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16 August 2007

Ces Corps vils

English version

"On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique; elle se déplaçait d'ouest en est en direction d'un anticyclone
situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord."

(Robert Musil, L'Homme sans Qualités)

 

1. Köztársaság tér

Köztársaság tér, Budapest

Dans le hall sombre des voix radiophoniques viennent des appartements. C'est un flux continu de nouvelles énoncées dans un timbre nasillard et légèrement surrané, des voix que l'on dirait d'état d'urgence et qui débiteraient en boucle les mêmes instructions à suivre en cas d'attaque imminente. Je m'arrête souvent pour les écouter. Provenant d'un endroit mystérieux de la ville elles résonent dans la cage d'escalier où l'on ne croise âme qui vive, émission ininterrompue de voix monotones dans un fouillis astral d'interférences et de signaux qui finissent par occuper toute la bande sonore comme dans Le Vent d'Est de Godard, ce film de guérilla d'après le cataclysme. Le soir cependant c'est une atmosphère un peu différente qui gagne l'immeuble. La télévision déverse dans les étages les jingles tonitruants de quiz shows et autres attrape-couillons qui sévissent dans n'importe quel autre pays du monde. Derrière les portes closes c’est à n’en pas douter le même mélange d’abrutissement et de renoncement dans un affalement généralisé. L'ascenseur est un ancien modèle à battants en bois qu'il faut en hâte refermer derrière soi pour pouvoir décoller. En se mettant en marche il émet un vrombissement de vieille machinerie qui est identique à celui qu'on entend en arrière-fond dans certaines scènes de Repulsion. Dans le bloc victorien de Kensington les départs d'ascenseur signalent les affaissements psychiques d'une Deneuve piégée dans sa chambre à cauchemards et attendant l'irruption du prochain homme. Cet immeuble, la percée la plus spectaculaire du Bauhaus à Budapest, semble se prêter avec ses couloirs et paliers déserts à de tels confinements.

 

2. Király Gyógyfürdő

Le Király est l'un des quelques bains publics datant de l'occupation ottomane du XVIème siècle. Bien qu'étant largement intact dans sa structure originelle il se distingue aussi par les transformations menés à l'époque communiste, des mosaïques monochromes et fonctionnelles à la tuyauterie branlante qui lui donnent l'air de flotter dans une dimension spatio-temporelle autre, impression renforcée par la lumière quasi exraterrestre qui tombe des coupoles. Il y a quelque temps l'établissement fut l'épicentre d'une déflagration médiatique qui secoua la nation. Un journaliste avait réussi à introduire une caméra dans l'enceinte et en était reparti avec un butin explosif, car comme d'habitude au Király les jours mâles, on s'en donnait a cœur joie dans les bassins. Le reportage fut diffusé au journal du soir et souleva dans l’opinion une vague d'indignation sans précédent. Comment se faisait-il qu'un établissement de détente public financé par le contribuable profite à une minorité de pervers? Le tollé fut tel que les bains prirent d'eux-mêmes les mesures nécessaires afin de devancer les autorités et éviter leur fermeture pour outrage aux bonnes mœurs. C'est ainsi que fut introduite une espèce de tablier destiné à couvrir le sexe des clients mais laissant l'arrière curieusement ouvert à tous les dangers. En plus d'être ridicule et très désagréable à porter une fois mouillé, il présente de par sa couleur chair la particularité de 'gommer' les parties incriminées et de se fondre avec le reste du corps, ce qui donne à tous l'apparence d'androïdes emasculés comme ces mannequins à poil en attente de vêtements dans les vitrines des grand magasins. C'est aussi un peu l'équivalent du floutage à la télé où on laisse croire que la réalité technologiquement occultée n'existe plus. Donc ces hommes devaient être repris en main par la collectivité de par l'usage déviant qu'ils faisaient de leurs bites. Que cela arrivât par le biais d'un spectacle télévisé aussi manipulateur que putassier - car nul doute ici que l’on misait à fond sur les instincts réactionnaires de la population - ajoute a l'ampleur cataclysmique de l'événement, car loin d'être le fait de quelques fondamentalistes religieux ou autres organisations de protection de la famille c'était bien l'ensemble du corps social qui, dans un acte simultané de voyeurisme, s'unissait unanimement dans la condamnation de ces hommes. Le Király, de petite rotonde incendiée de lumière dorée, était devenu le théâtre amer où s'exerçait le droit de regard le plus exorbitant, le rappel à l’ordre d'hommes adultes infantilisés et diminués dans l’exposition publique de leur vice. À la fermeture des bains - c’est-à-dire très tôt pour un soir d'été - certains clients devaient se diriger vers les gares pour réintégrer les quartiers périphériques où ils passeraient le reste de la soirée. Après ces quelques heures d’un plaisir désormais de plus en plus incertain que l’obsession collective pour tout ce qui de près ou de loin touche à l'homosexualité à réussi à infiltrer et dénaturer, il ne restait qu’un soir arrivé prématurément, le souvenir de ce qui aurait pu même de façon infime transfigurer le jour, une nuit à attendre dans les appartements noirs et silencieux loin du joyau de Budapest, à continuer de vivre dans la négation sans appel de son désir par une société hostile.

Kőbánya-Kispest Metro

Köztársaság tér

 

3. Keleti Pályaudvar

Budapest-Keleti Pályaudvar

Il y a trois ans, au moment de quitter Budapest pour l’Allemagne, j’avais remarqué une photo glissée dans l’un des casiers des consignes automatiques. C’était le polaroïd d’un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Celui-ci se tenait droit dans une chambre à coucher à peine meublée, le crâne ras et ne portant qu’un short rouge très court et moulant. Son corps avait encore une gracilité infantile alors que la posture séductrice et pleine d'une assurance étrange était celle d’un petit balèze exhibant ses muscles. J’ai laissé l’image à sa place, les raisons de sa présence dans un tel endroit m'étant totalement inconnues. C’était un samedi aux alentours de minuit. La gare était pleine de monde, de voyageurs comme de fêtards rentrant chez eux loin dans les grands ensembles de Kispest ou Köbánya. C’était sans doute là, dans l’un des bâtiments lépreux hérités du communisme, que la chambre devait se trouver, celle où ce garçon avait grandi et se laissait photographier par des inconnus dans la conscience croissante du plaisir à tirer de ce corps. Il paraît que les bains sont devenus inabordables pour les jeunes prostitués qui y batifolaient en compagnie de leurs clients âgés, et autour de la statue de Petöfi  la promenade des bords du Danube n’est plus fréquentée par grand-monde au coucher du soleil, si ce n'est par de jeunes roumains qui ont pris la relève. L’occultation et la périphérisation du désir dans des chambres closes et invisibles semblent opérer de façon croissante dans la ville en pleine mutation.

 

4. Rudas Gyógyfürdő

Après des années de fermeture pour cause de rénovation et d'excavations archéologiques le Rudas a récemment été restitué au public dans sa nouvelle incarnation rutilante, son complexe monumental de bains ayant été augmenté d’un ensemble labyrinthique de saunas, de salles de massages et autres prestations médicinales ultra-pointues. Même si sa lumière filtrant du dôme incrusté de fragments colorés est tout aussi irréelle et si l’édifice est structurellement le plus achevé de tous les bains ottomans que compte Budapest, le Rudas, à cause précisément de sa taille, manque de l’intimité et de la simplicité légèrement délabrée qui rendent le Király unique dans son atmosphère d'entre deux mondes. En fin d’après-midi l’endroit ne désemplissait pas, les groupes d’hommes, dotés du même tablier cache-misère réglementaire (certains très soucieux de leur intégrité en disposant même un deuxième à l’arrière), évoluant d’un bassin à l’autre. Avec M. nous avions décidé d’en profiter encore un peu avant de partir. Nous tenant côte-à-côte dans un coin du grand bain octogonal nous fûmes soudainement approchés par trois hommes qui, venant du côté opposé, nous encerclèrent et se mîrent à nous agonir d’injures. Dans un long flottement la raison d’un tel déploiement nous resta d'abord incompréhensible mais dans le durcissement du climat dont les bains municipaux semblent actuellement être le théâtre, il devenait clair que leur motivations - sans doute aussi exarcerbées par le fait d’avoir affaire à deux étrangers - étaient purement homophobes. Tout entier investi de sa mission d'extirper du corps social tout élement allogène, le chef de file, un type énorme à la face rougeaude et au cou de bœuf, avait les yeux d’un bleu très clair et hideusement exorbités par la colère. C’est lui qui gueulait sans relâche alors que les deux autres nous tenaient en respect, s’obstinant à user du Hongrois malgré nos tentatives de parler Allemand (qu’il comprenait pourtant), façon de réaffirmer son appartenance fondamentale en nous marginalisant encore plus. Après avoir asséné deux claques à M. qui tentait de rendre tout le monde à la raison, il nous laissa sortir du bassin dans un flot renouvelé de récriminations et l'indifférence générale du reste de l'assistance (ce genre d'incidents est-il donc si fréquent?), le compère du milieu brandissant sa sandale dans un geste vengeur aussi dérisoire que tragique alors que le troisiéme, sans doute le boute-en-train de la bande, mimait de façon obscène tout ce que son imaginaire du sexe entre hommes lui inspirait. La scène me fit penser plus tard aux dernières minutes des Harmonies Werckmeister de Béla Tarr alors que les villageois, rendus déments par les exhortations subversives du Prince, parcourent les rues en hordes et ravagent l’hôpital, passant à tabac et tuant quiconque se trouve sur leur passage. Il y avait en effet quelque chose de profondément archaïque dans cette chaussure levée, un geste venu du fond des siècles, d’exclusions, de meurtres et d'épurations, et dont nous étions maintenant les cibles, nous qui nous targuons de vivre dans une des villes les plus libérales du monde où toute sécurité ne pourrait bien être qu'illusoire. Vu du Pont Élizabeth le Danube immense dévorait l’espace. Des deux côtés les mêmes vues époustouflantes d’une ville adorée que nous ne voulions en aucun cas ternie par la bigoterie de trois braves pères de familles (qui ont ensuite dû aller battre leurs femmes pour célebrer leurs faits d'armes), une détermination que nous affirmions haut et fort malgré la honte qui nous étreignait sourdement l’un et l’autre.

Palatinus Strandfürdő, Margit-Sziget, Budapest

 

5. Millennium City

Millennium City, Budapest

Dans le district industriel de Ferencváros au bord du Danube une entreprise de régénération urbaine audacieuse doit faire entrer Budapest dans la ligue des grandes capitales européennes. Autour d’institutions culturelles de prestige (le Musée Ludwig et l’estomaquant Théâtre National, croulant sous une orgie d’allégories historicisantes et autres pitreries postmodernes) un nouvel ensemble immobilier est en train de prendre forme. Certes, rien de très spectaculaire quand on sait ce qui se fait à Londres ou Moscou, mais tout de même un bouleversement certain dans la texture de ce quartier ouvrier. Le projet, que l’on croirait tout droit sorti d’un catalogue d'urbanisme clés-en-main, présente tout ce qu'un quartier d'affaires contemporain, petit ou grand, se doit d’offrir, des shopping malls aux appartements dits de luxe en passant par l'incontournable casino. C’est le côté Tativille et standard de l'opération qui commence singulièrement à lasser (les panneaux publicitaires montrent les mêmes merveilles transposées de Bucarest à Cracovie). De l’autre côté du fleuve le Rác, autres thermes ottomans jadis très prisés des gays, est reconstruit de fond en comble pour être incorporé à un complexe hôtelier haut de gamme, un de plus dans une ville déterminée à devenir la capitale thermale européenne et attirer la fine fleur surstressée de la haute finance internationale, et ce au prix de la diversité de ses espaces urbains, par l’éradication de ses indésirables dans un processus parallèle de rentabilisation à outrance et de flicage intensif - sexuel ou autre.

Millennium City, Budapest

 

Vile Bodies

"A depression was announced over the Atlantic; it was moving from West to East toward an anticyclone
situated over Russia, and so far showed no signs of avoiding it by swerving to the north."

(Robert Musil, The Man without Qualities)

 

1. Köztársaság tér

Coming from within the flats the voices of radio announcers are drifting off in the dimly lit hall. In its tones Hungarian has an otherworldliness that conjures up vague memories of virtual films. I sometimes sit on the steps to listen to what sounds like a state of emergency news bulletin broadcast from some secret part of town, in which the population is instructed what to do in the event of an impending nuclear attack. After unusually long silences, re-emerging from a void of interferences and bleeps, the same metallic, peremptory voices resume their logorrhoea, maybe delivering the same message all over again. In the evening the atmosphere in the block is slightly jollier, as the happy jingles of quiz shows are taking over across concourses and landings, the same dream of millions to be made and luxury homes mesmerising a captive audience into the same apathy and subservience as anywhere else. The lift is an old model with a double set of doors which must be slammed shut so that the heavy machinery is set in motion. It gives out a muffled, humming noise that strangely evokes the ominous atmosphere in Polanski's Repulsion. Whenever the lift goes another fragment of sanity gives way in Deneuve's ravaged mind, as, trapped in her opulent Kensington mansion block, she awaits the next male intrusion into her chamber of nightmares. Almost bereft of life, even in the communal spaces that were in their modernist ideal supposed to foster unexpected interactions, the Bauhaus block is smothered in the same silence where unknown scenarios are played out behind closed doors.

 

2. Király Gyógyfürdő

Király Gyógyfürdő, Budapest

The Király bathhouse, an architectural gem dating from the Ottoman occupation in the XVIth century, has retained its original structure whilst still bearing the traces of communist-era refurbishments with its monochrome, no-nonsense mosaics and rickety plumbing, an immaterial time-space capsule floating in the most alluring light streaming down from its cupola. A while ago the establishment found itself at the epicentre of a national scandal after a TV reporter had sneaked a camera into the baths and filmed some untoward goings-on between men in the thernal pools. The report was aired on the evening news and sparked off a wave of outrage from many sections of society. For not only was homosexual activity rampant in a public place but it was also doing so at the expense of the innocent, morally irreproachable taxpayer. The indignation was such that the Király, whose very survival depended on public subsidies, took it upon itself to implement drastic measures in order to avert closure. Hence the reappearance of the modesty apron, an ungainly piece of cloth tied around the waist and aimed at concealing male genitals whilst leaving the rear alarmingly exposed to all sorts of dangers. Apart from looking absurd and being deeply unpleasant to wear once wet, it also strangely blends in with people's skin complexion, making everyone resemble emasculated androids like naked dummies in a shop window (which is probably the desired effect), and constitutes the low-tech equivalent to pixelation on television, a make-believe device whereby the blurred offensive bits are supposed never to have existed in the first place. The goal was clear: those men, whose deviant usage of their cocks was so repulsive to the great majority, had to be taken in hand and in the most blatant act of collective voyeurism bore the brunt of society's seemingly unanimous condemnation - for there is little doubt that the news report, in its barefaced attempt at pandering to reactionary instincts, was only intent on stirring up a well orchestrated wave of hatred amongst an audience already prone to the slightest titillation around the subject of homosexuality. The Király's small rotunda, awash with magical light, became an uncertain territory after whose media exposure the most  exorbitant public intrusion required the infantilisation of grown men in the public reviling of their perversion. The baths close relatively early and on a warm summer evening it feels like a sad, premature end to a day full of promises. Some of the clients, finding themselves at a loose end, must then head for the railway stations to return to the peripheral districts and just wait for nightfall after a few hours looking for a pleasure made more and more elusive by public scrutiny and internal policing - with staff actively sniffing around for evidence of misbehaviour and a real potential for violence in the event of someone getting caught. The surrounding areas are plunged into darkness as if uninhabited whilst the memory of Budapest gleams in the far distance, a city closed in on itself and revelling in the mirage of its own show. Nothing remains of a day that could have been transfigured by even the slightest gesture, the briefest contact between bodies. It's dark in the room and all around the blocks where the self-appointed vigilantes of a society oozing contempt from every pore lurk like a pack of demented dogs.

 

3. Keleti Pályaudvar

Three years ago, as I was leaving the city from Keleti Station, I came across a picture slid into the door of a left-luggage locker. It was the polaroid of a young bare chested skinhead boy who didn't look older than fifteen and only wore tight, red shorts whilst standing in front of an unmade bed. What was strange bar the photo's presence in such a place was the sheer, almost defiant confidence of the boy's posture. He was obviously striking a sexy pose for whoever was hiding behind the camera, which was distinctly at odds with his small, hardly pubescent body. I left the picture there, anxious not to disrupt some mysterious arrangement I didn't know the terms of. It was about midnight at Keleti. The terminal was bustling with tourists and revellers waiting for their trains back to the peripheral estates of Kispest or Köbánya. The bedroom was to be found there somewhere in one of the crumbling flats inherited from communist times. Lights were off in most of them and that's where the body, full of the growing awareness of its nascent seduction, was exposed and photographed by strangers. Increasingly geared towards the tourist market the bathhouses are financially out of reach for rent boys who are now conspicuous by their absence. Nor are they anywhere to be seen on the promenade along the Danube where they used to congregate at sunset, save for a few newly arrived Romanian hustlers. I don't know what happened in the intervening years. A sudden hardening of the general climate, the confinement into closed chambers of sexual practices whose proliferation in a rapidly changing city is so feared that they must be forced into invisibility and systematically removed?

Budapest-Nyugati Pályaudvar

 

4. Rudas Gyógyfürdő

After years of closure for renovation and archaeological excavations the Rudas baths have finally reopened to the public, its finely restored Turkish core being complemented with an array of steam rooms, massage parlours and other state-of-the-art 'wellness' facilities. Although the same ethereal light suffuses the building from a multitude of small coloured fragments set in the dome it somehow lacks the slightly dilapidated cosiness of the Király, with its air of floating between two worlds. However the place was packed and groups of men (some of whom were also sporting the regulatory apron at the back in a desperate bid to protect their modesty from unspecified threats) made their way from pool to pool in what must constitute the most monumental Ottoman complex of all. After two hours in the water M. and I decided to soak in the atmosphere a bit longer and as we were standing side-by-side in one corner of the central bath chatting, a group of three men suddenly swam across from the other end and after deftly taking position on all sides set out to yell abuse at us. For a few seconds it wasn't at all clear what had motivated such a deployment of beefy bodies and display of aggression but thinking of the extremely degraded climate that seems to be engulfing Budapest's public baths we realised the homophobic nature of the operation - a punitive expedition probably further justified by the fact that we were also foreigners. Maybe they'd watched telly and been outraged by those pixelated scenes of aquatic wanking so now was their time to shine and cleanse the social body of all alien filth. The leader of the pack, an old fat bloke with a crew cut and a scarily contorted red face had very pale blue eyes that were bloodshot under the effect of uncontrollable fury. He was the most vocal of the three and kept barking at us in Hungarian despite our attempts at reasoning with him in German - a language he did understand - in what was clearly a way to reassert his legitimate belonging to the land whilst marginalising us even further. M., who had the misfortune to stand near him, got slapped in the face twice and it was under a renewed stream of insults that we managed to get out of the pool, with everybody else looking away as we got past (has this kind of intimidation become so frequent and the violence so par for the course for the pools to be taken over by thugs?). One of the assailants, probably the happy chappy of the lot, was miming obscenities with his hand and mouth in what was a very personal rendition of gay sex whilst the third one was brandishing a sandal high in the air, a tragically ludicrous posture that stuck in my mind and conjured up something very archaic, a gesture harking back to centuries of violence, expulsions and inter-ethnic massacres. It later reminded me of the last few minutes in Béla Tarr's Werckmeister Harmonies, as gangs of peasants from a small Hungarian town, egged on by the inflammatory rhetorics of a misshapen dwarf called 'the Prince', embark on a rampage and devastate the local hospital, beating up and killing whoever crosses their path. Seen from the Elizabeth Bridge the river was aglow in the most fantastic light and it was painful to reconcile so much beauty with the violent bigotry of three brave citizens - who probably went on to beat up their wives to celebrate their deeds. The disturbing question of how safe we really are, even in the most liberal cities we pride ourselves so much on living in, started to rear its ugly head. A security that may well be plain illusory.

 

5. Millennium City

Millennium City, Budapest

In the old working-class district of Ferencváros by the river a massive redevelopment programme is underway, which is set to herald a new phase in Budapest's plans to enter the top league of European capitals. Following in the wake of prestige cultural institutions (the Ludwig Museum and the hallucinatory National Theatre, collapsing under the weight of its orgy of historiscist/nationalistic allegories - and much else beside) the self-styled Millennium City, although pretty modest in scale compared to what may be seen in London or Moscow, is ambitious enough to deeply alter the already brutalized texture of the area. Looking at the computerised impressions displayed on placards all around the building site it's hard to repress a sigh of lassitude before the blandly generic quality of yet another office estate that passes itself off as as the city's new face to the world (the developers even boast quasi-identical makeovers of Krakow and Bucarest), a kind of poor rnan's Tativille articulated around the obligatory shopping malls, so-called luxury apartments and this being a project where financial success really has to be seen by all, the ubiquitous casino. Across the river the Rác, once a public bathhouse popular amongst gays, is after years of closure and dilapidation being entirely rebuilt to be incorporated into an upmarket hotel complex, another one in a city hellbent on becoming the 'wellness' capital of Europe and thus attracting the elite of an overworked financial jet set. In the resulting urban homogenization deviance is ruthlessly policed at the borders of a contested space within which the social/sexual other becomes a threat to be eradicated in the name of decency and returns on investments.

30 October 2006

La Choucarde

Entre ma mère et ma pilosité c’est une longue histoire semée de joies et de bien plus mémorables peines. Doté tout d’abord d’improbables boucles blondes les quelques années suivant ma naissance, tout dégénéra inexplicablement dans les années soixante-dix où mes cheveux, en plus de se raidir, virèrent en une nuance sombre et légèrement cendrée que l’on disait très rare comme pour se consoler de cette première déconvenue. Le début de la décennie fut aussi ébranlé par le premier de nombreux scandales m’opposant à ma mère dans des confrontations aussi brutales que soudaines. À l'occasion des photos d'école annuelles (les portraits individuels comme les prises collectives avec la maîtresse) il m’était venu à l’esprit de me faire au dernier moment une raie au milieu, le photographe nous infligeant tous au préalable une frange standard avec son gros peigne institutionnel ignorant toute distinction de dandy. Non seulement cette fantaisie devait-elle différencier l'élément exceptionnel que j’étais aux yeux des professeurs, mais encore elle mettait selon moi mes traits bien mieux en valeur. Le cliché final était sans appel, tous les petits garçons arborant la même frange réglementaire alors que je rayonnais à leur côté dans ma métamorphose improvisée. Cette invention eut à la maison l’effet d’un test nucléaire sous-marin. À la vue de la photo brillant dans son cadre de carton à pseudo fioritures dorées, ma mère, dans un accès inattendu de rage, m’agrippa le bras et se mit à hurler qu’avec ma raie je ressemblais à une fille, et que si je regardais les autres garçons - que ce fût Laurent, Pascal ou Stéphane - aucun ne ressemblait à une fille comme moi puisque tous avaient gardé leur frange bien droite. Secoué par cet incident je m’arrangeais ensuite pour me faire une raie au milieu plus discrète, presque virtuelle. Une sorte de raie au milieu dans la tête contre l'égalitarisme et le nivellement imposés.

La question de ma coiffure était déjà érigée en affaire de famille de la plus grande urgence. Me voyant en extase devant la chevelure abondante et soyeuse de Sheila, ma mère avait recours au subterfuge de me laisser croire que me faire couper les cheveux régulièrement assurerait une repousse beaucoup plus rapide, ce qui promettait ultimement une ressemblance parfaite avec la chanteuse. Il me peine de dire que ça marchait à tous les coups et le rituel du dimanche après-midi était laissé au père en exécuteur sans états d’âme de la volonté maternelle. Perché sur le tabouret de formica je me laissais supplicier, les bévues et dérapages techniques n’étant pas rares (frange de travers, tempes rasées trop court - les cheveux coupés ras étant à l'époque l'apanage honteux des délinquants et des pouilleux). Mes cheveux n’atteignant jamais une longueur satisfaisante, je me résolus donc à porter le voile. Un foulard de soie blanche à gros pois peints confectionné à l’école me servait, une fois fixé par une sorte de gros élastique, de chevelure de substitution, et c’est ainsi que j’évoluais dans l’appartement avec moult démonstrations chorégraphiques et rejets d'un mouvement de la main de 'mèches' envahissantes. Cela me valut le sobriquet bizarre de ‘la choucarde’, terme apparemment issu du tzigane et ayant trouvé sa place dans l’argot parisien. Pour tous j’étais devenu la choucarde, aérienne et gracieuse dans ses voltigements impromptus, demandant à mon père s’il me trouvait belle... La créature a dû en tout cas laisser derrière elle un goût amer et une traînée de souffre tenace, comme en témoignèrent l’inquiétude et l’agressivité croissantes de ma mère au fil des années, ponctuées de visites désespérées chez le médecin et de références même plus voilées à mon anormalité. Elle n’en pouvait plus d’avoir honte lors de chaque visite familiale lorsque je me précipitais sur les poupées des cousines, jugées bien plus belles que les miteuses que l’on m'offrait.

Sheila à la télévision

Tout cela n’était pourtant qu’une répétition générale en vue de l’entreprise de démolition qui suivit. Une période de transition un peu trouble marqua le début d’une nouvelle ère, une prise de conscience confuse de quelque chose que mes parents, dans leur infinie intelligence pédagogique, avait omis de mentionner: un jour ou l’autre les poils me pousseraient un peu partout et dans les endroits les plus insolites. Ce serait d’abord surprenant, je ne pourrais plus jamais aspirer à devenir cette présentatrice vedette en robe à paillettes échancrée, mais rien que de très normal. Non, tout se fit dans une angoisse innommable et des accès de panique à répétition. Je dus d’abord interdire à ma mère l’accès à la salle de bains - celle-ci m'ayant assisté dans mes ablutions jusqu’à une date très avancée en commentant en direct les transformations dont elle était le témoin. Dans les vestiaires de la piscine ils en étaient tous couverts, sur les jambes, le ventre, autour de la queue, c'était noir et épais, des corps débiles en pleine mutation. J’attendais dans l’anxiété le moment où j’y succomberais moi aussi, ce qui advint dans l’hilarité générale, celle de la famille comme des voisins. Un léger duvet brun au-dessus de la lèvre supérieure déclencha l’hystérie incontrôlée du frère et les insinuations lourdaudes du père. Ma mère, qui devait depuis longtemps attendre son moment, eut alors la présence d’esprit magistrale de s’emparer d’un instant qui ne se reproduirait plus pour asseoir durablement son triomphe. Elle me mena dans la salle de bains, ferma la porte derrière elle et à l’aide d’un rasoir Bic dont elle devait se servir pour ses aisselles rasa ma moustache morte-née dans un silence de cathédrale. Son expression était fermée et revêche, les lèvres serrées, le geste machinal et précis, rapide et sans émotion. Elle tenait ce qu’elle n’avait eu de cesse de vouloir, ma soumission totale, la revanche sur les raies au milieu des jeunes années et parties de dînette entre cousines.

Les étés au bord de la mer se suivaient dans un malaise grandissant. Mon corps entier était devenu le support d'une dérision déchaînée, si bien que je le couvrais entièrement à l’exception des bras, même les jours de grande chaleur. J’allais seul lire sur les rochers à l’écart de la plage où tous continuaient à s’étaler et ne rentrais que tard à la location de vacances où il était devenu de bon ton de faire la gueule autour du dîner. Les coiffures changeaient aussi à un rythme effréné et tout ce que les années quatre-vingt ont pu inventer de manipulations chimiques et d’audaces stylistiques trouvaient en moi un adepte avide. Tout d’abord il y eut la mèche balayée, légèrement aristo et d’une blondeur de prince des sables à ravir ma mère, le Bowie période Serious Moonlight qu’elle adulait. Puis l’année suivante vit l’apparition de l’eau oxygénée dans ses effets les plus pervers, dont une couleur de pisse assez affligeante. Une longue mèche décolorée me tombait le long du visage et c’est ce nouvel abscès de fixation qui conduisit à notre seconde confrontation à huis clos. Ma mère disait souffrir de l’attention incessante 'des gens' que cette mèche suscitait lors de nos promenades du soir sur le front de mer. Cela lui faisait honte et c’est à ce moment-là qu’elle évoqua pour la première fois la possibilité de se séparer de moi pour le reste des vacances. Il y eut ainsi un ultime acte de violence à mon encontre, à nouveau commis dans la salle de bains alors que les deux autres s’étaient absentés. Elle me faisait face avec le même air dur et fermé que durant la cérémonie du rasage quelques années auparavant et s’affairait avec la même détermination forcenée. Il me semble qu’elle teignit la mèche d’une couleur plus neutre - je crois encore la voir frotter comme une folle avec ses gants en plastique – ce à quoi elle s’appliqua avec un zèle terrifiant, une sorte d’intimité malsaine dans un acte de déni, d’acharnement ultimement vain puisque les promenades communes cessèrent de toute façon.

L’année suivante fut ainsi bel et bien la dernière que nous passâmes ensemble. La tension avait entre-temps atteint une intensité insoutenable et dans la même location aux papiers peints défraîchis et meubles vieillots, le père se joignit à l’ancestrale obsession. Ma coupe à la The Cure devait y être pour quelque chose même si dans les embruns celle-ci retombait toujours comme un misérable soufflé. De ces dernières vacances c’est un sentiment de solitude permanente que je retiens, de rêves d’hommes, d’amour, de corps en liberté, de promenades en costume le soir sur la plage alors que la famille purgée devait continuer à parader sur le grand boulevard, les apparences sauves et forte de sa respectabilité retrouvée face 'aux gens'. Dès l’été suivant j'étais livré à moi-même et allais baiser à Paris, ramenant parfois des mecs dans l’appartement de banlieue caverneux aux volets fermés. Les quelques années qui suivirent furent enfin marquées, jusqu'à mon départ pour l'Angleterre, par une guerilla larvée et une forme de chantage affectif qui crispaient par moments nos rapports dans des éruptions de rancœur toujours laissées sans suites. Pendant ce temps nul doute qu'elle continuait à impressionner son entourage avec ses airs de mère jeune et dans le coup, ouverte à toutes les excentricités d’une pop britannique qui après tant s’années la tenait toujours autant en haleine sur les pistes. Entre deux roucoulades sur les derniers ladyboys du hit-parade, il n’est pas rare qu’elle me complimente encore maintenant sur ma coiffure, pourtant assez anachronique à bien des égards. "T’es bien comme ça" est l’appréciation finale, l’adoubement d’une femme qui a beaucoup souffert de par le passé, celle qui sait ce que le 'bien', décent et honnête, signifie.

27 September 2006

Fag Hag

Topographie de la Terreur - Ma chambre

Ma mère s’est toujours targuée d’être différente des autres femmes du secteur. De par son style vestimentaire, ses goûs musicaux clairement affichés et son apparence générale d’éternelle jeune fille, elle se distinguait farouchement des mégères et autres filles vieillies avant l’âge qu’elle croisait à la sortie des classes. "T’as de la chance, d’avoir une mère qui fait jeune comme moi", se plaisait-elle à répéter. "J’en connais pas beaucoup qui écouteraient Bowie". Et en effet, pas une sortie du beau David sans qu’elle ne se précipite au supermarché - surtout à l"époque où il "faisait un peu fille". Cette débauche de paillettes et de falsetti - que des charmeurs locaux tels que Cloclo ou Patrick Juvet relayaient chez nous - la ravissait plus que tout et alimentait l’usine à fantasmes, peut-être une réaction inconsciente à la brutalité et au manque cruel de fantaisie du monde ouvrier. Quoi qu’il en soit son intérêt évident pour la mode et la pop la faisait passer dans l’immeuble pour une beauté hyper-cool, réputation qu’elle n’aura de cesse de peaufiner et d’utiliser comme argument massue pour se démarquer d’autres femmes aux parcours pourtant pas si différents du sien. J’imagine qu’elle n’a pas eu grand-chose à se mettre sous la dent après la fin du Glam - les punks étant trop moches et mal élevés - et qu’elle a dû attendre la déferlante disco pour retrouver de beaux éphèbes à petites tenues moulantes et se sentir requinquée. Mais c’est vraiment avec les années quatre-vingt que tout explose, alors qu’une Angleterre plus perverse que jamais nous envoie coup sur coup Boy George (qu’elle appellera Boy), Pet Shop Boys et Jimmy Sommerville (simplement Djimmie pour elle). Et là c’est l’éclate intégrale le samedi soir devant des couples d’amis abasourdis, blonde électrique se trémoussant sans fin sur la piste de dance et s'ennivrant d’une audace impensable dans ce milieu conventionnel et fade.

Pendant ce temps elle eut un fils qui n’avait plus que son Bowie pour pleurer et piochait allègrement dans sa trousse à maquillage le mercredi après-midi pour quelques heures de transformation à la Scary Monsters - dialectique création/destruction à la clé, comme le Pierrot de la pochette - le tout chronométré en fonction de ses allers retours au supermarché. Avec une mère pareille le tour était joué, pensai-je, mais sa réaction plus que glaciale et franchement revêche au moment des faits me fit rapidement déchanter et me réduisit à une clandestinité honteuse. Un lourd climat de non-dit et de suspicion mutuelle s’instaura entre nous et de chapardages puérils (il m’est arrivé de retrouver MON fard à paupières de Thin White Duke dans son tiroir de coiffeuse) en aveux soutirés dans une sorte de chantage affectif mais immédiatement occultés (l’ouverture inopinée n’ayant duré que quelques secondes pour ne jamais se reproduire) il était clair que Boy George et moi étions deux choses très distinctes. Cette différence fondamentale de traitement se poursuivit dès lors et sous-tend - pour ne pas dire pourrit - encore à ce jour nos relations. Il n’est pas rare de la trouver toute excitée au téléphone au moment de la sortie d’un nouveau single de Djimmie - du moins quand celui-ci nous gratifie d’un autre de ses comebacks - et cet appel du pied inconscient (?) me fait de plus en plus l’effet d’une provocation. C’est comme si son détournement de la culture pop gay, sur laquelle j’estime avoir un droit légitime même quand la musique me gonfle, m'était devenu insupportable dans son refus forcené de me reconnaître dans ma dimension d’homme émotionnellement et sexuellement actif. Car la pierre d’achoppement se trouve bien là: alors que Boy George ou Pet Shop Boys restent d’aimables créatures loufoques évoluant dans l’espace abstrait et plastique de la célébrité médiatique - et sont en vertu de cela même comme désubstantialisés - je présente l’inconvénient de révéler dans ma physicalité le côté plus alarmant de la sexualité masculine, celui où il n’est essentiellement question que de bites, de poils et de culs.

Le cas de Sommerville est à cet égard instructif. Alors qu’elle adore son petit côté canaille et ses acrobaties vocales, elle s’est montrée un peu plus refroidie par l’accro de la queue qu’il s’avère être à certains moments, à tel point qu’elle a pu qualifier So cold the Night, où il est question de l'observation secrète d’un voisin à oilpé, d'"un peu porno". C’est drôle et étrange à la fois, et dans cette remarque se trouve peut-être un début d’explication. Ma mère n’aurait finalement à presque soixante ans qu’un rapport de midinette avec les choses de l’amour et du sexe - c’est-à-dire suspendu dans le temps, fortement idéalisé et débarrassé des dégeulasseries afférentes. Celle qui n’avait d’yeux que pour Cloclo et son beau costume blanc, qui fondait en larmes à la seule suggestion qu’il pût être pédé et souscrivit pleinement à la version expurgée de sa disparition accidentelle, serait en fait une attardée complète en plus d'une rêveuse invétérée. D’où son incapacité chronique à conceptualiser et encore moins digérer une forme de sexualité qui traîne derrière elle une réputation de souffre. Ce refus de me voir un corps au delà de ma nouvelle coiffure est une source d’irritation pour ne pas dire de ressentiment colossaux. Je pense incidemment à la relation sinistre et funeste qu’entretient Helmut Berger avec sa mère dans Les Damnés de Visconti, et d’une certaine manière mon histoire n’en est qu'une version très édulcorée, tenues classe et décadence Marlene en moins (bien que sur Cloclo je fusse aussi capable du meilleur, en petit short éponge et bottes de cuir ras-le-genou). Par la suite j’ai eu dans ma vie des jeunes femmes, certaines de très bonnes amies, qui, dans leurs tentatives d’infantilisation de l’être désincarné que j’étais devenu, me déniaient de la même façon l’appartenance d’un corps et d’une sexualité pleinement formée, si bien que je me trouvais transmué en sosie de pop star anglaise renvoyant à un original élusif et lointain (ce qui n’était pas non plus pour déplaire à ma mère, qui s’extasiait devant la troublante ressemblance). Mon corps ne se situait plus nulle part, abstrait et d’une forme indéfinie. Victime (et complice consentant) d’une entreprise de cloclonage, je ne vivais plus qu’à sa périphérie.

Il y a quelques jours, alors que je réintégrais mon corps comme presque chaque matin au club de sport, Bad Girls de Donna Summer s’est mis à retentir dans la salle de muscu. L’énergie du morceau et son pouvoir d’évocation étaient saisissants tant d’années après et c’est ainsi qu’une fois chez moi je remettai la main sur une vieille cassette du Bad Girls double LP, qui s’inscrit à la fin de la période classique de Donna, avant les maniérismes calibrés FM des années ultérieures où on ne la distinguera plus de Pat Benatar. Quelques longueurs de schmaltz sirupeux mises à part, l’album a, avec ses synthés distordus aussi moites qu’une backroom et ses enchaînements continus, une puissance proprement hypnotique. Je me souviens l'avoir écouté en boucle sur mon petit magnétophone, seul dans ma chambre, rêvant de Donna et aspirant à sa grâce de reine suprême. Jimmy Sommerville a plus tard raconté l’horreur qu’il a ressenti lorsqu’ellle a, dans un instant d’aveuglement stupéfiant menant à un suicide commercial rarement surpassé, décrit le sida comme un juste châtiment divin, tout comme plus ou moins au même moment Boy George ne se remettait pas des vigoureuses professions de foi hétérosexuelles d’un Bowie en plein révisionnisme. Comme on le voit, les années quatre-vingt ont été cruelles pour à peu près tout le monde, d’autant que ceux et celles que l’on considérait jusque là comme de véritables allié(e)s contre un oppresseur commun décidèrent comme de concert de nous trahir de la façon la plus hideuse et ringarde. Mais j’imagine que comme après toute déconvenue amoureuse on finit par en faire son deuil, pour éventuellement finir comme moi en salle de sport et apprendre enfin à se servir de ses poings.

20 August 2006

Étoile des Neiges

Comme une bille de flipper inerte, le garçon-fille était propulsé indéfiniment entre les différentes stations de la Topographie de la Terreur, du terrain vague qui faisait face à la chambre et où il pouvait s'enliser à tout moment, à l'antre du dragon, ces structures sportives  de contrôle où les corps sont policés, dévoilés et neutralisés sous le regard fixe de l'institution. Le troisième point de cette triangulation funeste était représenté par le supermarché - le tout premier de France - où la chasse aux déviants se révélait tout aussi appliquée et féroce. Cette collection de textes témoigne en autant de variations de la continuité de ces thématiques dont l'actualité reste vive, comme les débris en orbite d'un ancien désastre revenant à intervalles réguliers me visiter.

 

Club de boxe en sous-sol

C’était toujours par des après-midis maussades que le bus de ramassage nous emmenait, nous et une autre classe - celle que l'on disait la plus nulle - vers le gymnase municipal de la seconde cité que comptait la ville, celle située au-delà de l’autoroute. Même si la nôtre était bien pourvue en équipements sportifs, il nous fallait parfois faire ce déplacement vers ce qui, dans l’angoisse anticipée d'abus en tous genres, s’apparentait à un abattoir. Il nous fallait faire longtemps la queue à l’entrée, filets de ballons à l’épaule et tenues de sport soigneusement pliées par les mères dans leurs petits sacs et prêtes à être passées. À la fin des années soixante-dix les baskets Adidas faisaient un malheur, surtout les blanches à bandes noires. J’avais du tanner mes parents pour avoir ma paire moi aussi, et pour une fois une paire de vraies, pas les arnaques à deux ou quatre, voire cinq rayures, tant la hantise de la came inauthentique, qui me séparait à jamais des beaux gosses, traumatisa mon enfance. Ainsi je me sentais pour une fois dans le coup et un peu plus attirant mes Adidas aux pieds, prêt à pénétrer dans l’horrible halle caverneuse et sombre, puante des sueurs accumulées et du caoutchouc des tapis à galipettes. Les murs étaient peints de couleurs institutionnelles standard, vert visqueux et orange-dégueuli, tout comme les classes du collège dont cet enfer n’était que l’extension. Les professeurs d'éducation physique portaient des ensemble en nylon chromatiquement assortis à cet environnement, et dans leur froideur cassante et leur air revêche avaient quelque chose d’un peu malsain, voire même de franchement chelou.

C’est ainsi que le désir de nous faire prendre une douche après l’entraînement tourna chez eux très vite à l’idée fixe, surtout dans l'esprit dérangé du nôtre qui, avec ses lunettes fumées de mec pas net et ses survêts moulants qui laissaient voir son slob, avait dans tout l’établissement une réputation de gros vicelard. Outre ses mises en boîte complètement nazes sur nos corps maladroits (en équilibre précaire sur ma poutre je fus un jour qualifié de 'voltigeuse') toutes les occasions étaient bonnes pour nous voir nous dessaper et il n'était pas rare qu'il gueule comme un veau pour nous donner du cœur à l'ouvrage. Car venant d’un pays plutôt coincé sur les questions de nudité et de plus d’une classe ouvrière indécrottablement pudibonde, personne ne trouvait cela très normal et la mise à nu collective avait quelque chose de visiblement pénible pour de jeunes garçons en pleine mutation physique. Bref, rien du naturel ou de l’insouciance germanico-scandinave autour du corps en liberté, mais une angoisse insupportable et humiliante dans l’exhibition forcée. Pendant des années les gymnases et vestiaires attenants furent les sites de cette honte primaire, de ces abus de pouvoir arbitraires, d’autant plus que mon homosexualité supputée m’exposait à une violence latente de la part des élèves des 'mauvaises classes'. Ma vision de la masculinité se résumait donc à l’obscurité sordide de ces locaux confinés, aux odeurs infectes de pieds et à l’anticipation d'une agression inévitable.

Ici en Allemagne les choses commencent à prendre une tout autre tournure. Le processus avait certes été amorcé à Londres où mon apprentissage de la boxe m’avait à nouveau familiarisé avec l’univers des douches - même si là-bas puritainement séparées en cabines -, mais n’avait été que partiellement clos. À Berlin, ville qui transpire le cul de partout, ce qui jadis était source d’une répugnance et d’une terreur irraisonnées est en passe de devenir un fantasme érotique de premier ordre. Reconquérir les vestiaires allait de pair avec la question cruciale de ma réintégration à une masculinité aussi crainte que désirée et de la réappropriation de ce que je considérais m’appartenir de droit. Ayant de plus fait l’expérience d’un exhibitionnisme décomplexé dans quelques bordels de la ville, la route était toute tracée pour ma réconciliation avec le monde du sport. Certes le club que je fréquente est très largement pédé mais l’illusion est convaincante. C’est un peu comnme si nous nous amusions à parodier ce qui nous avait été si longtemps refusé dans une sorte de surenchère sur les codes comportementaux virils, comme ne plus se changer en loucedé sous sa serviette ou prendre sa douche dans la partie collective, bon matage de bites en sus. Ce réinvestissement fortement éroticisé s’accompagne d’un fétichisme de plus en plus affirmé pour toutes sortes d’accessoires jadis liés à l'EPS (les trois lettres qui faisaient trembler) comme, éternels classiques, les Adidas et chaussettes blanches (de préférence déjà longuement portées) ainsi que ces petits shorts de polyamide bleus bien échancrés qui ont su garder leur côté New York années soixante-dix tout en découvrant l’entrejambe de façon alarmante et dans lesquels on est pris de l'envie de faire les pires saloperies. Sans mentionner une fixation croissante sur certaines fonctions corporelles fortement olfactives. Chose inouïe, la 'voltigeuse', revenue de ses après-midi d’ennui et d'effroi, en aura finalement su en goûter les troubles cachés.

 

First published as Les Puritains, 2006.

 

Topographie de la Terreur - Terrain vague enneigé

J'aimerais pouvoir me remémorer chaque histoire infime de mon enfance et rendre sensible l'invariabilité abrutissante de la vie dans cette ville de périphérie, la constance des mécanismes d'abjection et d'oppression qui la font tourner dans sa normalité revendiquée, la violence fondamentale qui informe son existence même. Sous ses apparences enjouées et solidaires la collectivité s'autorégule et se rend capable des pires exactions au nom de sa propre survie. Dans son omniprésence et son inévitabilité la violence s'exerce à tous les niveaux et sous des formes multiples: dans les lieux anodins du quotidien, les poches de temps statique des après-midis ensoleillés, les déflagrations infimes de la conscience, la peur au ventre à la vue des attroupements près du hall d'entrée, une géographie de l'horreur où les organes officiels de l'éducation de masse et du grand commerce laminent les âmes et les corps déviants.

Il existait face à l'immeuble familial et au-delà du mur d'enceinte une étendue vaste et informe qui avait été rendue à son état élémentaire. On l'appelait le 'terrain vague' et dans son enchevêtrement dense de ronces et de végétation sauvage ne servait guère qu'aux vieux cons du coin pour y promener leurs chiens et, sait-on jamais, y faire de bien jolies rencontres. L'espace était bordé d'un côté par un enchaînement pavillonnaire coquet habité par des retraités et des familles 'bien' et de l'autre par une continuité de Zeilenbauten d'aspect indifférencié, ceux que ma mère appelait 'les HLM' pour bien marquer son statut récemment acquis de résidente privée. Le terrain vague était si inhospitalier qu'il ne se prêtait même pas au jeu. C'était plutôt une sorte de jungle où l'on n'arrivait que par accident ou inattention, à la suite d'une frayeur soudaine ou du fait d'une contrainte extérieure. Je m'y étais perdu pour la première fois un jour pendant la pause du déjeuner. Un grand des classes supérieures, un molosse répugnant que je connaissais à peine, m'avait frappé à la tête alors que nous rentrions en groupe par l'allée ombragée menant à l'église. Je me sentis infiniment humilié par ce coup gratuit, qui ne fit que confirmer et rendre encore plus intolérable l'insignifiance silencieuse et discrète dans laquelle je me voyais tout entier sombrer. Mon corps, dont la naissance au monde était tout sauf harmonieuse, devenait inconfortable et déplaisant, sentiment que la mode prétendument exclusive imposée par ma mère - en fait de médiocres imitations repérables au premier coup d'œil - ne fit rien pour dissiper. À la suite de la claque je me suis je ne sais comment retrouvé dans le terrain vague, environné de toutes parts d'arbustes déchiquetés et squelettiques, au bord des larmes et nerveusement ébranlé. C'était un jour morne et plat. Le ciel était d'un blanc uniforme sur l'étendue boueuse couverte de merde, une journée ordinaire dans une ville de banlieue célébrée pour sa douceur de vivre et le dynamisme de sa communauté. Avançant au milieu des ronces je voyais la fenêtre de ma chambre par-delà le mur d'enceinte. Là on m'attendait pour le déjeuner, là se déroulaient les rituels d'une autre normalité qui devait à tout prix rester imperméable à celle qui sévissait au dehors. C'était là mon obsession fondamentale, entièrement engendrée par la honte de ma propre faiblesse, que l'incertitude et l'hostilité du monde n'y pénètrent jamais.

Les quelques semaines précédant Noël il faisait déjà noir au moment de quitter l'école. Parfois nous rentrions directement du gymnase, l'un des nombreux éléments du dispositif d'abaissement physique et moral que comptait la 'Topographie de la Terreur'. Les vacances scolaires étaient toujours l'occasion de réjouissances particulières puisque la famille ne se reconstituait véritablement que pour cette unique célébration, avant qu'un repli étrange et une lente décomposition des liens n'y mettent fin quelques années plus tard. Je me sentais bien à l'abri dans l'appartement, posté devant la télé et pensant à cette immense famille, cette galaxie infinie et complexe au sein de laquelle j'avais ma place incontestée et étais l'égal de tant d'autres. Cette année-là il avait même neigé et sur la dernière ligne droite avant la maison le terrain vague s'ouvrait béant sur ma gauche, une obscurité insondable de laquelle rien n'émergeait. Plus loin dans la rue un groupe de garçons dont je ne discernais que les silhouettes s'avançait vers moi, une menace à la fois vague et familière qui me fit redouter le pire. Arrivés à ma hauteur ils m'agrippèrent en proférant des insultes et me précipitèrent violemment dans les buissons en contrebas, avant de poursuivre tranquillement leur chemin. L'épaisseur de neige était telle dans le terrain vague qu'il m'était impossible de me relever. Je ne sais combien de temps j'ai attendu là dans l'étendue compacte et bleue, qui semblait faiblement irradier dans la nuit, engoncé dans ma vraie-fausse veste militaire qui telle une camisole entravait tout mouvement. À l'horizon l'appartement familial brillait déjà de tous ses feux, mais là où je me trouvais il aurait aussi bien pu se trouver à des années-lumière. C'est alors qu'une amie de classe, S., passa en vélo. Elle habitait l'un des pavillons pour gens bien qui bordaient la rue et m'aida à m'extraire de l'uniformité glacée. La honte m'étreignait et je ne pus rien lui dire de ce qui m'avait amené là. Je regagnai ainsi l'appartement au troisième étage, atterré de me savoir à la merci d'un danger si proche dont rien ne me protégeait... Des années après le terrain vague fut décimé et sur son emplacement la ville érigea un complexe géronto-commercial, un supermarché Lidl et une maison de retraite flambant neuf avec salles communes s'ouvrant sur le parking à la vue de tous - retisser du lien social comme on dit. Ma mère trouva l'architecture très réussie, au point de déclarer: "le jour venu ton père et moi, on n'aura qu'à traverser la rue". Ce fut sans doute la chose la plus triste qu'elle m'ait jamais dite.

 

First published as Étoile des Neiges, 2006.

 

English version

Le mardi soir je me rends à un club de boxe de Weißensee. C'est une rue désolée et usinière de l'Est de Berlin. Les hommes vont et viennent au gré des entraînements qui y ont lieu. Je me tiens au milieu de la grande salle près du ring et les regarde plaisanter en une langue qui n'est pas la mienne. Je me demande s'ils sont de l'ex-République Démocratique, quels souvenirs ils peuvent en avoir gardé. Je viens de me changer. Les vestiaires étaient pleins de garçons que je ne connaissais pas. L'odeur qui se dégageait de leurs corps d'hommes à peine formés était entêtante.

Ça se passait à 13h le mardi. L'appel des classes pour le début des deux heures de sport hebdomadaires se faisait dans la cour centrale. C'était un temps transitoire durant lequel la cité semblait absente à elle-même. L'ensemble scolaire était une succession de cours connectées par des passages étroits et de pavillons isolés aux toits ondulés. La troupe des élèves se dirigeait pleine d'anticipation vers le complexe sportif de la commune. Le défoulement allait pouvoir commencer. Les vestiaires étaient pleins de garçons que je ne connaissais pas. L'odeur qui se dégageait de leurs corps d'hommes tout juste métamorphosés était insupportable dans les promesses de violence qui en émanaient.

Je me ruais vers la sortie dans la panique et le chagrin d'avoir dû finir là, loin de la sécurité de ma chambre et des musiques qui l'habitaient. Ils me rattrapaient invariablement, la honte et la terreur me rendant aphasique, comme si pour se défendre le cerveau devait garder ses dernières forces vitales et se débarasser du superflu. En passant je remarquais que le pavillon des arts plastiques avait une nouvelle fois été saccagé, ses grandes verrières brisées, les meubles renversés et les murs recouverts des longues coulées vives de peinture. Les vacances d'été allaient commencer, les dernières que la famille allait passer là. L'idéal moderne de progrès social se désagrégeait tout entier en cette fin d'année dans la vision des écoles incendiées et de ma dissolution dans une non-existence terne contre laquelle on ne pouvait rien. La négation du grand projet architectural qui avait baigné mon enfance éclatait dans une violence terrible.

Sur le chemin du retour, au seuil du dernier été, la lumière était dorée, celle des soirs de banlieue que j'avais si souvent regardée de ma fenêtre, et les promesses du plaisir à venir me rendaient invraisemblablement léger. J'avais vu ma prof de musique s'éloigner gaiement, sa jupe longue à pois virevoltant autour de sa grande silhouette gracile. Pour elle aussi le dernier jour était un véritable soulagement. J'ai appris plus tard qu'elle s'était suicidée, les jeunes étaient devenus vraiment trop durs... Je traversais l'étendue verte du coeur de la cité une dernière fois, et de loin en loin chaque secteur de la ville idéale se déroulait dans ses propres variations chromatiques. La plaine était parsemée de folies et sculptures en tous genres, cet art vibrant et didactique pour prolétaires. Les entrées d'immeubles étaient recouvertes d'inscriptions énormes et baveuses parlant d'argent et de baise, des bittes grotesques, le signe du dollar. À l'issue de l'immensité d'herbe devenue rouge sous le soleil déclinant la mère attendait dans l'appartement, comme tous les jours de toutes ces années passées là. Dans ma chambre la musique retentissait à nouveau, ainsi que les voix diaphanes des présentatrices de la radio, mes héroïnes, mes alliées et amies dans l'émergence d'une folie qui ne finirait désormais plus.

 

I went back to the boxing club which I had once run away from. It's on the edge of Weißensee near a major tramway junction, in the midst of a disused industrial estate, at the start of the East lying beyond the familiar, desirable districts and urban culture of Prenzlauer Berg. The street was empty and its noises muffled by a coat of thick snow. I was devoid of any thought and made sure to stay that way until I'd arrived at the club. From the unattended reception the training rooms were brightly lit and full of activity. Men were already training hard in all parts of the gym. There was a line of heavy sandbags hanging down from the ceiling and a huge ring like a shrine as the focal point of the huge space. My presence remained unacknowledged so I headed for the changing room. The place was dark and airless. Clothes were strewn across the floor and spilling out of broken lockers. It was like coming back to an old familiar place which I'd seen many times before, an empty vessel drifting into infinity with old feelings and images illuminating it from the inside.

The showers were hidden in a corner and I could only hear fragments of conversations. There was nothing of the boisterousness and sense of seething threat that I'd come to expect from any straight male congregation. I glanced sideways and could vaguely see outlines of naked bodies standing next to me. There was nothing to differentiate my body from theirs and my safety was guaranteed by the imaginary invisibility brought by my apparent indifference. I didn't look at them, therefore they didn't see me. Back in the gym men were arriving for the next training class. Most were younger than me and I couldn't help wondering whether they were from the former Democratic Republic and what sort of memory they might have kept of the old order, or if they might actually remember the country at all. They were joking amongst themselves in a language that wasn't mine, whose clatter and inflexions were ringing in my ears. I was smiling to them, at the epicentre of the dragon's domain, amused to find myself in a situation that, as I realised, had been the goal of my presence there. Like Anna stripping in front of the bloody, tentacular creature in Possession, her own dragon waiting in the bedroom. From my old topography of terror gradually emerged a new articulation of desire.

At one o'clock the children were made to gather in the central courtyard. It was sport time. The school was an array of interlocked playgrounds interspersed with curved-roofed glass and concrete pavilions. Once at the municipal sports complex the locker room were already full of young men I didn't know. The smell of their nascent adult bodies was heady and the prospect of impending abuse deeply unnerving. The eruption of social/physical violence was always sudden, and it was there that it was first revealed in its barest form. My being dissolved in the dampness and squalor of changing rooms, the rubber of new sports shoes bought at the local supermarket, the overpowering stench of chlorine at the communal baths, the suffocating whiffs of bodily odours mixed with detergents, the boys' bewildering physical transformation. An incontrollable anguish took hold of me: the prospect of my own disintegration, the impending dismemberment of my body in their hands, its susceptibility to monstrous mutations, it all had suddenly become awfully real. For the first time I saw the intrinsic vulnerability of my body drifting off into a space far removed from the certainties of childhood and the timelessness of the female, immaterial voices that peopled my world. I would make a hasty exit so as not to be exposed to their taunts. This was often pointless and spurred them into even more viciousness.

Fear and shame kept me locked in a perpetual silence. On my way back I noticed that the arts pavilion had once again been disfigured, its fragile windows smashed in, its furniture knocked over and paint grossly smeared across the walls. It was the modern dream of social progress disintegrating along with the architecture it had spawned and the last summer holidays the family would ever spend there. Pornographic inscriptions were appearing everywhere, all over buildings, hallways and staircases. Hurriedly I would get back to my mother who was waiting, as she'd invariably done all those years. Locked in my room I would again listen to the radio whose alluring voices were, against the tide of rising collective madness, my ultimate company, hope and salvation. One Monday morning, halfway across the grassy void, I saw that the nursery school had been burnt down. It was told that it'd been wrecked and set ablaze during the night. The acrid stench of devastation was permeating the air and fear set in a little bit more in my heart. What once had been the tiny set of an enchanted world lay there on the bare concrete floor, charred and lifeless. It was a warning sign of things to come, of my tearing apart and the collapse of the epic of modernity that had so long mesmerized me.

 

First published as Les Garçons dans les Vestiaires/Dragon's Domain, 2005.

12 July 2006

In my Hot Pants

Heliogabale, Volkspark Friedrichshain, Berlin

Ce soir, juste après être descendu du tramway, je vis deux jeunes mecs en short passer de l'autre côté de l'avenue, tous deux probablement d'une vingtaine d'années. L'un d'eux, en marcel noir et assez mignon, marchait pieds nus sur le trottoir, les plantes noires de la poussière des rues. Je trouvai la scène terriblement excitante et d'une facilité bouleversante. Ce genre de liberté est celle que le viens de commencer de m'octroyer et ne semble devoir se gagner qu'à coup d'audaces microscopiques. Un jour on découvre le genou, le lendemain ce sont les flip-flops qui font leur entrée dans une vie passée à scruter et analyser la moindre déviation de style. Sentir l'air chaud de la ville glisser sur mes pieds était troublant, les découvrir dans le métro ou marcher à même le sol brûlant encore davantage, et c'etait comme si je m'engageais lentement dans le monde par ce simple acte vestimentaire et réintégrais une normalité relative où le corps ne poserait plus problème dans l'équilibre retrouvé de sa plastique. C'est une légèreté inconnue - mais jamais réellement spontanée tant je dois constamment m'y forcer - dont la boxe m'avait donné un avant-goût furtif et qu'il me tarde de revivre. À cet effet je vais courir au parc presque chaque jour, Volkspark Friedrichshain et sa grande arène verte où les hommes se font bronzer l'été. Au centre du paysage trône une hauteur touffue, sorte de ziggourat végétale couronnée de structures de béton rouillé et à moitié écroulées, sans doute les restes d'une Flakturm datant de la guerre. Les allées hélicoïdales et ombragées menant au sommet sont toujours désertes. Dans le corps retrouvé je voudrais être pris dans les faisceaux de leurs regards. Dans le parc et au bord des lacs je m'expose parmi eux, en égal apparent.

Le dernier été où je pense être sorti aussi physiquement exposé, je devais avoir une douzaine d'années. Un après-midi de vacances je promenais la petite fille de la voisine dans les allées sinueuses et labyrinthiques de la cité, au-delà du terrain vague. Je portais un short court, des sandales blanches et une casquette à logo de compagnie pétrolière ramené par le père de je ne sais quelle station-service. À un détour face à l'école primaire une bande de jeunes assis autour d'une entrée d'immeuble me regardèrent longuement passer et m'invectivèrent devant l'enfant, qui était trop jeune pour comprendre la nature des injures. Je la poussai devant moi tout en pressant le pas, alors qu'une des filles de la bande me demandait où était mon mec. Ébranlé et paniqué je traversai le terrain vague en hâte avec la petite à mes côtés, dans ce corps squelettique juché sur des jambes menues, brindilles raides informes et terminées par des sandales de fille, un corps gracile et débile qui ne pouvait susciter que mépris de la part de ceux qui l'avaient si longuement regardé et jaugé. Ils avaient de l'allure en skets et n'auraient jamais parcouru la cité en short en éponge et claquettes en roulant des hanches. Aujourd'hui je marchais à Schöneberg dans un short de boxeur en satin noir et flip-flops bleues. Sur Martin-Luther-Straße j'entrais dans tous les sex-shops et examinais distraitement la marchandise. J'aimais la fraîcheur et l'atmosphère paisible de ces lieux. Je me disais que c'était le meilleur moment de l'année pour assister à une projection puisqu'il y aurait si peu à enlever une fois dans les travées. Dans la rues des hommes me regardaient. Je me demandais quel effet cela ferait d'être eux à la place de moi, dans ces corps autrement formés que le mien.

 

Backroom in Kreuzberg

Je venais de déjeuner avec C. dans un café de Mitte. L'humeur était légère et bien que nous ne nous fûmes rencontrés que quelques semaines auparavant il existait déjà entre nous une intimité qui nous faisait nous amuser de n'importe quoi, quelque chose de sérieux et d'inconséquent dans ce grand été européen qui me ramenait de Hongrie via Berlin. Nous traversions Arkonaplatz en direction de Prenzlauer Berg, avec de tous côtés des Mietskasernen imposantes et toutes invariablement dépouillées de leurs lourds ornements de stuc - une opération systématique d'égalitarisme architectural menée au temps de l'ancienne RDA. C. portait un tee-shirt bleu marine et ses cheveux bruns étaient en bataille. Ses lèvres larges et pleines me faisaient penser à quelque prince hongrois, le genre de bouche que je ne voyais jamais en Angleterre et qui pour moi ne pouvait être que d'Europe de l'Est. Arrivés au Mauerpark, tout près du stade hérissé de luminaires immenses, C. a dû s'asseoir à cause d'un caillou dans sa chaussure qui le gênait. Ses Adidas en daim étaient usées et d'une couleur brune passée. Je regardais ses chaussettes blanches légèrement grises de saleté et me mis machinalement à lui caresser le pied. Je le massais tout en retirant lentement la chaussette, découvrant le talon puis la plante lisse, pour enfin glisser sur les orteils que je serrais et frottais longuement. Je sentais l'odeur de ses pieds entre mes doigts que je reniflais à plein nez. C., incliné sur le banc, me regardait fixement, les yeux mi-clos dans le soleil, un léger sourire au coin des lèvres. Je tirai le pied vers moi et le léchai entre les orteils tout en le pressant fort contre mon visage pour en inhaler toute l'odeur. La naissance des mollets au-dessus des chevilles était couverte de poils longs et noirs. C. me demanda, avec son accent allemand qui rendait ses mots géométriques et rocailleux, si je voulais voir sa bite. Il sortit subrepticement sa queue molle de son jean, le gland tendre et soyeux luisant d'un filament pouisseux de pré-foutre qu'il avait déchargé dans son slip alors que je le léchais. Le parc était un peu trop fréquenté et nous continuâmes notre chemin en direction de Schönhauser Allee. Nous savions qu'il y avait un sauna quelque part sur l'avenue et cela semblait la seule solution pour finir ce que nous avions entrepris.

Un peu plus haut le long du métro aérien, la façade était d'un bleu opaque et le nom de l'établissement étalé en lettres grossières d'un orange pétant. L'endroit avait l'apparence des nombreux lieux de loisir et de relaxation allemands, des solaria aux bars de drague, un côté plastique et ancré dans d'interminables années quatre-vingt, les néons fluo et colonnes à bulles multicolores. Il n'y avait aucune concession savamment esthétisante ou high-tech, matériaux nobles ou carte digitale d'accès aux différentes zones du Fun Palace, comme si l'on avait ici renoncé à donner le change: rien que l'intoxication chimique du plaisir hard, cheap et dégueu. Le sauna était presque désert à cette heure de l'après-midi. Dans les vestiaires je me serrai derrière C. et lui caressai les hanches. Je baissai son slip et le décalottai lentement. Sa pine n'était pas complètement dure et pendait comme une matraque, lourde et épaisse, bien qu'assez courte. Je le suçai et introduisis ma langue dans son trou de bite tout en écartant les lèvres du gland. Je voulais faire juter C. rien qu'en l'excitant par mes coups de langue répétés. Après avoir pris une douche nous prîmes place dans une des cabines ouvertes sur un couloir carrelé. La rangée d'alcôves était comme moulée dans un bloc unique de plastique blanc. Dans les cabines voisines d'autres hommes étaient endormis et il semblait qu'ils avaient campé là des jours entiers après y avoir aménagé un petit chez-soi avec ustensiles et flacons soigneusement disposés sur une sorte de table de chevet. C. était face à moi avec ses jambes ouvertes. Je lui saisis les pieds que je léchais tout en me branlant. Son cul était bordé de poils noirs collés par la sueur et je lui introduisis deux doigts avec ses deux pieds appuyés contre ma figure. Il soupirait d'une voix douce et presque juvénile. Malgré la douche sa bite dégageait encore une forte odeur de pisse et avec ma langue je parcourai la base du gland sur toute sa circonférence, là où s'opère le joint tendre avec le reste du membre. Du couloir une lueur indistincte et violette venait des écrans diffusant en boucle des pornos américains. Le corps bronzé de C. était entièrement à prendre. Je voulais qu'il m'encule avec ses pieds. Il me faisait face, ses couilles pendant sur la banquette, ses yeux noirs sans lueur, son sourire doux et inchangé. Après m'avoir enfoncé ses chaussettes dans la bouche avec sa bite à coups de boutoir, son pied droit entra presque à moitié dans mon cul. Je sentais ses ongles me percuter.

21 March 2006

La Fiancée du Vent

English version

Dans le tramway, le long des avenues qui convergent vers Alexanderplatz, je les cherche du regard et me demande lesquelles viennent véritablement de là, de l’ancienne République Démocratique. Elles, les femmes de l’utopie socialiste qui autrefois défilaient le sourire radieux dans les espaces limpides du Panoptique de la nouvelle Allemagne. Les femmes y étaient selon l’idéologie officielle les égales à part entière des hommes dans le projet commun à édifier - bien qu’on les y aimât toujours aussi vertueuses et dévouées, que ce fût dans les gravats à déblayer, en usine ou dans le chantier permanent et la boue de la reconstruction. Dans le tramway elles sont assises près de moi. Je me demande ce que cela veut dire, avoir été une Femme Socialiste, avoir pris part à la vision universelle qui devait leur garantir une place inédite dans la société, et si cela se distingue essentiellement de l’expérience d’être une femme Post-Socialiste. Qu’ont-elles vécu de cette déflagration, de la disparition d'un régime qui d'une certaine manière les glorifiait? Leur expérience et leur présence dans le monde sont-elles à présent d’une nature autre? Tout comme ma mère aurait dû être transformée en dériveuse Situationniste dans les grands ensembles de la banlieue parisienne, la Femme Socialiste a-t-elle réellement existé à Karl-Marx-Stadt ou à Rostock?

 

Ensemble d'habitation, Karl-Marx-Allee

Dans les nouveaux Bundesländer qui ont réintégré le giron de la République Fédérale en 1990 les femmes sont particulièrement touchées par un chômage endémique et l'on pourrait même dire qu'elles furent les premières victimes des restructurations économiques profondes survenues après la réunification. Dans l’ex-RDA en revanche, leur visibilité dans la sphère publique avait été activement encouragée par un pouvoir affirmant une rupture totale avec un passé bourgeois et fasciste, par opposition consciente à une Allemagne de l’Ouest où la répartition des rôles entre sexes était définie de façon beaucoup plus traditionnelle. L’égalité au travail était même promue au rang de principe fondateur du jeune État socialiste et des lois facilitant l’accès des femmes à l’emploi furent promptement promulguées. Il serait néanmoins un peu excessif de voir dans la RDA une sorte de paradis proto-féministe avant-gardiste où l’émancipation des femmes aurait été à l'ordre du jour. La présence de ces dernières dans le domaine public et leurs posiibilités de réalisation en tant qu’agent autonomes dotée d’un destin propre étaient tout aussi conditionnées et contrôlées que dans le modèle "réactionnaire" de société que le nouvel ordre socialiste prétendait renverser, les deux côtés du clivage idéologique ayant créé leurs propres archétypes (la mère-amie-amante et occasionnellement catin corvéable à merci de nos contrées versus la travailleuse en combinaison, vigoureuse et déterminée, des étincelles plein les yeux, dans l"Ostblock). Ces deux constructions idéologiques s’avérèrent également étriquées et ignorantes de la complexité de l’expérience féminine à une époque de fortes turbulences historiques et l’on peut légitimement de demander comment des siècles d’organisation patriarchale auraient pu du jour au lendemain s’évanouir avec l’avènement du socialisme - un autre mythe discutable ayant présidé à l’établissement du nouvel État et à son intégration dans une eschatologie historique héroïque.

Les travaux très pertinents d’Astrid Ihle sur les photographes est-allemandes Ursula Arnold et Evelyn Richter mettent superbement en relief le gouffre existant entre la propagande officielle sur le rôle social des femmes et la réalité moins reluisante de leur condition dans un pays détruit et profondement humilié [1]. De la Trümmerfrau des lendemains de bombardements aux ouvrières glorieuses de la reconstruction, les représentations officielles mettaient immanquablement en scène le seul archetype de sur-femme dont les aspirations et efforts étaient exclusivement tournés vers l’édification de l’utopie socialiste. Tout ce qui pouvait avoir trait à une quelconque relégation, aliénation et a fortiori violence sociales et sexuelles n’entraient aucunement dans les paramètres fixes d’un système totalitaire qui n’avaient aucune prise sur les complexités et ambiguïtés de la réalité vécue. À travers l’analyse subtile des photographies de Richter et d'Arnold, Astrid Ihle fait état d’une fragile réappropriation de l’espace social et urbain, et par le biais d'un objectif photographique 're-sexué' rend visible une réalité alternative et potentiellement subversive pour le pouvoir en place, une représentation ambivalente, complexe et bien moins tranchée de la vie quotidienne. On peut en filigrane y déceler la présence élusive d'une hypothétique flâneuse, figure en perpétuelle circulation dans l’espace urbain et contestant les normes et codes de l’iconographie officielle. La femme était considerée sous son aspect le plus éthéré (c’est-à-dire dénué de corps) comme une entité d’ordre économique dont la valeur était mesurée à l’aune du projet historique socialiste. Pour ce qui est de sa subjectivité, de son désir et de sa corporéalité dans une telle société ils demeuraient trop instables pour qu’un régime puritain de vieux bureaucrates ne veuille y mettre le holà. Le corps féminin comme vecteur de danger, de subversion et de destructivité était l’'autre’ ultime et irréductible que le pouvoir dans toute sa puissance cherchait à tout prix à neutraliser.

La question de la présence du féminin dans la sphère publique et sa déviation potentielle des limites imposées sont au cœur de Fräulein Schmetterling, un film produit en 1965-66 par la Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) sur un script de Christa et Gerhard Wolf, dans lequel les thèmes étroitement liés d’émancipation féminine et de transformations urbaines sont clairement articulés. Cependant le film fut d’emblée considéré comme suffisamment suspect par les caciques du Comité Central du SED pour être immédiatement interdit de sortie. Le film, restauré et reconstitué à partir des fragments ayant survécu à son pourrissement dans quelque enfer d'archives, fut projeté à Berlin il y a quelques mois, une expérience particulièrement émouvante sans doute due au fait qu'une bonne partie reste privé de bande-son, et que ce qui en a été reconstitué, à la manière d'une archéologie d'un passé à la fois proche et invraisemblablement ancien, est lacunaire et aléatoire, ce qui renforce son caractère irréel et lunaire. Une magie étrange émane de la simplicité des moyens employés, de même que les décalages de synchronisation, les récurrences, ratées et redondances de la bande-son lui confèrent un aspect curieusement expérimental. Helene, l’héroïne principale, rêve d’une infinité de vies possibles dans un Berlin ensoleillé et (on enfonce là vraiment le clou) cosmopolite et ne semble pas prendre conscience de l’urgence de l’édification socialiste. Elle est un peu excentrique, pleine de fantaisie et se révèle incapable de rester en place dans les nombreux emplois auxquels les autorités l’assignent de toute leur puissance technocratique, que ce soit auprès d’une poissonnière patibulaire, en tant que vendeuse dans une boutique 'de luxe' sur la Karl-Marx-Allee (qui en semblerait presque aussi chic que Fifth Avenue) et enfin comme contrôleuse dans le tramway, chaque expérience s’achevant dans la débâcle et l’humiliation pour une Helene de plus en plus folâtre. De plus elle vit du côté d’Alexanderplatz dans un vieil immeuble délabré promis à la démolition, l’une de ces Mietskasernen du vieux Berlin qui avaient été épargnée par les bombardements, et refuse de débarrasser les lieux malgré les interventions tatillonnnes des autorités qui tentent par ailleurs de la séparer de sa jeune sœur. De même que les blocs d’habitation flambant neufs de la ville socialiste - le dispositf monumental de la Karl-Marx-Allee en constituant le prototype le plus totalisant dans son envergure - le vieux secteur dissimulait quelque chose de trop ambigu, de fluctuant et de potentiellement menaçant pour l’ordre dominant. Tout comme le désir lui-même.

Dans Fräulein Schmetterling nous assistons à un conflit permanent entre la réalisation d’un désir en circulation inentravée et l’imposition d’un espace de plus en plus monodimensionnel et transparent, une sorte de ville-panoptique hors de laquelle il n'existe aucune échappée possible. Une jeune femme seule parcourant les rues sans raison précise, parfois par simple désir des hommes comme le montre sa liaison avortée avec un beau boxeur, ou rêvant de grands soirs dans une ville somptueuse (comme dans la scène touchante où on la voit sortir de Café Moskau dans différentes tenues élégantes ou tourbillonner dans une valse infinie avec le même boxeur au sommet de la Marienkirche) entre en collision frontale avec la vision officiellement promue de la femme idéologiquement irréprochable, une créature abstraite et désincarnée devenue icône monosémique et immédiatement identifiable. Les autres femmes du film semblent en effet se conformer à cet idéal, des travailleuses honnêtes et ne renâclant pas à la tâche telles que l'odieuse poissionnière et la patronne de la boutique de luxe à la bureaucrate omniprésente et intrusive du Jugendamt, inflexible dans sa détermination de mettre Helene au pas. Finalement celle-ci est relogée dans l’un des blocs bordant la Karl-Marx-Allee où on lui fait bien sentir qu’elle peut commencer à mener une vie conforme aux principes et valeurs socialistes. Enchâssée dans son sarcophage de verre et le béton elle surplombe le boulevard triomphal, simultanément voyeuse et soumise au regard collectif. Le désir sexuel errant et les rêves de romance sont ainsi réprimés par un pouvoir coercitif et épris de pureté idéologique et mettant architecture et urbanisme au service de ses intentions. Mais l’espoir renaît lorsque – et c’est sans doute cela qui a déplu au Comité Central – Helene fait la connaissance d’un mime après une visite au cirque et semble une fois de plus s’extirper des griffes de l’infernale machine dans une explosion finale d’extravagance et de fantaisie. Il serait instructif de mettre ce miracle de film en perspective avec l’expérience des milliers de femmes des classes populaires qui furent relogées lors des programmes urbanistiques titanesques des années soixante et soixante-dix en Europe de l'Ouest.

Cette éradication de la sensualité et des poursuites érotiques suspectes était consubstantielle au programme idéologique socialiste, où hommes et femmes étaient sans distinction transformés en entités propres et immatérielles dont on ne pouvait songer un seul moment qu’elles s’adonnent à une pratique aussi corruptrice et occidentale que le sexe (ou le sechs comme le prononce la mère de Klaus dans Helden wie wir - malheureusement traduit dans l’édition française par Le Complexe de Klaus). La femme en tant qu’ouvrière de ferme et d’usine ou comme bureaucrate marmoréenne dont les vies n’étaient considérées qu’en termes de productivité et d’efficacité et dont la place attitrée était strictement réglementée et contrôlée à chaque niveau de l’existence, avait encore moins de temps pour de telles frivolités, et l’on songe au modèle de la championne olympique dopée aux hormones comme du résultat asexué d’une expérimentation en ingénierie sociale qui aurait mal tourné. Cette évacuation terminale de toute sensualité du monde des humains se retrouve de façon particulièrement exacerbée dans Les Bonnes Femmes de Wolfgang Hilbig, incursion hallucinée dans la désintégration mentale d’un homme en chute libre dans une RDA en déni sexuel intégral [2]. Voyage cauchemardesque autour de petites villes industrielles plongées dans le noir et de décharges publiques, le texte retrace la descente dans l’inexistence d’un homme tourmenté par l’impuissance sexuelle à laquelle il est forcé par l’immixtion permanente de l’État dans ses affaires de cul et qui perd tout contact avec la réalité lorqu’il lui apparaît que les 'bonnes femmes' - du moins celles qui n’ont pas voulu sacrifier leur féminité aux impératifs idéologiques mortifères du régime - ont toutes disparu de RDA. Sur une note plus légère mais non moins acide Anna Funder consacre dans son Stasiland un chapitre au 'Lipsi’, une danse étrange et hybride lancée par les autorités à l’intention d’une jeunesse éprise de rock’n’roll mais qui là aussi n’en obtiendra qu’un pâle ersatz, car en effet tout mouvement lascif et suggestif des hanches avait été prudemment éliminé du Lipsi, d’où son côté un peu rigide et sautillant. C'en serait presque drôle si ce n’était d’une perversité si noire. On pense à des salles de bal désertes, à des palais au lino craquelé et peuplés de gérontes liquéfiés, à une humeur brune de nature indéfinie qui suinterait de chaque pore du corps étatique décomposé pour corroder la vie dans sa texture même [3].

 

[1] Deux essais brillants d'Astrid Ihle sur la photographie en RDA: Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold, in: David Crowley and Susan E. Reid (eds.), Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc (Oxford, New York: Berg, 2002); Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter, in: Paul Cooke and Jonathan Grix (eds.), East Germany: Continuity and Change Amsterdam (Atlanta GA: Rodopi, 2000).

[2] Ce second ouvrage inclut également un essai consacré à Die Weiber dans le cadre d'une analyse de la répression sexuelle et historique: Paul Cooke, Continuity and Taboo: Sexual Repression and 'Vergangenheitsbewältigung' in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber. Wolfgang Hilbig, Die Weiber (Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag GmbH, 1987). Traduit de l'allemand par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent sous le titre Les bonnes Femmes (Paris: Gallimard, 1993).

[3] Anna Funder, Stasiland (London: Granta Books, 2003).

 

Die Windsbraut

Cafe Moskau, Karl-Marx-Allee

Fräulein Schmetterling in der U-Bahn

In the new Bundesländer chronic unemployment did in the years following the Wende hit women particularly hard. In the former GDR they had, unlike their counterparts in the West who were to a greater degree confined to a more traditionally defined social role, enjoyed unprecedented visibility in public life with the blessing of the authorities. Gender equality at work was even proclaimed by the socialist regime as a fundamental principle upon which the new society was to be built on the smouldering (and soon forgotten) remains of old Germany and a relatively progressive policy with regard to women’s access to employment was implemented accordingly. It would however be a bit hasty to imagine the defunct state as some kind of proto-feminist paradise, where female emancipation and self-realisation were the order of the day. Women’s presence in the public sphere and their prospects as independent, self-determining agents were actually just as controlled and limited as in the 'reactionary' society the newly-founded socialist state was purporting to supersede, both sides of the ideological divide generating their own role-models and archetypes (the home-bound mother, wife and sexpot in the West; the vigorous, squeaky-clean, slightly asexual worker in the East). Both ideological constructs happened to be equally constricting and dismissive of the complexity of female experience in a period of historical upheavals, and one may rightly wonder how it could so innocently be claimed that centuries of patriarchal rule had abruptly come to an end with the socialist dawn - another questionable myth with regard to the radically new beginning the GDR was supposed to embody in the grand narrative of human history.

Astrid Ihle’s brilliant work on GDR female photographers Ursula Arnold and Evelyn Richter underlines this discrepancy between official, propagandist discourse on the place of women in socialist society and the dire reality of womanhood in a devastated, deeply traumatised country [1]. From the Trümmerfrauen of post-war reconstruction to the robust, rosy cheeked factory heroins, official representation was unwaveringly revolving around the same archetype of a wonderwoman whose sole aim was the edification of the ideologically superior socialist utopia. Social, sexual relegation, alienation or even violence had no legitimacy within the parameters of an totalising ideological system that had no interest in the ambiguities and complexities of daily life. Through her subtle analysis of Arnold and Richter’s photography, Ihle points to a fragile reappropriation of social, gendered space through the camera lens and presents a virtually subversive alternative to official discourse, an ambivalent, complex and not so clear-cut representaion of lived reality. Only fleetingly can we catch a glimpse of the urban flâneuse Astrid Ihle refers to, a hidden other in perpetual motion undermining standard official iconography. Womanhood was conceived of only in economic terms, an abstract entity whose worth could only be determined in relation to the perpetually imminent advent of socialism on earth. As for female subjectivity, desire and bodies in such a society, they remained deeply subversive factors which a puritanical, less than sensuously enclined regime could only ignore and repress. The female body as a site of danger, subversion and unbridled unpredictability was the ultimate, irreducible other that the socialist State in all its might could only seek to neutralise and control.

The question of the presence of the female body in public space and its potentially problematic deviation from the dominant order is at the core of Fräulein Schmetterling, a film produced in 1965-66 by the Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) with a script by Christa and Gerhard Wolf, as the intrinsically linked themes of female self-realisation and urbanistic transformations are here clearly articulated. The film was deemed suspicious enough by the Central Committee of the SED not to be released. The few fragmental remains that restoration could salvage were shown a few months ago at the Zeughauskino in Berlin. It was a deeply moving experience as for the most part the film is silent, and what can be sporadically heard is uncertain and often incomprehensible, like the traces of a past that is both familiar and fantastically alien. A powerful strangeness comes from the simplicity of its technical devices, while the approximate synchronisation between sound and image, as well as the multiple disjunctions, repetitions and superimpositions in the soundtrack unwittingly give it a very experimental air... Helene, the main protagonist, dreams her many possible lives in a sunny, excitingly cosmopolitan Ost-Berlin and doesn’t seem to grasp the urgency of socialist edification. She is a bit of a eccentric, whimsical and unable to hold down any of the jobs the authorities 'allocate' her to, first as a fishwife’s assistant, then as sales staff in an exclusive boutique on the Karl-Marx-Allee - which almost manages to look chic - and finally as a tram ticket inspector, each experience resulting in failure and humiliation. Moreover she lives in a derelict, soon to be knocked down old Mietskaserne that had survived the bombings around the Alexanderplatz and obstinately refuses to vacate the place despite the authorities’ repeated attempts to dislodge her and separate her from her younger sister. Unlike the new, rationally designed blocks of flats gracing the new avenues of socialist victory - the Karl-Marx-Allee being the prototype of such totalising designs - the old quarters concealed in the eyes of the institutions something shady, ambiguous, deviant and potentially damaging to the political order. Just like desire itself.

In Fräulein Schmetterling we witness the continuous conflict between the realisation of desire in its uncontrollable circulation and an increasingly monodimensional, transparent architectural space, the panoptical city from which there is no escape. A lone woman roaming the city streets, sometimes looking for men, as her ill-fated fling with a boxer testifies, or dreaming her life away in sumptuous settings (as in the lovely scene showing her wearing different evening dresses outside Café Moskau or waltzing in the evening sun up the Marienkirche with the same boxer) is colliding head-on with the officially promoted version of the ideologically committed woman, a creature turned into a monosemic, easily identifiable icon of the new order. Most women in the film conform to that ideal, from duty-conscious, decent working people such as the fish stall harpy or the boutique 'manageress’ to the relentlessly intrusive bureaucrat from the Jugendamt who is determined to bring Helene to heel. Eventually she is rehoused in one of the blocks along the Karl-Marx-Allee where she can start a new life in accordance with socialist values and aspirations. Encased in glass and concrete she overlooks the monumental boulevard, seeing everyone and becoming visible to all. Errant sexual desire and dreams of romance are nipped in the bud by means of urbanistic concepts devised to consolidate a coercive, omniscient power. But there is love at the end of the road when she ends up meeting a mime artist in a circus and seems once again to slip out of the State’s clutches. It would be interesting to put this film in perspective with the similar experience thousands of working-class women must have had of urban space in Western Europe during the epic housing programmes of the sixties and seventies.

This wariness of sensuality and erotic pursuits was consubstantial with the socialist programme. Men and women were turned into clean, dematerialised entities who couldn’t be thought of as indulging in something as trivial and 'western’ as sex (or sechs as pronounced by Klaus's mother in Helden wie wir). The woman as farm/factory worker or stern faced bureaucrat whose lives were entirely geared towards productive efficiency and whose 'rightful place’ was strictly codified and kept in check at every level, had even less time for such frivolity, and the epitome of the hormonally enhanced Olympic champion immediately springs to mind as the desexualised outcome of experiments gone horribly wrong. This terminal evacuation of sensuality from the world is one of the main themes in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber, a hallucinatory foray into mental disintegration and sexual repression in the GDR. A nightmarish journey through decayed industrial towns and rubbish heaps, it traces the slow descent into non-existence of a man tormented by an impotence exacerbated by the State’s incessant intrusion into his stifled sex life and who loses his grip on reality as it suddenly dawns on him that all women have vanished from the country [2]. On a lighter but no less incisive note Anna Funder devotes in Stasiland an entire chapter to the 'Lipsi', a weird hybrid of a dance concocted by the authorities in the sixties and from which all lascivious hip movements had been systematically removed, hence its strange hieratic, hopping quality. It's as funny as it is unsettling and conjures up images of deserted ballrooms, cracked linoleum palaces peopled by a fossilized gerontocracy and an unidentified brown humour oozing out of all pores of the State and corroding life in its very texture [3].

 

[1] Two brilliant essays by Astrid Ihle on photography in the GDR: Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold, in: David Crowley and Susan E. Reid (eds.), Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc (Oxford, New York: Berg, 2002); Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter, in: Paul Cooke and Jonathan Grix (eds.), East Germany: Continuity and Change (Amsterdam, Atlanta GA: Rodopi, 2000).

[2] The latter book also includes an essay on Die Weiber: Paul Cooke, Continuity and Taboo: Sexual Repression and 'Vergangenheitsbewältigung' in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber. Wolfgang Hilbig, Die Weiber (Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag GmbH, 1987). As far as I am aware there is no English translation available.

[3] Anna Funder, Stasiland (London: Granta Books, 2003).

31 December 2005

Mains baladeuses

Burghausen, Oberbayern

La petite ville bavaroise était inerte sous la neige uniforme. Le soleil recommençait à briller et de l'autre côté du fleuve aux eaux vertes, l'Autriche se profilait parmi les nuées éffilochées dans son mystère d'empire révolu, un pays dont je persiste à ne vouloir reconnaître les penchants ultra-réactionnaires tant sa culture urbaine est (ou plutôt fut) eblouissante. Au milieu des maisons aux couleurs acidulées et presque factices dans leur perfection de grosses confiseries je faisais remarquer à M. que le Nosferatu de Herzog aurait pu être tourné là au lieu d'Amsterdam, qui me semblait être un choix un peu facile, ou bien à Passau, où le confluent des trois fleuves - dont le Danube - et la monumentalité de l'architecture et du cadre naturel qui les bordent auraient conféré à l'histoire une dimension bien plus fantastique. Adjani y paraît encore plus spectrale que dans Possession et les choeurs grandioses en accords couplés de la bande originale, qui font un peu songer à Konx-Om-Pax de Scelsi, renforcent l'irréalité oppressante du film.

Dans la rue déserte et étincelante de neige deux policiers en civil étaient garés et attendaient. Descendant en trombe à notre passage ils nous prièrent de nous arrêter en brandissant leurs cartes, la raison première semblant être un contrôle d'identité de routine avant de vite dégénérer en fouille intégrale à la recherche de stupéfiants. Les papiers furent confisqués dans un cérémonial désagréablement réminiscent des inspections incessantes dont j'étais l'objet à Paris et qui ne prirent fin qu'après mon expatriation à Londres. Mon passeport britannique, dont les ors royaux se sont avec le temps effacés de la couverture pour ne laisser place qu'à un vide d'appartenance nationale assez affolant, parut d'emblée suspect et son inspection obstinée n'ayant révélé aucun secret la fouille qui suivit à ras du corps redoubla de vigueur. L'un des deux, un gros aux avant-bras potelés et velus, glissa ses mains dans mes poches et agrippa tout ce qu'il put y trouver, l'exaltation du devoir bien fait expliquant la fougue qu'il y employa. Une attente aussi longue sur une rue déserte un jour de neige devait justifier que l'on se fît une joie pareille à la vue de deux pédés. Cette incursion inopinée dans mon espace physique fut à la fois humiliante et du plus mauvais goût. Tout autour le village engourdi se préparait aux réjouissances du soir, les petites maisons multicolores étagées sur les hauteurs au milieu de joyeux ruisseaux n'évoquant que paix et prospérité, l'idylle de vies qui s'écoulent dans la certitude de ne jamais se trouver du mauvais côté du zèle policier. La Bavière m'apparaissait comme repue dans sa décence fondamentale et heureuse de ne pas en savoir plus.

La vexation n'est pourtant jamais qu'au tournant d'une rue enneigée mais semble en vertu du sempiternel délit de facies toujours épargner une part importante de la population: à savoir blanche, hétérosexuelle et vieille. Le phénomène est d'ailleurs familier aux banlieues françaises où les opérations de contrôle se passent généralement avec encore moins de courtoisie. Il est frappant que le pays se trouve encore sous le coup d'un état d'urgence décrété il y a des semaines au plus fort des émeutes et que la population accepte de son plein gré une réduction systématique des ses droits au nom de sa propre sécurité, allant même jusqu'à plébisciter le gouvernement pour son inflexibilité face aux insurgés. On y célèbre le retour à l'ordre alors que le tour de vis signifiant le renoncement aveugle à toujours plus de liberté a déjà été donné. Ce soir, horrifié de devoir revivre cela hors de France, et alors que le sentiment d'outrage s'estompe peu à peu grâce au Schnapps, je rêve de la fin du mépris cynique des uns qui ne se nourrit que de la complaisance imbécile des autres.

20 August 2005

Pute de Parkings

English version

Topographie de la Terreur - Hôtel des Postes

C'était peu de temps après les épreuves du bac. L'été était partout et un désir de célébration m'avait fait sortir cet après-midi-là. Mon corps était inhabituellement léger et mon humeur rayonnante. J'arborais un pantalon blanc large façon Bowie période Serious Moonlight - pectoraux à l'air et gants de boxe - et un pull de laine à grosses mailles que ma mère s'était tricoté pour elle mais que je m'étais approprié. Il était gris à effet moucheté, du genre de ceux portés par Nick Rhodes de Duran Duran, les épaulettes en moins. J'avais poussé la sensualité jusqu'à ne rien porter dessous. Sentir la grosse laine rugueuse à même ma peau nue offerte au soleil des rues était une expérience troublante et exaltante. J'aurais pu être l'un d'eux, les Beautiful Ones, insouciants et aux corps ouverts. Je me trouvais attirant et il semblait assuré que quelque chose dût m'arriver.

Je me dirigeais vers le centre commercial de la commune voisine, plus grand que le nôtre et infiniment plus labyrinthique. Il se trouvait au milieu d'un complexe immense de tours et de barres courbes et avec ses galeries à pilotis et ses places ornées de groupes sculptés aurait aussi bien pu se trouver à Harlow New Town ou au Lijnbaan de Rotterdam. Le supermarché qui en formait l'épicentre était caverneux et éclairé de néons sombres et pisseux, de cette façon qu'on les grandes surfaces françaises de réduire l'expérience du shopping à un fonctionnalisme primaire. Je me dirigeai vers le rayon des disques puisque c'est bien ce que j'étais venu voir. Je n'avais rien à acheter mais contempler les pochettes d'albums de David Bowie était une expérience chaque fois renouvelée. J'avais beau les connaître par cœur et même en posséder la plupart il fallait que je me rende dans un supermarché pour les tenir à nouveau entre les mains, comme si la découverte de cet univers devait être revécue à l'infini dans ce simulacre d'achat. Il me manquait. Il donnait très peu signe de vie et je me sentais délaissé. Let's Dance était sorti, peut-être le premier album par lequel j'ai commencé à me penser en tant que corps et à me sentir désirable, mais aussi celui qui avait rendu Bowie plus plastique et international, de nulle part, le beau chanteur blond abstrait et lisse. À un moment une sorte de bouleversement indistinct se produisit plus loin dans les rayons. Un groupe de garçons que je ne connaissais pas - c'était une autre ville - mais qui eux semblaient m'avoir reconnu, m'encerclèrent et se mirent à m'agonir d'injures. Pour leur échapper je dus quitter le supermarché en hâte par le grand parking qui le bordait et regagner ma commune d'origine qui se trouvait tout près au bout d'une longue avenue de marronniers. Souffrant d'avoir été ainsi séparé de mes disques je décidai de poursuivre ma quête à l'autre supermarché, le nôtre, accueillant et familier.

Comme le premier c'était un espace monumental et uniforme. Sa superficie était semblable mais l'éclairage plus intense et blanc. En revanche le bac de David Bowie était beaucoup plus fourni et riche en compilations qui pour moi comptaient comme des albums à part entière tant les pochettes étaient magnifiques et évocatrices. Je restais longtemps à les regarder les unes après les autres, essayant de me replonger dans les sensations premières, l'étrangeté bouleversante de son visage et le vertige de mon monde en plein basculement. C'était une forme de recueillement intime qui durait généralement assez longtemps. Je quittai ensuite le supermarché. Je devais me faire photographier pour les formalités d'inscription à l'université. C'était ma première année et la promesse d'une nouvelle vie faite d'art et d'urbanité se laissait doucement attendre dans l'été. Le photomaton se trouvait près des entrées aux portes coulissantes. Alors que j'attendais que la machine vrombissante dégorge la bande de papier luisant et collant d'émulsion un groupe de trois garçons, que je n'avais jamais vus mais qui semblaient manifestement me connaître, s'avancèrent vers moi l'air menaçant tout en proférant des insultes violentes. Pris de terreur je dus traverser le parking en courant. Il était plein des familles en cours de réapprovionnement et toutes entières livrées au rituel consumériste dans l'ignorance de ce qui se tramait au beau milieu de l'étendue d'asphalte. Le corps allogène à la sexualité scandaleuse venait d'être extirpé du sanctuaire familial par ses gardiens autoproclamés, qui refluèrent ensuite vers les profondeurs indifférenciées du parking vibrant de ses milliers de carrosseries étincelantes. Dépité de n'avoir pu récupérer mes photos je refis obstinément le trajet vers le photomaton en empruntant un itinéraire détourné. Arrivé à la cabine de plastique agrémentée des sourires fixes de ces mystérieux modèles génériques dont on se demande quel privilège les a amenés là pour nous éblouir, je revis les mêmes garçons s'avancer sous la galerie d'entrée du supermarché.

Tels une horde de clebs dérangés ils se mirent à me poursuivre avec une vigueur accrue, exaspérée et finale, enjambant tout sur leur passage, murets, barrières. Ils finirent par me rattraper à la sortie du parking et c'est alors que je les vis de près, trapus, à l'ossature épaisse, bruns, dans la phase terminale de leur puberté. Ils se postèrent stratégiquement autour du corps assiégé, un derrière qui me tordait le bras et me le tenait plaqué contre le dos, les deux autres de chaque côté. Avec un professionnalisme assuré ils m'ordonnèrent de ne rien tenter et d'un pas mécanique me menèrent le long des devantures des commerces coquets du centre-ville, là où sous l'œil de la patronne des vendeuses aux cheveux gras et à la peau criblée vous font sentir votre étrangeté irréductible. Je me sentais dans la peau du clown blanc de Ashes to Ashes, les yeux baissés et les mains jointes en prière dans une crique de Beachy Head. L'hôtel des postes était bordé d'une petite impasse dans laquelle ils me traînèrent manu militari, leurs grosses bites d'hommes tout juste grandis durcissant à l'idée de se faire celle-là. Ils me plaquèrent contre le mur et dans un déploiement corporel appris dans la nuit des temps m'encerclèrent. Ce qui se produisit ensuite est confus et avec le recul semble presque tragi-comique. Aujourd'hui j'y pense surtout comme aux parodies de cassage de gueule en plans arrêtés à la fin d'Alphaville. Il semblait en effet qu'une fois m'avoir promené dans les rues et sans doute surpris de mon manque avéré de résistance ils ne surent plus trop quoi faire de moi une fois au calme dans l'impasse. Ils ébauchèrent mollement quelques gestes d'aggression qui avaient la maladresse de débutants peu convaincus et pour parachever la farce je hurlai en me débattant (contre personne) un tonitruant Lasst mich los!, intervention inattendue de l'allemand qui sema un trouble suffisant pour permettre ma fuite.

Je pris refuge dans différents commerces de la rue principale, le marchand de journeaux, le café du marché, tous lieux d'une sociabilité quotidienne et rassurante mais qui à ce moment-là me parurent étranges et hostiles, identiques à eux-mêmes en apparence mais ayant comme basculé à l'envers du monde que j'habitais. Je finis dans une moto-école dont je ne sortis qu'après une heure ou deux. Je restai assis dans un coin à l'écart des fenêtres sous l'œil perplexe et interloqué de motards qui me scrutaient de loin et dont aucun ne tenta de connaître ni le pourquoi d'une présence si incongrue dans leurs locaux ni les raisons de mon état visiblement paniqué. Comme le complexe commercial du supermarché c'était un espace monodimensionnel - et en particulier "monosexué" - dans lequel je n'avais pas ma place. La seule différence entre les deux ne concernait que le degré d'hostilité et de frayeur rencontré chez les occupants du lieu, rien de plus. Quand je quittai la moto-école sans être salué par qui que ce soit le soleil avait commencé à décliner et une lumière rouge éclatante marquait la fin d'un jour qui s'était annoncé sous les plus belles couleurs, celles d'un été foisonnant et aérien et celles des pochettes de David Bowie, des micro-univers obsédants que chacune renfermait. Il me semblait que le jour avait duré une éternité. Il n'y avait que quelques rues à parcourir à toute vitesse jusqu'à l'appartement familial. Là, je donnais tous les airs de la normalité, ce que j'avais magistralement appris au fil des années. Je restais longtemps dans ma chambre à m'interroger et à avoir peur. La lumière rouge pénétrait de partout et éclaboussait les murs.

 

Car Park Slag

Topographie de la Terreur - Mecs en skets

It was shortly after the final exams. It was a still, hot summer and I felt strangely elated. I was in the mood for celebration and the unusual lightness of my body got me out on the streets. The town belonged to me. I'd donned my silky white, baggy trousers - the kind Bowie wore on his Serious Moonlight Tour - and a greyish, loose-fitting woolly sweater that my mother had knitted for herself but grudgingly allowed me to borrow. Nick Rhodes was to wear a similar one in a later Duran Duran video but in his case with huge, landing strip shoulder pads. In a burst of sensuality I'd gone as far as wearing nothing underneath and the feel of the rough, itchy wool on my naked skin was a beautiful, thrilling experience as I was confidently striding the sunny streets, hitherto the preserve of The Beautiful Ones. I felt madly attractive and it seemed obvious that something or other would happen to me.

I was heading for the shopping centre of the neighbouring town, which was larger and more labyrinthine than ours. It was set in the midst of a bewildering complex of high-rises and long, sweeping blocks, and with its concourses on stilts, terraces and courtyards with Henry Moore-esque ornamental sculptures it could have been anywhere from Harlow New Town to Rotterdam's Lijnbaan. The supermarket - the crowning glory of the precinct and a dark, cavernous affair with pissy yellow lighting - was emblematic of all French supermarkets, which reduced the shopping experience to an unholy mixture of gigantism and shabbiness. I'd come to see the records and made it straight to the music section. Most David Bowie LPs were there and it was an ever renewed pleasure to hold the squares of glossy cardboard in my hands, encapsulating in their plastic beauty the most alluring of worlds. Even though I already owned most of his discography it was like discovering Bowie's world all over again, letting myself be seduced by it before taking it home. I missed him. He was aloof and I felt both alone and frustrated having to wait for the next - less and less convincing and increasingly slender - output. Let's Dance had come out the year before and even though it was the album that by sheer physical pleasure gave me a nascent sense of my own body, it was also the start of international, anonymous success for Bowie, who felt more like an abstract, disembodied creation than the weird friend I'd grown up with. At some point I noticed a slight commotion coming from across the record section as a group of boys, whom I didn't know but who seemed to recognise me, was heading towards me, hurling indistinct abuse. Threatened and outnumbered I left the premises through the car park and made a hasty retreat to my own town which was only within a stone's throw down a chestnut-lined avenue. Frustrated and brutally separated from my records I decided to stop over at my local supermarket, which was more familiar territory.

Like the first complex ours was a just as monumental and spatially uniform with much brighter neon lighting. However the David Bowie section was well-stocked and boasted rare compilations which for me counted as real LPs as the artwork was every bit as evocative and glamorous. I stayed there for a long time, staring at the pictures one after the other, turning them over, opening the gatefold sleeves and trying to conjure up the intense excitement I'd experienced as I first cast my eyes on them. Their emotional power was incredible and my world instantly turned upside down. After much musing over the records I left the supermarket and had my picture taken in the photo booth as I needed them for my enrolment at university. It was to be my first year there and a new life of art and civilisation was dawning at the end of the summer. As I was waiting for the sticky strip of glossy paper to drop through the slot a group of three teenagers, whom I'd never seen but who seemed to know me from somewhere, loomed into view somewhat agitatedly and started to scream abuse at me. Gripped with terror I dashed across the car park, which at that time of day was bustling with whole families on their shopping day out. Getting on with their consumerist ritual they were unaware of what was going down on their own patch, the one they took for granted and where they could unproblematically be themselves, the huge tarred surface of the car park. The alien, sexually scandalous body had just been expelled from the realm of decent hetero families by its self-appointed guardians, who then disappeared back into the gleaming wilderness of car-bodies. Unnerved at the idea of my pictures remaining unclaimed I made it back to the photo booth through another route and as I got to the plastic cubicle, all adorned with slightly drugged-up looking models with mad grins, the same three men reappeared down the entrance gallery and this time weren't going to miss their big chance.

Like a pack of demented dogs they shot off after me, jumping over every obstacle on their way. They ended up catching up with me on the edge of the car park and that's when I really took a good look at them. They were stocky with a thick bone structure, dark haired and seemed to have reached the tail end of puberty. They strategically took position all around my body, one behind twisting my arm to keep it locked against my back, the other two on either side. With cool professionalism they ordered me to keep quiet and do as I was told, as they started frog-marching me through the streets of the town centre, past the quaint, little shops where greasy haired sales assistants with a bad skin feel entitled to give you aggro for what you are before the very eyes of the owner. I felt like the clown in Ashes to Ashes, bowing his head down with his hands clasped in a prayer as he strolled up and down Beachy Head. There was a narrow alleyway by the post office into which they hustled me. Not believing their luck, with their young, fat cocks throbbing in their pants at the thought of the coming thrashing they pinned me to the wall and with the inborn instinct of the hunter-gatherer deployed evenly around me. What came next is still not entirely clear but I came to remember it as a tragicomic parody, a bit like the piss-takes of fighting in the last minutes of Alphaville. It seemed that after succeeding in parading me through town without encountering the slightest resistance, they suddenly lost their nerve and made a few sluggish attempts at hyperviolence with the clumsiness of complete amateurs. Adding to the farce and struggling against no one in particular I uttered a loud, very Germanic Lasst mich los!, which confused them enough to let me slip away.

I found shelter in a few shops on the high street, the newsagent's, the cafe on the market square, all comforting places for everyday socialising but which under the circumstances felt strangely alien and disconnected. Despite their normal appearance they seemed to have drifted off into the reverse world of the one I was now inhabiting. I ended up in a bikers' school where I probably stayed for an hour or so. I sat quietly in a corner away from the windows. The owners and punters looked most intrigued and gawped from across the room without ever asking why I was there or what may have caused the frightened state I was in. After the supermarket I was once again right on their territory, a monodimensional, monogendered space where I had no place. The only difference was a matter of degree and lay in the fact that they didn't dare bash me up in the backroom. As I got out without even a kind word to send me off the sun was already going down. An intense glow was transforming the streets into a peaceful, serene place. A beautiful day had ended that had got off to an auspicious start: the mellow, breezy summer, my groovy outfit, David Bowie's covers from the depths of which an alternative universe was enticing me. It felt like a very long day and I ran along the last few streets until my parents' flat. Back in there it was business as usual and a fake sense of normality was reinstated, a skill I'd turned into an art form over the years. In the middle of my room I was restless with fear and foreboding as the last glow flooded in and spattered on the walls.

05 August 2005

The Beautiful Ones

English version

C'était mon Été 80, comme celui de Duras. À elle Trouville, les lumières vacillantes et les cataclysmes historiques. À moi les souterrains pisseux, le soleil fixe et le temps qui décélère subitement.

 

Topographie de la Terreur - Le souterrain

Nous sommes arrivés en plein été. C'était l'une des dernières communes de l'extrême banlieue, une banlieue-finistère, juste avant les plaines céréalières et le début d'un monde informe et inquiétant. Je me souviens d'une pléthore d'agencements dans le mobilier urbain, des bacs à fleurs en ciment, des charmantes jardinières. Mais ce qui me frappa très vite ce fut le sens diffus de menace sexuelle qui régnait dans la ville immobile sous le soleil. Les tunnels et les souterrains sous les voies rapides étaient badigeonnées de scènes de baise grossières ou d'organes isolés en gros plan. C'était partout. J'en étais ébranlé. J'avais peur. En plus des bites en ville il y avait dans notre cave une énorme croix gammée tracée à la bombe, sans doute par un occupant précédant qui s'était ennuyé pendant un autre de ces étés. Je me sentais écrasé par l'extrême violence de ces symboles. Voila ma première impression de cette ville

À l'étage au-dessous nous avions deux voisins de nos âges, deux adolescents dont les chambres coïncidaient avec les nôtres. L'un, L., avaient les yeux très clairs et un sourire à fossettes. L'autre, B., un peu plus âgé, d'une apparence plus terrienne, brun aux cheveux courts. Tous deux étaient très beaux. J'aimais beaucoup B. Il avait une voix très sensuelle et contrairement à son frère que je trouvais trop éthéré dans sa blondeur, il était poilu et avait un physique plus ramassé, quelque chose de beaucoup plus charnel. Les deux frères avaient un sens de l'élégance qui nous faisait baver d'envie, surtout L., le bourreau des cœurs toujours à la dernière mode, avec ses santiags et ses petites écharpes de couleurs. Il était le plus dandy des deux, alors que B. faisait plus voyou. Il est évident que tous deux représentaient pour nous une sorte d'idéal de fraternité, de style et surtout de masculinité. J'étais flatté d'être pris sous leur aile dans cette ville étrangère et être vu en leur compagnie me gonflait à bloc. Ça ne pouvait pas nuire à ma réputation, qui était encore à faire - mais plus pour très longtemps car très rapidement les choses se sont délitées. S'ils se souciaient en effet de leur image publique, être vu en ma compagnie n'était peut-être pas une si bonne idée et nous avons fini par ne plus nous parler. L'incarnation de la masculinité, si aisée et en apparence si brillamment vécue chez eux, ne laissait pas de poser problème chez nous, conflit larvé qui devait connaître une échéance amère. Entre mon frère au physique de crevette et moi aux airs de plus en plus évaporés quelque chose semblait s'obstiner à ne pas arriver.

C'est surtout cette année-là que sortit La Boum, outrage supplémentaire dans ma vie, qui allait faire des ravages au collège que nous venions d'intégrer, ses bâtiments sans distinction se trouvant au centre d'un complexe sportif immense dont je ne puis rendre compte que sous le nom de 'Topographie de la Terreur' et dont le but était d'humilier, de broyer et de rejeter tout ce qui y passait. Aux côtés de Sophie Marceau, toute en frange et encore ignorante des cataclysmes nerveux à venir chez Zulawski, on trouve une infinité de petits mignonnets, tous aussi gueules d'amour et mouille-culottes les uns que les autres. Le film avait eu un tel retentissement que Dream is my Reality, sa chanson fétiche, était enseignée en cours d'Anglais au grand ravissement de tous, à mes yeux une dégénération culturelle face à laquelle j'affichais ouvertement mon mépris et affirmais mon amour inconditionnel de Beethoven. C'était l'âge crucial où filles et garçons se toisent en silence comme sur la pochette de The World won't listen, ces derniers commençant à vouloir plaire dans leurs efforts vestimentaires alors que les autres ricanent entre elles en les voyant à l'œuvre, moment de grâce où le désir émerge de l'inconnu dans la désorientation du corps en pleine métamorphose. J'imagine que cette année-là des milliers de relations ont dû se nouer dans les garages de milliers de pavillons sur l'air de clavecin synthétique de Reality.

C'est que la question du style commençait alors à se poser avec une acuité particulière. Il faut dire que depuis très longtemps et jusqu'à une date avancée ma mère, qui semblait avoir le don de systématiquement court-circuiter le peu de séduction dont j'étais capable, avait trouvé d'une inventivité fracassante de nous habiller de façon identique, mon frère et moi, un concept unique mais avec de savantes variations chromatiques pour donner l'illusion de la différence. Cela avait un côté Chapi-Chapo, Recho et Frigo, qui n'échappait à personne dans les rues de la ville, d'autant plus que la dialectique original-copie était, comme toujours, au centre de toutes les préoccupations. Ainsi au tournant des années quatre-vingt la mode était aux vestes dites de combat qui faisait à qui savait correctement la porter une petite taille bien dessinée et mettait le cul en valeur - ce qui faisait craquer les filles. La mienne en revanche (mon frère avait la même en bleu) était coupée de façon étrangement monolithique et me descendait jusqu'aux genoux, ce qui était très inconfortable. C'est comme si elle m'envahissait de partout, énorme camisole bourrée de mousse qui déterminait chacun de mes mouvements par sa structure interne, comme le soir où l'on m'a traîné dans la neige dans le terrain vague du quartier et que j'eus toutes les peines du monde à me relever. Outre ces contraintes fonctionnelles elle me condamnait à une ringardise terminale, ce qui était sans appel. Quant au sac à dos de l'armée américaine, qu'il était d'usage de couvrir au feutre des noms de groupes de hard en vogue (tout ce que je détestais), le mien sentait la contrefaçon à plein nez, surdimensionné et imprimé d'un logo grossièrement pompé sur l'original. Là encore, la vraie classe ne se contemplait toujours que de loin, assurance et facilité n'appartenant qu'à ceux qu'elle honorait.

En vertu d'une hiérarchisation des physiques où je me voyais inexorablement prendre une place moins qu'avantageuse, le monde semblait donc divisé en deux categories mutuellement exclusives: les Beautiful Ones et le rebut. L. et B. formaient bien sûr l'élite des Beautiful Ones, les autres se subdivisant en plusieurs sous-catégories peu enviables: les moches tout court, ceux qui n'inspiraient rien pour cause de fadeur extrême, de ringardise stylistique ou de mue foirée. C'etait cruel et injuste mais les beaux avaient le monde à leurs pieds. En plus de L. et B., trop cool pour être égalés de quelque manière, il y avait dans ma classe M., bien bâti et avec des yeux d'un vert très clair, presque des yeux de loup, ce qui en France est assez rare pour être remarqué. C'était l'un des premiers de la classe à avoir du poil sous les bras, et je me souviens de mon écœurement mêlé de terreur lorsque j'entrevis pour la première fois les aisselles triomphales. L'autre, E., était vraiment ce que l'on peut appeler 'une gueule'. Non seulement avait-il un petit nez en trompette et un joli cul rebondi moulé dans son jean, mais en plus il faisait montre d'un style impeccable, avec sa grosse doudoune bleue mettant sa taille bien en valeur, ses baskets blanches immaculées et ses scoubidous attachés au porte-clés de sa ceinture. J'imagine que la même dynamique de différenciation était également à l'œuvre chez les filles, si bien qu'il existait une impitoyable aristocratie du désir où les beaux se poursuivaient entre eux et où les autres restaient ébaudis dans leur gentille insignifiance. Il y avait ainsi toujours un ou deux couples mythiques qui se trouvaient dans une dimension autre et inaccessible du désir, du style, de l'amour.

Cette année fut la première que je me souviens avoir vécu dans une solitude très lourde. La 'Topographie de la Terreur' portait bien son nom, chacune de ses unités aveugles étant le théâtre de mille petites humiliations et sévices. N'osant plus me changer dans les vestiaires de peur de me faire chahuter je devais parcourir les rues dans les survêtements les plus grotesques et dans lesquels je me sentais hideux. L'année de La Boum  je vis tous les corps autour de moi changer à une vitesse effarante. Certains garçons étaient extrêmement velus et j'étais fasciné par leurs petites bites qui, maintenant cernées de poils sombres, m'excitaient autant qu'elles m'horrifiaient. Certains bandaient même sous leur serviette. Je rentrais chez moi en milieu d'après-midi dans la ville morte, abominant mon corps dans l'attente de ce qui allait lui arriver. Ce serait le moment venu un sujet d'amusement infini dans ma famille, un jeu de massacre ordinaire dans la ville sans qualités... La suite s'emballa dans une logique sinistrement machinale: mon frère, dans un processus d'initiation sans fin à la masculinité la plus radicale, s'affubla de survêtements informes, passait ses journées à se sculpter un corps de titan et se rasa la tête. Il a plus tard intégré l'armée. Moi, devenu mélomane distingué, j'aurais presque parlé en latin si j'avais pu, portais des cravates en plastique (l'ersatz du cuir) et avais une mèche dans l'œil. Tout comme L. et B. avaient cessé de me reconnaître quelques années plus tôt, mon frère décida un jour de faire de même.

 

The Beautiful Ones

A summer story, brief and cruel. It was in 1980, a summer of piss-drenched underpasses, blinding sunshine and ever-decelerating time. A Dog Days summer.

 

Topographie de la Terreur - Le complexe sportif

We moved in the middle of the summer holiday to a human settlement poised at the edge of the urban belt ringing Paris, just before the countryside really begins in its disquieting, dodgy amorphousness. I remember how calm the town was and the sheer variety of street furniture, huge flower beds and concrete plant pots at every corner. But what struck me straight away was the vague, pervasive sense of impending sexual violence in the deserted sunny streets. In the tunnels and underpasses below the highways scenes of orgies or big blown-up genitals were crudely daubed on the walls. They were everywhere, there and in the neighbouring towns, sprayed in red paint on blocks of flats, banks and even churches. I was unnerved and scared. In the basement of our building a huge swastika had been painted too, probably by one previous bored tenant during another lethal summer. That was one of my first feelings in that town: that of being crushed and oppressed by extremely violent visual symbols.

On the floor below we had two young neighbours our age, two teenagers whose bedrooms were right underneath ours. The younger, called L., had very clear, blue eyes and lots of dimples when he smiled. The other, B., had a darker complexion, short cropped hair and a heavier demeanour. They were both very beautiful. Whilst I found L. a bit too ethereal in his blond, abstract perfection, B. was the one I truly liked: from what I saw he had lots of body hair and his figure was much stockier and earthlier than his slenderer brother's. But both undeniably had a sense of style that drove us mad with envy. L. was the dandy of the two, a dedicated follower of fashion and a heartthrob to boot, with his pointy cowboy boots and bright chiffon scarves, while B. was more of a lad but nonetheless equally image-conscious. It's obvious that both represented for me and my brother an ideal of brotherhood, sartorial elegance and above all masculinity. I was flattered to be taken under their wing. To be seen with them in a strange town was certainly beneficial to my yet-to-be-built reputation, and ironically that seems to be the reason why a strange fallout quickly ensued. Indeed, if both also had a reputation to defend, then being spotted with me in tow wasn't going to do it much good. So that's how we just suddenly stopped talking to each other. As much as to them masculinity seemed so effortless and easy to attain and embody, for us the whole thing proved a tortuous, depressing process, seething with frustration and bitter resentment: on the one hand a skinny, wispy thing aspiring to greater muscular exploits, on the other an increasingly vaporous aesthete with a fixation on the eighteenth century. Something was clearly amiss.

The issue of style was at its most acute at our new school. It must be said that my mother had since the early years clothed us both in a quasi-identical way, with just every now and again the odd colour discordance to broaden her creative scope. That quirky little performance - we were a bit like Eva and Adele - was repeated day in day out to the delight of other kids who like us were becoming teenagers and couldn't quite fathom the weird logic behind it. As everywhere else the social mechanism of status was largely determined by fashion and the world seemed to be split between two mutually exclusive groups: The Beautiful Ones and the trash. L. and B. formed of course the praetorian guard of The Beautiful Ones and we were the kings of the ersatz in all its manifestations. Hence this horrible little incident, one amongst many: in the early eighties combat jackets - a kind of primitive parka tightened at the waist - and US Army rucksacks were all the rage amongst teenagers. Those with the best bodies and the right-sized garment could boast the tiniest of waists and a well-exposed, grab-me bum, which drove the girls crazy. In contrast the combat jacket which my mother - always one to forego the original for a good copy - got from some dodgy discount warehouse, felt in its cut strangely monolithic and was clearly oversized as it fell below the knee. My brother had the same in navy-blue and similarly disappeared body and soul into that huge piece of clothing. It was very uncomfortable, like a foam-filled camisole with a life of its own that determined the least of my movements. That's what caused me one night to lie in the snow for ages after I'd been pushed into it, as the jacket simply prevented me from getting back up. Aside from these practicalities it just spelt NAFF in massive, throbbing letters all over me, which is the worst thing ever. As for the US Army rucksack...

The long-awaited backlash was cataclysmic. My brother, in an endless initiation to undiluted masculinity, took to wearing baggy tracksuits, spent all his free time turning himself into a god and shaved his head. He was later to join the army. As for me, who'd become a distinguished music lover, I would've spoken Latin to everyone given half a chance, wore plastic ties (an ersatz of leather) and sported a floppy fringe like the singer of Franz Ferdinand. And just like L. and B. had stopped acknowledging me a few years earlier, my brother decided one day to do just that.

30 July 2005

Nocturnal me

Train Berlin-Wroclaw

Dans le train Berlin-Wroclaw j'ai retranscrit de la façon la plus détaillée possible un cauchemard que j'avais eu au sujet de ma mère juste après le Nouvel An. Il était censé constituer le premier texte de 'Nébulose Mécanique'.

 

Tout a commencé avec de vieilles cartes postales de The Cure du temps de mon adolescence. Je venais de les voir à la télé le soir de la St Sylvestre et me disais qu'après avoir si longtemps disparu de ma vie ils avaient tout de même réussi à gagner l'estime et le respect du monde musical britannique après une carrière passée dans une relative marginalisation. L'une de ces cartes que j'affectionnais particulièrement était sortie au moment de The Top, longtemps mon album préféré et pour moi l'époque du Robert à l'élégance implacable auquel j'avais tenté pour un temps de ressembler, bien que Seventeen Seconds fût plus apte à décrire l'ambiance mortifère de la ville où ma famille était sagement venue se terrer. J'étais dans mon lit, la chambre était plongée dans le noir complet. J'ignore quelle heure il était. Sous les draps et à l'aide d'un petit miroir de poche j'avais commencé à m'appliquer du rouge à lèvres dans le style de Robert, c'est-à-dire en débordant légèrement des coins. Ça ne se faisait pas n'importe comment et j'étais à la fin parvenu à une dextérité stupéfiante. Le rouge était d'une tonalité très atténuée - rien du rouge pétant d'alors - et les débordement labiaires parfaitement exécutés.

C'est alors que ma mère entra dans ma chambre comme une trombe et sans un mot se précipita sur moi pour procéder à une inspection en règle, son visage démesuré et fermé flottant au-dessus de moi dans la pénombre. Ses gestes étaient précis, nets et violents, ceux d'une experte qui sait ce qu'elle cherche: débusquer le ladyboy. Mon nez, qu'elle avait agrippé, me faisait mal. Je serrais les lèvres pour ne pas qu'elle s'aperçoive de ma petite transformation cosmétique mais - j'en avais conscience - en vain, puisque c'est bien ce qui avait motivé son opération nocturne. Du coin de l'œil je voyais même que le rouge avait viré au rose-fluo et qu'en aucun cas elle ne manquerait de le remarquer. L'intervention impromptue ne fut que de courte durée puisque je me souviens lui avoir aussitôt gueulé dessus avec une force incroyable, un peu comme Isabelle Huppert quand elle sort de ses gonds dans Loulou. J'ai toujours rêvé de pouvoir crier de façon cinématographique, avec une clarté et une puissance surhumaines qui m'auraient permis de venir à bout de n'importe qui, les loulous du supermarché, les caïds de parkings, tout le monde. Ce fut en tout cas suffisant pour faire fuir l'intruse.

La scène suivante se joue dans la cuisine illuminée de l'appartement de mon enfance, où pour une raison inconnue ma mère s'affaire au beau milieu de la nuit. Je lui dis sans ménagement que me couvrir de rouge comme Robert est un des rares plaisirs qui me restent et que cela me renvoit à mes jeunes années. Ce à quoi elle me rétorque qu'elle est déprimée et que ça n'a pas l'air de me faire le moindre effet. Je réponds sèchement que c'est comme ça et qu'elle n'a pas voix au chapitre, et me rends vite compte de l'inutile cruauté de ma remarque. Avant même que j'aie pu corriger le tir elle s'est déjà engouffrée dans l'obscurité du couloir. De retour au lit diverses pensées prennent forme dans mon esprit. Je l'imagine remettre une lettre à mon frère où elle déclare souffrir, procédé qui entraîne une nouvelle confrontation violente. Je me dis encore une fois que la manière directe n'est pas pour moi et qu'il n'y a vraiment qu'au cinéma que ce genre de choses a de l'allure, pas dans cette famille déliquescente.

L'obscurité est autour de moi toujours aussi dense. J'entrevois le papier peint aux motifs géométriques de rosaces bleues, le seul jamais posé dans cette chambre depuis la fin des années soixante-dix. La porte me fait face, et soudain, dans une scène toute entière sortie de Repulsion, ma mère refait irruption mais tout en se gardant cette fois-ci de franchir le pas de la porte. Elle reste dans l'ouverture, brouillée d'obscurité, et hurle quelque chose d'indistinct. Je ne vois qu'une vague forme à la place du haut du corps et ce qu'elle semble vouloir me dire me bouleverse, même dans son inarticulation. Puis elle repart, et c'est comme si la nuit n'en finissait pas, qu'une nouvelle incursion pouvait se produire à tout moment, comme avec cette harpie de Girardot qui revient sans cesse à la charge dans La Pianiste. J'ai crié exactement trois fois, de cette voix de sourd extérieure à soi qui retentit dans un espace sans écho que l'on sait être celui du rêve, en décalage avec l'autre cri, clair et physique, qui entraîne le réveil. C'est comme le même cri suivait deux trajectoires différentes et approximativement superposées - un peu à la façon des cris en couches décalées que Deneuve pousse devant le corps inerte de l'amant dans Repulsion. L'un, qui continue à l'infini dans un monde insondable, le sarcophage de la chambre au papier peint démodé et couvert d'immenses taches de moisissure, l'autre dans la nuit limpide et aérienne de Berlin, frémissante de vie et toute pleine de petites lumières clignotantes. Quelques heures plus tard j'avais un train à prendre pour Wroclaw, ex-Breslau. J'ai raconté cette histoire pour m'occuper le temps du voyage.

The Cure