme d'identités possibles, souvent combinées en d'improbables hybrides: les skins, moulés dans leur Fred Perry en latex, peuvent maintenant porter la barbe et une caillera de luxe arborer une petite combi en caoutche assortie à ses sneaks. Tout est permis dans cet immense flux d'images et de fabrications imaginaires dont le référent absolu, souverain et puissamment élusif est une masculinité primordiale se perdant dans un temps indéfini - mais socialement tout de même très déterminée puisque invariablement articulée comme working class. On pourrait gloser à l'infini sur cette conception fantasmatique (et bourgeoise) d'une masculinité brut non compromise par la culture (et qui comme en France peut coïncider avec les lignes de différenciations raciales [1]), mais il est intéressant de constater la longévité de certains de ces archétypes, qui, longtemps après la disparition des contextes socio-culturels ayant permis leur émergence, continuent sous une forme plus ou moins fiixe, mais toujours extrêmement codifiée, d'incarner une sorte d'éternel viril, dont l'original aurait été perdu mais dont la charge érotique symbolique continue de fonctionner à plein. Comme si l'ensemble des caractéristiques visuelles constituant le skinhead - pour évoquer la figure la plus durable et malléable dans l'arsenal des représentations de la masculinité ultime - se suffisait à lui-même dans une dynamique sans cesse alimentée, une onde de choc sexuelle réverbérée à travers les générations successives de pédés.

Dans son livre Gay Skins, malheureusement épuisé et constituant à mon sens la meilleure (et sans doute unique) étude de l'appropriation queer de cette subculture, Murray Healy analyse brillamment les mécanismes de formation identitaire dans l'affirmation d'une visibilité à la fois gay et working class à la fin des anées soixante, à une époque où les seuls choix possibles se limitaient aux vieilles folles poivrasses de Soho et aux hippies de bonnes familles revendiquant leur androgynie [2]. Et une fois l'image suffisamment ancrée dans cette frange marginale de la scène underground, on imagine qu'une différenciation très stricte a dû s'opérer entre les initiateurs du culte qui en réclamaient la légitimité, et les suiveurs qui, provenant généralement des classes moyennes, ont immédiatement mesuré le potentiel sexuel de l'image pure et dure véhiculée par la nouvelle terreur des tabloïds - 'dressed up to get cock', comme les premiers ont pu désigner les seconds avec tout le mépris du monde. Pour eux l'appartenance au groupe était investie d'une forte qualité morale avec les notions d'honnêteté, de loyauté et de solidarité reléguant au second plan tout aspect sexuel - d'ailleurs, leurs potes de gang hétéros ne s'étaient (évidemment) rendu compte de rien et ont su faire primer des liens d'amitié indéfectibles sur tout le reste... Ce soupçon de simulation et de détournement d'une identité 'authentique' par les détenteurs de privilèges dus au statut social, est très fortement prégnante sur la scène Proll (comme on l'appelle ici) qui ne fait en définitive que reproduire les mêmes idéalisations fantasmatiques (intrinsèquement homophobes aux yeux de certains) à l'œuvre dans la glorification esthétique du skin - et d'autant plus en Angleterre où il est virtuellement impossible d'échapper aux déterminations de classe. Là aussi c'est à qui saura le mieux donner le change et dans une impeccable pose 'straight-acting' se démarquer de ce qui est génériquement considéré comme gay - puisque selon cette logique un rien perverse identification de classe et orientation sexuelle sont mutuellement exclusives. Comme un ami me le faisait récemment remarquer, cette fétichisation du council estate lad est d'autant plus notable à un âge où la classe ouvrière, annihilée par des décennies de thatchérisme sous sa forme hard aussi bien que cuddly et ridiculisée pour son manque supposé de décence morale, est devenue la lie de la terre [3] - et cette neutralisation politique n'aurait-elle pas justement pour corollaire son objectification par le regard désirant et omnipotent des dominants? Un autre, originaire de Manchester, me soutenait en riant (mais pas que, comme je le soupçonne) qu'en vertu de ses origines géographiques il jouissait d'une sorte de prérogative sur tous les autres dans l'appréciation de ce qui constitue un véritable scally.

Mais plus profondément encore c'est bien d'une terreur primale qu'il s'agit ici, celle du soupçon d'effémination qui plane sur chacun d'entre nous, le risque d'être démasqué comme 'inauthentique' (la féminité comme artifice et donc mensonge) mettant à mal notre crédibilité dans la performance permanente d'un idéal abstrait construit de toutes pièces. C'est une mécanique psychique implacable qui nous anime, le spectre de l'infériorisation virtuelle à laquelle la société peut à tout moment nous réassigner [4]. L'idée même que cette version de la masculinité hétéro tant convoitée puisse être tout aussi fabriquée ne pèse pas lourd face au besoin irrépressible d'intégrer la norme - reliquat archaïque d'un temps où y manquer signifiait une mort autant sociale que physique -, et même les esprits les plus avertis sur les dynamiques de pouvoir et d'oppression ne sont pas à l'abri d'une réaction de rejet face à une irruption inopinée de camp. Ironiquement c'est cette exacerbation des marqueurs de la masculinité hard en plus des techniques corporelles visant à la rehausser (tatouages, piercings) qui finissent par avoir dans leur basculement ultra esthétisant quelque chose d’irréductiblement... camp, une sorte de maniérisme inhérent à l'accumulation de symboles virilistes qui finit par en désamorcer le pouvoir dans l’exagération des formes d'origine pour un surcroît de sexiness [5]. Lors d'un récent passage à Créteil je me suis excité tout seul en m'apercevant que les laskars que je croisais portaient tous les même trackies gris que moi, entretenant quelques minutes le fantasme d’une origine sociale commune, qui même si techniquement vraie a cessé de l’être dès que j’ai décidé de m’en extraire, laissant mon passé familial s'effondrer dans l'indifférence et le mépris intériorisé de celui qui cherche par dessus tout à être admis dans la culture des dominants. Leur regard sur moi avait quelque chose d’étrangement indéchiffrable, un mélange d’étonnement, d’incrédulité et de vague amusement - sans doute un hipster, pensaient-ils, qui se la joue banlieue avec ses tatouages de toute façon trop soignés pour être véridiques (mais pour moi suffisamment frappants pour saturer le champ visuel et neutraliser une réaction potentiellement homophobe à ma présence). L’idée de me reconnecter à mes origines a curieusement transité par la sexualité et le fétiche, mon enfance passée dans les cités de banlieue sud me conférant une sorte de supériorité morale (donc de 'vérité') et du même coup le droit d'évoluer sans encombres à travers un espace social transparent que j'imaginais pouvoir réoccuper selon mon bon plaisir. Des années ont été nécessaires pour comprendre que ce monde s'était pour toujours refermé à moi au moment même de son rejet et que je devais apprendre à accepter l'impossibilité fondamentale d'un quelconque retour - avec la pratique du social drag comme seul substitut [6].

Autant d’apories avec lesquelles ils nous faut vivre - l'illusion d'une stabilité de l'identité de genre qu'invalide nécessairement le simple fait d'être gay, qui, qu'on le veuille ou non, met a priori à mal des normes dominantes supposément anhistoriques, la réconciliation avec un milieu d'origine jugé naturellement oppressif (mais ultérieurement revisité dans une nostalgie suspecte) et une réintégration de tous ces aspects du vécu dans un cadre narratif homogène et lisse, sans rapport avec la densité anarchique d'existences faites de disjonctions et de non-coïncidences, de jeu et de make believe. Alors que la fabuleuse Conchita Wurst vient de remporter l'Eurovision après avoir causé une émotion considérable du simple fait qu'elle portait la barbe (facteur aggravant dans sa condition de transwoman - groupe qui s'en prend généralement plein la gueule, y compris à l'intérieur du micocosme queer féministe), je me rends compte à quel point j'ai moi aussi largement cédé à ces impératifs de clarté et de cohérence fictives, occultant une multiplicité de rôles qui dans leur simultanéité me semblaient aussi évidents qu'irréductibles, une fluidité d'identités ludiquement maniées par un indie kid qui jouait volontiers de son ambiguïté physique - ce à quoi j'ai cru devoir renoncer au nom d'une certaine Realpolitik, au moment précis où le skinhead faisait une entrée fracassante sur la scène parisienne. Dans Gay Skins, Healy fait revivre l'une de ces personnalités fascinantes dans la trame d'un récit tout entier axé sur le désir d'une masculinité monolithique et immuable, un corps incompréhensible toujours partiellement visible car cumulant les caractéristiques les plus contradictoires. Wolfgang von Jurgen était un acteur, voyou occasionnel et drag artist originaire de Stoke Newington, connu sous le nom de Wolf comme le premier male pin-up de la scène skin londonienne de la fin des années soixante - le plus parfait exemple du queering immédiat de la subculture dès son émergence en 1969. Un photoshoot de l'époque le montre en full gear posant dans toute sa défiance sur une des terrasses du shopping centre d'Elephant and Castle - alors encore très futuriste -, lui qui de nuit écumait le circuit des pubs gay de l'East End comme moitié d'un drag act nommé 'The Virgin Sisters'. Wolf fut retrouvé noyé un matin de mai 1973 sur les berges de la Tamise à la hauteur de Rotherhithe, menotté et entièrement vêtu de cuir. Meurtre, suicide, kinky game qui aurait mal tourné? Le coroner n'a pu se prononcer. De même que la figure révélatrice de Conchita Wurst, dont la presse peine depuis quelques jours à rendre compte, les tabloïds rapportant le fait divers ne surent quoi faire de ce corps inintelligible aux multiples histoires, un site de discours logiquement irréconciliables dans le cadre rigide de notre pauvre culture occidentale [7]. Et c'est bien là que se trouve cette liberté essentielle, dans la suprématie de l'artifice, la disparition de tout original identifiable dans le flottement infini des signes, le pouvoir d'être sa propre créature dans l'abolition radicale de toute affiliation - choses qui il y a longtemps constituaient pour moi une véritable philosophie de vie.

Scally boy, Wapping riverside

Wolfgang von Jurgen

Le week-end était déjà bien avancé. Pour une fois je me sentais en phase avec son déroulement, ayant choisi de le vivre dans la lenteur, de ne pas me laisser happer par l'abondance des événements possibles - la pression des temps forts qui font trop tard regretter de s'être laissé duper. J’avais pour cette raison décidé d'éviter la Snax et de me concentrer sur le local, le vernaculaire, des choses bien moins grandioses mais qui me reconnecteraient à la ville, au 'Kiez', à ses gens. Arrivant à Schöneberg en fin d'après-midi je me sentais en pleine possession des rues, dans cette insouciance rare qui fait que l'on soutient les regards avec un surcroît d'insolence - et me disais qu'il devrait toujours en être ainsi. Dans le bar obscur éclairé de loupiottes rouges beaucoup de têtes connues, des saluts brièvement échangés, mais rien ne devant entraver l'exploration de ce que l'endroit avait à offrir. Comme souvent il était question d'un vague rendez-vous, de ceux qui sont lancés virtuellement de pays en pays à la faveur d'un passage à Berlin, dans l’immense fraternité internationale du plaisir que nous formons… Tu es apparu vite, en tous points semblable à ta version électronique. J'étais frappé par cette équivalence parfaite, de te voir incarné de façon si véridique. Tu étais souriant et le plaisir de ta présence eut raison de toutes mes réticences, l'arrogance mal placée de celui que l’on vient solliciter sur son propre territoire, dans une ville à laquelle sa présence est pourtant de plus en plus instable. Nous avons parlé d’Angleterre, dans cet accent si particulier qui me manque tant quand je viens à l’entendre, l’argot de ma jeunesse - l’anglais de l’estuaire, comme on l’appelle en déférence à la Tamise - étranger à la langue indifférente pratiquée ici, système générique sans relief ni histoire, sans ancrage émotionnel particulier, juste un moyen commode de dire approximativement les choses. Cette union dans les mots a ouvert une nouvelle brêche, le désir d'un retour vers une mémoire encore vive - un retour imbriqué dans un autre, une spirale de retours concentriques. Ce bonheur de me trouver immergé dans la langue et dans tes bras, de te carresser face aux autres, une intimité qui se suffisait à elle-même hors d’un temps de toute façon trop court et qui devais se solder par sa conclusion logique. Je commençais à avoir peur de ne plus coïncider avec ce que j’avais donné à voir, de devoir trahir toutes mes promesses d’une certaine manière - celles véhiculées par le flux mondial des images et des corps. Au mileu de l’arène circonscrite de gradins feutrés, des choses très simples, belles et infantiles se jouaient: des piétinements collectifs, des pompes léchées à plusieurs, dans cet enchevêtrement de réseaux scopiques qui densifiait l’air d'électricité. Des hommes seuls, venus de tout le pays pour cette occasion, regardaient aussi, une dernière chance avant le départ du lendemain. Nous nous en sommes amusés, imaginant ce que la population générale, extérieure à la scène, ferait de tout ça… Tu as dû partir, l’heure avançait. Une autre party centrée sur un fétiche différent - le latex intégral - devait débuter sous peu au Lab. Il y avait bien une petite heure pour la baise, dans un appartement du quartier loué pour quelques jours, ces immeubles d’après-guerre sans distinction convertis en résidences pour touristes. Une partie de tes pensées devaient déjà glisser vers cet autre ailleurs promis par la brochure du week-end. Entre nous une succession d’actes déconnectés dans cette distance instaurée par le fétiche investi de tous les pouvoirs, qui aurait comme contaminé l’ensemble du corps, lui-même réduit à des parties éparses - brièvement saisies, puis délaissées, puis réappropriées dans un plaisir égoïste qui devait à tout prix advenir. Car le temps l'exigeait j’ai joui après toi qui me fixais d’un air figé de semi-dément, une lueur jaune dans les yeux. Puis tu as voulu m’entraîner dans ton changement de 'persona', un ensemble esthétique autre mais interchangeable avec le précédent - et d’autant plus facile à réaliser que nous avions la même taille. J’ai dit non, je ne sais pas vraiment pourquoi… Dans le taxi tu me tenais la main pendant que je me lançais dans ma diatribe favorite pour t'impressionner encore - la banalisation sans rédemption, la fausse modernité de cette ville. Au bout du chemin accidenté la masse du Berghain se tenait là comme chaque week-end, éclairée de l’intérieur comme un tabernacle, mais cette fois, c’étais pour te donner à elle, te voir disparaître dans son antre que je venais. Après ton départ je suis resté une heure à discuter à la porte - l’une de ces portes qui terrifient -, malheureux et en déperdition, te sachant détaché de moi, aspiré dans une autre histoire que tu venais de commencer seul, échangeant des souvenirs avec d’autres qui signifiaient l’effacement du mien. Vous aviez fière allure, tous, le noir luisant des corps gaînés se découpant magnifiquement dans les cavernes de béton rougeoyant, une vision d'un futurisme indépassable. L'ensemble du club était ce soir ouvert, sa face cachée le site d'une théâtralité portée à son paroxysme. Je t’ai trouvé très vite et me suis senti obligé de plaisanter sur mes immenses privilèges pour justifier ma présence parmi vous sans le 'gear', et te dire au revoir... Je suis sorti tard et la file d'attente était déjà considérable, des jeunes gens très beaux dans leurs meilleures tenues. Je la remontais à contresens sans la moindre envie d'entrer, encore ivre du fait d'avoir dû t'abandonner, ému aux larmes de cette remontée de jeunesse lointaine quand je jouais aux peines d'amour. Non, ce soir ce n'était pas nécessaire. De toute façon le lendemain, c'était déjà 'sports party'.

 

[1] Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010).

[2] Murray Healy, Gay Skins. Class, Masculinity and Queer Appropriation (London, New York: Cassell, 1996).

[3] Owen Jones, Chavs: The Demonization of the Working Class (London, New York: Verso, 2011); pour une mise en perspective plus large avec les politiques urbaines et l’intensification de la sécurisation de l’espace pubic en Grande Bretagne: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2012).

[4] Sur l'évacuation du féminin dans la culture gay et l'angoisse liée à son irruption incontrôlée: Peter Hennen, Faeries, Bears, and Leathermen: Men in Community queering the Masculine (Chicago: University of Chicago Press, 2008); David M. Halperin, How to be Gay (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2014), 47-64.

[5] La surenchère formelle est très remarquable chez les gays même dans un ensemble esthétique aussi supposément ‘banal’ et synthétique que le style caillera: les chaussettes bien mises en évidence et rentrées dans le survêt’, l’adulation inconditionnelle de certaines marques associées à des types bien définis de masculinités ‘dures’ (les TNs privilégiées des rebeus de cités, les Airmax plus en vogue chez les Proll de Berlin-Est - quel pédé porterait Jako ou Ellesse?) témoignent d’un investissement symbolique considérable et du queering dans le détail de modes primairement associés à des subcultures working class. De même, après que le look skin a été massivement approprié par les gays dans les annés quatre-vingt, les bottes, systématiquement coquées, n’ont plus cessé de prendre en hauteur, les bleachers de se faire toujours plus moulants (certains poussent la sophistication jusqu'à ménager un zip à l'arrière) avec le zero crop s'imposant comme norme incontournable. Healy s’engage même sur une piste psychanalytique en s’appuyant sur la conception freudienne du fétiche, cette accumulation de signifiants masculinistes pouvant être comprise comme un désamorçage de la menace de neutralisation du phallus consubstantielle au sexe entre hommes. Healy, op., cit., 105-9.

Sur la centralité du style dans la performance d'une masculinité désirée et la stricte adhésion à ses codes sous peine d'expulsion des circuits de l'attractivité, Halperin, op., cit., 197: "... if you are to understand the social logic that renders that particular look or style so powerfully attractive to you, you are going to have to observe it very closely. You will have to define its exact composition, its distinctive features, and the stylistic system in which those features cohere. After all, even a slight deviation from that style, even a slight modification of that look could have momentous consequences: the minutest alteration could ruin the whole effect, puncture your excitement, and deflate your interest. So the details matter. You need to figure out what they are." N'ayant jamais su comment lacer mes bottes correctement, je suis toujours potentiellement menacé de disqualification lors de chacun de mes 'plans skin' - ayant même fait l'objet d'une mesure de 'rééducation' de la part d'un d'entre eux très à cheval sur l'étiquette.

[6] Sur les articulations complexes liant appartenance sociale et sexualité dans un esprit de déromantisation des classes populaires: Didier Eribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010); La Société comme Verdict (Paris: Fayard, 2013).

[7] “The essentialist discourse of the centred individual still dominates common understandings of identity: individuals are required to be comprehensible as consistent personalities, their biographies neat, linear narratives. […] Under the excess of names and identities, irreconcilable within the given parameters of cultural organization, the ‘Man in Leather’ remained a ‘mystery’.” (Healy, op., cit., 8). Le personnage de Wolfgang von Jurgen, au sujet duquel personne d'autre que Healy n'avait jusqu'à présent écrit, a trouvé toute sa place sur Kosmospalast dans l'essai Arboreal Heights.

02 January 2014

Caveman Head

Marseille Luminy, École Nationale Supérieure d'Architecture

Monsieur Du... était professeur de mathématiques. Un enseignant style vieille école, sachant asseoir son autorité de sa grosse voix et sa stature imposante. Un adepte de la baguette, tout ce qu'il fallait pour prendre en main les classes difficiles de cette cité en perdition qui en quelques années deviendrait l'une des plus incontrôlables du pays.

Le respect, sa longue expérience au service de l'État l'inspirait naturellement. Portant la blouse blanche comme un vrai maître, un hussard de la République comme on en a la nostalgie. Rien à voir avec ces jeunes péteux tout juste sortis de l'institut de formation et aussitôt envoyés au casse-pipe. Non, Monsieur Du... était robuste comme le chêne.

Comme son collègue le prof de gym, qui aimait se rincer l'œil devant les mômes dans les douches pourries du stade, Monsieur Du... portait des verres fumés à la mode de l'époque. À l'un comme à l'autre ces lunettes donnaient un air de parfait vicelard. Un côté type pas net comme sur ces photos de chefs de la Stasi du musée de Lichtenberg.

Les enfants étaient sages comme des images. C'est qu'on leur avait très tôt appris à respecter les hommes de savoir - le docteur, l'instituteur, le fonctionnaire communal. On ne songerait jamais à contester ces gens de distinction dans les milieux prolos inéduqués. Leur parole était sacrée et définitive. Tout ça, Monsieur Du... le savait à merveille.

Monsieur Du... n'avait pas son pareil pour repérer les jolis enfants. Il y en avait bien un qui lui faisait quelque chose de très spécial, même s'il n'aurait su expliquer précisément quoi. Des ondes infra-cérébrales venaient de lui, qu'on disait effacé, assis au dernier rang près des fenêtres avec ses grands yeux de fille. Des maths, il pigeait que dalle.

Le temps de la récitation était venu. Les petits y mettaient du cœur, heureux de prouver qu'ils avaient bien appris leur leçon. Oh come to me, my pretty one. L'enfant ne trouvait pas ses mots pour parler de choses insensées. Monsieur Du... affichait ce même sourire fixe. C'était inouï cette force qu'il sentait monter en lui, cette envie de lui faire mal.

Qu'il était léger ce petit garçon, une plume. Et si malléable, on en faisait ce qu'on voulait. Perché sur les épaules, renversé la tête en bas, tournoyant joyeusement au-dessus de Monsieur Du... dont les mains potelées glissaient sur l'ensemble de son corps, pantin impassible et glacé de l'intérieur. Ce qu'on lui faisait là, il le connaissait bien.

L'odeur nauséeuse du tabac à pipe que dégageait Monsieur Du..., le double menton coulant du col de chemise dont débordaient ses poils de torse, la chevalière dorée enserrant le doigt en forme de petit boudin dégoûtant, sa grosse face goguenarde, totale et dévorante, son haleine qu'il sentait frôler sa bouche. Tout ça, oui, il le connaissait bien.

Le spectacle était bien rodé, un enchaînement impeccable de figures imposées devant l'assemblée tétanisée des enfants qui n'en trahiraient rien. Quand Monsieur Du... en eut fini avec sa position préférée de l'hélicoptère, l'enfant regagnait sa place en silence, si calme et bien élevé. Il le savait: cela recommencerait fatalement, et de la même manière.

Monsieur Du... occupait toujours la même salle, la verte épinard. Elles étaient toutes de couleurs et de tailles différentes dans la longue enfilade de l'étage des mathématiques. Mais les grands ne savaient pas se tenir et cassaient tout -  les portes défoncées à coups de lattes, les boules puantes jetées à l'intérieur, les doigts obscènement dressés.

Des fenêtres on apercevait les autres bâtiment du complexe scolaire à l'architecture si originale, dont celui, à part et tout petit, réservé aux débiles mentaux - les 'mauvais', les 'bêtes' comme disait la mère. Il nous était déconseillé d'y aller. Tout y était déjà démoli, ces gosses-là avaient la rage. Peut-être que Monsieur Du... allait enseigner là-bas aussi.

L'enfant commençait à comprendre que tout ne serait plus comme avant. Quand il passait devant le pavillon d'art, ravagé et maculé de peintures multicolores, les tables renversées. Quand les filles se plaignaient que les garçons leur mettent par surprise le doigt à la chatte. Lui se contentait de regarder, voyant là l'avènement d'un avenir sans forme.

C'était les soirs d'hiver que la tristesse était la plus grande, à la sortie de cours désespérés et sans amour, une succession d'adultes qui lui disaient des choses cruelles, comme cet autre garçon qui l'enculait à coup de javelot après le sport. No limits and free for all. Au dehors la cité sombrait complètement, abandonnée dans une mer de sexe.

Des photos satellite récentes montrent que le complexe scolaire d'origine a été rasé. Peut-être était-il trop fragile, trop translucide. Il a fallu le transformer en place forte, cette population-là était devenue trop violente. Quelque temps plus tôt, la prof de musique, une rêveuse filiforme qui en prenait plein la gueule de la part des grands, s'était suicidée.

C'est vrai que Monsieur Du... a salement déconné. Que l'on pouvait faire tout et n'importe quoi aux enfants des pauvres, ceux qui de toute façon s'écraseraient. Comme dans l'Église, on se savait couvert par une hiérarchie omnipotente et impénétrable. Mais que la République soit avertie: dans les cités tout se sait vite, et là elle pourrait bien payer.

27 December 2013

The World won't listen

'The World won't listen'

En cette période de réjouissances et de pression festive maximale, l’effervescence est vive chez le petit coiffeur en bas de chez moi. Les clientes, la tête couverte de papillotes en alu, attendent patiemment sur le trottoir la clope au bec qu’opère la magie des teintures savamment appliquées, ces émulsions mystérieuses préparées par une équipe de Frisörinnen exhibant jusque sur leur propre personne tout leur savoir-faire. Car Ost-Berlin, et sans doute tout le territoire de l’ancienne DDR, est un laboratoire d’expérimentation capillaire unique dans la sphère occidentale, et l’audace technique et esthétique de ces femmes de tous âges, qui de Lichtenberg à Hönow, de Hellersdorf à Hohenschönhausen, égayent comme autant de Fräulein Schmetterling des Plattenbauten sans âme de leurs créations bigarrées, cause autant d’étonnement incrédule chez le visiteur étranger que de sarcasme insatiable chez le Berlinois hip qui se croit au-dessus de tout - et j'en connais quelques uns. Il est très difficile de caractériser ce vaste répertoire de styles tant il semble résulter de l’alliance entre les rémanences d’un passé pré-Wende (l’héritage sans fin du Vokuhila*) et une sorte de futurisme chimique profondément anti-naturaliste. Quelques observations empiriques révèlent que dans la gamme infinie des possibilités, c'est la combinaison platine-violine qui fait un carton parmi les clientes du salon - l’onctuosité de la vanille rehaussée d’un coulis de framboise -, à égalité avec le noir corbac, classique indétrônable qui a donné à plus d’une brandebourgeoise aux joues de roses de faux airs d’Andalouse. Et parfois il m’arrive même de voir des choses franchement renversantes, comme ces Omas minuscules venues en tram des périphéries et terminées d’énormes choucroutes d’un mauve radioactif qui me rappellent les perruques de la mère d'Alex dans Orange Mécanique.

C’est ce sens de l’apparat et du style typiquement working class qui m’a complètement soufflé quand un soir à Créteil ma tante me montrait (comme lors de chacune de mes visites) son album de mariage: des grandes occasions au simple bal du samedi soir, tout était bon pour sortir le grand jeu - cheveux gominés et costards noirs super sharp pour les mecs, pièces montées crêpées à la BB avec petites robes à col Claudine et escarpins pour les filles. Une perfection iconographique de pochette de disque, la frontalité acérée des Moors Murderers, les couples virevoltant dans les dance halls - le mythique Barrowland de Glasgow ou le Rivoli Ballroom aux confins de la banlieue sud londonienne. Implacables de beauté tous, le père au sourire de Billy Fury mode killer, ma mère en petite blonde décolorée un brin farouche, rien à voir avec ces crados de hippies dépenaillés et informes avec leurs discours obscurs - ou, plus proches de nous, des yummy mummies de Prenzlauer Berg arborant une coiffure délibérement nihiliste qui n’en constitue pas moins la déclaration d'un choix de vie revendiqué: je n’ai jamais foutu les pieds chez le coiffeur depuis Tübingen, je n’ai pas que ça à glander avec Lukas et Leonie à traîner en carriole entre le cours de violon et le psy, et mes prérogatives de parente je vous les crache à la gueule! Non, eux c’était une classe totale et inaliénable, même si la surface photographique, membrane bien trop fine pour être un minimum véridique, ne pouvait longtemps contenir la pression des réalités sous-jacentes: en cas de grossesse accidentelle la seule issue envisageable pour les jeunes femmes était le mariage sous peine d’être marquées à vie du stigmate de ‘fille-mère’; l'un des six garçons, beau gosse radieux avec une horde de meufs à son bras, allait bientôt devoir tous les quitter pour devenir danseur à l’Alcazar et vivre ses amours loin, le plus loin possible; et d'autres dans la ville, pédés ou étrangers, sont peut-être, à la faveur d'une sortie de week-end, tombés sous les coups des grands frères et de leurs potes, certains d'entre eux ayant tout juste été démobilisés d'Algérie. Sous tant d’éclat, une masse de vies fracassées par la maladie, l’alcool et les amours défaites, des ricochets infinis de misère.

 

Perruques en vitrine

Alors, même si je ricane dans ma barbe quand devant la vitrine j’essaie d’imaginer quel concept diabolique est en train de prendre forme sous les casques du salon de coiffure, je ne peux que comprendre l’euphorie grisante de marcher dans les rues la tête haute et rayonnante de couleurs, hot as fuck comme avec la plus belle paire de pompes - n’ai-je pas moi-même été très longtemps orange vif, ma seule tentative un peu convaincante d’être venu d’ailleurs, comme tous les kids niouwève se débattant dans leur banlieue pourrie? Mais quand même, je dois être un peu inconscient d'écrire des trucs aussi limites sur un site de haute tenue intellectuelle dont les alignements et solidarités politiques se trouvent clairement affichées, car il se trouve sûrement quelque part des bonnes âmes qui ne manqueraient de relever et de s'indigner d’un positionnement perçu comme saturé de privilèges - the male gaze, le ‘capital socioculturel’, la coupe de cheveux la plus classe depuis Thomas Jerome Newton. Le verdict en serait prévisible: un fatras de préjugés lookistes, sexistes et d’un classisme orientalisant (puisqu'il est clair que ces femmes occupent invariablement des positions subalternes et précaires, employées de supermarchés pour beaucoup, quand elles ne sont pas les premières à être touchées par le chômage dans une partie de l’Allemagne toujours fragilisée depuis la réunification), l’appel d’air faisant exploser ma magnifique fiction, mettant à mal la légitimité de ma parole et l'authenticité même de mon passé, et faisant de moi, au choix, un vendu suppôt de la société du spectacle, un Renaud Camus qui s'ignore, ou pire, un de ces salauds de gaytrificateurs. L'expérience m'a tristement appris que Berlin est pleine de ces expertEs en vertu, ces forcenéEs de l’orthodoxie que l'on trouvera sans surprise dans les milieux 'alternatifs' les plus supposément émancipés de tout rapport de domination et d'oppression - même si, comme n'a cessé de le montrer Fassbinder, la dynamique oppresseur/oppressé est tout sauf stable dans ses passages continuels d'un état à l'autre -, le petit monde kwire radical, très glam vu de loin mais ravagé par des rivalités, scissions et luttes de pouvoir finalement pas très progressistes.

"Les queers, c'est les curés du cul!", comme je l'ai un jour entendu d'une Gazoline historique rompue aux coups d'éclats dadaïstes, et je ne peux m'empêcher de croire que sous cette course à la pureté idéologique et cette manie de l'excommunication se cache un conformisme de pensée confinant au dogme et conjugué à une vision naïve des mécanismes de la psyché humaine, cet immense foutoir que l'illusion du moi réussit à peine à maintenir en place - un acquis de la psychanalyse pourtant déjà très ancien. Cette histoire de tifs n’est qu’un exemple parmi une infinité, dont les implications sont nécessairement politiques, si politiques que potentiellement exposées à l’injonction à rendre des comptes. Dans leur volonté de tout savoir et maîtriser, les ligues de vertu exigent un être totalement cohérent, lisible dans sa transparence et denué de contradictions, de zones d’ombre, dépouillé de ses disjonctions, ses auto-fictions fourmillantes, de son armure d'arêtes cristallines, lumineuses et réfractaires, ce qui est en définitive l’aspiration de tout système de pensée intégriste percevant le monde au travers du même prisme. Ces lignes sont écrites de Vienne où, parcourant le Ring hier soir, je me suis laissé subjuguer par la pompe du dispositif architectural majestueux qui le constitue, ce qui autant que je sache ne fait pas de moi un agent des forces impérialistes néo-coloniales... Mais je ne voudrais ternir cette période de bonté humaine d’une note acerbe et vindictive, et surtout pas à l'encontre de groupes que je considère, when all is said and done, 'de mon bord'. Cette fin d'année je rêve de sérénité et espère déjouer d'éventuels risques de mélancolie, ces remontées de nuits confuses qui me gagnent pour détruire ce dernier soir. Aussi penserai-je avec bienveillance à la jeunesse de cette ville fêtant la Saint-Sylvestre, ce moment éternellement répété où, une fois allégées de leurs mini-blousons à moumoute au vestiaire du Kino Kosmos, Cindy, Jacqueline et Mandy, belles comme des reines et brunes comme le geai, s’élanceront au cou de Marcel, Kevin-Pascal et Ronny qui, le crâne fraîchement rasé, cramés aux UV et les lobes percés de diams maousses comme des grêlons, les auront sagement attendues.

 

*Contraction de vorne kurz, hinten lang - court devant, long derrière -, style auquel l’Allemagne, terrain historiquement propice à ces débordements (le déferlement de bubble perms sur Berlin-Ouest à la chute du Mur en témoigne), s’est longtemps livrée sans retenue. Un livre entier y est même consacré: Barney Hoskyns & Mark Larson, The Mullet: Hairstyle of the Gods (London: Bloomsbury Publishing, 1999). En France on n’a, là encore, aucun équivalent pour ça - sans doute l’universalité de son bon goût va-t-elle même jusqu’à la dispenser de mots.

06 October 2013

Nuits d'Orient

Alexanderplatz, Oktoberfest

Le délire s’est à nouveau abattu sur l’Alex. À l'occasion de la célébration de la réunification allemande combinée à une version très locale de l’Oktoberfest de Munich, le village lilliputien qui honore tous les moments forts de l'année a de nouveau investi la totalité de la place. Entre les huttes à babioles en faux colombage, les fantaisies sylvestres d'Hansel et Gretel et l'énorme moulin dont la partie supérieure une fois déboîtée et remplacée par un clocher rotatif éblouit nos fêtes de Noël - la fameuse 'superstructure' -, les foules de touristes, envoûtées par ce condensé d'Allemagne, comme les Berlinois que dans un présupposé hâtif j'imagine venus des quartiers Est - autrement dit 'orientalisés' -, se pressent parmi les étals dans un ravissement évident. Protégé par la capsule jaune de mon tramway qui fend lentement les masses de curieux, je contemple tant d'effervescence en me demandant quel sens donner à Alexanderplatz dans la culture populaire de cette ville, questionnement légitime qui se mue très vite en dilemme moral pour s'écraser dans un accès déplaisant de mauvaise conscience. Car comme dirait le pape, qui suis-je pour juger du goût des autres, même si je trouve le spectacle à vomir et n'ai que l'envie de me barrer? Qu'est-ce qui fait que les valeurs artistiques propres à une catégorie sociale privilégiée, cette petite bourgeoisie intellectuelle contrôlant tous les leviers de l'establishment médiatico-culturel et infériorisant dans sa suffisance de classe tout ce qui n'y appartient pas, soient érigées au rang d'universel à l'aune duquel juger toute production? Il est évident que les logiques de domination structurant la société dans son ensemble se répercutent inévitablement au niveau des normes esthétiques, déterminant un soi-disant 'bon goût' [1]. D'ailleurs les jolis jeunes gens du Bauhaus n'avaient-ils pas eu la folle idée d'éduquer les prolétaires au modernisme le plus progressiste, et par là ni plus ni moins de transfigurer leurs vies, projet dont on voit ce qui est advenu dans le fatras du pseudo-marché bavarois - à moins d'y voir quelque génie postmoderne dans la collision ludique des fragments du capitalisme finissant?... Voilà de quoi me donner des maux de tête à chaque traversée de l'étendue venteuse où cela fait bien longtemps que je ne viens plus regarder le monde du bord de la fontaine magique, cet ancien cœur désordonné d'une métropole en devenir. Peut-être ai-je perdu en imagination, ou tout simplement en amour. Ou bien l'entreprise d'auto-expulsion de ma classe d'origine imaginée dans ma jeunesse comme seul salut possible est-elle désormais finale?

Je suis sorti le soir dans un des bordels de Schöneberg où pour la fête nationale l’établissement souhaitait la bienvenue aux Ossis géographiques de la ville avec un shot de schnapps. Sur une table dressée en plein milieu s’empilaient des kilos de bananes et des liasses de fausse monnaie estampillée DDR en souvenir de ce grand moment d’infantilisation orientalisante que fut l’arrivée des premiers Allemands de l’Est à travers les failles du Mur tout juste tombé, à la découverte ébahie de cette moitié irradiante si longtemps fantasmée. L’euphorie fut de courte durée, on le sait, et il n’est pas excessif de parler de véritable colonisation de cette petite création asilaire un peu crasseuse par son double prédateur et rutilant. Mais ça, c’est une autre affaire et ce soir l’humeur est moyenne autour du bar, l’action en backroom carrément tiède, et engoncés dans leurs carapaces de cuir grinçant les clones font les cent pas dans les travées, hiératiques et pleins de morgue comme les rois du monde qu’ils sont [2]. L’un d’eux, un grand barbu en cop à cravache n’arrête pas d’empuantir de son cigare mastoc le coin détente dominé d’une impressionnante effigie à la Tom of Finland trônant en Pantokratôr. Ça m’énerve et je reflue vers les chiottes où peinant à me hisser sur la pointe des pieds je confonds les lavabos avec les urinoirs, avant d’être invité à branler un kebla qui se tient là depuis une heure le froc autour des chevilles. Il y a aussi çà et là quelques têtes connues, témoins de l'époque faste où j'avais quand même un peu plus la gnaque: avec O., longtemps notre seul pourvoyeur en images fantastiques, nous évoquons avec affection nos projets filmiques passés, surtout celui où, la mâchoire meurtrie d'infliger tant de pipes sans âme, j'avais pris les choses en main en me faisant piétiner par mes deux partenaires tétanisés - coup de maître qui apparemment n'a depuis cessé de faire un carton sur le Net. Puis j'y croise un peu plus tard R., hybride skin-prole qui n’a rien perdu de son allure et que j’avais pris l’habitude de voir certaines nuits hurler comme un dément sous l’emprise des drogues. Ce soir il me paraîtrait presque serein, tourne en permanence à la recherche de son esclave à plein temps et suggère même que nous prenions le petit déjeuner ensemble. Mais à la sortie du club seul un plafond bas d’un gris laiteux régnait sur les rues vides.

Le lendemain Berlin était immobile sous un soleil étincelant et dans ma torpeur j’essayais de rassembler un peu de mes forces en vue du plan cul qui m’avais été promis pour le soir même. Je n’avais rien d’un peu rock ‘n’ roll pour me remettre d’aplomb et dérivais par intermittences dans un état comateux déconnecté de toute notion de temps. Le rencard avait rapidement été réglé en deux ou trois messages et, conscient de ce que les incarnations électroniques peuvent avoir de tyrannique face aux faiblesses d’un corps incarné et faillible, je ne pouvais m’empêcher d’être un peu nerveux dans l’anticipation de la rencontre - simple séance décrassage de bottes ou non. Je ne savais en fait rien de celui qui se désignait sous le pseudo de Dicktator, ses phrases broyées truffées de fautes ne dévoilant rien d’une personnalité à laquelle je devinais pourtant un côté débonnaire à en juger par la pléthore de photos de lui environné d’amis souriants, ici Folsom, là une remise de trophée à la dernière cérémonie Mr. Leather, notre équivalent de Miss Univers. Il avait suggéré un hôtel à Wedding, ce qui ajoutait une certaine dose d’anxiété à l’excitation d’un bon trip crade. Car depuis un plan foireux en Saxe-Anhalt à l’issue duquel on m’avait poliment remis dans mon train, je ne m’éloigne quasiment plus d’une poignée de quartiers jugés safe, et Wedding, auquel j’ai toujours trouvé une fadeur impersonnelle du Berlin-Ouest utilitaire du miracle économique, n’en fait, à tort ou à raison, pas partie. J’imaginais un hôtel d’arrière-cour, les néons blancs perçant à peine l’obscurité, un décor nauséeux de moquettes usées, de verre fumé et de chambres carrelées dans les odeurs de pieds et de détergent... En fin d’après-midi un message est tombé pour mettre fin à mes rêveries exotiques et me dire que ça ne se ferait finalement pas, sans plus de précisions. Un petit crépitement électronique de quelques signes ponctués d’emoticons neuneus, quelque chose d’infiniment inconséquent dans sa légèreté, indolore dans son absence d’implications, qui ne laissa rien dans son sillage et à la faveur duquel Dicktator retourna à sa nuit, aussi épaisse et insondable que les rues de Wedding dans leur éclairage javélisé, droites et tranchantes, sans affect ni douceur. C'est-à-dire rien, dans les configurations présentes du désir, qui ne nous soit à ce point étranger.

 

[1] "Par la maîtrise intellectuelle des critères de différenciation, les nouvelles couches moyennes veulent s'assurer qu'elles échapperont à la déchéance suprême : la 'massification' et la 'banalisation'. Crainte qui ne fait que refléter, en la sublimant dans l'esthétisme, la hantise de toute petite bourgeoisie : la prolétarisation." Jean-Pierre Garnier, 'La nouvelle Beaubourgeoisie', in Une Violence éminemment contemporaine. Essais sur la Ville, la petite Bourgeoisie intellectuelle & l'Effacement des Classes populaires (Marseille: Agone, 2010), 77. Garnier se réfère dans ce passage à l''habitus de classe' analysé par Bourdieu dans: La Distinction. Critique sociale du Jugement (Paris: Minuit, 1979).

[2] J’ai appris que The Valley of the Kings, la thèse de Gayle Rubin consacrée à l’histoire de la scène leather de San Francisco, ouvrage faisant de loin autorité sur la question, allait enfin être publiée - une immense nouvelle.

05 August 2013

Dirty Boys

Novi Beograd, Blok 62

Fanny Zambrano était fin prête, comme chaque mercredi après-midi, pour sa sortie au supermarché des Cascades. C'était l'étape alimentaire de milieu de semaine pour parer au plus urgent, en attendant la grande virée du samedi matin flanquée du père, muré dans un silence dont elle ne parvenait plus à localiser l'origine, et de ce petit con de Lucas qui venait de redoubler deux classes de suite, ce qui la désolait dans son impuissance face à un système éducatif implacable, ce rouleau compresseur indifférent aux difficultés des gosses de banlieue. Parfois elle profitait de l'occasion pour s'accorder un petit plaisir comme passer chez le coiffeur se refaire une couleur. C'est que les racines qui repoussent sous le blond platine, ça fait pute, comme elle aimait à le répéter quand celles-ci commençaient à devenir trop apparentes, et pour rien au monde n'aurait-elle voulu donner prise aux voisines dont elle ne connaissait que trop le penchant insatiable pour les ragots juteux. C'est qu'elle avait une réputation à défendre, une image à maintenir et qui faisait toute sa fierté dans un monde déclassé qu'elle voyait sombrer toujours un peu plus chaque jour, et elle se targuait d'être unanimement admirée dans cette partie de la cité pour son style impeccable et son instinct unique pour la juste coordination des coloris. "Fanny, elle est super belle, elle pourrait faire Secret Story", roucoulaient à l'envi les sœurs d'Hocine, qui rêvaient de pouvoir elles aussi se payer au marché les mêmes fringues dégriffées tombées du proverbial camion. Aujourd'hui elle avait sorti le grand jeu avec sa robe préférée du moment, la mauve affriolante à strass avec les fines bretelles nouées aux épaules et fendue sur le côté. David trouvait ça un peu too much pour juste aller faire ses courses mais c'était pour cette femme tombée jeune dans le devoir matrimonial l'une des rares occasions de se montrer au monde et revivre un peu, un après-midi de liberté rien qu'à elle entre ses shifts au magasin d'ameublement où les clients à conseiller ne lui laissaient aucun répit et les week-ends claquemurés dans l'appartement avec le père, ce monolithe obscur d'autorité usurpée, effondré devant la télé.

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15 April 2013

Des Enfants tristes et heureux

"The problem is not architecture.
The problem is the reorganization of things which already exist."

(Yona Friedman)

 

Héliogabale - Cité du Mont-Mesly, Créteil

Ce soir-là, la cité semblait inhabituellement déserte le long de la route nationale. Certains blocs étaient déjà condamnés et les alignements évidés autour des esplanades avaient dans la lumière rosée de cet été tardif quelque chose de terriblement poignant. Les couleurs vives de ses origines, les grandes mosaïques animalières, étaient brièvement réapparues intactes, comme des fresques enfouies depuis des siècles et ramenées à la lumière, après le démontage des revêtements successifs et juste avant le premier coup de pelleteuse. C'est ainsi qu'elle avait été imaginée, la Cité des Enfants, en un temps reculé d'innocence et de paternalisme étatique, une utopie onirique devant rompre avec le rationalisme sans âme d'un Modernisme corrompu dans ses principes humanistes. La Grande Borne de Grigny fait depuis quelques années l'objet d'un vaste projet de rénovation qui doit se conclure par le 'désenclavement' de ses secteurs autarciquement tournés vers sa 'Grande Plaine' centrale - une voie de circulation tranchera l'immense pelouse de part en part, nécessitant la destruction de plus de 350 logements - et la 'résidentialisation' de l'ensemble, qui achèvera de fragmenter la composition visionnaire et propice à la dérive (au sens situationniste) en une constellation sub-urbaine de jardinets et de blocs repliés sur eux-mêmes dans le contrôle permanent des allées et venues. Cette visibilité intégrale sera rendue possible par l'installation d'un système de vidéosurveillance, parachevant ce condensé des politiques de réhabilitation urbaine lancées en France ces dernières années. Des incidents ont certes marqué le déroulement des travaux - un chantier fut placé sous contrôle policier après un incendie de matériel -, mais les autorités se disent résolues à mener les transformations à bien malgré les agissements d'une poignée de 'voyous'.

La Villeneuve de Grenoble est également en effervescence à la suite de plans similaires de remodelage de cet ensemble emblématique à plus d'un titre: utopie urbanistique et sociale que l'on venait à ses débuts visiter du monde entier, elle est devenue en quarante ans le symbole de tous les excès sécuritaires de l'État après l'intervention massive de 2010 restée dans toutes les mémoires. La restructuration présente n'étant évidemment pas étrangère à ces événements, on parle là aussi de désenclavement, de segmentation de la masse bâtie et de résidentialisation pour donner 'taille humaine' à cet aggrégat complexe de bâtiments, notamment les montées vertigineuses de la Galerie de l'Arlequin qu'il s'agit de dédensifier par de grandes percées. Mais la mobilisation d'habitants de la cité, contestant une politique municipale plus soucieuse d'effets spectaculaires que de leurs intérêts propres, et d'autant plus coûteuse qu'elle implique la destruction de logements de qualité, fut immédiate. Leur constitution en collectif par des militants de terrain agissant en catalyseurs d'énergies leur a permis d'interpeller les pouvoirs publics et leurs nuées de technocrates et d'être considérés comme des interlocuteurs à part entière, eux les véritables experts du lieu qui, unis, y cultivent un puissant sentiment d'appartenance. À Poissy, c'est la cité de La Coudraie qui devait disparaître dans son intégralité. Perché sur un coteau en périphérie elle était devenue une ville fantôme oubliée de tous et vouée à être rasée pour laisser place à un projet commercial juteux. La municipalité UMP se voyait déjà faire un carton, mais la mobilisation des derniers locataires entrés en résistance eut raison du mépris des politiques en s'alliant à des étudiants en architecture pour proposer un projet alternatif basé sur leurs expériences et aspirations, cheminement tortueux où les rapports de force n'ont cessé de fluctuer mais à l'issue duquel la détermination de quelques unEs a réussi à forcer les institutions au respect [1].

Ce type de mobilisation impliquant les habitants des quartiers populaires dans le processus décisionnel est une chose très nouvelle en France, un pays connu pour l'extrême centralisation de son pouvoir politique et défendant contre vents et marées son idéal d'universalisme républicain omniscient face auquel la notion même de community building, le fait qu'une communauté se donne les moyens d'affirmer sa singularité et d'être entendue, est vu comme une tentative de sécession pure et simple - le 'spectre du communautarisme' provoquant immanquablement des sueurs froides parmi les élites - a fortiori s'il s'agit de populations issues des anciennes colonies, socialement stigmatisées et occupant les territoires d'exception que sont devenues les banlieues, les 'damnés de l'intérieur' comme les nomme Mathieu Rigouste [2]. Dès la fin des années cinquante à New York, Jane Jacobs définit les principes de ce type de bottom-up activism et sauve Greenwich Village, à l'époque un quartier encore socialement très mixte, d'une oblitération certaine [3]. À Londres on a le souvenir des mobilisations grassroots pour arracher Coin Street de l'emprise des promoteurs et enterrer à jamais un projet délirant de Motorway Box qui aurait ravagé une grande partie du centre. À Berlin, cela a pris la forme plus radicale de confrontations entre squatters et police antiémeute (qui se poursuivent depuis avec une intensité variable) et plus récemment de comités de soutien contre les expulsions dans un contexte tendu de gentrification accélérée. Mais à Paris, c'est bien Malraux qui a sauvé le Marais d'une folie corbuséenne imminente et les Halles de Baltard ont malgré quelques actions menées pour leur sauvegarde quand même mordu la poussière.

Si bien qu'on se s'étonnera pas de ce que le pays connaisse un engouement soudain pour le concept anglo-saxon d'empowerment [4], actuellement brandi à tout-va, et notamment par le Ministre délégué à la Ville au moment où le gouvernement socialiste dévoilait son plan d'action pour les banlieues, censé, à la différence des programmes antérieurs, éviter tout 'saupoudrage' en se concentrant sur une intervention forte de l'État dans un nombre de quartiers bien ciblés. Pour l'instant on a surtout retenu les nouvelles Zones de Sécurité Prioritaires tellement vantées par l'Intérieur et dont la nature essentiellement policière est assortie, sans doute pour ne pas effrayer les gens, de toutes sortes de 'volets' travaillant 'en synergie' - socio-éducatif, emploi, justice... Mais ne gâchons pas la fête, l'heure est à la consultation citoyenne et au constat que ces populations, jusqu'alors réduites à l'état de masse indistincte et passive, sont douées d'agency - cette capacité à influer politiquement sur son propre destin comme sur celui de la collectivité, concept également dénué d'équivalent en français, et pour cause. C'est que les politiques de la ville et les nombreux dispositifs mis en place sur le terrain ont toujours émané des sommets de la machine étatique et se sont succédés aussi frénétiquement que les gouvernements, des programmes de développement social des quartiers suivant les premières émeutes en 1981 à la haute voltige intellectuelle du 'Banlieues 89' de Roland Castro, des ZUS, ZRU et autres ZFU à l'opération 'Espoir Banlieues', hochet de Fadela Amara offrant une façade respectable et soft à l'ordre policier sarkozyste. Même Bernard Tapie s'y était collé un temps avant que des affaires plus pressantes ne le rattrapent.

Depuis les émeutes de 2005, il semble pourtant s'opérer en France un renversement sensible où la visibilité accrue de collectifs tels qu'ACLEFEU et le FSQP a permis de porter la parole des quartiers à l'attention des autorités et des médias, et des initiatives resistantes telles que la Coordination Anti-démolition des Quartiers populaires marquent un tournant important dans la conscience d'un pouvoir à saisir face aux organes officiels de rénovation urbaine. C'est qu'en termes de politique de la ville le gouvernement dispose d'outils redoutables pour imposer sa volonté de restructuration sociale par l'urbanisme, et le dernier dispositif en date (l'ANRU créée en 2004 sous Jean-Louis Borloo et dotée d'un budget titanesque) continue de faire la démonstration de sa puissance de feu auprès des communes en quête de financements. Le positionnement idéologique de l'agence publique, en rupture totale avec toute approche sociale de ces territoires (concept honni sous Sarkozy car sans doute pas assez viril), est largement inspiré de tout un arsenal théorique sécuritaire venu des États-Unis et connu en France sous l'euphémisme vaporeux de 'prévention situationnelle' (et tout le lexique abscons qui l'accompagne: 'résidentialisation', 'requalification', etc.), selon lequel les problèmes de criminalité, et donc les stratégies de sécurisation à y opposer, sont uniquement affaire de forme urbaine et d'agencements spatiaux, certains types de lieux (comprendre les cités dans leur proliférations labyrinthiques et le caractère public de leurs espaces) étant intrinsèquement criminogènes. Ce n'est donc pas un hasard si la police est très largement associée au processus de consultation accompagnant chaque projet de réhabilitation, son aval étant devenu incontournable dans toute allocation de crédits [5].

Ce type de déterminisme spatial représente évidemment la limite ultime de l'action de l'État en l'absence de tout projet radical de société et dans la perpétuation des mécanismes de domination et de marginalisation qui lui sont consubstantiels. Ainsi une ville faite d'architectures transparentes et n'offrant aucune résistance au regard inquisiteur, contrôlables et pénétrables à merci par la force policière, est la condition première à la grande entreprise de reprise en main des territoires colonisés de l'intérieur par un pouvoir bourgeois, blanc et patriarcal. Et face aux exigences sécuritaires de l'ANRU, nombre de communes se résignent (ou consentent volontiers, c'est selon) à procéder à des destructions massives de leur parc social sans alternative possible [6], remodelage et requalification allant de pair avec le déplacement et la relégation accrue des populations les moins désirables. Cette logique de reconquête policière et de social engineering perpétue des formes de domination et d'oppression antithétiques à la notion même d'empowerment, qui repose sur la reconnaissance d'une réelle capacité d'action politique et la valorisation de liens sociaux forts sans recourir à l'enfumage idéologique de la mixité sociale [7], qui n'est qu'une façon de fracturer des communautés entières et de les disperser dans un au-delà toujours plus distant, et dont on sait qu'elle se heurte à de très vives résistances de la part des communes les plus aisées, soucieuses de préserver leur entre-soi. Plus fondamentalement, la politique de la ville telle qu'elle est conçue en France depuis le milieu des années 1970 est la traduction dans l'espace urbain de la contre-révolution coloniale et d'un ordre policier intimement liés à la désignation d'un 'ennemi intérieur' racialisé [8] et à l'expansion de la ville néolibérale revanchiste [9].

Nightingale Estate's blowdown, Hackney, 1998

Ça se passait toujours les dimanches après-midi, parfois l'été. La mairie offrait à ses administrés une attraction exceptionnelle, du genre de celles qu'on n'oublie pas, et il y en avait pour tous les goûts: un atelier de maquillage de clowns pour les petits, une buvette bien en vue, des attractions sous le chapiteau avec une actrice de soap en star du jour avant que ne retentisse une sirène digne d'une nuit de Blitz et qu'une grannytriée sur le volet pour venir dire tout le mal qu'elle pensait des monstres qu'on s'apprêtait à abattre, n'appuie enfin sur le détonateur. Une déflagration claquant comme un coup de tonnerre, une déstabilisation presque gracieuse des structures et un énorme cumulus de poussière grise engloutissant les arbres à toute vitesse, l'exécution publique n'avait jamais duré plus de quelques secondes, et l'on restait là, triste et amer devant une obscénité d'une telle fulgurance, humilié de voir le cadre magique de sa propre enfance rabaissé au rang de spectacle au rabais. À Hackney, dans l'East End londonien, ce sont des estates entiers qui dans les années quatre-vingt dix se sont trouvés décimés dans des dynamitages aussi spectaculaires que politiques - la gauche municipale montrait qu'elle reprenait la main, certes avec le couteau sous la gorge puisque d'importantes subventions dépendaient de son inclination à mettre à bas ce qui avait jadis fait sa fierté. À peu près au même moment et non loin de là, à Stepney, Old Flo, la sculpture nomade de Henry Moore, se retrouvait privatisée après la démolition de son cadre architectural d'origine et sa recréation en joli village du Dorset. La destruction de logements sociaux est un acte revanchiste dissimulant des motifs inavouables mais présentés comme une nécessité pour le bien commun. C'est avant tout nier à ces lieux un passé et une densité de vécu, comme s'ils n'avaient jamais été que des abstractions issues de quelque imagination technocratique et dont on peut faire n'importe quoi car peuplés de gens interchangeables aux histoires flottantes, comme ces figurines minuscules à têtes d'épingle égayant les maquettes architecturales.

En Angleterre c'était la deuxième fois depuis la guerre qu'on s'attaquait aussi frontalement aux quartiers ouvriers, tout d'abord lors des slum clearances menées dans l'euphorie d'un Modernisme alors à son apogée, puis dans les vagues récentes de destruction de grands ensembles, ultime expression d'un mépris de classe décomplexé et intensifié durant l'interlude néo-travailliste Blair-Brown, avant les saignées budgétaires actuelles touchant les communautés les plus vulnérables. Avec cette violence propre au néo-libéralisme d'inspiration étasunienne - en France on continue de jouer les saintes-nitouches mais les méthodes sont bien les mêmes - les villes sont restructurées à une vitesse prodigieuse (la transformation pharaonique et l'épuration sociale de Stratford à l'occasion des Jeux Olympiques [10] et la privatisation partielle de centres-villes comme celui de Liverpool) dans une obsession sécuritaire généralisée. C'est en effet la même théorie du Defensible Space qui est à l'origine d'un programme de sécurisation promu par la police, Secured by Design, selon lequel l'éradication de la criminalité (à laquelle l'underclass est évidemment naturellement prédisposée) ne peut passer que par le contrôle spatial - et au Royaume-Uni la tendance semble davantage à la bunkerisation de type carcéral qu'aux perspectives cristallines chères à la sensibilité française. Là aussi, c'est la prévalence de la vidéosurveillance et des technologies d'exclusion qui s'impose de façon quasi systématique, et aucun projet public ou privé ne voit le jour sans être certifié 'Secured by Design' par les autorités [11]. Dans les deux cas le contrôle policier des populations ségréguées est arrivé à son terme dans une restructuration purement utilitaire des cités et la dépossession de tout attachement émotionnel au lieu [12] - the undeserving poor abusant d'un reliquat de Welfare State opposés à ceux qui aspirent à s'extraire de leur condition subalterne pour accéder à l'utopie consumériste. Et pendant ce temps des drones survolent les banlieues de Merseyside après avoir fait leurs preuves en Irak et en Afghanistan [13].

Foucault a théorisé ce phénomène d''effet retour' - boomerang effect - selon lequel les dispositifs de coercition militaire utilisés dans les territoires dominés du Sud global sont redéployés dans les métropoles occidentales dans une logique de conflit de basse intensité permanent où les élites néolibérales au pouvoir assurent leur mainmise sur les populations par la terreur [14]. Dans un climat paranoïaque où tout citoyen est un criminel/contestataire/terroriste en puissance, ce sont les quartiers populaires les plus pauvres et habités en grande majorité par des non-blancs qui sont en première ligne de ce régime d'encerclement et de répression, la destruction méthodique de l'environnement physique ne représentant qu'une facette de ce projet global d'assujetissement [15]. L'annihilation des villes par l'atteinte aux architectures et infrastructures vitales - ou 'urbicide', terme repris notamment par Stephen Graham - est une constante dans les conflits néocoloniaux. Baghdad, totalement restructurée par les forces d'occupation en un système 'cohérent' de secteurs séparés les uns des autres par un dispositif militaire de fortifications et de checkpoints, en est un exemple extrême [16], tout comme les villes palestiniennes où la destruction-reconfiguration de la densité urbaine informe une tactique guerrière d'une efficacité redoutable. Eyal Weizman a montré comment l'armée israélienne a inauguré un mode inédit d'attaque dans les territoires occupés en se frayant un passage à la dynamite à travers les murs et les planchers des habitations, portant la violence meurtrière au plus profond de l'intimité domestique. Les concepts de 'géométrie urbaine inversée' et d''urbanisme par la destruction' servent d'armature théorique à cette stratégie d'invasion et de subjugation [17].

Cette ambition de visibilité intégrale à travers un espace pur dépourvu d'obstacles a mené en 2002, dans le cadre de l'Opération Rempart, à la destruction partielle du camp de Jénine au centre duquel d'immenses espaces furent dégagés et de larges artères creusées pour briser toute volonté de résistance. Cette mise en transparence d'un environnement urbain fait d'accrétions multiples et complexes a pour but de consumer la substance même de la ville arabe, conçue dans l'imaginaire occidental comme un labyrinthe inquiétant, insondable et infesté de dangers, qui doit être contrôlé, rationalisé et embourgeoisé par la force [18] - et à quoi d'autre la politique de la ville à la française aspire-t-elle? Le plus terrifiant est que les autorités militaires israéliennes font dans leurs théorisations largement appel aux idées et pratiques radicales nées de la contestation de la ville capitaliste bourgeoise et des rapports de pouvoir générés par sa forme même: les défenseurs de la Commune de Paris - les insurgés se déplaçaient de la même manière à travers les murailles, initiant une révolution du rapport à l'espace urbain qui inspirera grandement les dérives situationnistes -, Deleuze et Guattari avec leurs concepts d'espaces 'lisses' et 'striés', Gordon Matta-Clark et ses sublimes anarchitectures déstructurées et, dans une ironie accablante, Guy Debord dont les méditations et désorientations psychogéographiques ont posé les bases d'une conception profondément poétique de la ville. Les visions les plus fulgurantes et émancipatrices sont dans cette appropriation sinistre mises au service de la brutalisation, du confinement, de l'élimination de populations désignées comme intrinsèquement inférieures et ennemies. Et la France néocoloniale, sommet de civilisation fort de son passé impérial et de son expertise sécuritaire reconnue dans le monde entier [19], continue de montrer la voie.

 

[1] Michel Kokoreff & Didier Lapeyronnie, Refaire la Cité. L'Avenir des Banlieues (Paris: Éditions du Seuil et la République des Idées, 2013), 97-99.

[2] Mathieu Rigouste, La Domination policière. Une Violence industrielle (Paris: La Fabrique Éditions, 2012). Les mécanismes des politiques de rénovation urbaine y sont examinés dans une perspective globale d'expansion impérialiste de nature néocoloniale. On y voit comment la destruction concertée des quartiers populaires s'inscrit à la jonction de processus historiques majeurs: les stratégies de normalisation sociospatiale menant à la relégation des classes subalternes hors des centres urbains, l'extension de la répression policière à toute forme de contestation menaçant l'ordre dominant (les territoires d'exception des cités servant de laboratoire aux nouvelles techniques de coercition policière) et la carcéralisation généralisée des corps d'exception racialisés (évoquant l'Homo Sacer de Giorgio Agamben).

[3] Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities (New York: Random House, 1961). En une sorte de pendant historique amer, le film de Su Friedrich, Gut Renovation (2012), retrace par le menu la yuppification effrénée du quartier de Williamsburg à Brooklyn et montre une communauté résignée et abasourdie par la force de frappe financière de promoteurs alliés aux pouvoirs politiques locaux, véritable Shock and Awe urbanistique.

[4] Marie-Hélène Bacqué & Carole Biewener, L'Empowerment, une Pratique émancipatrice (Paris: La Découverte, 2013).

[5] Hacène Belmessous, Opération Banlieues. Comment l'État prépare la Guerre urbaine dans les Cités françaises (Paris: La Découverte, 2010), 103-25.

[6] Il a maintes fois été prouvé que l'amélioration du bâti basée sur le recyclage créatif de qualités architecturales existantes était bien moins onéreuse qu'une opération radicale de destruction-reconstruction. Voir le très bel (et sans doute unique) exemple de la Tour Bois-le-Prêtre dans le XVIIe arrondissement de Paris, où la revalorisation du cadre de vie s'est accompagnée d'une consultation de tous les instants de la communauté de locataires, dont la cohésion fut préservée durant les travaux. Cette approche 'douce' insistant sur l'importance du capital humain n'a, on s'en doute, que peu de chance d'impressionner l'ANRU dans son exigence de bruit, de fureur et de gravats. L'exemple parfait de violence étatique par intimidation est fourni par la Cité des Poètes de Pierrefite-sur-Seine, projet visionnaire d'une grande qualité formelle - mais peu apprécié des autorités car trop compliqué à policer - et résumant à lui seul la spirale de déclin et de négligence délibérée qui signera l'arrêt de mort de tant d'autres cités: gâchis écologique, financier et humain, cynisme et impéritie des pouvoirs publics, pouvoirs exorbitants de l'ANRU avec sa prime à la casse, brutalisation des habitants pour accélérer leur départ et mépris complet de toute opposition aux démolitions par l'acharnement procédurier.

[7] "... la politique urbaine contemporaine, fondée sur la localisation et visant la mixité, nous montre comment la -ségrégation (mélange social, dispersion spatiale) est devenue une stratégie spatiale clé de domination politique. Il est impossible de comprendre cette stratégie sans faire référence à ses dimensions coloniales, racialement codées." Stefan Kipfer, 'Ghetto or not ghetto, telle n'est pas la seule question. Quelques remarques sur la 'race', l'espace et l'État à Paris', in Félix Boggio Éwanjé-Épée & Stella Magliani-Belkacem (coord.), Race et Capitalisme (Paris: Éditions Syllepse, 2012), 128. Dans sa lecture croisée de Lefebvre et Fanon, cet essai est particulièrement précieux pour saisir les modes de spatialisation de la racialisation dans le contexte français, et en particulier le caractère essentiellement néocolonial et racialisé des politiques de la ville menées depuis le milieu des années 1970 - l'ANRU et les injonctions perpétuelles à la mixité sociale ne représentant que l'étape ultime de ce processus de normalisation sociospatiale.

[8] Mathieu Rigouste, L'Ennemi intérieur. La Généalogie coloniale et militaire de l'Ordre sécuritaire dans la France contemporaine (Paris: La Découverte, 2011).

[9] Sur la ville néolibérale revanchiste et le régime de terreur militarisée qu'elle instaure contre ses pauvres: Neil Smith, 'Revanchist City, Revanchist Planet', in BAVO (ed.), Urban Politics Now. Re-imagining Democracy in the Neoliberal City (Rotterdam: NAi Publishers, 2007).

[10] Loin des millions de regards tournés vers les festivités des J.O., Stratford, un quartier ouvrier parmi les plus pauvres de Londres surtout caractérisé par l'extrême chaos visuel de son centre, connaissait à la faveur de l'événement un bouleversement social profond avec des projets de démolition de grande ampleur et le relogement (parfois à des centaines de kilomètres) de la communauté existante - sorte de version architecturale de la Shock Doctrine théorisée par Naomi Klein. C'est ainsi que le Carpenters Estate, cité dressée insolemment en plein milieu du site olympique, vit ses tours vidées sous prétexte d'être inhabitables (avant d'héberger à leurs sommets la BBC pour les retransmissions mondiales) et que d'autres immeubles de cette partie de l'East End eurent des lance-missiles installés sur leurs toits. Ou comment tourner une célébration de la fraternité humaine en sinistre dystopie sécuritaire.

[11] Sur les politiques urbaines, la relégation sociale et l'explosion du tout-sécuritaire en Grande Bretagne: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2012).

[12] Dernier outrage dans le démantèlement méthodique de l'État-providence, le gouvernement Cameron, achevant en beauté l'œuvre de démolition entreprise par Thatcher, vient d'introduire toute une série de coupes claires dans les aides sociales, dont la déjà tristement célèbre bedroom tax qui vise à rentabiliser l'espace habitable au maximum, renforçant ainsi le contrôle et l'humiliation des familles pauvres dans une organisation quasi technocratique de leur vie privée. Ce chantage aux allocs ne fera qu'aggraver la précarité de nombre d'entre elles qui risqueront de perdre leur logement ou les forcer carrément au départ, errance imposée rendant quasi impossibles le développement et la valorisation d'une quelconque idée de communauté - et donc de résistance structurée - dans les cités. Mais comme l'a un jour déclaré celle qu'on s'apprête à enterrer avec tous les honneurs de la nation: "There is no such thing as society."

[13] N'oublions pas qu'en 2007, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l'Intérieur, préconisait sans ciller l'usage des drones pour prévenir tout débordement dans les banlieues - celle-là même qui exaltait le savoir-faire contre-insurrectionnel français lors de la révolution populaire en Tunisie. Sur le début de l'utilisation des drones dans un contexte civil: Rigouste 2012, op. cit., 118-9.

[14] Michel Foucault, Il faut défendre la Société. Cours au Collège de France, 1976 (Paris: Seuil, 1997). Sur le boomerang effect et la réimportation au coeur de l'Occident de techniques de contrôle développées dans ses territoires colonisés: Stephen Graham, Cities under Siege. The new military Urbanism (London, New York: Verso, 2010).

[15] Sur la ville contemporaine reconfigurée par les forces du néolibéralisme sur fond de militarisation et de catastrophe écologique: Lieven De Cauter, The Capsular Civilization. On the City in the Age of Fear (Rotterdam: NAi Publishers, 2004).

[16] Graham, op. cit., 128-31.

[17] "Une brèche ouverte dans le mur qui constitue une frontière physique, visuelle et conceptuelle révèle de nouveaux horizons au pouvoir politique, et fournit du même coup la représentation physique la plus claire qui soit du concept d''état d'exception'." Eyal Weizman, À travers les Murs. L'Architecture de la nouvelle Guerre urbaine (Paris: La Fabrique Éditions, 2008), 69.

[18] Ibid., 60.

[19] Sur la doctrine de la contre-subversion élaborée en France lors des conflits coloniaux et son retentissement mondial, en particulier au sein de l'establishment militaire étasunien: Rigouste 2011, op. cit., 35-7.