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06 January 2012

The Fall and Fall of Hipsterdom

Greifbar, Greifenhagener Strasse, Prenzlauer Berg

Un récent article de Minorités intitulé Le Hipster est un Cupcake suscite bien des émois - et à en juger par sa prolifération sur les réseaux sociaux semble avoir appuyé là où ça fait mal. L'auteur, Stéphane Delaunay, part de la métaphore patissière nauséeuse du cupcake pour tailler un short au hipster moderne (en particulier parisien, même s'il trouve ses origines à New York), se basant pour cela sur l'exercice de démolition entamé il y a quelques années par Adbusters. Aristocrate auto-proclamé de l'intelligence et du goût, early adopter toujours sur le qui-vive avant que le reste du monde n'ouvre les yeux, le hipster - trop lâche pour en assumer même le titre - flotte dans la vacuité d'un esthétisme hyperconscient et délesté de toute pertinence sociale - contrairement, disons, au hip-hop, où esthétique et contestation violente venue des classes les plus discriminées étaient intrinsèquement liées. Non qu'il représente une nouveauté en soi: dans leurs obsessions formelles les Mods ne brillaient pas vraiment par leur conscience politique, ni les décadents de la fin du XIXème. Ou les Incroyables et Merveilleuses du Directoire. Pire, le hispter ne serait que la marionnette veule et inoffensive d'un capitalisme déliquescent qui trouverait en lui la créature rêvée pour perpétuer son vampirisme sur le monde... De plus sa propension à l'ironie en jeux de miroirs infinis, sa régurgitation de sources éparses (et du même coup dénaturées) pour se constituer une identité fragmentée en perpétuel changement n'a rien de très nouveau non plus depuis la grande rigolade post-moderne - qui remonte quand même à des lustres - ce qui en soi suffit à faire du hispter un has been assez réussi. À l'exact opposé de cet enculage de mouches élitiste et parano l'avenir résiderait donc dans le réinvestissement politique, le partage généreux et la solidarité.

Mais l'article va plus loin. Les hipsters seraient à eux seuls responsables de la gentrification du petit Paris populaire et de sa mise en coupe réglée par une caste de privilégiés le vidant de sa substance et ne laissant derrière elle qu'une uniformité de lifestyle, fût-il d'un goût exquis. Le concept de 'gentrification' est invoqué pour tout et n'importe quoi et cristallise des vues très diverses - processus d'exclusion et de colonisation de classe sciemment mené et à contester par tous les moyens pour les uns, phase obligée du devenir organique de toute grande ville contre lequel on ne peut rien pour les autres - mais on ne peut nier son accélération et les bouleversements qu'il entraîne dans les grandes métropoles occidentales depuis le retour en leurs centres des classes dites créatives. Certes c'est accorder à une poignée de petits cons un pouvoir énorme mais l'équation hipsters=gentrification est un thème actuellement très fédérateur à Berlin et nulle part n'est-il aussi brûlant qu'à Neukölln ou, depuis une campagne de reniement assez gonflée d'Exberliner, No-kölln! Rien ne va plus sur la Weserstraße alors que les loyers crèvent le plafond et que le quartier, dans sa nouvelle notoriété internationale, est sur le point de perdre tout ce qui le rendait cutting edge. Sound familiar? Dans ce crépage de chignon entre jeunes gens bien mis c'est le bar écrit 'Ä' qui semble attirer les foudres de beaucoup de monde - mécontents graffitant Yuppies fuck off!  sur la façade ou hipsters de la première heure ulcérés de voir, du fait de l'afflux massif d'autres co-hipsters, leur Reuterkiez chéri tourner mainstream. Mais le pompon de la connerie va au 'Freies Neukölln' qui a signé un petit film faux-cul et plein de venin - et narré d'une voix à se tirer une balle - sur la perte de caractère du quartier causée par les déferlantes d'étudiants étrangers, de jeunes branleurs de Prenzlauer Berg et de familles souabes à poussettes, oubliant un peu vite que tous ces gens n'ont pas atterri là par hasard et que derrière des bouleversements démographiques et culturels aussi rapides opèrent des mécanismes depuis longtemps connus - au pif, la spéculation, la marchandisation des lieux par le tourisme de masse, ce genre de choses... La figure du hipster tueur de quartier s'est ainsi joint à la typologie du Berlin contemporain avec le Kiezkiller, aisément identifiable à sa dégaine et ses habitudes de consommation. J'avoue qu'en lisant l'énumération de ses caractéristiques (le Mac, les gros écouteurs pour iPod, les sneakers rapportés de l'étranger) j'ai eu comme une grosse sueur: serais-je moi aussi l'un de ces fossoyeurs de lieux autrefois authentiques? Suis-je partie prenante de mécanismes d'exclusions propres à la gentrification même si je passe mon temps à en déplorer les effets? Est-il possible d'être un hipster tout en pouvant virtuellement être leur père à tous?

Les hipsters et moi avons une histoire commune qui remonte à très loin. Déjà dans mon enfance ils faisaient des ravages dans la cour du collège avec cette distinction unique qui les rendaient si formidablement cool - je n'en faisais hélas pas partie, ma mère préférant nous vêtir de copies grossièrement approximatives des originaux si convoités, ce qui faisait rire tout le monde. Puis ce furent les branchés des Halles que j'enviais plus que tout dans leur identification totale avec Paris et tous les fantasmes d'émancipation dans le style que la ville incarnait alors, surtout vue de banlieue. Bien sûr l'idée d'une communauté de pionniers sexuellement aventureux (du moins dans mon imagination) et si intimes avec la géographie urbaine avait tout pour m'éblouir et dans l'isolement abyssal où je me trouvais il me tardait de les connaître. Mais c'est quelques années plus tard à Londres que le premier vrai clash avec les hipsters survint. Dès le milieu des années quatre-vingt-dix le secteur Hoxton/Shoreditch, situé à la lisière de la City et jusqu'alors une no-go zone de rues étroites et de places cabossées clairsemée de vieilles gloires victoriennes et d'ensembles de logements sociaux décatis, devenait l'épicentre mondial du cool avec la nouvelle scène artistique britannique en pleine explosion - tout ce cirque médiatique autour d'une Cool Britannia ressuscitée et coïncidant avec l'ascension de Blair au pouvoir, qui a largement su exploiter le battage pour se donner un surcroît de street cred. Entre autres hipsters qui y déferlaient chaque soir tous mes amis se voyaient en pionniers d'une grande aventure urbaine et ne se privaient plus pour souligner le lourd handicap que représentaient mes anachronismes: ma choucroute Morrissey faisait sourire face à l'aérodynamique Hoxton fin (une coupe asymétrique assez affreuse alliant une iroquois de travers à une nuque longue de footballer allemand) alors que mes bottes de skin faisaient de moi une incongruité embarrassante quand tout le monde se mettait de concert à porter des sneakers. La pression était si forte que j'ai dû consentir à un make-over (raté) pour ne plus me sentir échoué au bord de la route. Finalement Shoreditch est sans surprise devenu effroyablement cher une fois que les spéculateurs eurent mis leurs grosses mains potelées sur le pactole et que les rues pleines de meufs le cul à l'air et de mecs bourrés achevèrent de vider l'endroit de son attractivité. Peut-être No-Kölln! connaîtra-t-il un sort identique quand tout le Brandebourg y débarquera le samedi soir, mais les hipsters seront déjà bien loin et l'on susurre depuis déjà quelque temps le nom de Moabit comme nouvelle terre promise - et pourquoi pas Lichtenberg, ils y seront très bien accueillis?

Me voilà rassuré sur mon compte, pas l'ombre d'un soupçon de hipsterisme en moi. De plus, et ce n'est pas le moindre des problèmes, se pose une question d'ordre esthético-sexuel. Pour les filles c'est déjà pas top avec les leggings en Spandex et bottines de mamie à semelles compensées, mais les mecs se posent vraiment là: un côté nerdy limite weedy - les fameux Dickheads de la chanson - avec leur tignasses déstructurées selon des lois seulement connues d'eux, leurs grosses lunettes à monture épaisse et leurs petits frocs moule-burnes (l'été c'est un short au-dessus du genoux et des mocassins sans chaussettes - ils sont drôles avec leur mollets maigres tout pâles). Pas trop un truc pour pilier de bordel comme moi, donc... Avant tout ma relation avec mes mythes fondateurs est trop profonde et mon système référentiel trop dense et enchevêtré pour me laisser porter au gré des légèretés du temps et supporter de vivre dans la crainte constante du déclassement - car quoi de plus terrible qu'être rejeté d'une scène à laquelle on raccroche son identité même? Car c'est finalement cette mystique auto-perpétuée qui tourne les têtes, la certitude de 'faire une ville', de voir, entendre, sentir mieux que tout le monde, d'être doté d'une perception sur-aiguë de la Zeitgeist et d'une abilité au retournement de sens telle que le désagrément d'apparaître comme un pauvre con à leur yeux est suffisant pour éviter tout contact - et le fait est qu'on doit singulièrement s'emmerder dans des soirées où l'acte même de danser est  vécu comme l'ultime ironie.

Mais ce n'est pas fini, loin de là. Le bruit court que les gays seraient eux aussi les premiers catalyseurs de la gentrification accélérée de nos capitales, ce qui à son tour soulève pas mal de questions sur ma propre position à Berlin, et encore plus dans un quartier tel que Prenzlauer Berg. Il est en effet communément admis que ces dissidents sexuels à l'avant-garde de tout ont une tendance innée à dénicher les coins les plus louches des centres-villes et à s'y établir en intrépides éclaireurs qu'ils sont - car on n'est pas des pédés, comme dirait Johnny. Et ce ne sont pas les exemples qui semblent manquer, le plus éclatant étant sans doute SoMa à San Francisco où, avec ses établissement cuir établis le long de Folsom Street, s´était développée dans les interstices d'une ville désindustrialisée à moitié délaissée une communauté de pervers radicaux tournant cul par dessus tête les lois du désir. Les offensives successives du big business ce côté-ci de Market Street ont énormément fait pour amoindrir l'unicité du lieu, certains bars où se retrouvaient des gays working class et/ou of colour et où toutes sortes de pratiques sexuelles avaient cours dans un grand mélange des catégories sociales, laissant progressivement place à des lounges exclusives et hors de prix pour jeunes gens bien élevés. Pour revenir à Shoreditch, il n'existait avant l'arrivée des hipsters qu'un établissement pédé attirant tout ce que l'East End comptait de beaux mecs, punks et skins majoritairement. Tout comme Berghain est pour moi devenu le nec plus ultra dans l'osmose de la musique, de la danse et du cul, le London Apprentice répondait de façon plus modeste aux mêmes besoins de socialisation, de mise en scène et d'expérimentation sexuelle. Le grand pub edwardien de brique rouge à pignons était situé à l'angle de Hoxton Square, un véritable coupe-gorge plongé dans le noir, et le management nous mettait souvent en garde contre la tentation de baiser à l'arrière des bagnoles ou sous les arches de chemins de fer. L'arrachement à ce lieu des origines (transformé en club-lounge pour une clientèle jeune friquée se donnant les apparences du contraire) fut vécu comme une perte énorme et mon ressentiment face à l'exploitation autant médiatique que mercantile du lieu inextinguible. Quant à la Wesertraße le Silver Future et sa radicalité queer ont-ils été parmi les déclencheurs de la vague de fond qui a suivi? Et on se souvient qu'Ostgut, l'ancêtre autrement plus hard du Berghain, avait élu domicile dans une vieille gare de triage à Ostbahnhof avant que le secteur entier ne soit rasé pour une 'régénération' à grande échelle - à ce jour une jungle d'entrepôts aveugles, une Arena où se produira bientôt André Rieu et une Mediaspree qui peine à arriver. Autant pour la diversité des écologies humaines et la finesse du tissu urbain.

L'idée du gay en tant que facteur constitutif de toute poussée gentrificatrice a trouvé sa validation théorique dans une thèse assez alarmante développée par Richard Florida dans un best-seller qui a fait date, The Rise of the creative Class. Cette théorie basée sur une méthodologie très compliquée et indigeste à lire, peut se résumer ainsi: la désirabilité d'un quartier urbain précédemment sinistré est déterminée par la conjonction de différents facteurs dont principalement l'établissement d'artistes et de gays pionniers. Deux mécanismes concomitants sont ainsi rendus possibles, nommés aesthetic-amenity premium (de belles maisons rénovées avec goût et des galeries/bars à chaque coin de rue) et tolerance or open culture premium (personne ne va leur taper sur la gueule et les étrangers y sont les bienvenus), dont la synthèse, le Bohemian-Gay Index, sert à mesurer le standing et la hipness du lieu - et nous amène dangereusement à une nouvelle équation: gay=hipster. Un déterminisme commode et surtout révélateur d'une fainéantise intellectuelle un rien portée sur le cliché: les gays sont donc génériquement créatifs, beaux et sensibles, et surtout d'excellents décorateurs d'intérieur (d'où, j'imagine, la flambée des prix de l'immobilier). Richard y va un peu fort dans l'essentialisation, et dans la collusion systématique entre gays (out lesbiennes et autres dissidentEs, il n'a mot pour vous), classes créatives et populations bohèmes il est évident qu'il n'est ici question que d'une catégorie bien précise de pédés - urbains, dotés d'un capital culturel important, socio-économiquement privilégiés. Ce sont en effet ces invertis-là que l'on aime voir dans nos centres-villes (le Marais, au hasard), ceux qui ouvrent des boutiques super stylées, qui s'habillent comme personne et surtout s'avèrent être des consommateurs hors pair. Exit donc les queers of colour chômeurs de banlieue (à moins qu'on ne les exoticise pour un bon plan cul), les vieux mal fagottés parce que franchement, ceux dont le corps s'éloigne trop dans la mobilité ou la morphologie des normes dominantes, les folles perdues parce qu'elles font trop désordre. Le système s'auto-alimente en permanence de sa propre surchauffe dans la mesure où l'urban vibe d'origine est automatiquement repackagée et revendue à une catégorie de gays plus aisés et désireux eux aussi de vivre le lifestyle - et comme le porno, ce révélateur fabuleux des mécanismes sociétaux, l'a déjà maintes fois mis en scène, rêveront du confort de leur loft tout blanc de se taper l'électricien rebeu ou le plombier polonais. Mais je m'égare... En fait c'est un peu comme les hispters à qui les marketeurs, qui on flairé le bon coup, revendent ce qu'ils croient avoir eux-mêmes inventé.

La boucle est ainsi bouclée mais la question de départ subsiste: suis-je un affreux gay gentrificateur? Je dirais simplement: je tire profit de mutations sociales en cours depuis un certain temps et dont je suis un acteur indirect (ou un passeur direct). Parce que Prenzlauer Berg était devenu si désirable avec des rues grandioses et de beaux cafés, je pouvais jouir d'un environnement urbain safe, mon intégrité physique étant moins susceptible d'y être compromise - bien qu'il y a quelques jours encore deux jeunes mecs se soient fait tabasser par des néo-nazis à Friedrichshain. Ensuite j'achète bio et conforte les habitudes de consommation propres au statut socio-économique de mon 'hood (certains de ces supermarchés ont remplacé des lieux de vie nocturne ayant dû fermer suite à une augmentation de loyer ou plus sûrement à une plainte du voisinage), même si de temps à autre je fais un saut à Marzahn pour mes fringues pur Proll, car j'ai un fétiche très sérieux à satisfaire pour briller une fois mon vendredi soir venu. Mais je déplore réellement la disparition de la mixité de classes et d'âges qui était encore celle des débuts - la mainmise des jeunes familles middle class avec bébés n'étant encore une fois que la résultante de processus propres au capitalisme le plus basique, même si j'adore me foutre de leur gueule. L'activisme grassroots contre la hausse des loyers ou la grosse artillerie visant à couler Mediaspree seraient donc un avenir à considérer pour moi. Avec un bouquin d'Henri Lefebvre dans ma poche arrière, ma casquette de Che dégueu et mes TNs bleues électrique achetées à Milan, je sens que je vais faire un tabac.

17 December 2011

Schnaps Hazard

"Bad taste is real taste, of course,
and good taste is the residue of someone else's privilege."

(Dave Hickey, Air Guitar: Essays on Art & Democracy)

 

Alexanderplatz Weihnachtsmarkt

Comme chaque année Alexanderplatz est depuis quelques semaines envahie de Weihnachtsmärkte. Et ce n'est jamais une mince affaire, dans l'avalanche d'effets spéciaux évoquant la magie des Noëls d'antan et le village labyrinthique de cahutes à colombages et de chalets alpins. Ce marché-ci pourrait gentiment être qualifié de 'populaire', par opposition à Gendarmenmarkt, plus policé et opulent dans son écrin baroque, ou Sophienstraße et ses stands bio plus en phase avec les goûts dominants de cette partie de Mitte/Prenzlauer Berg. Mais sur l'Alex on ne fait pas les choses à moitié comme le prouve l'incroyable folie pyramidale trônant en plein milieu, sorte de superstructure occupée à l'étage par un énorme Kneipe et coiffée d'un clocher en pièce montée où défilent les figures brinquebalantes de la Nativité. L'ensemble est majestueusement surplombé d'une hélice d'hélicoptère géante en rotation, qui donne l'impression bizarre que tout ce petit monde va subitement décoller de la place. Le spectacle serait même assez saisissant avec l'austérité monochrome des blocs de Behrens en arrière-fond, d'une abstraction hautaine face au délire ambiant, si bien qu'on se demande comment une telle débauche visuelle peut encore être possible en Allemagne près d'un siècle après la création du Bauhaus - un Noël revu et corrigé par Gropius et Mies, ça ça aurait eu de la gueule. L'être humain serait-il donc naturellement disposé à l'accumulation ornementale et à un refus instinctif de l'idéal moderniste, illumination réservée à une élite de cérébraux coincés du cul et imposant au monde leurs normes esthétiques bourgeoises?

C'est tard dans la nuit que le marché, maintenant déserté par les foules de shoppers, prend une dimension plus inquiétante. Alors que la superstructure tourne dans tous les sens et brille de ses mille feux, des groupes de fêtards débordent des pubs caverneux et trinquent dans de grands éclats de rire gutturaux. Des vigiles en uniforme noir et béret de milicien vissé sur le crâne inspectent les allées pour prévenir tout débordement et l'intrusion d'éléments indésirables (et nécessairement marginaux) qui pourraient gâcher les réjouissances - ce qui sur l'Alex est une possibilité bien réelle - alors que des patrouilles de police passent en trombe tous feux éteints autour de la place. L'illusion de la douceur de Noël et de la bienveillance humaine est sous-tendue par un dispositif sécuritaire massif dans la perpétuation d'un ordre familialiste que rien ne doit venir troubler dans son auto-célébration. La démarcation est ainsi nettement tracée entre ceux dotés du droit d'occuper cet espace (d'une apparence non-suspecte, prêts à consommer) et les 'autres' qui doivent être tenus à bonne distance dans ce qu'ils ont d'irrémédiablement queer. Mais aucune limite n'est si étanche comme le prouve le cas du mystérieux empoisonneur en costard de Père Noël qui plonge depuis quelques jours tous les marchés berlinois dans la psychose (et surnommé dans la presse der Giftschnapsmixer car il offre des verres de vin chaud aux promeneurs sans méfiance). Treize personnes ont ainsi été prises de malaise et ont dû être hospitalisées. Quel monde pourri... Mais tout n'est peut-être pas si sombre. Parfois un jeune couple tiré à quatre épingles que j'imagine venu des grands ensembles périphériques de Lichtenberg ou Marzahn s'attarde devant un stand d'attractions, lui avec ses Airmax neuves et immaculées, elle fraîchement teinte en noir-corbeau et toute de rose pâle vêtue. Peut-être voulaient-ils en faire une occasion spéciale, comme une sortie au bal. Une fête foraine gigantesque est en effet installée à quelques pas de là, derrière le centre commercial d'Alexa. Lui offre une peluche à sa copine qui semble ravie. Je pense aux fairgrounds de Rusholme Ruffians, ces histoires immémoriales de boy meets girl, un geste d'amour vieux comme le monde. Je les regarde s'amuser du jouet dans un mélange de désir et de déréliction, seul dans la noirceur néfaste du village lilliputien.

 

Humboldt-Box + Berliner Dom

Mais c'est l'autre marché du quartier, implanté un peu plus loin face au Rotes Rathaus, que je préfère. Certes la reconstitution en grands panneaux de carton d'une Gasse d'avant-guerre avec ses maisons basses et ses petits commerces - vraisemblablement des façades du Mitte historique d'avant les bombardements - y est pour beaucoup. Loin des extravagances bavaro-tyroliennes de l'Alex cette partie-ci tenterait plutôt de jouer la carte intimiste et nostalgique d'un Berlin révolu et 'typique', celui-là même décrit dans Berlin Alexanderplatz - ce qui fait aussi un malheur auprès des shoppers de Noël qui se pressent aux échoppes d'artisanat 'traditionnel'. Ce trompe-l'œil primaire, plus décor de Far West que Königstrasse, pourrait en fait être plus proche de l'avenir qu'on ne le pense. Cela fait des années que les plans de redéveloppement se succèdent dans le Marienviertel, actuellement une immense étendue verte pelée où se nichait encore récemment le Marx-Engels-Forum avant que les travaux de prolongement de l'U5 ne poussent les deux penseurs sur le bord de la route comme des malpropres. C'est que l'endroit est éminemment stratégique pour les intégristes de la Kritische Rekonstruktion qui, fidèles à leur projet de whitewashing mémoriel, y verraient bien une reconstitution - même fantaisiste - de l'Altstadt médiévale Kaliningrad-style, sans compter les convoitises financières qu'un site aussi central et symbolique ne manquerait d'éveiller. C'est qu'après la destruction du Palast la voie était libre pour les ambitions les plus folles, à commencer par celles d'une municipalité rêvant de glitz et de prestige international. Seul le récent projet de Graft a eu le cran de submerger l'endroit et d'en finir une bonne fois pour toutes.

Lorsque la formule 'Arm aber Sexy' fut lancée il y a quelques années par un Klaus Wovereit tout grisé de son audace, l'émoi fut général. Rien ne semblait mieux décrire la vérité intime de cette ville que ces mots, et nous étions tous fiers de participer d'une façon ou d'une autre à cette sexiness collective - du moins ceux d'entre nous assez privilégiés économiquement pour se le permettre -  à tel point que le slogan devint un temps l'argument marketing choc pour vendre Berlin à la jeunesse étrangère, la fameuse génération des Easyjetsetters. Mais que ce temps est lointain et que Wovi doit maintenant regretter ce moment d'égarement. Finis la rigolade, la capitale de bric et de broc et les squats, Berlin veut tenir la dragée haute à New York, Londres et Paris, et pour cela rien de tel qu'une bonne vieille politique réactionnaire de laissez-faire d'essence néo-libérale (dépeçage et vente au rabais de biens publics, une gentrification cinglante laissant sur le carreau une partie toujours plus grande de la population, création de business parks dans l'espoir d'attirer les multinationales comme toute la portion située au nord de Hauptbahnhof). Ces phénomènes concomitants ont pour seule finalité la normalisation de l'espace urbain dont l'indétermination mouvante et les fractures/diffractions ont longtemps été la marque de fabrique de Berlin, laboratoire alternatif des modernités. Il est donc approprié que le point culminant de cette entreprise de re-cohérence narrative soit la recréation du Schloß des Hohenzollern dont l'aspect final reste encore incertain, même s'il est acquis que le pastiche baroque ne couvrira que trois côtés de la façade. Il est vrai que la chantilly coûte cher et il n'est même pas dit qu'une coupole vienne couronner le chef-d'œuvre, qui ne se résumerait alors à guère plus qu'une grosse caserne prussienne. Et ce n'est pas la Humboldt-Box, ce petit objet très vulgaire essayant désepérément d'être cool dans son déconstructivisme super fashion qui nous fera oublier que ce projet - qui fera de nous la risée du monde - n'est que le wet dream d'une poignée de nostalgiques de l'ère aristocratique dont le pouvoir d'influence est manifestement assez étendu parmi les élites pour pétrifier le cœur de cette ville dans une rémanence d'autoritarisme, de bellicisme et d'impérialisme européens. Un peu cher payé pour un décor de Noël.

30 August 2011

Dog Planet

"There is something aphrodisiacal about the smell of wet concrete."

(Denys Lasdun)

 

Robin Hood Gardens, Poplar, London

As far as architecture goes never has England witnessed anything so unrelentingly violent as the hatred and collective frenzy elicited by 1960s Brutalism, putting it on a par with the Moors Murderer's ghastly crimes. Some of its most notorious achievements - from Portsmouth's Tricorn Centre, regularly voted the worst eyesore in the land, to the Gateshead multilevel car park of 'Get Carter' fame and Basil Spence's Hutchesontown C in the Gorbals, have long been knocked down and replaced by people-friendly, no-nonsense buildings appealing to reactionary visions of national identity and time-sanctioned picturesque. The frantic erasure of this peculiarly British take on high modernism - in a way the aesthetics of the Welfare State per se - went on unabated from the suburban, neo-vernacular backlash of the Thatcher years to the aspirational brashness and obsession with exclusiveness of Blairite pseudo-modernism [1]. In a context of open class prejudice and increasing surveillance of the public realm from which parts of the community are excluded on the basis of inadequate consuming habits [2], the destruction of Brutalist structures across Britain seems to tie in with the discrediting of a whole period of modern history and the social ideals it fostered. Ironically enough though, these radical architectural forms have found staunch defenders in a very exclusive coterie of connoisseurs with the Smithsons elevated to the rank of icons of the über-cool.

Robin Hood Gardens, a fortified double-slab of social housing laid out around a grassy knoll in full view of Tower Hamlets council officials - who, reneging on their prime mission to serve the community's interests, did all they could to bring about its demise - is one of the glamorous couple's rare projects to have ever been built (their masterplans for the post-war remodelling of the City of London and central Berlin with their infinite networks of deck-access blocks and streets in the sky may have been a tad too daring for the times). And despite this belated interest in Brutalist chic (exemplified by Trellick Tower's reverse of fortune and the overall fetishisation of urban edginess in a kind of 'pastoral' outlook not always immune to social voyeurism [3]) and the appreciation societies' usual outcries it is earmarked for demolition. Caught between the intensively policed enclaves of Doklands and the new consumer paradise of Stratford City its beleaguered, poor community of Bengali descent might have proved too unsightly as London is poised to become the world's focus during the next Olympics. Instead of piss-drenched communal behemoths inhabited by the undeserving poor what better symbol for our ultra-liberalized world than the glitzy, soaring glories of aspirational hubris with all the trappings of 'urban luxury living' (real estate parlance for tiny flats, total disregard for local cultural ecologies and paranoid, ultra-securitized environments)?

Beyond the strictly socio-economic issues such revanchist policies inevitably raise, times are also tough for any fetishist with a penchant for visually uncompromising local authority creations. For there has to be somewhere some poor sods who can hardly contain themselves at the sight of rough-wrought, stained concrete, and in that department the country as a whole is a true feast for the eyes with that distinctively British touch turning originally brilliant ideas into a morass of mishaps and tragedies - as the collapse of Ronan Point one grey morning in 1968 single-handedly demonstrated [4]. And it's probably its louche sensuality that exposed the material to such primal forms of violence. In Thamesmead revisited in A Clockwork Orange huge dicks and cunts are daubed all over the lobbies' vandalized walls. At the Hulme Crescents, the swan song of an aesthetics reaching its phase of terminal decay [5], its rough, grooved texture has an obscene carnality to it as remains of illicit activities and unidentified human secretions ooze out of its flawed surfaces. The estate, which from the air looks like a collection of contorted worms, was based on Bath's more salubrious Royal Crescent and before becoming, as a quasi-Piranesian burnt-out shell of empty concourses and squatted flats, the epicentre of the Mancunian underground acid house scene, was every mother's nightmare after a toddler had fallen to his death from the upper floors. In Britain bare concrete always had something menacingly alien (an unwholesome invention foisted by Teutonic modernists on an unsuspecting, tradition-loving people) that had to be domesticated and controlled by all means (prettified with adornment, whether plastic ivy or flower baskets [6], or painted over), which ultimately led to the current wave of wholesale destruction [7]. In this context the British vernacular, symbolized by 'noble', homely materials such as brick and stone, had reinstated values of common sense and decency over the excesses of foreign lunacy.

I used to live in a part of Islington where the single class society promised by New Labour came up against deeply ingrained, annoyingly unreconstructed working class identities. In fact the sort of communities routinely vilified for failing to share in the values of taste and aspiration emblematic of Blairite Britain ("the wrong kind of raspberry-wine vinegar on their radicchio", as one commentator put it), and openly ridiculed amongst the resolutely PC and morally irreproachable middle classes with 'chav' as the most common term of abuse [8]. Packington Square was before its recent obliteration such a place: a sprawling estate of interconnected low-rise blocks inhabited by the remnants of the area's former white, working class population and as such regarded by outsiders with much distaste and fear. Clad in nauseating red rubbery pannels the Packington didn't have the Brutalist credentials of Robin Hood Gardens or any of Goldfinger's creations, and subsequent redesigns (the raised walkways had been removed as they served as escape routes for muggers) did much to bastardize the original concept with all sorts of cosy additions - pitched slate roofs atop brick-clad stairwells, cutesy railings enclosing front gardens in an attempt to implement the by then very fashionable theory of defensible space. Walking back there at night was an unnerving experience. From day one I took to skirting the place through the tastefully gentrified side-streets as gangs of teenagers (constructed as necessarily aggressive, homophobic and racist by the two trendy gay urbanites my flatmate and I were) would hang out on the grassy patches between blocks with Mike Skinner aka The Streets blaring out and girls screaming in the dark like banshees. The fear of intrusion and impending violence was very real as the flat was sunken in a recess and exposed to every passing gaze. In my room the shutters were always drawn, turning it into a damp-ridden, hostile space which I could never appropriate, with the most immediate threat lurking just behind the door.

The same room appeared in a nightmare I recently had. I was lying on my bed and a floor-to-ceiling window was overlooking a vast grassy wasteland. A massive concrete slab resembling Robin Hood Gardens was looming on the horizon, distant and forbidding, as an intense white winter light bleached all colours from the scene. In the distance a group of teenagers was drifting about the burnt expanse and gradually came nearer to my room where I was fully exposed bathed in the warm sunshine. Then a scally youth clad in white sports gear and with a baseball cap on broke away from the group and peering into the flat sneakily slid a hand through the half-open tilting window. He started feeling my arse then with one finger penetrated me as deep as he could and more and more forcefully. I noticed his boyish face in the sun, frozen in a sadistic grin. I was terrified by this sudden physical violation [9] and asked my mother, who was standing still in one corner, to activate the window's complicated shutting mechanism. Her hard, sour expression made me realize that she knew. This was but one of her numerous unwanted intrusions into my room, which she entered by force to re-establish a natural order - the laws of our class collectively upheld by mutual surveillance - that I had willfully transgressed. Control was manifold and perfectly integrated, from technocratically designed architectural spaces to the innermost workings of a mother's heart.

Dial a Chav! sex hotline

 

[1] The concept of pseudo-modernism was coined by Owen Hatherley in his impassioned homage to the political visions and commitment to social progress of the Brutalist ethos, which he savagely opposes to the vacuity and vulgar grandiloquence of Blairite architecture: Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010). By the same author, a reflection on the erotic potential of bare concrete in Militant Modernism (Zero Books, 2009), 29-42.

[2] For a systematic deconstruction of the processes at play in the privatisation of public space in British cities, the toughening of the law and order stance under New Labour and the increasing criminalisation of the working class in the context of zero tolerance policies: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2009).

[3] The council housed working class viewed as the receptacle of urban authenticity and gritty realness by middle-class newcomers in formerly poor neighbourhoods. On the 'pastoral' see Maren Harnack, 'London's Trellick Tower and the pastoral Eye', in Matthew Gandy (ed.), Urban Constellations (Berlin: Jovis, 2011), 127-31.

[4] Ivy Hodge and her morning cuppa had far-reaching consequences and did much to knock British architectural modernism off course. Subsequent social housing arguably showed a refreshing degree of invention compared to the monolithic, ideologically stifled building programme of the sixties (not to mention the taint of local corruption). Experiments with warmer materials and more intimate forms of space proved things were really taking a turn for the better before being nipped in the bud with the curtailment of all public housing provisions under Thatcher.

[5] A powerful evocation of life at the Crescents and their demolition after an amazingly short lifespan in: Lynsey Hanley, Estates: an intimate History (London: Granta Books, 2008), 129-32.

[6] The Right to Buy Scheme, historically the first step towards the dismantlement of the public housing sector, intended to differentiate the cream of the crop from those devoid of any aspiration towards social betterment. The appearance of fan lights and wacky colour schemes as markers of social standing over the otherwise uniform drabness of council tenure widened the gap between what was increasingly viewed as the dreck of society and a new privileged stratum of owner-occupiers, as Hyacinth Bouquet's tentacular influence was now spreading to the working classes themselves...

[7] Latest casualty: Preston Bus Station, whose fate hangs by a thread. Despite repeated attempts to get it listed its future looks pretty bleak.

[8] Some sensitive souls wouldn't be caught dead cracking a sexist, homophobic or racist joke, but 'chav-bashing' is somehow acceptable and doesn't seem to give them any qualms. For as the 'chav' is defined as an essentially dimwitted, abhorrent thug hooked on benefits, he's only fair game. To illustrate the point see the opening anecdote in Owen Jones, Chavs. The Demonization of the working Class (London, New York: Verso, 2011).

[9] A brilliant study of the gender dynamics intrinsic to Brutalist architecture in its commodification of a totally available female body and the flaws of an easily penetrable, defective concrete: Katherine Shonfield, Walls have Feelings: Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000).

Dog Planet

Robin Hood Gardens, Poplar, London

Jamais en Angleterre vindicte publique n'aura été si intense et durable que celle sciemment perpétuée contre le Brutalisme des années soixante, l'équivalent architectural des Moors Murderers. Ses spécimens les plus spectaculaires - du Tricorn Centre de Portsmouth et du parking à niveaux de Gateshead dramatiquement mis en scène dans ’Get Carter’ aux Gorbals de Basil Spence - ont soit depuis longtemps été pulvérisés ou sont en passe de succomber à la vague de fond réactionnaire qui depuis une bonne trentaine d'années oblitère les traces visibles de l’utopie architecturale du Welfare State au profit d’un anti-urbanisme fanatique, un appel à la tradition picturesque et au bon sens populaire. Cette haine destructrice représente donc un lien de plus entre le conservatisme thatchérien historique et le pseudo-modernisme vulgaire du blairisme triomphant [1], négation systématique des formes allant de pair avec un classisme de la pire espèce dans la marginalisation de groupes sociaux 'improductifs' et la privatisation/ultra-sécurisation croissantes du domaine public [2]. L'ironie a toutefois voulu que cette esthétique sans concession à rien ni personne ait depuis été fétichisée par une clique trendy de connaisseurs distingués avec les Smithsons érigés au rang d’icônes de l'über-cool.

Malgré cette revalorisation tardive, Robin Hood Gardens, double-barre de logements fortifiée de l'East End et l’un des rares projets du couple à être sorti de terre (la radicalité de leurs plans pour la City de Londres et de restructuration du centre de Berlin - réseaux labyrinthiques et infinis de streets in the sky - en ayant sans soute refroidi plus d'un) est lui aussi voué à disparaître et le site multi-rentabilisé par une énorme opération immobilière de luxe. C’est qu’à quelques mois des Olympiades la communauté locale, pauvre et en grande partie d’origine bengali, commençait à devenir un peu trop voyante, périlleusement coincée entre les enclaves exclusives et étroitement patrouillées de Docklands et Stratford City. Au-delà des questions politico-sociales qu’un tel revanchisme urbain soulève inévitablement, pour les fétichistes du béton brut et violemment malmené, c’est un nouveau coup dur. Car il faut bien quelques pervers déclarés pour mouiller dans leur slip au seul contact de ces textures rugueuses et maculées, et dans ce domaine le pays entier est une fête des sens sans égale avec ce quelque chose de très anglais dans l'adaptation miteuse et le ratage systématique d'idées nobles - comme l'effondrement traumatique de Ronan Point le prouva un matin gris de 1968.

Et c’est sans doute sa sensualité trouble qui exposait le matériau aux pires outrages. On se lâchait contre le béton de façon littéralement primale: couvert de bites et de chattes dans le Thamesmead d’Orange Mécanique, souillé de traînées pas nettes, de restes inidentifiables d’activités illicites, suintant de sécrétions qui en corrodaient la surface, une nudité salace antithétique à une tradition indigène incarnée par la brique et la pierre, matériaux 'dignes' et totalement contrôlables. Decoffré en blocs bruts cannelés il est d'une obscénité charnelle aux Crescents de Hulme, chant du cygne d'un modernisme en déliquescence et cauchemar des mamans à poussettes - des gosses ont d'ailleurs chuté du sommet -, avant de devenir à moitié brûlé l'épicentre de la scène acid house mancunienne et être finalement abattu pour laisser place à un urbanisme des plus normalisés. Inspirés du Royal Crescent de Bath, leurs arcs en forme de verres de terre contorsionnés circonscrivaient d’immenses pelouses pelées et informes dégorgeant les déjections des cassos que la ville entassait là. Ses cages d’ascenseurs pisseux, accessibles par d'énormes piles isolées et reliées par des passerelles aux coursives sans fin, devaient dans les lueurs des lumières au sodium avoir une allure quasi piranésienne [3].

J’habitais à Islington dans un ensemble similaire bien que plus complexe dans ses agencements de blocs interconnectés et infiniment moins bandant dans son exécution. À la suite d'une tentative de reprise en main Packington Square avait même subi l’ablation de toutes ses passerelles internes pour cause de criminalité juvénile et son revêtement d’un rouge caoutchouteux dégueulasse avait été compromis par l’ajout de structures ’traditionnelles’ de brique avec petits chapeaux d’ardoise pour un surplus de domesticité tendre. La réputation de l’endroit était désastreuse, dernier résidu working class blanc dans une mer de gentrification et de bon goût qui fut avant son élection le bastion de Tony Blair. D’ailleurs on adoptait profil bas en y entrant et il était toujours préférable de le contourner par les élégantes rues adjacentes pour gagner son appartement. Dans les espaces verts séparant les blocs des groupes d'ados en survêts squattaient les bancs avec The Streets à fond le ghetto blaster. Parfois les filles hurlaient dans la nuit, des cris atroces d’écorchées qui se réverbéraient dans les coursives à peine éclairées de veilleuses. Vivant au rez-de-chaussée nous redoutions une intrusion violente et les volets restaient toujours baissés dans nos chambres pour éviter d'éveiller une attention malvenue.

Dans un rêve récent l’appartement surplombait une étendue verte face à une muraille grise identique à celles de Robin Hood Gardens qui au loin barrait l'horizon. Le soleil pâle de l’après-midi éclaboussait la chambre d'enfant où je me trouvais à travers une fenêtre large qui perçait le mur sur toute sa hauteur, si bien que j’étais de mon lit totalement visible d'un groupe de jeunes mecs qui rôdait sur la pelouse. Bien que le rez-de-chaussée fût surélevé ils réussirent quand même à m’atteindre, je ne comprenais pas comment. L’un d’eux, à casquette et veste de survêt blanches, s’approcha de la fenêtre basculante, passa la main par l'ouverture pour m’introduire un doigt dans le cul, qu'il enfonçait lentement et avec un plaisir évident. Son sourire satisfait et sadique était illuminé dans le soleil et je ne sais plus si les autres s'étaient rassemblés autour de lui pour mater la scène. Un rêve purement brutaliste où l’architecture a atteint un tel degré de porosité que le corps est ouvert et accessible à qui le veut dans la dissolution des limites successives menant à la dernière intériorité. Pétrifié de terreur je demandai à ma mère d’actionner pour moi le mécanisme de vérouillage compliqué de la fenêtre. Son expression outrée de condamnation me fit comprendre qu’elle savait [4].

 

[1] La notion de pseudo-modernism est empruntée à Owen Hatherley, amoureux inconditionnel du Brutalisme en tant que véhicule d'un projet politique progressiste et pourfendeur impitoyable de la vulgarité cynique de l'ère Blair: Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010). Pour une méditation sur le potentiel érotique du béton brut (assortie d'une citation de Denys Lasdun: "There is something aphrodisiacal about the smell of wet concrete."), voir également du même auteur: Militant Modernism (Zero Books, 2009), 29-42.

[2] Pour une déconstruction en profondeur et terriblement lucide des processus de privatisation de l'espace public en Grande Bretagne, de l'obsession sécuritaire des gouvernements successifs ainsi que de la criminalisation croissante du corps social dans le cadre de politiques de tolérance zéro: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2009).

[3] Lynsey Hanley, Estates: an intimate History (London: Granta Books, 2008), 129-32. Il y est question du bref destin des Crescents dans un passage aussi visuellement évocateur qu'implacable.

[4] Une étude brillante sur le Brutalisme et l'accès illimité au corps féminin rendu possible par la transparence et la pénétrabilité de la nouvelle architecture: Katherine Shonfield, Walls have Feelings: Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000). C'est juste après avoir évoqué ce livre avec un ami que j'eut ce rêve.

24 May 2011

Soupe populaire

"Les vespasiennes dans ce désert sont dejà radieusement ouvertes
et miraculeusement vides."

(Hector Zazou, 'La Soupeuse', La Perversità, 1979)

 

Pissotière at Senefelderplatz, Prenzlauer Berg

La pissotière de Senefelderplatz est une petite curiosité héritée d'un temps lointain. Située juste au bord de Schönhauser Allee à l'épicentre d'un Prenzlauer Berg flambant neuf après des années de gentrification intensive, l'édicule octogonal en fonte a fière allure avec sa géométrie dépouillée et la discrétion de son ornementation néo-classique, un chef d'œuvre de fonctionnalisme qui dans son ouverture - l'intérieur est masqué de la rue par une sorte de paravent surmonté de lanternes - sa facilité d'usage et sa gratuité reste à ce jour un modèle incontestable de civisme municipal - du moins pour les hommes, dont la mainmise séculaire sur l'espace public est exemplairement incarnée là. Il en reste à Berlin quelques dizaines en plus ou moins bon état selon les aléas d'une gestion dorénavant privée, proprettes comme sur les très désirables Gendarmenmarkt et Chamissoplatz, ou crades-alternatives à Friedrichshain - celle de Boxhagener Platz est massive et divisée en deux moitiés Damen & Herren, fait datant vraisemblablement de la DDR et de son égalité des sexes proclamée à l'envi par le régime. Le Pissoir de Senefelderplatz, si parfaitement rénové qu'il en paraît plastique, sent lui toujours bon le détergent et le granite sombre des urinoirs est du plus bel effet contre le vert pimpant de l'intérieur. En somme, cette vespasienne bien élevée, loin d'horrifier ces jeunes couples bourgeois qui, dans la morgue inébranlable d'une classe certaine de son bon droit, sont toujours prompts à combattre la moindre nuisance à leur rêve de pouponnière géante, s'inscrit harmonieusement dans un cadre architectural restauré avec goût et normalisé dans l'obturation de ses vides, sorte de post-haussmannisation parachevant le triomphe d'une urbanité purement familialiste, un déluge de bienséance Biedermeier en plein Ost-Berlin. Mais il flotte toujours autour de ces lieux le goût de désirs anciens et élémentaires, une mémoire sulfureuse de cette 'homosexualité noire' chère à Hocquenghem et pas du tout gentille comme le voudrait l'assimilationnisme contemporain. La résonance collective des chiottes publiques dans la culture gay est telle qu'un Pissoir à l'ancienne a été en partie reconstitué en plein Lab, le plus grand brassage de perversités qu'ait jamais connu Berlin, avec ornements originaux et tags bombés pour en rehausser l'authenticité. À l'intérieur les mecs pissent au travers d'une grille dans la gueule de ceux attendant dessous et dans ce Fun Palace du folklore pédé l'objet, qui fait directement face à une longue rangée de glory holes, est arraché de son contexte d'origine pour être à nouveau investi de la mémoire de ses détournements passés [1].

Certes le choix en apparence infini du Net et la quasi-immédiateté des contacts qui s'y nouent rendent un peu dérisoire la drague à la papa dans les courants d'air et rédhibitoire l'attente d'une hypothétique apparition à l'urinoir voisin. Stupéfiantes ces chorégraphies d'un autre âge que Laud Humphreys décrit dans son classique 'Tearoom Trade' [2], ouvrage aridement sociologique mais légendaire dans son audace méthodologique, qui décortique les rites d'interaction et la complexité des jeux de rôles sexuels dans le microcosme des toilettes publiques d'une ville américaine lambda au milieu des années soixante tout en dressant une typologie détaillée de ces hommes, souvent respectables pères de famille, risquant l'arrestation et le déclassement social pour l'enivrement d'une vision défendue [3]. À présent l'immense self-service des résaux électroniques nous donnent le sentiment d'un contrôle absolu dans nos choix de partenaires, les détails de l'échange érotique étant souvent intégralement scriptés à l'avance. C'est cette illusion d'intimité et l'homogénéisation du désir dans la mise à distance de l'autre que Tim Dean passe au crible dans Unlimited Intimacy, essai vertigineux sur la culture du barebacking à San Francisco: s'appuyant sur les écrits de Samuel Delany sur la gentrification et la provincialisation de New York City sous le coup des politiques de zero tolerance et de disneyification édictées par Rudy Giuliani [4], il élabore toute une éthique de la drague et du sexe public comme mode de vie et ouverture maximale à une altérité pure, c'est-à dire délestée de toute forme d'identification (donc de nomination) réductrice [5]. Avant la réappropriation revanchiste de Times Square, ses cinémas porno, sex-shops et backrooms étaient le site d'une écologie du désir ouverte à toutes les probabilités et permettant l'accès au plaisir entre hommes de groupes généralement invisibilisées - men of colour, working class gays - contacts interclasses redoutés par une société blindée de toutes parts et déstabilisation de l'ordre social à prévenir à coups de discours ultra-sécuritaires. Michael Warner fait état de la même collusion entre redéveloppement urbain, aseptisation d'amusement park au profit de familles sans reproches (à savoir blanches, de classe moyenne et monogames) et aspirations d'une large frange de la communauté gay au bohneur privatisé du mariage, homonormativité à mille lieues des histoires de touche-pipi et calquée sur les valeurs conservatrices majoritaires, au détriment de sexualités dissidentes, non-normatives et proprement queer [6].

Dans la même optique, la disparition ignominieuse des tasses parisiennes moins de vingt ans auparavant relèverait-elle, sous couvert de mesures de salubrité publique, des mêmes mécanismes de régulation sociale, de contrôle et de privatisation du désir errant? De même que sur Times Square, la confusion des genres dans les relents âcres de vieille urine étaient-elles un défi lancé aux ségrégations d'une société structurellement discriminatoire? Évidemment elles ne payaient pas de mine les vespasiennes à la française et loin de l'élégance wilhelminienne des créations berlinoises se résumaient bien souvent à un tambour aveugle monté sur piquets et peint d'un vert glaireux. C'est en tout cas ce à quoi ressemblait celle de la rue Bobillot que j'apercevais souvent dans mon enfance lors de nos redescentes vers la banlieue ('c'est plein d'vieux satyres', se permettait même de commenter ma mère). La seule pissotière à avoir inexplicablement survécu à l'hécatombe se trouve face à la Prison de la Santé (un rien dissuasif) et avec ses deux places séparées d'une cloison (une 'causeuse' dans la terminologie des connaisseurs) semble peu pratique pour même un début de tentative d'approche, alors que la plus culottée était carrément enchâssée dans le mur d'entrée des Tuileries en contrebas de la Terrasse du Bord de l'Eau! Il aura pourtant fallu attendre vingt ans pour les voir complètement disparaître, du premier arrêté de 1961 - contemporain de l'Amendement Mirguet classant l'homosexualité au rang des 'fléaux sociaux' au même titre que l'alcoolisme et la tuberculose et pénalisant plus lourdement le sexe public entre hommes - au coup de grâce hygiéniste des sanisettes Decaux, sortes d'abris antiatomiques coulés d'un bloc dans le béton mais faciles à entretenir, payants (1 franc) et surtout monoplaces [7]. Maintenant il paraît même qu'on y passe de la musique, peut-être les plus grands tubes de George Michael, grand amateur d'impromptus latrinaires [8]... Selon Roger Peyrefitte qui loin des éphèbes antiques y a consacré tout un texte [9], les tasses situées à proximité des casernes et des usines furent les premières à être démantelées - les classes subalternes étant notoirement hypersexuées et incontrôlables mieux valait sans doute les préserver en priorité des dangers d'inversion émanant des cloaques. Ainsi les folles chics gardèrent les leurs plus longtemps comme la fameuse 'Baie des Trépassés' du Trocadéro - 'baie' étant le terme usité dans le 16ème - où l'on pouvait trouver au petit matin des macchabées le nez dans leur pisse [10]. Et on frissonne à l'évocation de 'La Sanguinaire', ainsi nommée de par sa proximité avec l'Institut National de Transfusions Sanguines [11].

Sablières, Quai de Tolbiac, Paris

Pissotière, Boxhagener Platz, Friedrichshain

Et pourtant les tasses auront entre-temps connu leur âge d'or. Les témoignages émus abondent pour décrire ce qui s'apparentait à un véritable Fire Island local et relever l'inhabituelle mixité sociale des hommes qui les fréquentaient. Car à l'instar des établissements de Times Square les pissotières municipales étaient le théâtre de contacts entre catégories que les blocages sociétaux n'auraient jamais rendu possibles autrement: le doyen de fac pouvait cotoyer dans la 'circulaire' du coin (tasse à trois places dont celle du milieu était, on le comprend, particulièrement prisée) l'ouvrier du bâtiment, la folle évaporée dans les effluves d'Eau Sauvage et surtout de nombreux hommes mariés faisant un crochet avant que leur train de banlieue ne les ramène à la respectabilité familiale, en somme tout un petit monde réuni dans sa ginette de façon démocratique et dans le même abandon et court-circuitage des barrières socio-culturelles. Au plus fort des activités du FHAR en 1971-72, baiser dans les tasses était érigé en acte quasi-révolutionnaire dans le mouvement radical de politicisation de ce qui jusqu'alors ne relevait que de la sphère privée. C'est à ce moment qu'émergent dans le discours érotico-activiste 'les Arabes' dont la présence aux urinoirs a l'air d'en avoir ravi plus d'un [12]. Force de travail sur laquelle se sont édifiées les Trente Glorieuses, parqués en bidonvilles et cités de transit avant de jouir du luxe de HLM déjà en pleine décrépitude, invisibilisés car en sursit et à tout moment susceptibles de rentrer au pays, ils conservent dix ans après la fin du déferlement de haine anti-Arabe que fut la Guerre d'Algérie leur statut de colonisés dans une mise à distance et infériorisation mêlées à une fascination érotique trouble, l'articulation des enjeux de pouvoir, de race et de sexualité restant encore dans la société française largement inexplorée, c'est le moins qu'on puisse dire. L'Arabe en tant qu'objet érotisé servant un agenda politique radical revient d'ailleurs régulièrement dans les prises de position du FHAR, qui fait là d'une pierre deux coups tout en prétendant de sa position de centralité parler au nom d'autres populations opprimées: briser le tabou autour du sexe entre hommes et revendiquer l'amour trash avec les anciens colonisés [13], discours qui, malgré ses prétentions à renverser l'ordre patriarcal hétéro-flic et raciste, reprend à son compte la vision commune de l'Arabe construit comme bête de sexe prédatrice et incontrôlable, comme le souligne Maxime Cervulle dans ses recherches sur la pornographie ethnique gay française [14]. Bien après la disparition des vespasiennes ce désir non-canalisé continuaient de circuler dans les derniers interstices d'une ville en mutation accélérée. Avant de devenir la Cité de la Mode et du Design avec son toit vert pomme tarabiscoté, les Grands Magasins du Quai d’Austerlitz étaient un énorme cube de béton délabré et par endroits muré. Ses baies de déchargement donnant sur la Seine avaient des airs de docks abandonnés, de port de San Francisco les jours maussades, avant la tombée du soir où les bagnoles roulaient au pas et pleins phares le long du quai et illuminaient les mecs adossés aux piliers. Les berges de Tolbiac leur ont ensuite succédé, point terminal de Paris avant sa dissolution dans son envers cauchemardesque et fantasme ultime, vestige des anciennes industries portuaires dominé par les appartements de luxe de Paris Rive Gauche, dernier projet gigantesque de régénération et restructuration intra-muros. On y vient de banlieue, les voitures se garent en bas des rampes d'accès pavées. Seul le grondement continu du Périphérique parvient jusque là. La Seine grise défile sous les arches du Pont National tout en vieille meulière, cette meulière de région parisienne dont on construisait les pavillons de banlieue, les bastions, les Fortifs qui servaient à la défense illusoire d'une ville se voyant en état de siège permanent. Là il y a des rebeus qui attendent l'après-midi assis entre les grandes sablières rouillées ou au pied des grues, on sait qu'on les trouvera là, et sur les murs de béton d'énormes bites tracées à la craie signalent le rêve de masculinité pure et incompromise.

En gravitation autour des édicules apparaissent aussi à cette époque les créatures ultimes de ce monde crépusculaire, dont les pratiques érotiques centrées sur les tasses restaient submergées et invisibles aux non-initiés, micro-culture devenue légendaire dans la mythologie d'un Paris interlope. Les soupeuses et leurs homologues masculins, qui au tout-venant devaient avoir l’air de nourrir les pigeons, pénétraient discrètement dans les toilettes inocuppées pour déposer au sol des morceaux de pain qui étaient après plusieurs heures de passages suffisamment imbibés pour être consommés, d'où le nom donné à cette communauté secrète dont l’adoration des sexes d'hommes anonymes allait jusqu’à l’absorption de leurs sécrétions mêlées dans la mie souillée, friandise trempée qui, comme le dit la chanson, 'fleure ah si bon l'ammoniaque pourrie'. Étrangement la soupeuse semble bien chez elle dans cet espace-temps particulier, la France un peu vieillote et défraîchie des années Giscard. Paris dans les années soixante-dix avait encore quelque chose de très flottant dans sa grandeur fanée et crasseuse, puante à plein nez, poreuse et éventrée par les chantiers. Son cœur-même était évidé, le Trou des Halles où rôdaient les premiers punks, l'îlot insalubre du plateau Beaubourg respatialisé par Matta-Clark, l'insurrection libertaire de Themroc sur fond de liquidation des quartiers populaires. Une atmosphère de chiottes pas nettes et de voyeurisme imprègne aussi Une sale Histoire de Jean Eustache, filmé alors que les tasses vivaient leurs dernières heures. Dans un récit en diptyque où les mêmes événements sont retracés par deux personnes différentes, Michael Lonsdale parle face à une assistance féminine subjuguée d’un rade parisien que les clients fréquentent exclusivement pour aller observer par dessous la porte des WC les femmes en train d’uriner, société secrète de mateurs où l'ordre de descente au sous-sol est régi par tout un jeu de regards et de reconnaissance mutuelle implicite. Les soupeuses se reconnaissaient-elles à proximité des rotondes vertes dans la poursuite de leurs fantasmes de dévoration? On voudrait pouvoir imaginer un visage à ces silhouettes fuyantes les après-midis d'orage, des femmes élégantes d'un certain âge vêtues de noir venant recueillir en douce la substance pâteuse transfigurée par des dizaines d'hommes, regagnant leurs appartements bourgeois pour l'ingérer lentement devant le journal de Roger Gicquel, et bientôt emportées avec les lieux mêmes qui avaient généré tant de plaisir.

Comme l'écrit Michael Warner, la volonté de neutraliser la sexualité d'autrui est à la mesure du désir et de la terreur de la perte de contrôle qu'elle inspire, la frontière entre désir et dégoût étant pour le moins ténue [15]. Sites de débordements socialement stigmatisés où la confusion de l'informe et de la dissolution des identités sexuelles établies (à commencer par la binarité homo-hétéro, irrémédiablement mise à mal), classes, races et générations, les pissotières font planer la menace d'une implosion généralisée de l'ordre dominant. Leur destruction et leur remplacement par des blockhaus étanches et opaques signalent la restauration de limites sociales brouillées par une interpénétration dangereuse et menacées de décomposition (tant par la promiscuité des pratiques que les miasmes) et se trouvent être contemporains de l'émergence de la scène gay mainstream au début de la nouvelle décennie. La prolifération d'établissements commerciaux dans un Paris toiletté et de plus en plus ouvertement voué à la consommation touristique inaugure un mode de socialisation plus institutionnalisé - les cafés ouverts sur la rue contribuant à la jolité ambiante et les backrooms importées des États-Unis circonscrivant des pratiques sexuelles potentiellement transgressives à l'intérieur de lieux désignés et contrôlables - marquent le début d’une normalisation spatiale croissante et d’une cristallisation d’identités précisément délimitées [16]. Car pour les jeunes mecs fréquentant le Broad en 1982, tous muscles dehors et casquette de mataf à la Brad Davis rejetée en arrière, les tasses ne devaient évoquer rien de plus qu'un monde trouble déjà distant, de descentes de flics, de loulous casseurs de pédés et de vieux salopards en slip kangourou, à des années lumières du monde mirifique des Halles électrisées par le nouveau Forum et du Marais où une culture de plus en plus normative, concurentielle et excluante se présentait comme l'apothéose des combats de libération [17]. Et si elles étaient encore des nôtres, les soupeuses, dernières héroïnes d'un temps échoué, seraient en France depuis longtemps tombées sous le coup des lois successives pour la sécurité intérieure au même titre que les travailleuses du sexe repoussées dans les bois de province ou autres squatteurs de cages d'escalier. Je leur propose donc l'exil sur Senefelderplatz où trône une pissotière rutilante et refaite à neuf, qui au moment de mes passages n'est jamais le theâtre de rien. Peut-être un lieu de désir en attente de résurgence dans une ville dont on est entre-temps bien déterminé à combler les vides un à un [18].

 

[1] Sur la reconstitution à l'intérieur des sex-clubs gays de lieux extérieurs érotisés dans le fantasme de danger qu'ils véhiculent: Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Colter et al., Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End, 1996), 201-2.

[2] Laud Humphreys, Tearoom Trade: a Study of homosexual Encounters in public Places (London: Gerald Duckworth & Co, 1970). Traduit en français par Henri Peretz sous le titre: Le Commerce des Pissotières. Pratiques homosexuelles anonymes dans l'Amérique des Années 1960. Préface d'Éric Fassin (Paris: La Découverte, 2007).

[3] La 'folle des pissotières', l'une des quatre catégories définies par Humphreys, était l'objet d'un rejet généralisé de la part des autres 'usagers' en raison de sa propension au scandale et de son goût excessif pour les loubards. Sur la folle comme repoussoir et figure ultimement subversive: Jean-Yves Le Talec, Folles de France. Repenser l'Homosexualité masculine (Paris: La Découverte, 2008).

[4] Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).
Le cas tout aussi violent du West Village et de ses jetées sur l'Hudson relève des mêmes politiques municipales répressives avec une dimension ouvertement raciste: "Queers hanging out in public were once considered a staple of West Village culture. Yet within the climate of the Giuliani/Bloomberg 'quality of life' crusade, the presence of gender insubordinate young Black and Latino queer youth, as opposed to white men with moustaches, is often viewed as a problem... "They disproportionately target queer youth of color. It's resulting in increased prison populations of queer youth just for loitering or urination on the streeet."" Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40. Le texte comprend également un historique clair de la politique urbaine de Giuliani et de ses répercussions sur les communautés directement visées.

[5] "This perspective on erotic impersonality qualifies as ethical by virtue of its registering the primacy not of the self but of the other, and by its willingness to engage intimacy less as a source of comfort than of risk." Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 211.

[6] Michael Warner, The Trouble with Normal. Sex, Politics, and the Ethics of Queer Life (New York: Free Press, 1999).

[7] Sur l'universalité du droit de pisser et l'aveuglement délibéré des édiles aux besoins fondamentaux de sections entières de la population (femmes, SDF): Julien Danon, 'Les Toilettes publiques. Un droit à mieux aménager', in Droit Social, nº1 (2009), 103-10.

Aux États-Unis, le groupe activiste PISSAR (People in Search of Safe and Accessible Restrooms) vise à rapprocher dans ses revendications des catégories (genderqueer folk, personnes à mobilité réduite) exclues d'une normalisation architecturale au service d'un ordre hégémonique de division des genres et d'un corps considéré comme universel: Simone Chess, Alison Kafer, Jessi Quizar & Mattie Udora Richardson, 'Calling all Restroom Revolutionaries!', in Bernstein Sycamore, op. cit., 216-35.

[8] Après s'être fait gauler en avril 1998 dans une pissotière de Beverley Hills par un jeune flic en civil auquel il s'était exhibé et avoir dans la foulée ému toute l'Angleterre, George a dû venir s'expliquer en prime-time sur la BBC. Juste après l'incident, The Sun en faisait sa une en titrant: "ZIP ME UP BEFORE YOU GO GO". Le flic a quant à lui tenté de saisir la justice pour stress post-traumatique - en vain.

[9] Roger Peyrefitte, Des Français (Paris: Flammarion, 1970).

[10] Anecdote citée dans: Frédéric Martel, Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968 (Paris: Éditions du Seuil, 2008), 125-8.

[11] Merci à Ralf Marsault pour ce détail inédit.

[12] "L'amour avec les Arabes, c'est la rencontre de deux misères sexuelles. Deux misères qui se branchent l'une sur l'autre... C'est aussi ma misère sexuelle. Parce que j'ai besoin de trouver un mec tout de suite. On est obligé parce qu'on est dans une situation pourrie." Philippe Guy, 'Les Arabes et nous' in Recherches, 'Trois Milliards de Pervers', 1973. Cité dans Martel, 127.

[13] Voir le détournement du Manifeste des 343 pour la légalisation de l'avortement: "Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signer autour de vous." Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, Rapport contre la Normalité (Paris: Champ Libre, 1971), 104. Ou encore cette scène de baise furtive et violente entre un adolescent et un Arabe croisé dans la rue: "Tant pis, le type en question, il avait une sale gueule d’arabe, son parfum, c’était pas précisément la rose, mais il en avait sa claque des solitudes de moine... D’abord, il l’a suivi jusqu’à un vieux ciné... Les spectateurs, dans le noir, ils se tapaient du western, l’autre, dans les chiottes, il essayait de se taper le gamin. Mais ça puait... S’étaient foutus à poil tous les deux. L’autre, il agitait sa queue avec un méchant sourire. Ça l’amour avec un homme, ben merde. Et il insistait, l’arabe, il essayait de le foutre sur le ventre, il lui bavait dessus des bons crachats bien huileux. S’est fichu en rogne d’un seul coup. Trop récalcitrant à son goût, finie la rigolade, une bonne paire de tartes et terminée la comédie." ('15 berges', ibid., 102-3).

[14] Cervulle débusque la dimension homonormative du discours du FHAR sur les immigrés d'origine maghrébine et déstabilise une position blanche/mâle/de classe moyenne universalisée et perpétuant, par l'objectification érotique et la prétention de rendre compte de l'expérience subjective d'hommes réduits au silence, les stéréotypes d'hypersexualité (nécessairement active) et de violence: "Thus 'gay pride' for these FHAR members meant a false transgression of white middle-class norms that, far from questioning the commodification of Arab bodies, transforms it into a 'necessary' sign of value for so-called revolutionary politics." Maxime Cervulle, 'French Homonormativity and the Commodification of the Arab Body', in Kevin P. Murphy, Jason Ruiz & David Serlin (eds.), Queer Futures. Radical History Review, nº100 (Durham: Duke University Press, 2008), 176.

[15] Warner, op. cit., 1. "Sooner or later, happily or unhappily, almost everyone fails to control his or her sex life. Perhaps as compensation, almost everyone sooner or later succumbs to the temptation to control someone else's sex life. Most people cannot rid themselves of the sense that controlling the sex of others, far from being unethical, is where morality begins."

Dean part des idées développées par Warner pour aborder la dissolution des limites et le conflit entre identité et désir dans une perspective psychanalytique: 'My libidinous thoughts may be controlled by regulating how others are permitted to exercise their bodily freedoms. The integrity of my consciousness demands that others' liberty be curtailed.' Dean, op. cit., 27.

[16] Un processus de normalisation manifestement déjà enclenché du temps de la rue Sainte-Anne: "La folle traditionnelle, sympathique ou méchante, l'amateur de voyous, le spécialiste des pissotières, tout cela, types hauts en couleur hérités du dix-neuvième siècle, s'efface devant la modernité rassurante du (jeune) homosexuel (de 25 à 40 ans) à moustache et attaché-case, sans complexes ni affectation, froid et poli, cadre publicitaire ou vendeur de grand magasin, ennemi des outrances, respectueux des pouvoirs, amateur de libéralisme éclairé et de culture. Finis le sordide et le grandiose, le drôle et le méchant, le sadomasochisme lui-même n'est plus qu'une mode vestimentaire pour folle correcte... Un stéréotype d'Etat... remplace progressivement la diversité baroque des styles homosexuels traditionnels... Le mouvement est lancé d'une homosexualité enfin blanche, dans tous les sens du terme... Et chacun baisera dans sa classe sociale, les cadres moyens dynamiques respireront avec délices l'odeur d'after-shave de leur partenaire... Le nouveau pédé officiel n'ira pas chercher d'inutiles et dangereuses aventures dans les courts-circuits entre les classes sociales." Guy Hocquenghem, Libération, 29.03.1976. Cité dans Martel, 285-6.

Sur les liens intrinsèques entre espace urbain, identitité gay et visibilité: Michael D. Sibalis, 'Paris', in David Higgs (ed.), Queer Sites. Gay urban Histories since 1600 (London, New York: Routledge, 1999), 10-37. Pose la question de l'homogénéisation des identités dans un espace ultra-commercialisé et les exclusions - relatives à l'origine sociale, l'apparence physique, l'âge, etc. - que celle-ci entraîne.

[17] Jeunisme et racisme ont très tôt fait des émules sur la nouvelle scène, comme au King Night Sauna de David Girard dont l'entrée était interdite aux plus de 40 ans et aux 'étrangers'. Martel, op. cit., 266.

Sur la complexité de la situation des beurs gays de banlieue dans le milieu pédé parisien: Franck Chaumont, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: Le Cherche Midi, 2009).

[18] Un essai brillant sur les vides structurant (de moins en moins) Berlin et leurs usages informels: Kenny Cupers & Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann, 2002).

21 March 2011

The Ballad of the Yummy Mummies

Spielplatz, Greifswalder Strasse, Prenzlauer Berg

Il y a dix ans la simple évocation du nom de Prenzlauer Berg suffisait à faire monter l'adrénaline d'un cran. Ne résidant pas encore à Berlin c'est comme si tout mon imaginaire de cette ville s'y cristallisait: le nom-même me fascinait, l'architecture relativement bien préservée des destructions du siècle était dans son opulence dégradée le véhicule de mes fantasmes de Mitteleuropa, Schönhauser Allee était interminable sous son ciel froid de Russie. Même sa population semblait rescapée d'un monde partout ailleurs révolu, l'urbanité tranquille de ses rues l'antithèse intégrale des visions d'horreur londoniennes accompagnant la fermeture des pubs. Je m'y promenais souvent les samedis après-midi, impressionné par les énormes volumes des Mietskasernen et la plasticité lourde de leurs stucs - du moins celles qui n'avaient pas été dénudées et recouvertes de ce badigeon gris rugueux emblématique de la RDA, qui devait considérer ces fantaisies ornementales comme intrinsèquement décadentes, avant de s'y initier elle-même peu avant sa chute. À la tombée du soir je m'y sentais seul, prêt à me rendre dans un club inconnu où se tenait l'une des nombreuses sex parties du weekend et où j'arrivais toujours trop tôt. C'était là et exactement là que je me voyais vivre dans un futur hypothétique.

On imagine Berlin échapper aux processus de gentrification à l'œuvre partout ailleurs simplement parce que c'est Berlin et que son histoire et son économie chaotique lui assureraient comme par magie un statut à part, même si les rêves des élites post-unification la voyaient miraculeusement propulsée au rang de métropole mondiale. Et puis la mobilisation d'une population que l'on pense très politisée ne laisserait jamais cette ville connaître le sort de Paris ou Amsterdam - la résistance généralisée à Mediaspree, un projet gargantuesque de redéveloppement des abords du fleuve en étant l'exemple emblématique. Seulement la tendance de fond est indéniable et de nombreux événements - microscopiques ou largement médiatisés - nous le rappellent constamment. Avec l'évacuation violente d'un squat de Friedrichshain il y a quelques semaines la question de la gentrification du centre s'est retrouvée propulsée au centre des débats. Berlin, dernier bastion du cool international, succombait aux mêmes mécanismes normalisateurs d'uniformisation sociale et la figure emblématique de cette dérive n'était autre que la famille de classe moyenne avec enfants en bas âge ayant investi - colonisé pour certains - Prenzlauer Berg et poursuivant son avancée vers d'autres secteurs moins policés de la ville.

Le phénomène n'est pas récent mais a pris ces deux ou trois dernières années des proportions délirantes. Il est des zones bien particulières de Prenzlauer Berg où l'on ne s'aventure pas à certaines heures tant on frise l'hystérie dans le trafic de poussettes double-place, quand ce ne sont pas ces énormes carrioles pilotées par quelque jeune parent stressé promenant toute la smala de l'immeuble. Helmholtzplatz le samedi après-midi est quasi impénétrable, ses commerces et espaces publics étant presque intégralement dévolus au culte de la petite enfance et à toutes les niaiseries propres à cet âge. Il existe des salons de thé pour jeunes mères épanouies cultivant l'entre-soi et se livrant à une compétition farouche par progéniture interposée, ma boutique de fringues pédé favorite est devenue une layetterie de luxe et ces rues ombragées aux stucs de pièces montées fraîchement rénovées ont maintenant quelque chose d'un peu trop doucereux. Tant de jolité pastel finit par rester sur l'estomac et ce que Prenzlauer Berg pouvait avoir de fracturé dans sa grandeur louche se trouve submergé par un provincialisme sage de bon goût que certains attribuent à un type de conservatisme mesquin et argenté propre au sud-ouest allemand - beaucoup de ces jeunes couples viennent apparemment de là, un soutien familial conséquent leur permettant de subsister et se multiplier dans cette ville de chômeurs. Il existe un terme très méchant pour décrire ce phénomène social: Spießertum, mentalité du petit bourgeois provincial étranger à toute culture urbaine et imposant ses valeurs d'ordre et de tranquilité au risque de rendre terminalement fade cette ville dont l'éclat anarchique l'avait pourtant attiré. D'autres parlent de Bionade-Biedermeier, ce qui revient à peu près au même.

Se promener dans Prenzlauer Berg donne le sentiment d'une monoculture absorbant une histoire qui ne lui appartient pas en en recrachant à sa périphérie les scories - la polarisation sociale entre classes possédantes et démunies y étant excessivement marquée pour une ville comme Berlin. Le quartier, depuis longtemps déserté par ses populations ouvrières et étudiantes dont le brassage ne semblait plus possible qu'ici, est devenu le territoire exclusif (souvent revendiqué avec arrogance dans une occupation emphatique de l'espace à grand renfort de panzer-buggies) de l'hétérosexualité reproductrice triomphante, réduisant à néant ce que le lieu, dans son ambiguïté entre deux âges, ses poches de temps hétérogènes, ses destructions encore visibles, son histoire vivante de dissidences politiques, avait de résolument queer. Avec le bétonnage des identités sociales et sexuelles, l'uniformisation urbaine et surtout l'omniprésence d'enfants en bas âge et de l'esthétique neuneu qui en résulte, Prenzlauer Berg a depuis longtemps cessé d'être un site de désir intense menant à d'autres ailleurs géographiques, mémoriels, émotionnels, érotiques. C'est comme une immense bonbonnière fermée hermétiquement sur un fantasme hégémonique de plénitude familiale duquel aucunE n'a intérêt à dévier, et macache pour toutes celles et ceux qui ne s'y reconnaissent pas - gay, straight ou autre.

Dans No Future, Lee Edelman élabore, à l’encontre d’une organisation sociale intégralement centrée sur l’enfant, une éthique queer appelant à l'abandon de toute tentative d'adaptation à la politique mainstream d'élan reproductif (ce qu'il nomme reproductive futurism). Être queer (ou ‘cuir’ comme on le prononce à l’allemande, ce qui amuse toujours) exige selon lui une césure complète avec l’idée même d’un futur rédempteur - qui n’est que simple répétition et tout aussi mortel que le passé -, et invoque la puissance explosive de l’ironie pour faire voler en éclats cette temporalité fantasmatique dans laquelle se projètent les tenants de l’ordre familial. Citant lui même Hocquenghem, “Le mouvement homosexuel se rapporte à l'inengendré-inengendrant du désir orphelin en ce qu'il ignore la succession des générations comme étape vers le mieux-vivre. Il ne sait pas ce que signifie le sacrifice pour les générations à venir, pilier de l'édification socialiste. [...] Le groupe sujet homosexuel, circulaire et plane, annulaire et sans signifiant, sait que la civilisation est mortelle, elle seule." Puissent ces mots ne jamais me faire perdre de vue ma présence cinglante dans ces rues grouillantes d’un futur tout-puissant [1].

 

Ça a fini sur une aire de jeu de Helmholtzplatz l'impénétrable / Lorsque je me suis retrouvé dans le tram avec ce grand skin qui me tenait par le colbac j'ai saisi tout le potentiel révolutionnaire de la situation / Il m'avait déjà passablement arrangé une heure plus tôt au Lab et comptait bien poursuivre les sévices en toute intimité / C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés au milieu du terrain de jeu dans la pluie froide et grise de cette fin de nuit / Il me laissait faire ce que je voulais sur lui, il était cool / Son jock noir de pisse sortait de son jean, il était bien rempli, avec un énorme Prince Albert que je mordais à travers le tissu / Les jets âcres se diffractaient contre l'anneau d'argent épais et me coulaient de partout / De temps à autre je me faisais piétiner la gueule, il avait en plus des pieds divins / Un mec de 46 ans plein de cicatrices bandant comme un salaud / Je pense qu'il m'aime bien, ce n'est pas la première fois avec lui, et pareil contre le toboggan des petits, il m'avait longuement travaillé le cul / J'avais toute sa main à l'intérieur alors que nous croisions les premiers travailleurs du matin / À la fin il faisait déjà jour, personne semblait ne rien avoir vu / À une telle heure les petits enfants dormaient encore paisiblement dans leurs châteaux des merveilles aux couleurs sucrées.

 

[1] On ne résiste à la tentation de citer in extenso ce passsage brillant: “If the fate of the queer is to figure the fate that cuts the thread of futurity, if the jouissance, the corrosive enjoyment, intrinsic to queer (non)identity annihilates the fetishistic jouissance that works to consolidate identity by allowing reality to coagulate around its ritual reproduction, then the only oppositional status to which our queerness could ever lead would depend on our taking seriously the place of the death drive we’re called on to figure and insisting, against the cult of the Child and the political order it enforces, that we as, Guy Hocquenghem made clear, are “not the signifier of what might become a new form of ‘social organisation,’” that we do not intend a new politics, a better society, a brighter tomorrow, since all of these fantasies reproduce the past, through displacement, in the form of the future. We choose, instead, not to choose the Child, a disciplinary image of the Imaginary past or as site of a projective identification with an always impossible future.” Lee Edelman, No Future. Queer Theory and the Death Drive (Durham, London: Duke University Press, 2004), 30-1. Guy Hocquenghem, Le Désir homosexuel (Paris: Fayard, 2000 [1972]), 176-7.

28 August 2010

Lucre, Trash et Vanité

"Dans ce monde trop souvent sans imagination, l’avenir réalise lentement le rêve des fous.“
(le député-maire lors de l’inauguration de Vermeil) 

"Elle est caissière, pas tripoteuse."
(une voleuse à l'étalage chopée à Carrefour) 

 

Nouveau Vermeil: 'La Ville-Bidon'

Certains films connaissent un sort étrange. Alors que de nombreux flops commerciaux ou critiques peuvent au fil du temps continuer à toucher un public averti au point de devenir culte, d’autres disparaissent purement et simplement des écrans radars et implosent en vol. C’est le cas de La Ville-Bidon de Jacques Baratier, objet brut de décoffrage projeté des confins des années soixante-dix et dont on est depuis sans nouvelles. Pourtant l’histoire aurait pu entrer en résonance avec certaines angoisses, très fortes dans la France d’alors, autour du modernisme architectural et du radicalisme urbanistique des dernières décennies: un projet futuriste de grande ampleur nommé 'Vermeil’ (en fait Créteil) doit sortir de terre quelque part en banlieue parisienne à grands coups d’investissements, de nouvelles infrastructures et de programmes d’implantation commerciale, et par contrecoup entraîner l’expulsion des populations marginales occupant le terrain, des habitants de bidonville à la bande de ferrailleurs établis avec leurs familles autour d’une décharge. Seule la résistance forcenée de ces derniers donnera du fil à retordre aux autorités prêtes à n’importe quel coup tordu (manigances financières, meurtre) pour voir aboutir leur idéal de cité harmonieuse et 'sans classes’... Au départ un téléfilm intitulé La Décharge et interdit d’ORTF sous Pompidou en 1971, il fut remanié et rallongé pour ne finalement sortir qu’en 1976 (ou peut-être même plus tard) et après un échec retentissant en salles sombrer immédiatement dans l’oubli. Même l’anthologie des Cahiers du Cinéma publiée il y a quelques années sur les représentations filmiques de la ville n’en fait nulle part mention. Était-ce le ton même qui ne faisait plus recette, une satire anarchisante pleine de méchanceté et de noirceur des politiques urbaines publiques sur fond de corruption et de racisme quasi institutionnalisés? Ou bien le climat idéologique du film, très en phase avec les théories critiques d’inspiration marxiste dominantes après soixante-huit? La forme même a-t-elle pu rebuter dans son oscillation constante entre fiction et documentaire social, pastiche de films publicitaires et happenings en terrains vagues? Ou le montage au rasoir qui passe constamment du coq à l’âne dans une prolifération de personnages que l’on ne cesse de perdre en route? Ou peut-être était-il simplement trop tard en 1976 pour ce genre de discours.

Ce qui frappe d’emblée dans La Ville-Bidon c’est en effet sa chronologie hasardeuse due aux aléas de son élaboration et très visible dans les phases de développement successives du quartier institutionnel de Créteil, nouvellement promue chef-lieu de département: les scènes originelles de rodéos se déroulent autour du lac de plaisance en pleine excavation, un archipel de cratères boueux dominé par la carcasse de la nouvelle préfecture en cours de construction, alors que certains plans panoramiques montrent une ville quasi achevée, ce que mes souvenir font remonter aux alentours de 1975 tant la soudaineté d’une telle métamorphose avait frappé les esprits. Ainsi la création du film est profondément indissociable du temps réel de la ville dont il suit la genèse tout en en exposant les mécanismes sous-jacents d’exclusion et de contrôle, son mensonge fondamental sous couvert de modernité et de progrès humain. La Ville-Bidon n’est en effet jamais que l’inverse de bidonville - là où l’action commence, l’état originel auquel l’hubris des hommes la fera inexorablement retourner. L’un des mérites du film est de mettre le doigt sur une période charnière de l’histoire du logement en France et des logiques de différenciation sociale et de ségrégation raciale qui la sous-tendent sur fond de pénurie chronique et d’ingénierie sociale à grande échelle. Car hors l’épopée bien documentée et presque mythique des bidonvilles, dont la résorption se poursuivra jusque dans les années quatre-vingt (avant leur réapparition plus tard sous la forme de camps de fortune aux marges des agglomérations, eux-mêmes démantelés à tour de bras ces derniers temps), l’épisode des cités de transit est lui bien moins connu: ces ensembles de barraquements sombres construits à la va-vite visaient à abriter les populations évacuées des bidonvilles en attente de relogement dans des HLM flambant neufs - bien souvent construits par ces mêmes ouvriers - et auxquelles tant de luxe était encore hors de portée. Comme si le processus de socialisation et d’assimilation par lequel on entendait les faire passer devait se faire dans cet espace gris et transitoire, un sas de sûreté devant mener à la respectabilité d’un éden urbain pourtant déjà bien en route vers sa désintégration programmée. Le député-maire (Lucien Bodard) a d’ailleurs un avis bien arrêté sur la question et l’expose à ses collaborateurs l’air goguenard: certaines populations (comprendre immigrées) sont intrinsèquement irrécupérables et en vertu de leur incapacité à s’adapter à la modernité promise (entendre acheter un appartement comme tout Français) doivent purement et simplement disparaître.

Les scènes de la cité de transit, qui se trouvait à l’orée de Créteil-Vermeil, sont d’un réalisme cru, bordéliques et souvent empreintes d’un profond pessimisme social - les observations désabusées et un brin prophétiques du gardien alcoolique (Roland Dubillard) sur la déliquescence humaine ambiante, les stigmatisations mutuelles entre groupes englués dans la même misère et l’inévitable dégradation de l’urbanité nouvelle, sont sans appel dans l’invariabilité monotone de ses logorrhées (dressé sur un monticule surplombant la ville il philosophe sur les 'grandes bites’ promises à l’ordure - point d’orgue acerbe du film). Sur le mode de la semi-improvisation sont présentées des vies flottant dans une sorte de provisoire permanent, venant d’un monde détruit et sans avenir visible, en butte à tous les fléaux sociaux imaginables: alcoolisme de pères chômeurs, délinquance juvénile, suicide dans les caves, mutilations de chats et prostitution de mères de famille. Le thème de la prostitution et plus largement celui de la sexualité des classes inférieures refait évidemment surface dans l’enquête du sociologue dépêché sur place par un député-maire soucieux de démontrer l’intrinsèque immoralité de ces lieux et le bien-fondé de sa politique d’expropriation. Alors qu’on lui demande dans une parodie d’interview-vérité si la sexualité en cité de transit est différente de celle qui a cours dans 'les autres régions de France’, Fiona (Bernadette Lafont en mode zonarde illuminée) fait allusion avec une fausse ingénuité niaise aux scènes de baise la nuit dans les caves, bien consciente qu'elle est de la fascination ancestrale du bourgeois pour une sexualité supposée dangereuse, prédatrice et hors de contrôle, dont la charge fantasmatique reste à ce jour toujours aussi puissante - voir pour cela la surchauffe médiatique autour du phénomène des 'tournantes’ il y a quelques années ou l’engouement dans la pornographie gay ethnique pour les gang bangs de rebeus en survêt... Le personnage de Fiona sert de trait d’union entre les différentes strates de ce monde d’exclusion et constitue le véritable élément flottant et libertaire du film: résidant en cité de transit, elle fréquente le milieu de la décharge et entretient plusieurs liaisons à la fois, avec le fils du propriétaire de la casse et Mario, le chef des ferrailleurs, un beau gosse décoiffé en grosses bottes de cuir. C’est elle également qui officie en grande prêtresse SM des fêtes orgiaques du terrain vague ou qui au milieu du supermarché de Vermeil-Soleil appelle à la révolte de ses co-cleptomanes et les invite à aller voler ailleurs en paix - scène insurrectionnelle rappelant l’émeute en caddies qui clôt le Tout va bien de Godard.

La résistance à la commodification et au pouvoir sous toutes ses formes est l’un des aspects centraux du climat culturel français post-situ dont l’impact se fait sentir dans tout le film sur un mode essentiellement parodique. Dans le domaine de l'architecture les idéaux du modernisme de la grande époque sont au début des années soixante-dix depuis longtemps discrédités, les innombrables rêves de Cité Radieuse ayant tous, par manque d’imagination, de moyens réels ou par simple cynisme des autorités, largement trahi l’original humaniste élevé quelque temps plus tôt au rang d'idéal céleste par Le Corbusier. Henri Lefebvre avait exposé la dimension idéologique à l’origine de toute production spatiale et les mécanismes d’oppression et de ségrégation à l’œuvre dans une France frappée de plein fouet par une forme particulièrement virulente de gigantisme architectural. Les répercussions sociales de cette violence étatique inaugurée par la reconfiguration de Paris sous Haussmann ne cesseront dès lors de hanter l’imaginaire collectif et la production cinématographique. Dans La Ville-Bidon le personnage de l’architecte (Pierre Schaeffer, par ailleurs pionnier de la musique électro-acoustique), l’un des piliers de la coalition des requins aux côtés du politique, du promoteur et du banquier, égratigne gentiment le mythe démiurgique de l’urbaniste et par un langage ésotérique aux relents grossièrement structuralistes ("toute la ville est discours") masque habilement la véritable collusion de la profession avec les instances du pouvoir. Émile Aillaud, lorsqu’il parlait de la Grande Borne, sans doute son opus magnum, avait d’ailleurs des accents très similaires, le tout enrobé d’une poétique bien plus baroque et moins mathématique mais empreinte du même paternalisme condescendant à l’égard les hordes à loger. Mais l’image est bien plus sombre dans son aspect totalisant, car comme nous le promet le député-maire le jour de l’inauguration en fanfare de Vermeil, c’est l’ensemble de l’existence humaine qui doit être prise en charge et s’épanouir dans le cadre harmonieux de la nouvelle cité: de la crèche à l’université, de l’usine à la maison de retraite, le contrôle des masses est omniprésent à tous les niveaux et n’est conçu que dans le but de servir les intérêts du capitalisme et de la classe dominante qu'il maintient au pouvoir. Ce système de contrôle par les différentes instances étatiques (l'Appareil Idéologique d'État d'Althusser, théorisé à la même époque) se heurte cependant à la résistance des casseurs de la décharge (le terme de 'casseur’ étant dans le contexte de violence politique de l’époque très fortement connoté) qui lutteront jusque dans un rodéo mortel contre l’éviction. Ce sont eux, blousons noirs crasseux et seigneurs de la ferraille, les véritables agents d’émancipation, irréductibles et au potentiel destructeur total, contrairement aux ouvriers, esclaves des cadences infernales et récupérés par l’appareil bureaucratique syndical, avec lesquels éclatent régulièrement des rixes au troquet - ainsi d’ailleurs qu’avec les immigrés portugais, car les loulous sont de leur propre aveu "aussi un peu racistes“.

C’est d’ailleurs à eux que l’on doit les scènes les plus spectaculaires du film, comme ce rodéo sauvage dans les terrains vagues, sorte de ski nautique sur capots désossés trainé par des vieilles bagnoles sans toit: en bande originale, La Décharge de Claude Nougaro, titre lui aussi complètement oublié mais féroce dans sa force percussive et ses incantations tribales; en arrière-fond la cité du Mont-Mesly, opaque et hiératique dans son ordonnancement monochrome, sorte de muraille irrélle dans la lumière grise du matin et réapparaissant à chaque retour de caméra dans un tournoiement d’une élégance époustouflante (l'effet dramatique du lieu est tel qu'Alain Corneau y tournera aussi Série Noire quelques années plus tard). Ou bien encore la course poursuite de nuit sur le parking de 'Créteil Soleil', tout juste inauguré, où Fiona, en mini-jupe et sautillant sur ses hauts talons comme une gazelle prise dans les phares, se fait coller par la bagnole de Mario au milieu des chariots - le fantasme trouble de la proie traquée de nuit dans les bois -, et c'est bien la découverte d'un cadavre de femme dans le terrain vague (un meurtre commandité par les autorités) qui précipitera l'expropriation de la communauté indésirable. Et même s’il y a ça et là dans le film des moments drôles et incisifs (certaines scènes familiales dans la cité de transit sont à la limite du surréaliste), La Ville-Bidon laisse quand elle s’éteint un goût très amer. Elle aurait dû le faire dès sa sortie si l’on s’était donné la peine de regarder, puis toujours un peu plus au fil des années au fur et à mesure de la désintégration qu’elle laissait entrevoir pour aujourd’hui ne plus donner que l’envie de vomir. On ne peut alors que prendre la mesure du désastre présent et du degré d’inaction et d’impéritie auquel est réduite la France quand il s’agit de penser les notions d’identité et de communauté nationales. Le pourrissement, sporadiquement accompagné de poussées hystériques sur la menace que ferait peser l’immigré sur la sécurité intérieure, a réellement été la seule attitude adoptée par un pouvoir intellectuellement démuni face à ces questions - l’énorme farce régressive du débat sur l’identité nationale étant l’exemple le plus stupéfiant de son impuissance tétanisée. Ce n’en est que plus évident aujourd’hui à l’heure d’une xénophobie affichée sans scrupules, d’une escalade sans fin dans l’ultra-sécuritaire et d’une brutalisation sociale généralisée qui semble être la seule réponse d’un gouvernement aux abois, sans culture ni conscience historiques: aucune volonté d’examen collectif du passé colonial français dont l’héritage explique largement l’infériorisation des populations d’origine étrangère et le déni de leur appartenance à la collectivité par un encerclement policier permanent; aucune réflexion sur la relégation spatiale qui en est le corollaire, l’exclusion de la vie civique et la stigmatisation des couches populaires les plus fragilisées, ou sur la ville envisagée comme lieu multiple et intégrateur - seule compte une action virile immédiate, le reste n’est qu’argutie de gauchiste déphasé, et tant pis si on finit dans la pire des jungles.  La Ville-Bidon contemple du haut de son tas de gravats le gouffre qui s’ouvre lentement, les fractures d’une société qu’une droite revanchiste et réactionnaire divise toujours un peu plus entre bon citoyens et 'voyous’, un pays malade de ses marginalisations démultipliées à l’infini dans la psychose d’un palais des glaces implosé.

15 August 2010

Elle, la Région Parisienne

Homo Sacer

Il y a quelques jours passaient en boucle les images de l'éviction des squatteurs de la Barre Balzac aux Quatre Mille de La Courneuve. L'émoi fut sur le moment considérable face à ces quelques familles traînées dans la rue manu militari par les forces de l'ordre, auxquelles leur ministre de tutelle ne laisse décidément aucun répit: les cris et les pleurs des femmes terrorisées étaient à la limite du supportable, la vue d'un enfant en bas âge écrasé par le corps de sa mère à même le trottoir représentant le point culminant de l'incrédulité horrifiée. La violence sociale décrétée en haut lieu et entretenue dans un climat de division entre communautés ne connaissait donc pas de fond dans un pays où les garde-fous éthiques les plus élémentaires avaient depuis longtemps sauté, la vie politique se voyant réduite à un western de série Z qu'aucune instance ou principe moral ne semblaient plus capable de contrer. Une fois l'intervention policière terminée les familles, dont il faudrait bien dire qu'elles n'avaient pas choisi Balzac pour le raffinement de son urbanité, ont dû finir dispersées dans les environs, sous les bretelles d'autoroutes, dans les camps de fortune, les meublés crasseux, peut-être même vers des départements plus lointains, ces territoires dits 'périurbains' mobilisant eux aussi tout un spectre de représentations fantasmatiques. Leur sort après une action si spectaculaire redevient indifférent puisque rendu à l'invisibilité, notre indignation trouvant sans difficulté d'autres motifs d'expression alors que le gouvernement français dégaine tous azimuts comme lors de toutes ses poussées d'anxiété extrême et de glaciation sécuritaire.

Le lieu même de l'intervention est hautement emblématique. Non pas tant à cause de la sortie sur le Kärcher, ce que l'on n'a d'ailleurs pas manqué de relever dans la presse, qu'en raison du devenir de la vie sociale française au fil des décennies que la Barre Balzac (et non la 'Tour', comme on l'entend souvent -  il est important d'être précis ici comme ailleurs: un zeilenbau n'est pas un point block.) incarne à la perfection dans sa décrépitude ahurissante. Je l'ai encore aperçue il y a quelques semaines du RER B en route vers l'aéroport, elle et celles plus modestes qui s'agglomèrent encore tout autour. C'était une très belle fin de journée d'été, j'etais en marcel tous tatouages dehors, exposé au regard de jeunes hommes en groupes, discutant et riant, ceux dont la simple existence semble grandement inquiéter le pouvoir. Des fenêtres on voyait Balzac dans son impressionnant volume et la lumière dorée éclabousser les parois des immenses ouvertures rectangulaires dont je me disais qu'elles avaient dû être creusées dans son épaisseur à l'occasion d'un énième programme de réhabilitation passé, qui comme tous les autres réduisait la problématique de l'exclusion à de simples questions spatiales. Comme si l'on avait cru qu'elle prendrait ainsi allure plus humaine, deviendrait plus contrôlable, pacifierait ses occupants. Oui, faire passer tant de lumière au travers du monolithe lui ferait prendre en légèreté, avait-on dû penser. Quelques appartements avaient disparu dans la série d'excavations qui ponctuaient à intervalles réguliers l'énorme structure, qui de cette façon avait commencé a devenir un bel objet dramatique et primaire.

J'ai bien sûr pensé à Deux ou trois Choses que je sais d'elle et au moment où l'ensemble est entré en vie, rempli des surplus prolétaires d'un Paris en pleine guerre contre ses pauvres - un élan offensif parmi bien d'autres dans son histoire moderne. C'est vrai que dans le film la cité se laisse saisir comme un tout plastique cohérent et baigne dans une lumière de début d'après-midi légèrement gazeuse. L'humeur aurait même quelque chose de franchement frivole lorsque Marina Vlady laisse son gosse en garderie pour partir en jupette faire la pute à Paris. Tout flotte dans le bleu immatériel, pâle et brillant, des panneaux de mosaïque structurant les façades, une profondeur de bleus ancestraux condensés en des millions de petits cristaux, une Byzance azurée où tout sentait les cages d'escalier fraichement ripolinées... C'était une marque de l'époque, un manifeste visuel mêlant l'hygiénisme social à la volupté d'une vie de plaisirs dans un espace désincarné et abstrait. Dans Deux ou trois Choses... on semble pourtant déjà assister au début d'une décomposition annoncée, la pourriture qui ternira irrémédiablement cette vision olympienne. Y parler si tôt de violence sociale serait inapproprié, et pourtant tout ce qui y surviendra est déjà contenu dans l'ennui de l'enfermement (les longs plans d'adolescentes et de mères postées aux fenêtres dans une attente indéfinie, comme réveillées après leur déplacement brutal d'un monde intime et familier, symbolisent parfaitement cette position du corps féminin dans l'urbanisme technocratique des grands ensembles), la terreur du déclassement social, le sentiment de s'être enlisé dans un temps stoppé net. Ce sera seulement plus sale, plus intense et plus désespéré [1].... Le bleu de La Courneuve subsiste à ce jour, à peine terni, ce qui est très troublant. Un bleu que j'aimais infiniment voir dans toutes ces cités de la Région Parisienne mais par la suite recouvert d'une épaisseur beige sans éclat à l'occasion de reprises en main institutionnelles.

Ce début de canicule a été en France marqué par une vague d'incidents graves qui ont en retour déclenché un déferlement de mesures gouvernementales délirantes, nouvelles illustrations du revanchisme revendiqué de la droite contre les populations reléguées de ce pays. Il y eut tout d'abord la Villeneuve de Grenoble, un ensemble solide de structures brutalistes soigneusement disposées entre lac artificiel et paysages alpins, et qui à son tour constituait un territoire à reprendre de force. Depuis quelques semaines s'y succèdent tactiques guerrières d'assaut et descentes matinales d'une violence insensée, donnant lieu à un déploiement de personnel incroyable dans sa magnitude. On pense ne serait-ce qu'une seconde à l'effet produit par une présence policière aussi écrasante dans son espace le plus banalement quotidien, celui que l'on investit affectivement, celui d'une sociabilité qui est la même que partout ailleurs, à sa violation constante de l'intime et surtout à son absolue impunité tant ces méthodes dignes d'un régime d'exception relèvent dorénavant d'une normalité dont peu songent à s'émouvoir. Peu après La Corneuve trois policiers sont montés dans la rame de RER où je me trouvais, trois beaux mecs harnachés de toutes sortes d'ustensiles pendant à leur ceinture. Je n'aime jamais une telle proximité, elle me rend vulnérable, et encore moins de me dire qu'un état dit de droit doive à ce point se reposer sur l'arbitraire le plus flagrant pour assurer sa propre stabilité. Et je sais d'expérience, en France comme ici, que le délit de faciès, puisque c'est là que tout commence, est tout sauf une vue de l'esprit.

Et puis entre La Courneuve et Grenoble on aura aussi crié haro sur les Roms, que le gouvernement persiste dans sa large inculture à assimiler à l'ensemble des 'gens du voyage', catégorie administrative très mignonne et unique à la France. Certes, la population ne semble pas non plus très encline à les soutenir au moment des démantèlements de camps par une police visiblement extensible à l'infini, peut-être parce qu'ils ont une dégaine pas possible et que télégéniquement parlant on a fait mieux. C'est vrai que dans l'avalanche de drame et de pathos qu'est l'évacuation de la Barre Balzac on serait davantage porté à l'indignation... Cela me rappelle une étrange scène à laquelle j'ai assisté il y a quelques semaines. À Berlin aussi des femmes Roms font la manche dans tous les hauts lieux touristiques et surtout autour de l'Alex qu'elles parcourent en groupes de long en large toute la journée, fendant les courants d'air de leur longues jupes bariolées, une ribambelle de mômes à leurs trousses. Un matin alors que je revenais du sport, certaines se reposaient sur l'une des pelouses pelées environnant la Fernsehturm et servant accessoirement de toilettes publiques. Un ivrogne du coin s'était joint à la partie puis s'était sauvé en courant aprés avoir chapardé un ballon à l'un des gosses. S'en était ensuivi un drôle de jeu de cache-cache entre ces femmes et le farceur dans le but de récupérer le ballon. Cela les amusait beaucoup et leurs rires enjoués retentissaient sous les arbres, des rires de jeunes filles profitant d'un rare moment de légèreté. On aurait presque songé un instant à Marie-Antoinette se distrayant avec ses dames de compagnie à Trianon. M'est alors venue une pensée curieuse: que ces femmes aussi étaient jeunes et pouvaient faire preuve d'insouciance, qu'elles savaient rire de choses aussi inconséquentes, qu'aucune d'elles ne pouvait individuellement se réduire à cette armée spectrale écumant la place et toujours considérées en termes de nuisance ou de victimisation. Pendant ces quelques secondes je me sentis capable de les voir autrement et m'arrêtai pour observer la scène, jusqu'à ce que le poivrot mette abruptement fin à cette fraternisation improbable en faisant d'un coup éclater le ballon.

 

[1] Une mise en perspective des interactions entre subjectivités féminines et architecture moderne dans le cinéma des années soixante (incluant une analyse de Deux ou trois Choses... et du Repulsion de Polanski) dans: Katherine Shonfield, Walls Have Feelings. Architecture, Film and the City (New York, London: Routledge, 2000).

28 December 2008

Pansy Division

Il y a quelques jours une amie - lesbienne - me confiait son exaspération devant la rafale de questions qu’elle avait récemment dû essuyer de la part de collègues de travail qui s’étonnaient de ce qu’elle n’ait toujours pas d’enfants. C’est qu’à quarante ans passés, la situation devenait critique. Épuisée par leur détermination de tout savoir et non-désireuse de s’épancher sur sa vie privée dans la cage à rats du monde de l’entreprise, elle finit par raconter qu’elle ne pouvait simplement pas concevoir. C’est alors que l’incompréhension céda le pas à une lame de fond de sollicitude empathique, chacun y allant de son conseil sur les dernières techniques de fécondation artificielle à tenter en ultime recours. Apparemment l’épisode est loin d’être isolé et aucun mensonge ou diversion ne sauraient avoir raison de l’indéboulonnable certitude qu’il n’est de salut hors du statut de parent, un fait qui ne se discute même pas tant il tombe sous le sens. Je trouvais ça gonflé et la colère ne tarda pas à prendre le dessus. Car après tout elle n’avait pensé qu’à se protéger, la vérité crue étant trop dure à entendre. Admettre que des gosses elle n’en n’avait rien à cirer et qu’elle n’éprouvait même aucun sentiment spécial à leur égard, l’aurait d’emblée rabaissée au rang de dernière des dernières, d’ogresse, de gorgone, de Myra Hindley réincarnée.

Cette dernière évidence d’abus hétéronormatif me rappela une autre instance d'obnubilation pour la petite enfance. C’était lors d’une émission de France Culture sur l’homophobie diffusée il y a un an ou deux. Les journalistes avaient eu l’idée originale de présenter la perspective de parents qui trouvaient difficile d’assumer l’homosexualité de leur enfant mais avaient tout de même entrepris d’y remédier en se constituant en groupe de soutien. L’une des mères, une femme posée dont on sentait bien qu’elle avait vécu l’enfer mais semblait enfin remonter la pente, faisait part de son deuil de ne jamais pouvoir devenir grand-mère, ce qui était triste et d’autant plus insensé que son fils n’était pas, du moins elle ne croyait pas, "stérile“. À ces mots mon sang ne fit qu’un tour: d’évidence c’est tout ce qui lui trottait dans la tête, son fils n’étant plus qu’un géniteur en puissance qui avait failli à ses devoirs, une bite à féconder absente à l’appel. Il m’est alors apparu que ma mère devait partager des sentiments semblables, me voir moi aussi avant tout comme un procréateur non-advenu, moi qui ai toujours tenu en horreur l’idée d’une quelconque continuité biologique, ma dissolution dans le pullulement infini de familles dont on ne sait rien. Des Esseintes et les fantasmes d’auto-engendrement qu’il avait pu inspirer dans ma jeunesse étaient donc toujours bien vivants - ce qui est rassurant.

Sur Stoke Newington Church Street, poche ultra-gentrifiée de la république populaire de Hackney, l’été avait amené avec elle une mode pour le moins curieuse: des hommes d’âge mûr et d’une corpulence bien loin de l’adolescence portant de petits pantalons courts à la mi-mollet et des sandales Birkenstock. Ils avaient l'air assez incongrus avec leurs manières de petits garçons dociles aux côtés de leurs épouses postées aux commandes de voitures d’enfants gigantesques. Je savais d’expérience qu’il n’était jamais avisé de vouloir forcer son chemin au travers de ces barrages de poussettes grosses comme des tanks qui occupaient toute la largeur du trottoir. Ces femmes, toujours mal coiffées et à l’air fermé, pouvaient être très remontées et affirmer leur présence de façon particulièrement aggressive. Cette stratégie d’occupation de l’espace me semblait même délibérée et révélatrice d’un phénomène plus global, d’une sorte de revanchisme social déguisé. Dans un contexte général de mainmise des classes moyennes sur d'anciens quartiers ouvriers, faisant flamber le prix du mètre carré et transformant notamment Stoke Newington en une sorte d’Islington du pauvre, on assista en un temps relativement court à une reconfiguration du domaine public centrée sur Church Street, qui pour moi devint un enjeu de nature proprement politique: face aux proles qui par opportunisme ou nécessité avaient déjà décampé et à une scène politique contestataire de plus en plus rachitique, les classes moyennes asseyaient là leur triomphe avec leur bras armé mobilisé en permanence, les cohortes de harpies à roulettes qui en cas de confrontation savaient toujours faire valoir leurs droits haut et fort.

Mais tout cela n’était rien comparé à ce qui m’attendait à Berlin, car loin de l’enclave dans un océan de barbarie que représentait 'Stokey’, Prenzlauer Berg est immense et la qualité de son bâti - des Mietskasernen monumentales superbement restaurées, l’un des plus beaux ensembles ayant survécu aux destructions - offrait un cadre idéal pour l’afflux massif de ces jeunes familles. Le ballet continu des poussettes le long de la Kollwitzstrasse témoigne de ce basculement socio-culturel et démographique tout comme la concentration ahurissante de layetteries dans le secteur. Bien loin d’être le quartier radicalement chic et alternatif qu’il a pu à un moment prétendre être (en continuation du microcosme contestataire qui s’y rassemblait déjà du temps de la RDA) cette partie de Prenzlauer Berg - englobant même jusqu’au Bötzow Viertel dont les trottoirs atteignent le même degré de congestion - ressemble carrément à une pouponnière à ciel ouvert, ce qui n’est évidemment pas franchement bandant en termes de crédibilité urbaine. Si bien que se promener le long de ses rues ou pénétrer dans ses commerces prend parfois l’allure de guerilla larvée, toute tentative de percer un front continu de mini-véhicules étant généralement accueilli par un silence dédaigneux, voire même une indifférence hostile. Moi, petit pédé improductif qui ne connaît rien à rien de la vie de famille ni des sacrifices auxquels celle-ci astreint, à quels droits puis-je prétendre face à ses femmes qui ont tout donné pour la communauté et comptent bien le lui faire reconnaître? Mais comme le faisait remarquer un ami à qui je racontais mes déboires de voisinnage et qui lui doit composer avec une menace bien plus persistante dans les rues de Budapest, j’ai quand même le luxe inouï de pouvoir me choisir ce genre d’ennemis...

 

Heliogabale, Stoke Newington, 1995

 

"Last night I lay trembling, the moon it was low
It was the end of love, of misery and woe"

(Nick Cave & The Bad Seeds, Lucy)

 

C’était à Stoke Newington, dans la maison où j’ai dû vivre près de trois ans. La plus belle de toutes et sans doute la seule longue période de temps où je ne me suis senti en danger de départ forcé. Une petite communauté s’y était développée et il me plaisait d’être une part incontestée de son noyau dur, celui qui s’est maintenu jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’éviction qui n’a pas manqué... Il faisait noir et j’étais allongé sur mon lit. Dans la chambre retentissait Foi Na Cruz de Nick Cave, chanson d’une sérénité magnifique qui me venait d’un matin de jeunesse, lorsque un dimanche d’été j’étais rentré à pied de la gare après une nuit à Paris. Les rues bordées de marronniers étaient encore désertes dans la lumière qui fusait doucement, la légèreté de l’air doré tranchant avec la lourdeur habituelle de ces retours solitaires. Je crois que c’était peu avant mon départ pour Londres. La vie me semblait à nouveau pleine de promesses et pour la première fois je me sentais calme et confiant en ma réalité physique dans le monde... Un intense bien-être me gagnait alors que les violons tournoyaient en nuées aériennes et gracieuses. Un sentiment de contentement et de plénitude bienheureuse alors que sur le mur obscur de dessinaient des formes mouvantes, arabesques scintillantes qui disparurent pourtant presque aussitôt. Observant le bas de la porte j’aperçus alors que la lumière du palier s’allumait et s’éteignait alternativement. La panique devint rapidement oppressante quand à plusieurs reprises la porte s’ouvrit partiellement sur quelque chose que je n’arrivais à discerner. Une fraction de seconde il me semble avoir pensé à la parfaite similitude de la scène avec les invasions répétées de Repulsion. Puis soudain elle est entrée, ma mère, sa présence reconnaissable malgré l’imprécision de ses traits brouillés par l’obscurité. Elle s’avançait tout droit en direction du lit comme un automate impassible et dans la terreur de la voir se lancer sur moi je restai pétrifié dans mon attente de l’inévitable. C’est alors que dans son approche inexorable elle se mit à grossir et m’enjamba dans la même foulée, une mère gonflable qui s’élevait au-dessus de moi en une immense arche noire et passa hors de ma vue, vers la ville au-delà, dans son expédition d’épouvante. Je criai à plusieus reprises pour me forcer à me réveiller. Je savais comment sortir de ça, ce n’était pas la première fois. M., alarmé par le bruit, me réconfortait et je me rendormais calmement, attribuant cette agitation aux quantités invraisemblables d’alcool ingérées dans la journée. Quelques heures plus tôt j’avais rencontré Bogosse.

15 January 2008

Luftpalast: Absence, Desire and Berlin's Wastelands

A journey through the physical voids and disruptions of Berlin, a city marked as much by absence as it is by architectural materiality, as it is confidently re-emerging on the world stage. After the resumption of its status as unified Germany’s federal capital spectacular reconstruction plans have radically altered the character of the amorphous city in order to create a stable, strongly defined sense of self, just as former political regimes had sought to leave their ideological mark on what was perceived as a shapeless, uncontrollably deviant wilderness. This new phase in the city’s history posits a strong architectural intervention as the precondition for the reshaping and normalisation of social processes in the context of global, transcendent consumerism. This horror vacui and fixity of meanings in the opacity of built forms lead to the obliteration of transparent, multilvalent spaces where the emergence of potentially subversive desires, a heightened awareness of one’s historical dimension and fundamentally composite, ’diffracted’ identity gives way to the unnerving sense of a ’flattened’, permanent present encapsulated in a generic, hypercontrolled urban realm. This endless quest for oneself through the city conjures up powerful cinematographic images as Berlin’s ever-changing scenery and dramatic transformations have inspired a wide range of directors and provided the setting for some memorable performances. In a simultaneous interaction with writing and photography four films will be discussed here, each of them raising crucial questions about the interplay of memory, desire and residual spaces: how to truly be in the city? How do the contradictory pulls of historical consciousness and general amnesia shape the built environment? What sort of manipulation and obfuscations are embedded in architectural intervention? How can desire and resistance to any fixed identity and superficial, univocal interpretations of the city develop and circulate in its empty expanses?

 

"This is how one pictures the angel of history. His face is turned toward the past. Where we perceive a chain of events, he sees one single catastrophe which keeps piling wreckage and hurls it in front of his feet. The angel would like to stay, awaken the dead, and make whole what has been smashed. But a storm is blowing from Paradise; it has got caught in his wings with such violence that the angel can no longer close them. This storm irresistibly propels him into the future to which his back is turned, while the pile of debris before him grows skyward. This storm is what we call progress."

(Walter Benjamin, Illuminationen) [1]

 

Sehnsucht

Bernauer Strasse - 13 August 1961. At the Deutsches Historisches Museum on Unter den Linden the same footage is constantly replayed. That of Bernauer Strasse on the day when the ’anti-fascist protection rampart’ was suddenly erected by the GDR regime, the first day of total physical separation between the two halves of the politically torn city. Whatever lay at hand was used to build a primitive version of what would over the years become an extremely sophisticated fortified system: bricks, breeze-blocks, concrete beams.

On the Bernauer Strasse architecture itself became the Wall as border troops stormed into tenement blocks and forced the inhabitants to leave without delay. The most harrowing scenes show some of them jumping off to safety from the upper storeys, not having enough time to take even the slightest possession with them, whilst the windows and entrances of the lower floors were being bricked up one by one, the flats being forever entombed with all their content and memories. On its whole length the street presented the same surreal sight of violated architecture and lives, rows of bricked up Mietskasernen (’rental barracks’, the archetypal palatial Berlin tenement block with a succession of courtyards at the back). Later on all of them would in a final act of destruction be razed to ground-floor level and hollowed out, their smashed in windows and doors revealing the eerie, empty expanse of the Death Strip, a wasteland of weeds, barbed wire and a bewildering array of military infrastructures [2]. Across the city the Wall acted as a black hole at whose contact everything - humanity, architecture, civilisation - disintegrated and vanished without trace. In the abolition of meaning it represented architecture and its reverse strangely became one and the same thing [3].

The cumulated effects of wartime bombings and division have deeply affected the physical texture of the city, which has been disrupted by constant waves of destruction-reconstruction. The voids in-between, the insterstitial spaces, the archeology of Berlin’s history laid bare, testify to the unimaginable violence of the processes that shaped it. Unlike other metroplolises endowed with a greater visual coherence, relatively stable historical continuity and a clear sense of self to market, Berlin, in the absence of any homogeneous historical continuum and clear-cut definition, is in contrast a city without a form [4], an amorphous entity endowed with multiple personae [5]. This lack of stability in the city’s physical fabric has a profound effect on the way one experiences its spaces, as though the irretrievable loss of architectural materiality and the excessive openness found an echo in a more slippery, less circumscribed sense of self, a state of accute awareness, expectation and yearning for what holds the promise of endless possibilities. Lying in a wasteland where only one building might still be standing, the exposed side walls scarred with the burnt out traces of what was once other houses full of people, an architecture turned inside out and broken through, the unexpected perpectives opened up by what has been disemboweled as in a gigantic Matta-Clark anarchitecture, or sitting in the peace of a cool stairwell after entering an old tenement block whose door had been left open, just to listen to noises and faint voices coming from within - and wonder what actually happened there. For a brief moment identity wavers and diffracts itself into an infinity of alternative, imagined lives: ghosts from the past, film characters, the sheer multiplicity of one’s possible selves in the exhilaration of the open city. There is a beautiful German word for this state of longing, whose force is difficult to convey in other languages: Sehnsucht. Sehnsuchtsvoll, sehnsüchtig, full of yearning for something that is not there and may yet be revealed.

 

Harzer Strasse, Treptow

Car park, Karl-Liebknecht-Strasse

Former Death Strip, Moritzplatz, Kreuzberg

The ubiquity of absence in Berlin’s fabric and the impossible return to a lost unity are one of the many strands at the core of Wim Wenders’s Wings of Desire [6]. One scene in the deserted wasteland of the Potsdamer Platz, once the bustling centre of Berlin’s social life and as a result of the Wall’s destructive power an overgrown, almost totally obliterated wilderness save for a few isolated buildings (a surviving part of the Hotel Esplanade with its rococo ballroom) and the disused viaduct of an experimental magnetic levitation train system. Shadowed by angel Cassiel (Otto Sander), the old poet Homer (Curt Bois) returns to the place of his youth but is unable to locate precisely where the Potsdamer Platz once stood. There are no bearings left, no vestige to cling onto to access memory and revisit the past. Everything is constantly shifting in a kaleidoscopic sense of disorientation and unstable, ever-changing meaning. What may in other cities be taken for granted (continuity, architecture, materiality, coherence, presence) here dissolves in indeterminacy, uncertainty and near non-existence. What once stood is gone and yearning for an aesthetic, narrative unity is constantly thrown into disarray and doomed to failure in the disruptions and disturbances of a city splintered into numerous histories. Being in Berlin means acknowledging the sheer power of absence and impermanence, being open to the multiple virtualities of its terrains vagues and forgotten recesses. This being a depressing prospect in a world where space is a prime commodity it goes some way towards explaining why architecture is felt to be a consolation in the face of loss and why so much of it (or more to the point, why too much of the same stuff) has been produced since the post-Wall heady days in order to finally give Berlin an acceptable face.

One case in point is the Topography of Terror, a memorial site situated a stone’s throw away from the Potsdamer Platz [7]. Standing on the excavated remains of the nerve centre of Nazi terror (the Reichssicherheitshauptamt, including the Gestapo headquarters) and displaying a (now permanent) exhibition on the crimes that were planned in its palaces or actually took place in its underground cells, the site is remarkable by its almost total absence of architecture. The intervention is indeed minimal, even a bit makeshift, and focuses on the bare facts so that visitors are free to engage with the environment and exhibits in their own personal way. The land itself is left in the state it has been in since the sixties, unstructured, unadorned and unburdened by the predetermined meaning an overwhelming architectural presence would have stamped on it. However various design competitions have been launched since the eighties to give a more coherent shape to the Topography, which might have looked a bit too unprepossessing and scruffy to some for a place of such historical significance. The ill-fated Peter Zumthor project - a documentation centre dominating the ground - illustrates what is at stake in architectural intervention - however sensitive and subtle - as it interferes with and compromises the site’s essential open-endedness.[8] Eventually the Topography of Terror remained in the same informal, unbeautified condition, confrontation with the past being all the more effective and powerful in the absence of any physical mediation between the visitor’s reflections and the vanished theatre of hate, whose philosophical, political, emotional implications are thus fully revealed.

 

Devianz

Bernauer Strasse, 1981 - Polish director Andrzej Zulawski films his unsung masterpiece, Possession, memorable in its haunting depiction of a West Berlin stuck in the status quo of the post-Ostpolitik years. Whereas the Wedding part of the street has been gloriously redeveloped seventies-sci-fi style, the other side in Mitte is sinking into a uniform, rain-soaked mass of greyness with collapsed remains of houses serving as makeshift fortifications. The overall ambiance is that of paranoia, mental collapse and unrelenting despair.

A disconcerting mixture of intellectual grandeur and metaphysical schlock, which has elicited amongst film lovers adoration and repulsion in equal measure, Possession [9] is an altogether classic tale of adultery and communication breakdown. Anna (Isabelle Adjani) shows signs of unrest (to put it mildly) as her husband Mark (Sam Neill) returns home from some spying mission. It quickly transpires that she’s taken a lover during his absence, who turns out to be some bloody, tentacular creature hidden in a dilapidated flat in Kreuzberg. Throughout the film she is seen rushing to and fro between her two abodes in a state of constant hysteria. In the relinquishment of her responsibilities as a mother and docile wife, Anna becomes some unlocalizable vagrant in a city seemingly deserted by all human activity. In a state of continuous nomadism and divorced from social constraints she storms in and out of a modern, sterile family environment endowed with all the trappings of cosy domesticity (the flat faces the Wall with border guards literally peeping into the living room) to an uncertain twilight zone on the urban margins where she does away with the most basic rules of polite civilisation, as serial murder and bloody embraces quickly ensue.

The flat where the monster dwells is an old, heavily ornate palazzo-like Mietskaserne facing the Wall in the Sebastianstrasse, another famous stretch of the Death Strip. Because of the advanced degree of dereliction it had fallen into after the combined effects of wartime bombings and division Kreuzberg was at the time a terminally ravaged district of fallow land and abandoned tenements attracting all those who, whether out of choice or not, had no or little stake in mainstream society. Whilst the more than affordable rents attracted waves of Turkish immigrants, empty buildings were taken over by a politically very active community of squatters intent on creating alternative forms of social organisation in a city which, because of its insular status in the geopolitical configurations of the time, was more open to radical experiments of all kinds. The mythical status of Kreuzberg as a place of exile and rootlessness as well as a laboratory of social dissent and cultural subversion viscerally averse to capitalist encroachment, was further strengthened in the eighties by recurrent street fighting with the police in protest against forceful evictions. The area was at the time earmarked for wholesale redevelopment and increasingly threatened in its informal, uncommodified character by the normalising forces of institutional speculation - the gargantuan Kreuzberger Zentrum at Kottbusser Tor gives a clue as to what would have happened had they succeeded. Anna's flat, in its sheer uninhabitability and makeshift, ’recycled’ quality, is the antithesis to the controlling, rationalised family space she is constricted to in the repression and self-denial it imposes. As a remnant of the past still bearing the traces of its innumerable catastrophes it is the place where the most aberrant desire and the horrors of a silenced history can be revealed and confronted.

Hidden in a residual part of town devoid of any financial value and where 'normality' has partly broken down, the monster can be seen as the emanation of a desire that exceeds and transcends the norms of conventional bourgeois marital life ruled by decency, whilst embodying in its extreme horror the violence of historical/erotic awareness that is sparked off in the disrupted, scarred city. Anna's sexuality is ruled by excess (we learn that he made love to [her] all night) and is nomadic as the ’couple’ moves around Berlin from place to place after the Kreuzberg flat has been gutted by fire. The endless wandering and out-of-control eroticism - matched by Berlin’s numerous sites of informal sexual encounters - subvert and annihilate all ideologically determined structuring of space. This confrontation with the most abject leanings finds a correlation in the lingering presence of a harrowing past that is everywhere to be seen in the urban fabric. Lurking between the two halves of a divided country the monster's lair is the sealed chamber where the tragedies of history are made visible with madness and identity meltdown as inevitable consequences. Alone in the margins of a city she has taken possession of, Anna occupies the spaces left vacant by all normalised forms of behaviour and knowledge, and in the destruction she wreaks enjoys a state of ubiquity and permanent transgression. The ’child’ birth scene in the U-Bahn tunnel (with its squealing and yelling probably the most memorable moment in the film) encapsulates this equivalence between the aberrant, transfigured body and the porous urban immensity whose limits and restrictions have been dissolved.

Fräulein Schmetterling am Palast der Republik

The question of the presence of an alien (female) body in marginal urban spaces and its potential subversion of the social order is articulated even more clearly - albeit in much more serene form - in Fräulein Schmetterling [10], a film produced in 1965-66 by the Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) with a script by Christa and Gerhard Wolf, as the themes of desire, fantasy, architectural transformations and political control are here intrinsically linked. Interestingly the film was deemed suspicious enough by the Central Committee of the SED (East Germany’s Communist Party solely in power) to be banned before even being granted a release. Helene (Melania Jakubisková), the main protagonist, dreams her many possible lives in a sunny, excitingly cosmopolitan Ost Berlin and doesn’t seem to grasp the urgency of socialist edification. She is a bit eccentric, whimsical and unable to hold down any of the jobs the authorities 'allocate' her to, each assignment resulting in painful failure and humiliation. More importantly she lives in a crumbling, soon to be knocked down old Mietskaserne that had survived the bombings around the Alexanderplatz and obstinately refuses to vacate the place despite repeated attempts to dislodge her and separate her from her younger sister. Unlike the new, rationally designed blocks of modern flats lining the monumental avenues of East Berlin - the neighbouring Karl-Marx-Allee being the prototype of such totalising designs - the old quarters, an ill-defined geography of bombsites, wastelands and abandoned houses, concealed in the eyes of the regime something shady, ambiguous, conducive to all sorts of deviances and thus potentially damaging to the stability and homogeneity of the political/moral order [11].

In Fräulein Schmetterling we witness the continuous conflict between the realisation of desire in its uncontrollable circulation in the city’s unchartered zones and an increasingly monodimensional, transparent architectural space, a frozen, static monumentality from which there is no escape. A lone woman roaming the city streets, occasionally looking for men (she has a short fling with a boxer she’d spotted and followed around town), or dreaming her life away in sumptuous settings, as in the lovely scene showing her wearing different evening dresses outside Café Moskau or waltzing in the evening sun up the Marienkirche with the said boxer, is clashing with the officially promoted version of the ideologically committed woman, a creature turned into a monosemic, easily identifiable icon of the socialist project [12]. Other women in the film conform to that ideal, the most daunting of whom being the relentlessly intrusive bureaucrat from the Jugendamt who is determined to bring Helene to heel. Eventually the young woman is rehoused in one of the blocks along the Karl-Marx-Allee where she can start a new life in accordance with official values and aspirations (a good wife, mother and worker rolled into one). Encased in glass and concrete she overlooks the grand boulevard - a thoroughfare more suitable for Soviet-style military parades than erotically driven flânerie - seeing everyone and becoming visible to all in her final neutralisation [13]. Errant sexual desire and dreams of romance are nipped in the bud by means of urbanistic concepts devised to consolidate a coercive, omniscient power. But there is love at the end of the road when Helene meets a pantomime in a circus and seems once again to slip out of the State’s clutches by instilling a bit of magic into people’s dreary lives.

After extensive restoration by the Bundesfilmarchiv Fräulein Schmetterling was shown for the first time in Berlin in 2005. The intensely oniric quality of the film was all the more moving as parts of it had been too damaged during the purgatorial years in the vaults to be salvaged, hence its strangely fragmentary, lunar quality. A film intermittently erased with a discontinued soundtrack and an image constantly teetering on the brink of disappearance - when it wasn’t underexposed or complelety blurred - it itself became void and was left so without further intervention, in a state of fragile equilibrium where the disruptions and losses in the visual continuity echoed the shapeless, loose fabric of postwar Berlin, where subversive bodies and fleeting desires could still feel at home despite the regime’s best attempts at reducing identities and social relations to regimented uniformity and mere manifestations of political subservience.

 

Panopticon

Bernauer Strasse - January 2007. The eerie silence and all-pervasive psychosis of its pre-1989 incarnation have given way to a breezy, bustling street life on the edge of the übertrendy districts of Mitte and Prenzlauer Berg. An expanse of derelict land is still visible on the site of the former Death Strip despite timid, peacemeal attempts at giving a modicum of visual coherence to the area. At its Western end a whole section of the Wall has been reconstructed as part of a memorial to those who lost their lives fleeing from the East.

This concern with visual continuity and homogeneity is central to the immediate post-Wende years when Berlin was turned into the largest building site on earth and was set to become - that’s at least how it looked for a short while - the most exciting laboratory of avant-garde architecture and urban intervention imaginable. Debates raged over the shape to give to a city which had for so long been deprived of one and just like Paris or London had a clear, unmistakable identity and confident sense of self, so Berlin would soon be as visually defined and thus regain the metropolitan prestige befitting a newly ’normal’ Germany. The result of such ambitions is probably the biggest U-turn in the history of town planning and a strategy that will mark the city’s development and structure for years to come. The controversial set of theories and practices known as Critical Reconstruction and according to which Berlin was to be rebuilt was promoted and implemented with steely determination by the then Director of Urban Development Hans Stimmann, whose legacy is still hotly debated to this day [14]. To put it simply the concept of Kritische Rekonstruktion involves a total rehabilitation of spatial models inherited from a fantasmagoric golden age in urban history which broadly speaking covers anything from the baroque era to the age of the Mietskasernen, in other words the grand classical past from Frederick the Great to the First World War via Schinkel. The traditional grid-pattern and restrictions regarding height and elevation were to be the two pillars of a stringent set of guidelines that would serve as template for future reconfigurations [15].

The old centre of Friedrichstadt (with Friedrichstrasse as main thoroughfare) was dramatically remodelled with those very principles in mind: voids and absences, a creative use of which could have allowed for infinite poetic possibilities and subtle responses to the complexities of the site, were systematically obliterated in an attempt at recreating what was perceived as Berlin’s ’true’ urbanity and lost essence. However the result did not quite live up to the ambition with the relentless uniformity of smooth stone façades and the unremitting blandess of cubic volumes regimenting space in the crudest possible way. Needless to say there isn’t anything remotely baroque or classical about those buildings which aim to evoke the area’s prewar warren of passages and in many cases only conceal yet another upmarket shopping precinct. This physical saturation and optimal use of space in a stridently mercantile manner and heavy-handed architectural bombast might give an indication of what kind of future lies ahead and the sheer limitation of social practices such a city would allow - a monodimensional environment geared towards consumerism in a generic setting that reproduces predetermined, ’traditional’ ways of experiencing space. More controversially the latter’s normalisation and the entrapment of Berlin in some illusory ideal identity borders on historical whitewashing as it is obvious that the past is here being rewritten and dubiously simplified for immediate consumption. Just like the disturbing parts and dramatic ruptures in German history are cleverly airbrushed out of the whole picture, so the capital city must reflect an unproblematic harmony in a straightforward visual narrative that blatanlty ignores the whole legacy of the XXth century, whether it be Weimar Modernism, National Socialism, postwar reconstruction or the GDR [16].

Like an unstoppable juggernaut Critical Reconstruction strikes wherever it can, whether small residual spaces to fill in or more sizeable swathes of empty land such as the Humboldthafen in the vicinity of Berlin’s new Hauptbahnhof [17]. The station being a resounding success in terms of commercial potential, private developers are beginning to flock in for the next big thing. The project’s blueprint (a glorification of the square in all its forms by O. M. Ungers’s disciple Karl-Heinz Winkens, who drew on XIXth century plans for the area) once again shows the same dry neo-classical perspectives reminiscent of a lifeless De Chirico composition. We are even told it will have a little something of Venice.... Of course this kind of prefabricated urbanity is highly contrived as all it boils down to is a banal office precinct masquerading as a new heart for the city. But does Berlin need any more prestige developments and luxury residential complexes? In fact Berlin doesn’t do luxury very well, at least not as it’s understood everywhere else. Its true luxury lies in its unprepossessing spaces, its fluctuating topography where the imagination can breathe, where unexpected encounters with strangeness and interactions with the past might occur in a continuous search for its soul, its ragged, multifarious, luminous self... At night all the lights are turned on around the Potsdamer Platz and on closer inspection it turns out that most corporate headquarters are vacant, in what looks like a slightly surreal cartoon image of what big business ought to be, a unwitting parody of a global capitalist city - just like Critical Reconstruction is a crude, dangerously nostalgic quest for a lost, ideal order that was never fixed - if it ever existed in the first place.

Leipziger Platz / Potsdamer Tor

Kaisersaal, Hotel Esplanade, Potsdamer Platz

A few months ago the Federal Constitutional Court (Bundesverfassungsgericht) convened over a plea from Berlin’s mayor Klaus Wovereit for emergency funding towards his financially beleaguered city. After backing up their (eventual) rebuttal that the Bund should come to the rescue, the judges added that things weren’t so bad after all as Berlin was ‘poor but sexy’. Beyond the humorous remark it is however easy to see a whole set of implicit associations when it comes to defining the city. It is ‘poor’ as in: incomplete, inchoate, informal, makeshift, do-it-yourself, open to personal intervention. And ‘sexy’ as in: accessible, relaxed, young, experimental, unconventional, inclusive, erotically charged... In any case they are the sort of feelings elicited by a film like Stadt als Beute [18], which tracks the lives of three young aspiring actors on the streets of a treacherous, seductive Berlin, while an eponymous play, whose premiere is due to take place at the Volksbühne, acts as a focal point to those disjointed trajectories. Stadt als Beute deals with the different, personal ways we negotiate urban space and the countless risks, illusions and deceptions underlying human relations in the big city, which in turn becomes a prey through its subjection to external and largely uncontrollable economic factors whose impact is most visible in the spectacular architecture of the rebuilt capital. The effect of such a sudden transformation on a relatively fluctuant urban fabric and its materialisation into a corporate, impenetrable monumentality raises broader questions about the nature of the public realm in the face of brutal redevelopment and rampant social segregation. This is of particular relevance in a place like Berlin where an endemically stagnant economy may still blunt the excesses of the unbridled speculation befalling other major European cities and resulting in gradual ’civic dispossession’. The city seems to be fostering its own human ecosystem (itself quite unique in Germany) whereby a fairly wide range of communities of diverse geographical/social origin and status can still coexist in a relatively inclusive space.

Somewhere in the film something truly magical happens, a sudden alchemy between the city’s streets and the main character, a Iggy Pop look-alike in tight-fitting vest called Ohboy (David Scheller). It is in this scene that the City as Prey is finally revealed in a violent collision with architecture. At the end of a chaotic few minutes on the Potsdamer Strasse full of random encounters - the many frictions and seductions that make up everyday urban life - Ohboy finds himself at the corporate epicentre of the new Berlin, a city reinvested by power, full of noise and reclaimed grandeur, oscillating between Fifth Avenue glamour and Ceausescu-esque glitz [19]. In the middle of the Sony Centre, an oversized, tightly secured panopticon designed for mass entertainment, the final manifestation of an abstract, omnipresent albeit unlocalizable order, a CCTV-monitored simulacrum of public space floating in an elusive centre and yet strangely disconnected from the rest of the city whose heart it purports to be [20]. Such fraudulent pretensions finally dawn on Ohboy, who loses it and kicks up a rumpus in the fountain, splashing around in the middle of the precinct before being chased off by a (private security firm) vigilante. This is Potsdamer Platz in its contemporary guise, the one desperately sought by the old poet in Wings of Desire. Now the remnants of the Hotel Esplanade where Nick Cave performed at the end of the film are encased in glass and incorporated into a totalising environment fundamentally alien to the infinitely differentiated texture of Berlin, a capsule where the past is ripped apart and spat out as entertainment in the general obliteration of historical consciousness, the sterility of the now and instant gratification remaining the only possible experiences in the amnesia wrought by the lure of architecture. As brilliantly formulated in Spaces of Uncertainty [21], "Berlin shows how the identity of a city is not in its architecture, but next to it."

 

""In this sense (...) it is also outside the consumerist onslaught, bombardment and encroachment of meaning, signification, and messages. The void claims a kind of erasure from all the oppression, in which architecture plays an important part."

(Rem Koolhaas, Rem Koolhaas: Conversations with Students) [22]

 

Berliner Schloss reconstruction project, U-Hausvogteiplatz

Every day on Schlossplatz a tiny piece of the past is mechanically removed and discarded. The ruin of the Palast der Republik has become the city’s most poignant sight, its rusty skeleton undergoing a slow, discreet agony - instead of being blown up like a vulgar council tower block before cheering crowds [23]. The Palast, Hans Stimmann’s bête noire, is irreversibly dematerializing, its bulk full of air and unfulfilled promises, its grand staircase hanging in the air and tarnished copper-tinted glass reflecting fragments of sky. In the heart of Berlin a particularly selective enterprise of critical memory reconstruction is in full swing. The Palast’s demise, voted by the Bundestag in July 2002, was motivated by a number of reasons: it was an eyesore (Berlin’s very own carbuncle) and a health hazard (an asbestos-ridden nightmare), whilst there was a pressing need to make a strong architectural statement more in tune with the vision modern Germany had of itself, a new symbol for a newly found normality. What should take its place had been hotly debated since reunification but the proposed rebuilding of the Berliner Schloss (renamed Humboldt Forum to give it a veneer of openness) came to embody this quest for the ideal symbol and found great support from a variety of quarters who weren’t remotely perplexed by the strange concept: a replica of the Hohenzollern imperial palace with its ornate stone façade, an orgy of cupolas, pilasters and grand courtyards, whose original had survived the war before being blown up by the GDR regime to make way for military parades and other displays of mass adulation [24]. Although it may seem baffling that a modern, innovative and in so many ways progressive country should consider rebuilding a baroque pile as the symbolic centre of its capital city, it is symptomatic of the current cultural climate and the direct result of protracted disputes engulfing politicians, historians and architects alike over a contested, highly sensitive past (a tortuous process encapsulated in the concept of Vergangenheitsbewältigung, or ’struggle to come to terms with the past’). With the Schloss’s return, its supporters claim that harmony, beauty and a strong sense of identity will revisit Berlin, a bit oblivious of the fact that ’beauty’ and visual continuity have long ceased to apply in a city whose very nature lies in extreme contrasts, strange juxtapositions and violent disjunctions in ever-changing, sometimes conflictual identities.

The impact the Palast had on public imagination when it opened in 1976 must have been phenomenal, something akin to the thrill and wonderment visitors had experienced when first entering London’s Royal Festival Hall, the masterpiece of 1951’s Festival of Britain: a spacious, modern, multipurpose building opened to all, a true People’s Palace offering a wide range of cultural activities and where informal socialising could take place in its public areas, foyers and cafés - at least as much as was permitted by norms dictating public behaviour. Everything, from the swirly carpets to the plastic furniture and space-age artwork exuded a cool modernity, a glamorous otherworldliness made all the more alluring by the thousands of little lights that literally caused the place to glow in the otherwise gloomy East Berlin night. Friends met there at weekends and the little children of the Democratic Republic rang home full of pride and excitement at the idea of being AT the Palast der Republik. That the complex had also housed the GDR Parliament (the Volkskammer) certainly did not endear it to a unified Germany’s ruling elite hellbent on eradicating this conspicuous blemish on Berlin’s desired historical harmony [25]. Its association with a discredited regime contaminated the whole building which - unllike others dating from the Nazi era which were easily reappropriated and dissociated from their ideological origin - deserved an exemplary treatment in the systematic erasure of whatever vestiges of the GDR still littered the capital. In the destruction of the Palast der Republik it is hard not to see first and foremost a political act through which power relations and selective readings of the past are laid bare, a reluctance to acknowledge the bewildering complexity of history in favour of an unproblematic narrative that precludes more in-depth discussions around the (admittedly difficult and intricate) issues of memory and identity, and hence an informed, progressive debate on the architectural future of Berlin [26].

However the Palast left with a bang. In the couple of years preceding its final closure the building was taken over by various cultural organisations which temporarily used its gutted shell to stage a whole range of exhibitions and performances (Einstürzende Neubauten played there amongst others). The Zwischennutzung (’intermediate use’) programme of events was immensely successful and for a while it looked as though the building, devastated, humiliated and on the brink of impending disappearance, had single-handedly become the coolest and most cutting-edge venue in town, reappropriated by its inhabitants and responsive to the breathing city that lay beyond its porous envelope, intimately integrated into the fabric of a living whole [27]. Fundamentally a void at Berlin’s core (in ideological - the GDR was for many merely a blip in the historical continuum which had to be blotted out - as well as physical terms - there was hardly anything left of the structure), poised between a minimal existence and near absence (the word ZWEIFEL - ’doubt’ - spelt in huge letters on the roof emphasizing its uncertain future and tenuous presence), its dismantled spaces proved the most flexible, resilient setting for interactive events and raised vital questions about openness, transparency, the impact of art in society and its relation to the surrounding city. In fact it is certainly in its ephemeral and inclusive quality the closest one ever got to the mythical but never realized Fun Palace designed by Cedric Price for London’s East End in the 1960s [28]. What will happen behind the opaque, massive stone walls of the Schloss pastiche (the latest plan incorporating a new museum for the city’s non-European art collections with ’entertainment’ facilities attached), in its all too imposing materiality, symbolic overdetermination and overweening claim to a fixed, all-encompassing ’identity’, will certainly turn its back on the ciy whilst pretending the opposite and condition formatted, predetermined social practices (a visit to the museum with maybe a look into the shops at the end of it in a cosy, hypercontrolled, hyperprivatised and hypersponsored environment).

In the sanitization of history and its recycling into a smooth, unproblematic narrative - regardless of the emotional significance of the place and its enduring power in personal memories - the Palast, reduced to its most humble, transparent self, could have mutated into new, open-ended architectural forms and initiated experimental interactions with a city whose heart is doomed to be entombed in a bombastic XVIIIIth century wedding cake and antiquated urbanistic concepts. In a horrifying future development Berlin would probably then stop becoming, to finally be [29]. As we speak the Palast’s ghost is slowly vanishing, maybe already transformed beyond recognition, ready for the big leap. There is however a slight twist to all this. As the required funds are currently unavailable for the Humboldt Forum (the project largely relies on private generosity as the State simply cannot afford such a folly) Berlin’s true nature has returned with a vengeance. On the site of the Palast, there will until then be... nothing. Just a vast expanse of green nothingness, a slightly better tended version of the innumerable wastelands otherwise gracing the city’s forgotten corners.

 

[1] Walter Benjamin, Illuminationen (Frankfurt am Main: 1961), 273 [Illuminations, English trans. Harry Zorn (London: 1970)].

[2] Brian Ladd, The Ghosts of Berlin. Confronting German History in the urban Landscape (Chicago, London: The University of Chicago Press, 1997), 7-39.

[3] On the Wall as anti-architecture: Neil Leach, ’Berlin 1961-89. The bridal Chamber’, in Neil Leach (ed.), Architecture and Revolution. Contemporary Perspectives on Central and Eastern Europe (London, New York: Routledge, 1999), 209-218.

[4] After Philipp Oswalt, Berlin. Stadt ohne Form. Strategien einer anderen Architektur (Munich: Prestel Verlag, 2000).

[5] On Berlin’s interstitial spaces and a critique of architectural intervention: Kenny Cupers & Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann KG, 2002).

[6] Der Himmel über Berlin (France/West Germany, 1987), director: Wim Wenders; script: Wim Wenders, Peter Handke; cast: Bruno Ganz, Solveig Dommartin, Otto Sander, Curt Bois, Peter Falk.

[7] Official website of the Topographie des Terrors.

Ladd, 1997, 154-167.

Stefanie Endlich, ‘”Grands Projets”: un nouveau Paysage des Lieux de Mémoire’, in Les Temps Modernes n° 625. Berlin Mémoires (Paris: 2003), 97-99.

[8] Ibid., 103-106.

[9] Possession (France/West Germany, 1981), director: Andrzej Zulawski; cast: Isabelle Adjani, Sam Neill, Margit Carstensen, Heinz Bennent. This part of the essay is a reworking of a piece included in the website I devoted to Possession and its Berlin setting on Kosmospalast.

[10] Fräulein Schmetterling (East Germany, DEFA-Studio für Spielfilme, Künstlerische Arbeitsgruppe “Heinrich Greif”, 1965-66), director: Kurt Barthel; script: Christa und Gerhard Wolf, Kurt Barthel; cast: Melania Jakubiskovà, Christa Heiser, Carola Braunbock, Milan Sladek, Lissy Tempelhof.

[11] On the presence of women in the socialist city and the possible emergence of a flâneuse figure in this new context: Astrid Ihle, ‘Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold’, in David Crowley & Susan Reid (eds.), Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc (Oxford, New York: Berg, 2002), 85-104.

[12] On the official representation of womanhood in the GDR: Astrid Ihle, ‘Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter’, in Paul Cooke & Jonathan Grix, (eds.), East Germany: Continuity and Change (Amsterdam, Atlanta: Rodopi, 2000).

[13] On the portrayal of women and sex in the context of modern urban transformations and their exposure to the male gaze: Katherine Shonfield, Walls have Feelings. Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000). Of particular interest are the chapters on Polanski’s Repulsion and Godard’s Two or three Things I know about Her.

[14] Andreas Tzortzis, ‘Berlin’s Post-Wall Master Builder retires’, The New York Times, 27 September 2006.

[15] For an exhaustive presentation of Berlin’s new architectural projects, critically reconstructed or not: Philipp Meuser, Vom Plan zum Bauwerk. Bauten in der Berliner Innenstadt nach 2000 (Berlin: Braun, 2002).

[16] Ladd, 1997, 108-110, 231-235.

[17] Steffen Pletl, ‘Humboldthafen: neuer Statdtteil geplant’, Berliner Morgenpost, 21 October 2006; Ralf Schönball, ‘Zugkräftige Umgebung’, Der Tagesspiegel, 3 January 2007.

[18] Stadt als Beute (Germany, 2005), directors: Irene von Alberti, Miriam Dehne, Esther Gronenborn; cast: Richard Kropf, Inga Busch, Stipe Erceq, Julia Hummer, David Scheller, René Pollesch.

[19] Ladd, 1997, 115-125.

Cupers & Miessen, 70-71.

[20] On the privatisation of the public realm in the ubiquitous shopping mall: ibid., 12-18.

Lieven De Cauter, The Capsular Civilization. On the City in the Age of Fear (Rotterdam: NAi Publishers, 2004).

[21] Cupers & Miessen, 2002, 99.

[22] Rem Koolhaas, Sanford Kwinter (ed.), Rem Koolhaas: Conversations with Students (Architecture at Rice) (Princeton Architectural Press, 1996), 63.

[23] For a detailed history of the Palast der Republik: Anke Kuhrmann, Der Palast der Republik. Geschichte und Bedeutung des Ost-Berliner Parlaments- und Kulturhauses (Petersberg: Michael Imhof Verlag, 2006).

[24] On the debates surrounding the rebuilding of the Berliner Schloss: Anna-Inés Hennet, Die Berliner Schlossplatzdebatte im Spiegel der Presse (Berlin: Verlagshaus Braun, 2005).

Mathis Winkler, ‘The Struggle to shape the Heart of Berlin’, Deutsche Welle, 21 August 2006.

For details on the Humboldt Forum project and the significance of the Schlossplatz site from an institutional perspective, see Berlin’s Senate Department of Urban Development website.

[25] On the treatment of the GDR after unification: Paul Cooke, Representing East Germany since Unification. From Colonization to Nostalgia (Oxford, New York: Berg, 2005), 27-59.

Régine Robin, Berlin Chantiers. Essai sur les Passés fragiles (Paris: Stock, 2001), 168-245.

[26] On the Berliner Schloss in the context of Critical Reconstruction and the related conception of history: Ladd, 1997, 47-70.

On the vicissitudes of national identity and the construction of history in postwar Germany: Mary Fulbrook, German National Identity after the Holocaust (Cambridge, Maldon: Polity Press, 1999).

[27] On the various artistic interventions in the Palast during its Zwischennutzung phase: Amelie Deuflhard, Sophie Krempl-Klieeisen, Philipp Oswalt, Matthias Lilienthal & Harald Müller (eds.), Volkspalast. Zwischen Aktivismus und Kunst (Berlin: Theater der Zeit / Recherchen 30, 2006).

A more general essay on alternative, temporary uses of existing places: Florian Haydn & Robert Temel (eds.), Temporary Urban Spaces: Concepts for the Use of City Spaces (Basel, Boston, Berlin: Birkhäuser, 2006).

[28] On possible future mutations of the Palast and a parallel with Cedric Price’s Fun Palace: Philipp Misselwitz, Hans Ulrich Obrist & Philipp Oswalt (eds.), Fun Palace 200X. Der Berliner Schlossplatz. Abriss, Neubau oder grüne Wiese? (Berlin: Martin Schmitz Verlag, 2005).

[29] After Karl Sheffler’s famous phrase: “the tragedy of a fate that... condemns Berlin forever to become and never to be.” Karl Scheffler, Berlin - ein Stadtschicksal (reprint, Berlin: Fannei und Walz, 1989), 219.

15 September 2007

Palazzo Prozzo

Alexa Shopping Centre

Alors même qu’il ressemble encore à un grand chantier, ’Alexa’, célébré comme le plus grand centre commercial de Berlin, vient d’ouvrir ses portes à un public subjugué. Certes ses débuts ne se sont pas déroulés sans heurts le soir de l'inauguration alors qu’une foule monstre manifestait son impatience à l'entrée avant de littéralement pendre d’assaut le magasin d’électro-ménager à la recherche des fameuses bonnes affaires promises dans la presse. Les scènes d’empoignades furent d’une violence particulièrement choquante quand on sait que le motif n’était souvent qu’un modeste téléphone portable ou autre lecteur de DVD promis à sa petite famille. La police fut à ce point débordée que l’accès aux galeries dut momentanément être suspendu alors que les blessés évacués et les débris de verre pulvérisé donnaient au lieu un aspect quasi insurrectionnel de nuit de pillage. Cette irruption inquiétante de sauvagerie sitôt oubliée ’Alexa’ s’apprête donc à devenir l’une des pièces maîtresses du nœud commercial d’Alexanderplatz, un volume architectural aussi carré et massif que ses congénères Alexander et Berolina Haus (deux merveilles de plasticité par Peter Behrens) et Kaufhof (sensiblement plus aride après sa remise au goût du jour par Josef Paul Kleihues), tous trois pris dans une même perspective cyclopéenne de l’autre côté de la rue. Et c’est vrai que venant de Jannowitzbrücke la courbe décrite par cette masse énorme fonçant en direction de l’Alex et de ses tours ne manque pas de vigueur. L’approche aurait même un certain panache si la qualité d’exécution de l’édifice n’était en tous points si déplorable. Car ’Alexa’ réussit l’exploit de n’avoir rien - mais absolument rien - pour en atténuer la médiocrité tant extérieure qu’intérieure. L’horreur y monte d’un cran à chaque tournant et la débauche d’éléments décoratifs surfaits ne trouve d’égal que dans l’ampleur du personnel de sécurité déployé, ces jeunes hommes au crâne ras et brûlés aux U.V. venus des grands Plattenbauten périphériques dans leurs costards des grands jours. Tenter d’approcher ’Alexa’, avec ses barrières zigzagantes d’aéroport visant à canaliser le flot ininterrompu de visiteurs, a quelque chose de fondamentalement déplaisant et ne laisse aucun doute planer sur le degré de surveillance qui sévit à l'intérieur.

Durant les longs mois de construction sur le site d’un parking pour cars de touristes on avait appris à redouter le pire. Le bunker de béton colossal qui prenait peu à peu forme faisait bien comprendre que transparence et ouverture n’étaient que chimères auxquelles il faudrait renoncer, un truc de lopettes qui n’avait pas sa place dans ce monde d’hommes au travail. Ce serait une affaire musclée et sans états d’âme, une immensité caverneuse et vorace en énergie ne se différenciant en rien des premières générations de shopping centers à la Brent Cross ou Créteil-Soleil, ces dinosaures que l’on croyait à jamais disparus. Vint peu après le revêtement extérieur sous la forme de panneaux préfabriqués répétés à l’infini: leur étrange texture en plissement évoquait quelque rideau de théâtre dont le badaud serait invité à lever un coin pour découvrir un monde de délices inconnu alors que leur rose strident détonnait singulièrement avec les nuances beiges, métalliques et bleues pâles qui donnent à l’Alex un peu de consistance visuelle dans la mégalomanie de son échelle entre les Behrens d’avant-guerre, les réalisations futuristes de l’ex-RDA (Haus des Lehrers, Kongresshalle) et les blocs d'habitation qui s’étendent plus loin. ’Alexa’ affirmait là son irréductible singularité et dans sa tonitruance revendiquée on allait voir ce qu’on allait voir. Malgré l’aspect fortement pharaonisant du volume central avec sa lourde corniche stylisée de temple du soleil, on apprend que le projet vise en fait à renouer avec le glamour et le goût si caractéristique du Berlin des années Weimar - dont Alexanderplatz était l’un des épicentres - et pour mieux forcer le trait des pans entiers de murs sont recouverts d’immenses composition évoquant cette période dorée, des garçonnes et dandies à monocle aux formes géométriques vaguement simultanéistes à la Delaunay. Et pour rendre ce fatras encore plus incompréhensible des dais de tôle accidentée (et dorée) marquent les entrées, alors que l’improbable sculpture-logo qui s’éléve devant l’ensemble (une figure humaine aux bras grands ouverts dans une position d’extase - légèrement Kraft durch Freude dans son caractère libération-par-la-consommation) parachève l’avalanche de registres esthétiques sur lesquels 'Alexa’ joue sans discrimination et jusqu’à l’hystérie.

Mais plus que ses aberrations formelles et son iconographie confuse ce sont bien les circonstances de son apparition qui laissent songeur. Il n’échappera pas à certains qu’à quelques centaines de mètres de là le Palast der Republik n’en finit pas de disparaître, sa structure de métal rouillé se désincarnant toujours un peu plus au fil des jours et se trouant de perspectives insoupçonnées. Arguer de la laideur du Palast pour l’abattre alors qu’une horreur bien plus énorme vient d’être commise un peu plus loin est évidemment irrecevable, mais ne serait-ce pas non plus son caractère public et informel dans son ultime ambition de devenir le Volkspalast par excellence qui le rendait suspect et indésirable dans le contexte de remodelage et de rentabilisation intensive du centre historique? Nous n’avons maintenant plus que notre ’Alexa’ pour pleurer, forteresse close sur elle-même, privatisée et sécurisée contre un peuple toujours capable du pire, en attendant que ne nous revienne, dans son historicisme d’opérette (voir pour un avant-goût l’impayable centre commercial 'Das Schloss' à Steglitz ) le mastodonte des Hohenzollern et ses nostalgies rances. Bien plus dérangeant toutefois est le fait que Berlin doive à se point se compromettre et accepter de telles atrocités pour que quelques investisseurs daignent s’intéresser à son sort. Si 'Alexa’ doit revigorer l’économie locale c’est au prix d’une certaine idée de la civilité et de l’invervention publique dans la ville, et examinant le bunker sous toutes les coutures on ne peut réprimer le sentiment pénible qu’il s’agit là avant tout d’une opération commerciale des plus mercenaires, un terrain à développer à outrance sans considération pour l’environnement immédiat. Preuve en est l’arrière du bâtiment, à l’opposé du portique égyptien. En attente d’une opération immobilière ultérieure (sans doute un complexe hôtelier ou de bureaux laissé aux soins d’autres promoteurs) une parcelle de terrain est restée vacante et l’envolée délirante d’’Alexa’ s’achève brusquement pour ne laisser à la vue qu’un mur uniforme et nu, rose et aveugle comme le reste, un de ces murs exposés si habituels à Berlin où se lisent les écorchures de l’histoire. C’est là que les premiers signes de délitement du 'glamour’ viendront, car ici un mur si immaculé ne peut jamais le rester très longtemps.

Alexa Shopping Centre