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27 December 2013

The World won't listen

'The World won't listen'

En cette période de réjouissances et de pression festive maximale, l’effervescence est vive chez le petit coiffeur en bas de chez moi. Les clientes, la tête couverte de papillotes en alu, attendent patiemment sur le trottoir la clope au bec qu’opère la magie des teintures savamment appliquées, ces émulsions mystérieuses préparées par une équipe de Frisörinnen exhibant jusque sur leur propre personne tout leur savoir-faire. Car Ost-Berlin, et sans doute tout le territoire de l’ancienne DDR, est un laboratoire d’expérimentation capillaire unique dans la sphère occidentale, et l’audace technique et esthétique de ces femmes de tous âges, qui de Lichtenberg à Hönow, de Hellersdorf à Hohenschönhausen, égayent comme autant de Fräulein Schmetterling des Plattenbauten sans âme de leurs créations bigarrées, cause autant d’étonnement incrédule chez le visiteur étranger que de sarcasme insatiable chez le Berlinois hip qui se croit au-dessus de tout - et j'en connais quelques uns. Il est très difficile de caractériser ce vaste répertoire de styles tant il semble résulter de l’alliance entre les rémanences d’un passé pré-Wende (l’héritage sans fin du Vokuhila*) et une sorte de futurisme chimique profondément anti-naturaliste. Quelques observations empiriques révèlent que dans la gamme infinie des possibilités, c'est la combinaison platine-violine qui fait un carton parmi les clientes du salon - l’onctuosité de la vanille rehaussée d’un coulis de framboise -, à égalité avec le noir corbac, classique indétrônable qui a donné à plus d’une brandebourgeoise aux joues de roses de faux airs d’Andalouse. Et parfois il m’arrive même de voir des choses franchement renversantes, comme ces Omas minuscules venues en tram des périphéries et terminées d’énormes choucroutes d’un mauve radioactif qui me rappellent les perruques de la mère d'Alex dans Orange Mécanique.

C’est ce sens de l’apparat et du style typiquement working class qui m’a complètement soufflé quand un soir à Créteil ma tante me montrait (comme lors de chacune de mes visites) son album de mariage: des grandes occasions au simple bal du samedi soir, tout était bon pour sortir le grand jeu - cheveux gominés et costards noirs super sharp pour les mecs, pièces montées crêpées à la BB avec petites robes à col Claudine et escarpins pour les filles. Une perfection iconographique de pochette de disque, la frontalité acérée des Moors Murderers, les couples virevoltant dans les dance halls - le mythique Barrowland de Glasgow ou le Rivoli Ballroom aux confins de la banlieue sud londonienne. Implacables de beauté tous, le père au sourire de Billy Fury mode killer, ma mère en petite blonde décolorée un brin farouche, rien à voir avec ces crados de hippies dépenaillés et informes avec leurs discours obscurs - ou, plus proches de nous, des yummy mummies de Prenzlauer Berg arborant une coiffure délibérement nihiliste qui n’en constitue pas moins la déclaration d'un choix de vie revendiqué: je n’ai jamais foutu les pieds chez le coiffeur depuis Tübingen, je n’ai pas que ça à glander avec Lukas et Leonie à traîner en carriole entre le cours de violon et le psy, et mes prérogatives de parente je vous les crache à la gueule! Non, eux c’était une classe totale et inaliénable, même si la surface photographique, membrane bien trop fine pour être un minimum véridique, ne pouvait longtemps contenir la pression des réalités sous-jacentes: en cas de grossesse accidentelle la seule issue envisageable pour les jeunes femmes était le mariage sous peine d’être marquées à vie du stigmate de ‘fille-mère’; l'un des six garçons, beau gosse radieux avec une horde de meufs à son bras, allait bientôt devoir tous les quitter pour devenir danseur à l’Alcazar et vivre ses amours loin, le plus loin possible; et d'autres dans la ville, pédés ou étrangers, sont peut-être, à la faveur d'une sortie de week-end, tombés sous les coups des grands frères et de leurs potes, certains d'entre eux ayant tout juste été démobilisés d'Algérie. Sous tant d’éclat, une masse de vies fracassées par la maladie, l’alcool et les amours défaites, des ricochets infinis de misère.

 

Perruques en vitrine

Alors, même si je ricane dans ma barbe quand devant la vitrine j’essaie d’imaginer quel concept diabolique est en train de prendre forme sous les casques du salon de coiffure, je ne peux que comprendre l’euphorie grisante de marcher dans les rues la tête haute et rayonnante de couleurs, hot as fuck comme avec la plus belle paire de pompes - n’ai-je pas moi-même été très longtemps orange vif, ma seule tentative un peu convaincante d’être venu d’ailleurs, comme tous les kids niouwève se débattant dans leur banlieue pourrie? Mais quand même, je dois être un peu inconscient d'écrire des trucs aussi limites sur un site de haute tenue intellectuelle dont les alignements et solidarités politiques se trouvent clairement affichées, car il se trouve sûrement quelque part des bonnes âmes qui ne manqueraient de relever et de s'indigner d’un positionnement perçu comme saturé de privilèges - the male gaze, le ‘capital socioculturel’, la coupe de cheveux la plus classe depuis Thomas Jerome Newton. Le verdict en serait prévisible: un fatras de préjugés lookistes, sexistes et d’un classisme orientalisant (puisqu'il est clair que ces femmes occupent invariablement des positions subalternes et précaires, employées de supermarchés pour beaucoup, quand elles ne sont pas les premières à être touchées par le chômage dans une partie de l’Allemagne toujours fragilisée depuis la réunification), l’appel d’air faisant exploser ma magnifique fiction, mettant à mal la légitimité de ma parole et l'authenticité même de mon passé, et faisant de moi, au choix, un vendu suppôt de la société du spectacle, un Renaud Camus qui s'ignore, ou pire, un de ces salauds de gaytrificateurs. L'expérience m'a tristement appris que Berlin est pleine de ces expertEs en vertu, ces forcenéEs de l’orthodoxie que l'on trouvera sans surprise dans les milieux 'alternatifs' les plus supposément émancipés de tout rapport de domination et d'oppression - même si, comme n'a cessé de le montrer Fassbinder, la dynamique oppresseur/oppressé est tout sauf stable dans ses passages continuels d'un état à l'autre -, le petit monde kwire radical, très glam vu de loin mais ravagé par des rivalités, scissions et luttes de pouvoir finalement pas très progressistes.

"Les queers, c'est les curés du cul!", comme je l'ai un jour entendu d'une Gazoline historique rompue aux coups d'éclats dadaïstes, et je ne peux m'empêcher de croire que sous cette course à la pureté idéologique et cette manie de l'excommunication se cache un conformisme de pensée confinant au dogme et conjugué à une vision naïve des mécanismes de la psyché humaine, cet immense foutoir que l'illusion du moi réussit à peine à maintenir en place - un acquis de la psychanalyse pourtant déjà très ancien. Cette histoire de tifs n’est qu’un exemple parmi une infinité, dont les implications sont nécessairement politiques, si politiques que potentiellement exposées à l’injonction à rendre des comptes. Dans leur volonté de tout savoir et maîtriser, les ligues de vertu exigent un être totalement cohérent, lisible dans sa transparence et denué de contradictions, de zones d’ombre, dépouillé de ses disjonctions, ses auto-fictions fourmillantes, de son armure d'arêtes cristallines, lumineuses et réfractaires, ce qui est en définitive l’aspiration de tout système de pensée intégriste percevant le monde au travers du même prisme. Ces lignes sont écrites de Vienne où, parcourant le Ring hier soir, je me suis laissé subjuguer par la pompe du dispositif architectural majestueux qui le constitue, ce qui autant que je sache ne fait pas de moi un agent des forces impérialistes néo-coloniales... Mais je ne voudrais ternir cette période de bonté humaine d’une note acerbe et vindictive, et surtout pas à l'encontre de groupes que je considère, when all is said and done, 'de mon bord'. Cette fin d'année je rêve de sérénité et espère déjouer d'éventuels risques de mélancolie, ces remontées de nuits confuses qui me gagnent pour détruire ce dernier soir. Aussi penserai-je avec bienveillance à la jeunesse de cette ville fêtant la Saint-Sylvestre, ce moment éternellement répété où, une fois allégées de leurs mini-blousons à moumoute au vestiaire du Kino Kosmos, Cindy, Jacqueline et Mandy, belles comme des reines et brunes comme le geai, s’élanceront au cou de Marcel, Kevin-Pascal et Ronny qui, le crâne fraîchement rasé, cramés aux UV et les lobes percés de diams maousses comme des grêlons, les auront sagement attendues.

 

*Contraction de vorne kurz, hinten lang - court devant, long derrière -, style auquel l’Allemagne, terrain historiquement propice à ces débordements (le déferlement de bubble perms sur Berlin-Ouest à la chute du Mur en témoigne), s’est longtemps livrée sans retenue. Un livre entier y est même consacré: Barney Hoskyns & Mark Larson, The Mullet: Hairstyle of the Gods (London: Bloomsbury Publishing, 1999). En France on n’a, là encore, aucun équivalent pour ça - sans doute l’universalité de son bon goût va-t-elle même jusqu’à la dispenser de mots.

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