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backStinky Toy Town | Main | De Chagrin, de Vent et de Frissonsforward

29 July 2012

Arm aber spießig

Mediaspree, Köpenicker Strasse

Au début des années quatre-vingt Taxi Girl chantait 'P.A.R.I.S', ode amère à une capitale vidée de ses forces vitales et de son humanité, sclérosée dans un déclin et une insignifiance accélérés face aux mégalopoles essentielles du moment - du moins celles qui comptaient aux yeux du beau Daniel - Londres, Tokyo, New York, et même Amsterdam. Dépotoir urbain inhospitalier aux nouvelles générations et jonché de vieilles gloires fanées, Paris avait laissé passer son moment et étouffée dans son ennui ne comptait désormais plus dans l’économie du cool mondial. Son image de ville-musée ne cesserait de lui coller à la peau, et cela d’autant plus tenacement que de nouvelles venues, d’une créativité et d’une énergie insolentes, ne tarderaient pas à l’enterrer vivante, Barcelone pour commencer, puis des années plus tard Berlin. Ah ville de mes rêves! / Que diras-tu demain quand tu resteras seule, pourrie /Des ruines un peu partout?, clamait-il de cette voix traînante et étrangement accentuée de Delphine Seyrig réincarnée en mec.

Les ruines, à Berlin, micro-capitale tardive aux ambitions mondiales, on n’aime justement plus trop ça. Elles en ont trop longtemps constitué le tissu primaire - la plus emblématique et controversée d’entre elles, le Palast der Republik, ayant depuis longtemps mordu la poussière - et ce qui a amusé un temps dans l’infinité de réinventions possibles ne pouvait durer éternellement: d’aire de jeu de la jeunesse hip internationale au siège rutilant du seul véritable pouvoir restant en Europe, il était temps que la capitale se montre à la hauteur de son rôle symbolique, et nulle part n’est-ce si criant que dans son expression architecturale contemporaine. Car ce qui fut très longtemps masqué par des projets emblématiques de grande ampleur - les reconstructions de Potsdamer Platz et du Reichstag, la création d’un nouveau cœur institutionnel, le Jüdisches Museum - et des choses moindres mais franchement belles - la tour GSW de Sauerbruch Hutton - se révèle de la façon la plus crue dans le remplissage systématique et brutalement cynique de ses vides.

Rien de vraiment nouveau ici puisque les débats sur la forme future à donner à Berlin n’ont cessé de faire rage depuis sa restauration au rang de capitale fédérale, et ont fini par se condenser en tout un système de normes et de prescriptions esthétiques désigné par le concept fumeux de Kritische Rekonstruktion, qui doit bientôt connaître son couronnement dans la réédification de la pièce montée baroque des Hohenzollern sur les ruines du Palast en plastique de la DDR. Tout comme Paris est immédiatement identifiable dans l’unité de ses façades hausmanniennes, Berlin se devait ainsi de présenter au monde un style uniforme bien à soi, un marqueur visuel clair et monosémique, même si rien de tel n’avait jamais existé dans la frénésie de son devenir architectural. Hans Stimmann, le pape de la Rekonstruktion et inflexible gardien du dogme, aurait été en son temps bien inspiré de passer cinq minutes devant Die Symphonie der Großstadt pour saisir l’aberration de ses théories urbanistiques, et surtout de leur effet mortifère sur l'avenir de cette ville.

On en voit tous les jours les résultats dans leur déprimante invariabilité. Car selon le principe one size fits all, c’est la presque totalité des nouvelles constructions qui se conforme à une uniformité formelle accablante, des hôtels conçus pour un secteur touristique de masse en pleine explosion aux derniers grands projets gouvernementaux - dont l'énorme QG du Bundesnachrichtendienst représente dans sa prolifération l’apothéose délirante - en passant par la somme de petites nuisances mesquines et de non-événements qui constitue la pseudo opération de régénération nommée Mediaspree. Ce sont les mêmes pâtés parfaitement cubiques qu’on nous chie régulièrement dans les coins, percés de rangées d’ouvertures en meurtrières, avec leurs surfaces imitation pierre de taille sans relief ni expressivité, dans une bienséance de Spießer faux-cul qui ne doit offenser personne mais abrutit l’âme de son omniprésence fade. À la vue de tout nouveau chantier à Berlin, c’est désormais l’estomac qui se noue et non plus le coeur qui s’emballe.

Mais ce que les architectes et leurs commanditaires ont depuis longtemps entamé, c’est la GEMA qui risque bien de le parachever en beauté. Voilà quelques semaines que les médias et les professionnels de la nuit sont en émoi devant ce qui s’annonce ni plus ni moins comme l’arrêt de mort de la scène berlinoise. La GEMA, équivalent allemand de la SACEM, envisage en effet une refonte de son système de collecte des droits d’auteur qui devrait entrer en vigueur dès l’année prochaine, ce qui pour les clubs ligués contre cette mesure signifie une hausse des contributions à la puissance dix, et donc une condamnation certaine. Dans l'indignation générale c’est le Berghain qui est le premier monté au créneau et dans une dramatisation adroite du débat a annoncé en fanfare sa fermeture la nuit de la Saint-Sylvestre. Berlin ne se relèverait évidemment jamais d’une telle perte, et celles et ceux pour qui une telle éventualité est inimaginable feraient bien d’y réfléchir à deux fois en prenant la mesure des mécanismes à l’œuvre dans cette affaire.

Sans doute du fait de son histoire atypique, de son état de sinistrée économique chronique et de sa tradition de radicalisme politique, on pensait Berlin éternellement à l’abri de phénomènes affligeant le reste des métropoles occidentales - gentrification, loyers prohibitifs, expulsions de squats. Mais depuis que le bobo-enfanteur de Prenzlauer Berg et le Kiezkiller de Neukölln (plus symptômes que causes réelles d’un imbriquement complexe de processus socio-économiques) sont devenus les hate figures favorites du folklore local, ces thèmes sont d’une actualité brûlante, et on ne compte plus dans la presse les cas de résistance collective contre les menaces d’expropriation et les contes de grand-mères courage luttant jusqu’au dernier souffle contre les spéculateurs. C’est une évolution d’autant plus brutale qu’exponentiellement rapide, une accélération de signes alarmants allant des fermetures de clubs au contrôle privé d’espaces longtemps restés fluctuants, prémisses probables d'un saccage culturel d’une ampleur inédite.

Dans cette mainmise du complexe politico-financier sur la ville, rappelant les plus vifs combats menés à Kreuzberg il y a des années, persiste le sentiment que Berlin se trouve terminalement livrée à une nomenklatura de technocrates placés aux postes-clés des institutions - au niveau régional comme fédéral -, et bien déterminés à la modeler à leur image, de lobbies revanchistes et nostalgiques de l’ordre impérial dont l’influence exorbitante atteste de leur infiltration des sphères du pouvoir (d’où seraient sinon venus les millions promis à la construction de leur palais clownesque?), auxquels il faut maintenant ajouter les barbons de la GEMA, sûrement plus dans leur élément à Bayreuth qu’à Friedrichshain. Ces groupes ont tous en commun une sensibilité essentiellement anti-urbaine, un dégoût mêlé de terreur pour tout ce qu’une métropole anarchique comme Berlin peut générer d’incontrôlable et de fracturé, éclats forcément sublimes d'énergie primale. Dans leur décencefondamentale, c’est à une ville sans qualité et transparente qu'ils nous condamnent, un champ de ruines bieder où sourd, pour utiliser les termes de Johannes Willms, cette 'maladie allemande'.*

 

*Johannes Willms, Die deutsche Krankheit. Eine kurze Geschichte der Gegenwart (München: Carl Hanser Verlag, 2001). Traduit en français par Bernard Lortholary sous le titre: La Maladie allemande: une brêve Histoire du Présent (Paris: Gallimard, 2005).

 

fast forwardUPDATEfast forward 15.08.12. Rien qu'une fausse alerte, mais une méthode terriblement efficace: Berghain restera ouvert passé le Nouvel An. Selon les dernières déclarations de ses gérants, l'extortion planifiée par la GEMA n'entraînerait en aucun cas sa disparition, si drastique soit la saignée, mais repousse sine die ses projets d'extension avec l'ouverture du Kubus, moitié vacante de l'ancienne centrale, qui devait devenir un espace polyvalent de performances et sans aucun doute ce que Berlin aurait compté de plus hip. Une perte terrible quand on connaît la beauté du lieu et un point en plus pour ceux ont juré d'avoir d'avoir la peau de cette ville.

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