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24 April 2012

Cruel and Tender

"Let's dance, for fear your grace should fall
Let's dance, for fear tonight is all"

 

Comme toujours en arrivant à Orly j'ai préféré prendre le 183 vers la Porte de Choisy. C'est sans doute la façon la plus lente de gagner le centre mais le bus express, qui prend directement l'autoroute, ne donne jamais grand-chose à voir. Car j'aime me retrouver au contact de Paris en traversant cette portion de banlieue sud, qui même si seulement large de quelques kilomètres, défile assez lentement pour me donner le plaisir d'observer, le temps de me laisser imprégner du sentiment d'être à nouveau là, rattrapé par un passé que chaque détail microscopique ravive. C'est toujours avec trépidation qu'une fois le complexe de l'aéroport passé avec ses énormes hangars à demi désaffectés, je pénètre dans les premiers quartiers d'habitation, des lotissements ouvriers de petits pavillons lugubres, cadre rêvé de Série Noire me rappelant le minuscule appartement de ma grand-mère où flottaient des odeurs de pots de chambre javellisés, avant que n'apparaisse dans l'énormité de ses empilements la Cité des Aviateurs, dont les tours sont en cours de rénovation. Elles me paraissent démesurées dans ce gigantisme propre aux grandes banlieues françaises, avec leurs verrières de cages d'escaliers dévalant sur toute la hauteur. Je regarde les gens avec insistance, qui reviennent des courses ou rentrent exténués du travail un jour normal de semaine. Ils m'intriguent, eux qui sont restés là tout ce temps, qui ont changé avec le pays. Un groupe de trois laskars passe de l'autre côté de la rue, survêts blancs et doudounes sombres, ils viennent de se faire raser la tête, je le vois immédiatement. Eux n'étaient même pas nés quand je suis parti. Ils habitent un pays que je n'ai en fait jamais connu, la France in absentia, que j’ai longtemps occulté dans la certitude d’un retour impossible. Je voudrais leur parler, à eux et à eux seuls, et qu'ils me racontent les années manquantes.

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24 May 2011

Soupe populaire

"Les vespasiennes dans ce désert sont dejà radieusement ouvertes
et miraculeusement vides."

(Hector Zazou, 'La Soupeuse', La Perversità, 1979)

 

Pissotière at Senefelderplatz, Prenzlauer Berg

La pissotière de Senefelderplatz est une petite curiosité héritée d'un temps lointain. Située juste au bord de Schönhauser Allee à l'épicentre d'un Prenzlauer Berg flambant neuf après des années de gentrification intensive, l'édicule octogonal en fonte a fière allure avec sa géométrie dépouillée et la discrétion de son ornementation néo-classique, un chef d'œuvre de fonctionnalisme qui dans son ouverture - l'intérieur est masqué de la rue par une sorte de paravent surmonté de lanternes - sa facilité d'usage et sa gratuité reste à ce jour un modèle incontestable de civisme municipal - du moins pour les hommes, dont la mainmise séculaire sur l'espace public est exemplairement incarnée là. Il en reste à Berlin quelques dizaines en plus ou moins bon état selon les aléas d'une gestion dorénavant privée, proprettes comme sur les très désirables Gendarmenmarkt et Chamissoplatz, ou crades-alternatives à Friedrichshain - celle de Boxhagener Platz est massive et divisée en deux moitiés Damen & Herren, fait datant vraisemblablement de la DDR et de son égalité des sexes proclamée à l'envi par le régime. Le Pissoir de Senefelderplatz, si parfaitement rénové qu'il en paraît plastique, sent lui toujours bon le détergent et le granite sombre des urinoirs est du plus bel effet contre le vert pimpant de l'intérieur. En somme, cette vespasienne bien élevée, loin d'horrifier ces jeunes couples bourgeois qui, dans la morgue inébranlable d'une classe certaine de son bon droit, sont toujours prompts à combattre la moindre nuisance à leur rêve de pouponnière géante, s'inscrit harmonieusement dans un cadre architectural restauré avec goût et normalisé dans l'obturation de ses vides, sorte de post-haussmannisation parachevant le triomphe d'une urbanité purement familialiste, un déluge de bienséance Biedermeier en plein Ost-Berlin. Mais il flotte toujours autour de ces lieux le goût de désirs anciens et élémentaires, une mémoire sulfureuse de cette 'homosexualité noire' chère à Hocquenghem et pas du tout gentille comme le voudrait l'assimilationnisme contemporain. La résonance collective des chiottes publiques dans la culture gay est telle qu'un Pissoir à l'ancienne a été en partie reconstitué en plein Lab, le plus grand brassage de perversités qu'ait jamais connu Berlin, avec ornements originaux et tags bombés pour en rehausser l'authenticité. À l'intérieur les mecs pissent au travers d'une grille dans la gueule de ceux attendant dessous et dans ce Fun Palace du folklore pédé l'objet, qui fait directement face à une longue rangée de glory holes, est arraché de son contexte d'origine pour être à nouveau investi de la mémoire de ses détournements passés [1].

Certes le choix en apparence infini du Net et la quasi-immédiateté des contacts qui s'y nouent rendent un peu dérisoire la drague à la papa dans les courants d'air et rédhibitoire l'attente d'une hypothétique apparition à l'urinoir voisin. Stupéfiantes ces chorégraphies d'un autre âge que Laud Humphreys décrit dans son classique 'Tearoom Trade' [2], ouvrage aridement sociologique mais légendaire dans son audace méthodologique, qui décortique les rites d'interaction et la complexité des jeux de rôles sexuels dans le microcosme des toilettes publiques d'une ville américaine lambda au milieu des années soixante tout en dressant une typologie détaillée de ces hommes, souvent respectables pères de famille, risquant l'arrestation et le déclassement social pour l'enivrement d'une vision défendue [3]. À présent l'immense self-service des résaux électroniques nous donnent le sentiment d'un contrôle absolu dans nos choix de partenaires, les détails de l'échange érotique étant souvent intégralement scriptés à l'avance. C'est cette illusion d'intimité et l'homogénéisation du désir dans la mise à distance de l'autre que Tim Dean passe au crible dans Unlimited Intimacy, essai vertigineux sur la culture du barebacking à San Francisco: s'appuyant sur les écrits de Samuel Delany sur la gentrification et la provincialisation de New York City sous le coup des politiques de zero tolerance et de disneyification édictées par Rudy Giuliani [4], il élabore toute une éthique de la drague et du sexe public comme mode de vie et ouverture maximale à une altérité pure, c'est-à dire délestée de toute forme d'identification (donc de nomination) réductrice [5]. Avant la réappropriation revanchiste de Times Square, ses cinémas porno, sex-shops et backrooms étaient le site d'une écologie du désir ouverte à toutes les probabilités et permettant l'accès au plaisir entre hommes de groupes généralement invisibilisées - men of colour, working class gays - contacts interclasses redoutés par une société blindée de toutes parts et déstabilisation de l'ordre social à prévenir à coups de discours ultra-sécuritaires. Michael Warner fait état de la même collusion entre redéveloppement urbain, aseptisation d'amusement park au profit de familles sans reproches (à savoir blanches, de classe moyenne et monogames) et aspirations d'une large frange de la communauté gay au bohneur privatisé du mariage, homonormativité à mille lieues des histoires de touche-pipi et calquée sur les valeurs conservatrices majoritaires, au détriment de sexualités dissidentes, non-normatives et proprement queer [6].

Dans la même optique, la disparition ignominieuse des tasses parisiennes moins de vingt ans auparavant relèverait-elle, sous couvert de mesures de salubrité publique, des mêmes mécanismes de régulation sociale, de contrôle et de privatisation du désir errant? De même que sur Times Square, la confusion des genres dans les relents âcres de vieille urine étaient-elles un défi lancé aux ségrégations d'une société structurellement discriminatoire? Évidemment elles ne payaient pas de mine les vespasiennes à la française et loin de l'élégance wilhelminienne des créations berlinoises se résumaient bien souvent à un tambour aveugle monté sur piquets et peint d'un vert glaireux. C'est en tout cas ce à quoi ressemblait celle de la rue Bobillot que j'apercevais souvent dans mon enfance lors de nos redescentes vers la banlieue ('c'est plein d'vieux satyres', se permettait même de commenter ma mère). La seule pissotière à avoir inexplicablement survécu à l'hécatombe se trouve face à la Prison de la Santé (un rien dissuasif) et avec ses deux places séparées d'une cloison (une 'causeuse' dans la terminologie des connaisseurs) semble peu pratique pour même un début de tentative d'approche, alors que la plus culottée était carrément enchâssée dans le mur d'entrée des Tuileries en contrebas de la Terrasse du Bord de l'Eau! Il aura pourtant fallu attendre vingt ans pour les voir complètement disparaître, du premier arrêté de 1961 - contemporain de l'Amendement Mirguet classant l'homosexualité au rang des 'fléaux sociaux' au même titre que l'alcoolisme et la tuberculose et pénalisant plus lourdement le sexe public entre hommes - au coup de grâce hygiéniste des sanisettes Decaux, sortes d'abris antiatomiques coulés d'un bloc dans le béton mais faciles à entretenir, payants (1 franc) et surtout monoplaces [7]. Maintenant il paraît même qu'on y passe de la musique, peut-être les plus grands tubes de George Michael, grand amateur d'impromptus latrinaires [8]... Selon Roger Peyrefitte qui loin des éphèbes antiques y a consacré tout un texte [9], les tasses situées à proximité des casernes et des usines furent les premières à être démantelées - les classes subalternes étant notoirement hypersexuées et incontrôlables mieux valait sans doute les préserver en priorité des dangers d'inversion émanant des cloaques. Ainsi les folles chics gardèrent les leurs plus longtemps comme la fameuse 'Baie des Trépassés' du Trocadéro - 'baie' étant le terme usité dans le 16ème - où l'on pouvait trouver au petit matin des macchabées le nez dans leur pisse [10]. Et on frissonne à l'évocation de 'La Sanguinaire', ainsi nommée de par sa proximité avec l'Institut National de Transfusions Sanguines [11].

Sablières, Quai de Tolbiac, Paris

Pissotière, Boxhagener Platz, Friedrichshain

Et pourtant les tasses auront entre-temps connu leur âge d'or. Les témoignages émus abondent pour décrire ce qui s'apparentait à un véritable Fire Island local et relever l'inhabituelle mixité sociale des hommes qui les fréquentaient. Car à l'instar des établissements de Times Square les pissotières municipales étaient le théâtre de contacts entre catégories que les blocages sociétaux n'auraient jamais rendu possibles autrement: le doyen de fac pouvait cotoyer dans la 'circulaire' du coin (tasse à trois places dont celle du milieu était, on le comprend, particulièrement prisée) l'ouvrier du bâtiment, la folle évaporée dans les effluves d'Eau Sauvage et surtout de nombreux hommes mariés faisant un crochet avant que leur train de banlieue ne les ramène à la respectabilité familiale, en somme tout un petit monde réuni dans sa ginette de façon démocratique et dans le même abandon et court-circuitage des barrières socio-culturelles. Au plus fort des activités du FHAR en 1971-72, baiser dans les tasses était érigé en acte quasi-révolutionnaire dans le mouvement radical de politicisation de ce qui jusqu'alors ne relevait que de la sphère privée. C'est à ce moment qu'émergent dans le discours érotico-activiste 'les Arabes' dont la présence aux urinoirs a l'air d'en avoir ravi plus d'un [12]. Force de travail sur laquelle se sont édifiées les Trente Glorieuses, parqués en bidonvilles et cités de transit avant de jouir du luxe de HLM déjà en pleine décrépitude, invisibilisés car en sursit et à tout moment susceptibles de rentrer au pays, ils conservent dix ans après la fin du déferlement de haine anti-Arabe que fut la Guerre d'Algérie leur statut de colonisés dans une mise à distance et infériorisation mêlées à une fascination érotique trouble, l'articulation des enjeux de pouvoir, de race et de sexualité restant encore dans la société française largement inexplorée, c'est le moins qu'on puisse dire. L'Arabe en tant qu'objet érotisé servant un agenda politique radical revient d'ailleurs régulièrement dans les prises de position du FHAR, qui fait là d'une pierre deux coups tout en prétendant de sa position de centralité parler au nom d'autres populations opprimées: briser le tabou autour du sexe entre hommes et revendiquer l'amour trash avec les anciens colonisés [13], discours qui, malgré ses prétentions à renverser l'ordre patriarcal hétéro-flic et raciste, reprend à son compte la vision commune de l'Arabe construit comme bête de sexe prédatrice et incontrôlable, comme le souligne Maxime Cervulle dans ses recherches sur la pornographie ethnique gay française [14]. Bien après la disparition des vespasiennes ce désir non-canalisé continuaient de circuler dans les derniers interstices d'une ville en mutation accélérée. Avant de devenir la Cité de la Mode et du Design avec son toit vert pomme tarabiscoté, les Grands Magasins du Quai d’Austerlitz étaient un énorme cube de béton délabré et par endroits muré. Ses baies de déchargement donnant sur la Seine avaient des airs de docks abandonnés, de port de San Francisco les jours maussades, avant la tombée du soir où les bagnoles roulaient au pas et pleins phares le long du quai et illuminaient les mecs adossés aux piliers. Les berges de Tolbiac leur ont ensuite succédé, point terminal de Paris avant sa dissolution dans son envers cauchemardesque et fantasme ultime, vestige des anciennes industries portuaires dominé par les appartements de luxe de Paris Rive Gauche, dernier projet gigantesque de régénération et restructuration intra-muros. On y vient de banlieue, les voitures se garent en bas des rampes d'accès pavées. Seul le grondement continu du Périphérique parvient jusque là. La Seine grise défile sous les arches du Pont National tout en vieille meulière, cette meulière de région parisienne dont on construisait les pavillons de banlieue, les bastions, les Fortifs qui servaient à la défense illusoire d'une ville se voyant en état de siège permanent. Là il y a des rebeus qui attendent l'après-midi assis entre les grandes sablières rouillées ou au pied des grues, on sait qu'on les trouvera là, et sur les murs de béton d'énormes bites tracées à la craie signalent le rêve de masculinité pure et incompromise.

En gravitation autour des édicules apparaissent aussi à cette époque les créatures ultimes de ce monde crépusculaire, dont les pratiques érotiques centrées sur les tasses restaient submergées et invisibles aux non-initiés, micro-culture devenue légendaire dans la mythologie d'un Paris interlope. Les soupeuses et leurs homologues masculins, qui au tout-venant devaient avoir l’air de nourrir les pigeons, pénétraient discrètement dans les toilettes inocuppées pour déposer au sol des morceaux de pain qui étaient après plusieurs heures de passages suffisamment imbibés pour être consommés, d'où le nom donné à cette communauté secrète dont l’adoration des sexes d'hommes anonymes allait jusqu’à l’absorption de leurs sécrétions mêlées dans la mie souillée, friandise trempée qui, comme le dit la chanson, 'fleure ah si bon l'ammoniaque pourrie'. Étrangement la soupeuse semble bien chez elle dans cet espace-temps particulier, la France un peu vieillote et défraîchie des années Giscard. Paris dans les années soixante-dix avait encore quelque chose de très flottant dans sa grandeur fanée et crasseuse, puante à plein nez, poreuse et éventrée par les chantiers. Son cœur-même était évidé, le Trou des Halles où rôdaient les premiers punks, l'îlot insalubre du plateau Beaubourg respatialisé par Matta-Clark, l'insurrection libertaire de Themroc sur fond de liquidation des quartiers populaires. Une atmosphère de chiottes pas nettes et de voyeurisme imprègne aussi Une sale Histoire de Jean Eustache, filmé alors que les tasses vivaient leurs dernières heures. Dans un récit en diptyque où les mêmes événements sont retracés par deux personnes différentes, Michael Lonsdale parle face à une assistance féminine subjuguée d’un rade parisien que les clients fréquentent exclusivement pour aller observer par dessous la porte des WC les femmes en train d’uriner, société secrète de mateurs où l'ordre de descente au sous-sol est régi par tout un jeu de regards et de reconnaissance mutuelle implicite. Les soupeuses se reconnaissaient-elles à proximité des rotondes vertes dans la poursuite de leurs fantasmes de dévoration? On voudrait pouvoir imaginer un visage à ces silhouettes fuyantes les après-midis d'orage, des femmes élégantes d'un certain âge vêtues de noir venant recueillir en douce la substance pâteuse transfigurée par des dizaines d'hommes, regagnant leurs appartements bourgeois pour l'ingérer lentement devant le journal de Roger Gicquel, et bientôt emportées avec les lieux mêmes qui avaient généré tant de plaisir.

Comme l'écrit Michael Warner, la volonté de neutraliser la sexualité d'autrui est à la mesure du désir et de la terreur de la perte de contrôle qu'elle inspire, la frontière entre désir et dégoût étant pour le moins ténue [15]. Sites de débordements socialement stigmatisés où la confusion de l'informe et de la dissolution des identités sexuelles établies (à commencer par la binarité homo-hétéro, irrémédiablement mise à mal), classes, races et générations, les pissotières font planer la menace d'une implosion généralisée de l'ordre dominant. Leur destruction et leur remplacement par des blockhaus étanches et opaques signalent la restauration de limites sociales brouillées par une interpénétration dangereuse et menacées de décomposition (tant par la promiscuité des pratiques que les miasmes) et se trouvent être contemporains de l'émergence de la scène gay mainstream au début de la nouvelle décennie. La prolifération d'établissements commerciaux dans un Paris toiletté et de plus en plus ouvertement voué à la consommation touristique inaugure un mode de socialisation plus institutionnalisé - les cafés ouverts sur la rue contribuant à la jolité ambiante et les backrooms importées des États-Unis circonscrivant des pratiques sexuelles potentiellement transgressives à l'intérieur de lieux désignés et contrôlables - marquent le début d’une normalisation spatiale croissante et d’une cristallisation d’identités précisément délimitées [16]. Car pour les jeunes mecs fréquentant le Broad en 1982, tous muscles dehors et casquette de mataf à la Brad Davis rejetée en arrière, les tasses ne devaient évoquer rien de plus qu'un monde trouble déjà distant, de descentes de flics, de loulous casseurs de pédés et de vieux salopards en slip kangourou, à des années lumières du monde mirifique des Halles électrisées par le nouveau Forum et du Marais où une culture de plus en plus normative, concurentielle et excluante se présentait comme l'apothéose des combats de libération [17]. Et si elles étaient encore des nôtres, les soupeuses, dernières héroïnes d'un temps échoué, seraient en France depuis longtemps tombées sous le coup des lois successives pour la sécurité intérieure au même titre que les travailleuses du sexe repoussées dans les bois de province ou autres squatteurs de cages d'escalier. Je leur propose donc l'exil sur Senefelderplatz où trône une pissotière rutilante et refaite à neuf, qui au moment de mes passages n'est jamais le theâtre de rien. Peut-être un lieu de désir en attente de résurgence dans une ville dont on est entre-temps bien déterminé à combler les vides un à un [18].

 

[1] Sur la reconstitution à l'intérieur des sex-clubs gays de lieux extérieurs érotisés dans le fantasme de danger qu'ils véhiculent: Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Colter et al., Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End, 1996), 201-2.

[2] Laud Humphreys, Tearoom Trade: a Study of homosexual Encounters in public Places (London: Gerald Duckworth & Co, 1970). Traduit en français par Henri Peretz sous le titre: Le Commerce des Pissotières. Pratiques homosexuelles anonymes dans l'Amérique des Années 1960. Préface d'Éric Fassin (Paris: La Découverte, 2007).

[3] La 'folle des pissotières', l'une des quatre catégories définies par Humphreys, était l'objet d'un rejet généralisé de la part des autres 'usagers' en raison de sa propension au scandale et de son goût excessif pour les loubards. Sur la folle comme repoussoir et figure ultimement subversive: Jean-Yves Le Talec, Folles de France. Repenser l'Homosexualité masculine (Paris: La Découverte, 2008).

[4] Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).
Le cas tout aussi violent du West Village et de ses jetées sur l'Hudson relève des mêmes politiques municipales répressives avec une dimension ouvertement raciste: "Queers hanging out in public were once considered a staple of West Village culture. Yet within the climate of the Giuliani/Bloomberg 'quality of life' crusade, the presence of gender insubordinate young Black and Latino queer youth, as opposed to white men with moustaches, is often viewed as a problem... "They disproportionately target queer youth of color. It's resulting in increased prison populations of queer youth just for loitering or urination on the streeet."" Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40. Le texte comprend également un historique clair de la politique urbaine de Giuliani et de ses répercussions sur les communautés directement visées.

[5] "This perspective on erotic impersonality qualifies as ethical by virtue of its registering the primacy not of the self but of the other, and by its willingness to engage intimacy less as a source of comfort than of risk." Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 211.

[6] Michael Warner, The Trouble with Normal. Sex, Politics, and the Ethics of Queer Life (New York: Free Press, 1999).

[7] Sur l'universalité du droit de pisser et l'aveuglement délibéré des édiles aux besoins fondamentaux de sections entières de la population (femmes, SDF): Julien Danon, 'Les Toilettes publiques. Un droit à mieux aménager', in Droit Social, nº1 (2009), 103-10.

Aux États-Unis, le groupe activiste PISSAR (People in Search of Safe and Accessible Restrooms) vise à rapprocher dans ses revendications des catégories (genderqueer folk, personnes à mobilité réduite) exclues d'une normalisation architecturale au service d'un ordre hégémonique de division des genres et d'un corps considéré comme universel: Simone Chess, Alison Kafer, Jessi Quizar & Mattie Udora Richardson, 'Calling all Restroom Revolutionaries!', in Bernstein Sycamore, op. cit., 216-35.

[8] Après s'être fait gauler en avril 1998 dans une pissotière de Beverley Hills par un jeune flic en civil auquel il s'était exhibé et avoir dans la foulée ému toute l'Angleterre, George a dû venir s'expliquer en prime-time sur la BBC. Juste après l'incident, The Sun en faisait sa une en titrant: "ZIP ME UP BEFORE YOU GO GO". Le flic a quant à lui tenté de saisir la justice pour stress post-traumatique - en vain.

[9] Roger Peyrefitte, Des Français (Paris: Flammarion, 1970).

[10] Anecdote citée dans: Frédéric Martel, Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968 (Paris: Éditions du Seuil, 2008), 125-8.

[11] Merci à Ralf Marsault pour ce détail inédit.

[12] "L'amour avec les Arabes, c'est la rencontre de deux misères sexuelles. Deux misères qui se branchent l'une sur l'autre... C'est aussi ma misère sexuelle. Parce que j'ai besoin de trouver un mec tout de suite. On est obligé parce qu'on est dans une situation pourrie." Philippe Guy, 'Les Arabes et nous' in Recherches, 'Trois Milliards de Pervers', 1973. Cité dans Martel, 127.

[13] Voir le détournement du Manifeste des 343 pour la légalisation de l'avortement: "Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signer autour de vous." Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, Rapport contre la Normalité (Paris: Champ Libre, 1971), 104. Ou encore cette scène de baise furtive et violente entre un adolescent et un Arabe croisé dans la rue: "Tant pis, le type en question, il avait une sale gueule d’arabe, son parfum, c’était pas précisément la rose, mais il en avait sa claque des solitudes de moine... D’abord, il l’a suivi jusqu’à un vieux ciné... Les spectateurs, dans le noir, ils se tapaient du western, l’autre, dans les chiottes, il essayait de se taper le gamin. Mais ça puait... S’étaient foutus à poil tous les deux. L’autre, il agitait sa queue avec un méchant sourire. Ça l’amour avec un homme, ben merde. Et il insistait, l’arabe, il essayait de le foutre sur le ventre, il lui bavait dessus des bons crachats bien huileux. S’est fichu en rogne d’un seul coup. Trop récalcitrant à son goût, finie la rigolade, une bonne paire de tartes et terminée la comédie." ('15 berges', ibid., 102-3).

[14] Cervulle débusque la dimension homonormative du discours du FHAR sur les immigrés d'origine maghrébine et déstabilise une position blanche/mâle/de classe moyenne universalisée et perpétuant, par l'objectification érotique et la prétention de rendre compte de l'expérience subjective d'hommes réduits au silence, les stéréotypes d'hypersexualité (nécessairement active) et de violence: "Thus 'gay pride' for these FHAR members meant a false transgression of white middle-class norms that, far from questioning the commodification of Arab bodies, transforms it into a 'necessary' sign of value for so-called revolutionary politics." Maxime Cervulle, 'French Homonormativity and the Commodification of the Arab Body', in Kevin P. Murphy, Jason Ruiz & David Serlin (eds.), Queer Futures. Radical History Review, nº100 (Durham: Duke University Press, 2008), 176.

[15] Warner, op. cit., 1. "Sooner or later, happily or unhappily, almost everyone fails to control his or her sex life. Perhaps as compensation, almost everyone sooner or later succumbs to the temptation to control someone else's sex life. Most people cannot rid themselves of the sense that controlling the sex of others, far from being unethical, is where morality begins."

Dean part des idées développées par Warner pour aborder la dissolution des limites et le conflit entre identité et désir dans une perspective psychanalytique: 'My libidinous thoughts may be controlled by regulating how others are permitted to exercise their bodily freedoms. The integrity of my consciousness demands that others' liberty be curtailed.' Dean, op. cit., 27.

[16] Un processus de normalisation manifestement déjà enclenché du temps de la rue Sainte-Anne: "La folle traditionnelle, sympathique ou méchante, l'amateur de voyous, le spécialiste des pissotières, tout cela, types hauts en couleur hérités du dix-neuvième siècle, s'efface devant la modernité rassurante du (jeune) homosexuel (de 25 à 40 ans) à moustache et attaché-case, sans complexes ni affectation, froid et poli, cadre publicitaire ou vendeur de grand magasin, ennemi des outrances, respectueux des pouvoirs, amateur de libéralisme éclairé et de culture. Finis le sordide et le grandiose, le drôle et le méchant, le sadomasochisme lui-même n'est plus qu'une mode vestimentaire pour folle correcte... Un stéréotype d'Etat... remplace progressivement la diversité baroque des styles homosexuels traditionnels... Le mouvement est lancé d'une homosexualité enfin blanche, dans tous les sens du terme... Et chacun baisera dans sa classe sociale, les cadres moyens dynamiques respireront avec délices l'odeur d'after-shave de leur partenaire... Le nouveau pédé officiel n'ira pas chercher d'inutiles et dangereuses aventures dans les courts-circuits entre les classes sociales." Guy Hocquenghem, Libération, 29.03.1976. Cité dans Martel, 285-6.

Sur les liens intrinsèques entre espace urbain, identitité gay et visibilité: Michael D. Sibalis, 'Paris', in David Higgs (ed.), Queer Sites. Gay urban Histories since 1600 (London, New York: Routledge, 1999), 10-37. Pose la question de l'homogénéisation des identités dans un espace ultra-commercialisé et les exclusions - relatives à l'origine sociale, l'apparence physique, l'âge, etc. - que celle-ci entraîne.

[17] Jeunisme et racisme ont très tôt fait des émules sur la nouvelle scène, comme au King Night Sauna de David Girard dont l'entrée était interdite aux plus de 40 ans et aux 'étrangers'. Martel, op. cit., 266.

Sur la complexité de la situation des beurs gays de banlieue dans le milieu pédé parisien: Franck Chaumont, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: Le Cherche Midi, 2009).

[18] Un essai brillant sur les vides structurant (de moins en moins) Berlin et leurs usages informels: Kenny Cupers & Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann, 2002).

06 March 2011

Papy Sucre d'Orge

"He has seen a million ugly scenes
Places where men droop with mould
The backrooms, where soiled goods are sold
Seen with opened eyes since frail fifteen"

(Marc Almond, The Hustler)

 

Hotel, Eisenacher Strasse, Schöneberg

Comme toujours je veillais à ne pas être le dernier à partir. Les dimanches après-midi au bordel ont tendance, il est vrai, à se terminer tôt et les départs à se faire par vagues subites. On se retrouve alors seul avec le sentiment pénible d'avoir raté la fête. Lui, je l'avais remarqué à plusieurs reprises, un grand barbu barraqué à poil en train de se branler au milieu du bar. Il était bien monté et savait se poster aux bons endroits pour en faire profiter tout le monde. Je l'observais de ma lucarne, l'un des nombreux trous percé dans la paroi où de temps à autre les mecs venaient au petit bonheur la chance se faire sucer. Une fois sorti je l'ai aperçu au milieu du terrain vague qui borde Berghain. Il semblait attendre quelqu'un et dans mon ébriété avancée il était évident que c'était moi. Nous avons marché ensemble dans la boue épaisse, moi déterminé à le suivre chez lui, lui tenant des propos confus et se comportant de façon erratique, me laissant penser qu'il n'avait pas absorbé que de l'alcool. Cela ne m'empêchait pourtant pas de jouer les fiers-à-bras et de lui chauffer la queue sur le quai du U-Bahn direction Samariterstrasse. Une fois chez lui il se mit à me dessaper en vitesse et à me travailler le cul. Lui disant que je ne pratiquais pas le bareback il m'ordonna de quitter immédiatement l'appartement. En moins de cinq secondes je me retrouvai à dégringoler les escaliers dans le noir sans même avoir dit un mot. Dehors il faisait un froid glacial, je me sentais vidé et désorienté d'avoir subitement dû m'arracher à son intimité, même à ce point frelatée. C'était dimanche soir, la fin d'un weekend qui se terminait comme beaucoup dans l'incertitude. Les rues sombres et impersonnelles ne promettaient plus aucun amour, il était déjà tard. Déchiré entre rage, tristesse et dégoût je passai devant le Liebig 14, squat évacué quelques jours plus tôt dans un déploiement policier délirant. Des fourgons des brigades anti-émeutes stationnaient encore à l'angle en cas de nouveaux débordements.

L'événement, même s'il fut vite dissout dans le jour revenu, entra en résonance avec d'autres d'une dureté égale. À la Berlinale deux semaines plus tard passait un documentaire superbe de Rosa von Praunheim sur la prostitution masculine à Berlin, Die Jungs vom Bahnhof Zoo. La gare - depuis des décennies connue pour ses rent boys et autres fugueurs en rupture familiale - est pour le cinéaste le point d'ancrage de trajectoires multiples traversant Berlin de part en part et déroulant jusqu'à Vienne une litanie d'enfances fracassées, d'exil et de prédation sur fond de conflits armés et de grand brassage européen des biens et des corps. Les moments les plus troubles se passent toutefois à Schöneberg où toute une scène composée de jeunes Roumains et de gentils papys gâteau brûlés aux UV (comme il se doit dans ce curieux vestige de Berlin-Ouest) se cristallise autour de deux ou trois établissements bien connus. D'un appartement voisin un voyeur, lui aussi friant de Stricher est-européens, surplombe tout le manège d'Eisenacher Strasse la tête couverte d'une cagoule en cuir - qu'il ne quitte jamais, le nez proéminent du masque lui donnant même l'apparence d'un oiseau de proie. J'avais l'impression d'une sorte d'appreciation society très exclusive pour garçons cassés, un micocosme confidentiel de structure quasi néo-coloniale (mais en plus pratique car à deux pas de chez soi) superposé au Schöneberg 'classique' des boutiques pour fétichistes chics, bars de moustachus et autres XXX Kinos. L'équipe de tournage se rend d'ailleurs dans un village de l'est roumain où virtuellement tous les jeunes hommes en âge de le faire 'travaillent' à Berlin (il existe même un service de bus direct). C'est l'envers de Schöneberg, là où ces garçons retrouvent une histoire et un passé auprès des leurs, avec leurs aspirations et désirs propres, loin de l'exotisme toc dans lequel ils se trouvent enfermés, et c'est tout le mérite de Rosa von Praunheim d'avoir su contextualiser ces vies et restituer l'humanité complexe de chacune. L'un des derniers interviewés, un jeune mec de Marzahn, clôt le film de façon glaçante: à la suite d'agressions sexuelles aux mains d'un employé de piscine municipale, il était machinalement devenu une sorte de garçon à louer et à emporter, des hommes âgés sans doute très réceptifs à son état de destruction mentale et émotionnelle le cueillant toujours dans le même square pour l'emmener mater des pornos chez eux. Pour lui tout rapport avec un homme devait nécessairement en passer par là. Il n'y avait rien de plus normal et la reconstruction ne commença à se faire que beaucoup plus tard quand une possibilité d'aide de laissa entrevoir beaucoup plus à l'ouest. À Schöneberg précisément...

Par pure coïncidence je lisais au même moment Un mauvais Fils d'Ilmann Bel, récit des périples d'un jeune beur gay dans les arcanes des rézos de drague téléphonique et de la prostitution parisienne. Ambitieux, dédaigneux des moches et un peu paillettes sur les bords, Zacharia est un jeune homme élégant avec des goûts prononcés pour le luxe mais bien souvent on le préférera en survêt' blanc et Rekins, si possible avec un air méchant et 'l'accent banlieue' même s'il n'en est pas originaire. Et ça marche à tous les coups, entre le bobo créatif de Belleville qui s'entiche de lui à la misérable épave au fin fond du neuf-trois qui bande sous les crachats du beau rebeu qu'il a réussi à se payer. Le style plat et factuel du livre lui donne même à la longue une qualité presque hallucinatoire. Alors que certaines passes au Bois ne sont pas dénuées de tendresse envers des michetons morts de trouille, la multiplication de plans foireux en province avec de vieux dégueulasses achève d'exacerber le sentiment d'une fuite en avant incontrôlable qui peu à peu se mue en aliénation absolue: si on ne le désire que pour sa bite d'Arabe, elle seule régira désormais tout rapport au monde. La fin du roman est d'ailleurs trash à souhait: au bras de son énième sugar daddy, Zacharia s'envole pour New York, fait chauffer la carte de crédit du vieux et réussit même à se taper Árpád Miklós dans son palace dominant Manhattan (mais Árpád, bon prince, refusera l'argent, début peut-être d'une révélation dont on ne saura rien). Il est vrai qu'entre-temps Zach se sera considérablement durci au contact de l'industrie du 'glamour' gay qui entre photographes mythomanes et pornographes véreux lui renvoie toujours le même stéréotype de la racaille juste bonne à faire tourner ces cochons bourgeois de pédés. À cet égard la claustrophobie du Marais et la culture qui y prévaut sont très bien évoquées dans sa frénésie de baise et sa commodification de corps exotiques - ethniquement comme socialement, une sorte de safari sexuel mené électroniquement du confort de chez soi sans les frictions du monde réel [1].

Toujours un peu plus miné par la dureté de l'univers gay dont je suis intégralement partie prenante par ma consommation de corps et de lieux - tellement omniprésente même qu'elle en devient indiscutable - je me laissais gagner par une tristesse amorphe.

 

Mère - La Grande Borne, Grigny

Et il y a quelques jours, une chose que je croyais perdue à jamais, retrouvée du fond d'un âge d'innocence. J'avais quatre ans lorsqu'une équipe de production de ce qui était encore l'ORTF est venue dans ma cité recruter des acteurs potentiels pour une comédie de Noël. Le Père Noël est en Prison est une chose légère et inconséquente racontant l'incarcération d'un vagabond animant les centres commerciaux en robe rouge et fausse barbe et sa libération par la police à la suite d'un soulèvement des enfants de la ville qui craignaient de ne pas recevoir leurs cadeaux. Rien de plus, le tout tient en une heure. Face aux grands classiques invariablement resservis au moment des fêtes depuis des décennies, ce petit téléfilm n'a jamais fait le poids et n'a été diffusé à ma connaissance qu'une fois. Nous l'avions regardé en famille dans le grand lit de mes parents mais j'étais trop jeune pour en garder un quelconque souvenir, si ce n'est que, séparé de ma mère, j'avais pleuré sur le tournage. Le noir et blanc granuleux, le jeu grandiloquent et histrionique des acteurs principaux, les discours militants un rien étranges débités par les enfants révoltés (on sortait juste de soixante-huit et heureusement pour le Père Noël le Groupe d'Information sur les Prisons de Foucault venait d'être créé) et aussi sans doute le côté low budget de la production en ont vite fait quelque chose de daté, de complètement mièvre et pour tout dire de pas drôle du tout.

Des sentiments très forts ont pourtant refait surface lorsque je l'ai vu sur le site des archives de l'INA. Même si le noir et blanc maussade est loin de faire justice à l'exubérance chromatique de la Grande Borne des origines (c'est-à-dire avant les réhabilitations ratées des années suivantes face à la catastrophe qui se profilait) l'architecture de la toute nouvelle cité est omniprésente à travers les défilés des enfants consternés et son étrangeté esthétique a sans doute été retenue précisément par la place qu'elle accordait au jeu et à la découverte émerveillée. L'architecte Émile Aillaud, dans un paternalisme très XIXème plein d'une condescendance un rien précieuse envers les évacués de Paris qui avaient investi sa création, l'avait voulue ainsi et n'avait pas lésiné sur les matériaux semi-précieux pour l'élévation prolétarienne: ça sentait bon le bois verni et la peinture fraîche dans les halls de mosaïque et très jeune j'avais déjà le sentiment d'une modernité extrême rutilant dans une paix et une lumière toutes corbuséennes. Pourtant le grand ensemble, si original qu'il fût, commençait à faire l'objet de critiques très dures peu de temps après sa réalisation. Dans un documentaire télévisé diffusé deux ans plus tard, L'Enfer du Décor, où Aillaud, dérangé exprès de Saint-Germain-des-Prés, expose à nouveau in situ ses bienfaits à l'égard de la classe ouvrière, l'image est tout autre: des loubards à coiffure de Ringo et chemises cloutées décrètent que "c'est la zone", de jeunes sociologues dépêchés de Vincennes nous disent que les petits enfants, ceux-là mêmes qui apparaissent dans Le Père Noël, sont condamnés par les mécanismes du système éducatif aux mêmes schémas d'oppression sociale que leurs parents pendant que des mères désemparées révèlent leurs multiples tentatives de suicide. Car ce qui frappe dans tous les documents d'époque c'est le nombre de femmes aux fenêtres, seules, immobiles, en attente dans une bulle coupée de tout: d'enfants sur le point de rentrer de l'école et de maris travaillant dans la banlieue lointaine et de retour exténués par le car du soir.

Ma mère était l'une de ces femmes tout juste arrivées dans les appartements à peine terminés. On l'aperçoit même brièvement au détour d'une scène avec ses deux enfants près d'elle, jeune femme à la mode de 1971 (jupe plissée écossaise et kinky boots de cuir à zip), devenue mère très tôt, aux traits doux et aux yeux profonds sous le fard. Puis son regard change de trajectoire en une fraction de seconde et brille. Je ne sais pas ce qui se passe en elle, qui vient d'être enfermée là... Au même moment Paris, distant de seulement quelques kilomètres en autoroute, retentissait des cris des Gazolines entonnant "CRS, desserez les fesses!" , le vieux monde était tourné sens dessus dessous dans une recréation radicale du désir et on se demande comment les répercussions de tels bouleversements auraient pu nous affecter, isolés comme nous l'étions. La glaciation patriarcale des siècles recouvrait notre monde comme une chape de plomb et les révolutions sexuelles qui faisaient rage à Paris n'avait pas grand sens dans un milieu de jeunes familles ouvrières dont les priorités étaient tout autres. Tout au plus avait-on entendu parler du MLF mais cela faisait doucement ricaner, prouvant si besoin est que les injonctions à la révolte des classes moyennes blanches éduquées avaient une incidence plus que limitée hors de leur terrain de jeu métropolitain. Dans la scène du film où elle apparaît ma mère sert en bonne épouse le café à un connard qui lui hurle dessus parce qu'il n'y a pas de sucre, et personne n'aurait un instant songé à contester ça. En fait, la réaction pompidolienne battait son plein à la Grande Borne: même les policiers qui appréhendent le Père Noël sont de gentils lourdauds, certes un rien paternalistes mais bonne pâte après tout, et il suffit de regarder les scènes d'émeutes filmées quelque trente ans plus tard - aussi visibles sur le site de l'INA - pour être aussitôt pris de vertige face au devenir de la société française dans son ensemble.

Il y a pourtant dans ce film quelques instants où l'on respire, entre envolées de vieux cabots et mômeries interminables au milieu des folies en béton de M. Aillaud. L'un des enfants, un petit blond à l'air abattu, est dénoncé comme balance (pas moi bizarrement) et est immédiatement expulsé du comité révolutionnaire (une constante dans le petit monde des groupuscules gauchistes). À la suite de quoi on le voit marcher seul sur un air triste d'harmonica le long des esplanades noyées de pluie, toutes les mères ayant regagné avec leurs petits enfants le confort des nouveaux appartements aux papiers peints uniformes. C'est un moment poignant, le seul trou d'air de tout le film où la fragilité de l'utopie urbaine, la peine de ne rien avoir vu durer avant l'entrée dans la violence commune, l'anticipation d'un futur en chute libre, la perte irrémédiable d'un rêve d'harmonie collective s'engouffrent dans le rien de cet après-midi fade et monochrome. Curieusement le gosse se retrouve ensuite à errer le long de sablières de l'autre côté de Paris pour finalement se jeter dans le canal... Et moi? J'apparais sporadiquement, la plupart du temps l'air ahuri (on m'avait réservé deux répliques de nature légèrement anti-cléricale), un beau petit mec doux et charmant qu'on prenait invariablement pour une fille, ce que l'on me fera payer très cher ultérieurement alors que le monde onirique de la Grande Borne se désagrégeait lentement dans une menace suintante de façades daubées et d'écoles incendiées.

 

[1] Sur la figure du garçon arabe réduit à sa simple dimension biologique: Nacira Guénif-Souilamas, 'L'Enfermement viriliste: des garçons arabes plus vrais que nature', in Cosmopolitiques nº2 (oct. 2002).

Sur l'érotisation des corps ethniques et l'énorme industrie pornographique afférente: Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010). Voir sur ce dernier la critique implacable de Didier Lestrade dans Minorités (oct. 2010).

Sur la complexité et l'ambiguïté des rapports de pouvoir et de séduction entre beurs des périphéries qui aiment les hommes et gays blancs aisés des centres-villes, voir les témoignages recueillis dans: Franck Chaumont, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: le cherche midi, 2009) - cité dans Foncedé de Lopsa.

28 August 2010

Lucre, Trash et Vanité

"Dans ce monde trop souvent sans imagination, l’avenir réalise lentement le rêve des fous.“
(le député-maire lors de l’inauguration de Vermeil) 

"Elle est caissière, pas tripoteuse."
(une voleuse à l'étalage chopée à Carrefour) 

 

Nouveau Vermeil: 'La Ville-Bidon'

Certains films connaissent un sort étrange. Alors que de nombreux flops commerciaux ou critiques peuvent au fil du temps continuer à toucher un public averti au point de devenir culte, d’autres disparaissent purement et simplement des écrans radars et implosent en vol. C’est le cas de La Ville-Bidon de Jacques Baratier, objet brut de décoffrage projeté des confins des années soixante-dix et dont on est depuis sans nouvelles. Pourtant l’histoire aurait pu entrer en résonance avec certaines angoisses, très fortes dans la France d’alors, autour du modernisme architectural et du radicalisme urbanistique des dernières décennies: un projet futuriste de grande ampleur nommé 'Vermeil’ (en fait Créteil) doit sortir de terre quelque part en banlieue parisienne à grands coups d’investissements, de nouvelles infrastructures et de programmes d’implantation commerciale, et par contrecoup entraîner l’expulsion des populations marginales occupant le terrain, des habitants de bidonville à la bande de ferrailleurs établis avec leurs familles autour d’une décharge. Seule la résistance forcenée de ces derniers donnera du fil à retordre aux autorités prêtes à n’importe quel coup tordu (manigances financières, meurtre) pour voir aboutir leur idéal de cité harmonieuse et 'sans classes’... Au départ un téléfilm intitulé La Décharge et interdit d’ORTF sous Pompidou en 1971, il fut remanié et rallongé pour ne finalement sortir qu’en 1976 (ou peut-être même plus tard) et après un échec retentissant en salles sombrer immédiatement dans l’oubli. Même l’anthologie des Cahiers du Cinéma publiée il y a quelques années sur les représentations filmiques de la ville n’en fait nulle part mention. Était-ce le ton même qui ne faisait plus recette, une satire anarchisante pleine de méchanceté et de noirceur des politiques urbaines publiques sur fond de corruption et de racisme quasi institutionnalisés? Ou bien le climat idéologique du film, très en phase avec les théories critiques d’inspiration marxiste dominantes après soixante-huit? La forme même a-t-elle pu rebuter dans son oscillation constante entre fiction et documentaire social, pastiche de films publicitaires et happenings en terrains vagues? Ou le montage au rasoir qui passe constamment du coq à l’âne dans une prolifération de personnages que l’on ne cesse de perdre en route? Ou peut-être était-il simplement trop tard en 1976 pour ce genre de discours.

Ce qui frappe d’emblée dans La Ville-Bidon c’est en effet sa chronologie hasardeuse due aux aléas de son élaboration et très visible dans les phases de développement successives du quartier institutionnel de Créteil, nouvellement promue chef-lieu de département: les scènes originelles de rodéos se déroulent autour du lac de plaisance en pleine excavation, un archipel de cratères boueux dominé par la carcasse de la nouvelle préfecture en cours de construction, alors que certains plans panoramiques montrent une ville quasi achevée, ce que mes souvenir font remonter aux alentours de 1975 tant la soudaineté d’une telle métamorphose avait frappé les esprits. Ainsi la création du film est profondément indissociable du temps réel de la ville dont il suit la genèse tout en en exposant les mécanismes sous-jacents d’exclusion et de contrôle, son mensonge fondamental sous couvert de modernité et de progrès humain. La Ville-Bidon n’est en effet jamais que l’inverse de bidonville - là où l’action commence, l’état originel auquel l’hubris des hommes la fera inexorablement retourner. L’un des mérites du film est de mettre le doigt sur une période charnière de l’histoire du logement en France et des logiques de différenciation sociale et de ségrégation raciale qui la sous-tendent sur fond de pénurie chronique et d’ingénierie sociale à grande échelle. Car hors l’épopée bien documentée et presque mythique des bidonvilles, dont la résorption se poursuivra jusque dans les années quatre-vingt (avant leur réapparition plus tard sous la forme de camps de fortune aux marges des agglomérations, eux-mêmes démantelés à tour de bras ces derniers temps), l’épisode des cités de transit est lui bien moins connu: ces ensembles de barraquements sombres construits à la va-vite visaient à abriter les populations évacuées des bidonvilles en attente de relogement dans des HLM flambant neufs - bien souvent construits par ces mêmes ouvriers - et auxquelles tant de luxe était encore hors de portée. Comme si le processus de socialisation et d’assimilation par lequel on entendait les faire passer devait se faire dans cet espace gris et transitoire, un sas de sûreté devant mener à la respectabilité d’un éden urbain pourtant déjà bien en route vers sa désintégration programmée. Le député-maire (Lucien Bodard) a d’ailleurs un avis bien arrêté sur la question et l’expose à ses collaborateurs l’air goguenard: certaines populations (comprendre immigrées) sont intrinsèquement irrécupérables et en vertu de leur incapacité à s’adapter à la modernité promise (entendre acheter un appartement comme tout Français) doivent purement et simplement disparaître.

Les scènes de la cité de transit, qui se trouvait à l’orée de Créteil-Vermeil, sont d’un réalisme cru, bordéliques et souvent empreintes d’un profond pessimisme social - les observations désabusées et un brin prophétiques du gardien alcoolique (Roland Dubillard) sur la déliquescence humaine ambiante, les stigmatisations mutuelles entre groupes englués dans la même misère et l’inévitable dégradation de l’urbanité nouvelle, sont sans appel dans l’invariabilité monotone de ses logorrhées (dressé sur un monticule surplombant la ville il philosophe sur les 'grandes bites’ promises à l’ordure - point d’orgue acerbe du film). Sur le mode de la semi-improvisation sont présentées des vies flottant dans une sorte de provisoire permanent, venant d’un monde détruit et sans avenir visible, en butte à tous les fléaux sociaux imaginables: alcoolisme de pères chômeurs, délinquance juvénile, suicide dans les caves, mutilations de chats et prostitution de mères de famille. Le thème de la prostitution et plus largement celui de la sexualité des classes inférieures refait évidemment surface dans l’enquête du sociologue dépêché sur place par un député-maire soucieux de démontrer l’intrinsèque immoralité de ces lieux et le bien-fondé de sa politique d’expropriation. Alors qu’on lui demande dans une parodie d’interview-vérité si la sexualité en cité de transit est différente de celle qui a cours dans 'les autres régions de France’, Fiona (Bernadette Lafont en mode zonarde illuminée) fait allusion avec une fausse ingénuité niaise aux scènes de baise la nuit dans les caves, bien consciente qu'elle est de la fascination ancestrale du bourgeois pour une sexualité supposée dangereuse, prédatrice et hors de contrôle, dont la charge fantasmatique reste à ce jour toujours aussi puissante - voir pour cela la surchauffe médiatique autour du phénomène des 'tournantes’ il y a quelques années ou l’engouement dans la pornographie gay ethnique pour les gang bangs de rebeus en survêt... Le personnage de Fiona sert de trait d’union entre les différentes strates de ce monde d’exclusion et constitue le véritable élément flottant et libertaire du film: résidant en cité de transit, elle fréquente le milieu de la décharge et entretient plusieurs liaisons à la fois, avec le fils du propriétaire de la casse et Mario, le chef des ferrailleurs, un beau gosse décoiffé en grosses bottes de cuir. C’est elle également qui officie en grande prêtresse SM des fêtes orgiaques du terrain vague ou qui au milieu du supermarché de Vermeil-Soleil appelle à la révolte de ses co-cleptomanes et les invite à aller voler ailleurs en paix - scène insurrectionnelle rappelant l’émeute en caddies qui clôt le Tout va bien de Godard.

La résistance à la commodification et au pouvoir sous toutes ses formes est l’un des aspects centraux du climat culturel français post-situ dont l’impact se fait sentir dans tout le film sur un mode essentiellement parodique. Dans le domaine de l'architecture les idéaux du modernisme de la grande époque sont au début des années soixante-dix depuis longtemps discrédités, les innombrables rêves de Cité Radieuse ayant tous, par manque d’imagination, de moyens réels ou par simple cynisme des autorités, largement trahi l’original humaniste élevé quelque temps plus tôt au rang d'idéal céleste par Le Corbusier. Henri Lefebvre avait exposé la dimension idéologique à l’origine de toute production spatiale et les mécanismes d’oppression et de ségrégation à l’œuvre dans une France frappée de plein fouet par une forme particulièrement virulente de gigantisme architectural. Les répercussions sociales de cette violence étatique inaugurée par la reconfiguration de Paris sous Haussmann ne cesseront dès lors de hanter l’imaginaire collectif et la production cinématographique. Dans La Ville-Bidon le personnage de l’architecte (Pierre Schaeffer, par ailleurs pionnier de la musique électro-acoustique), l’un des piliers de la coalition des requins aux côtés du politique, du promoteur et du banquier, égratigne gentiment le mythe démiurgique de l’urbaniste et par un langage ésotérique aux relents grossièrement structuralistes ("toute la ville est discours") masque habilement la véritable collusion de la profession avec les instances du pouvoir. Émile Aillaud, lorsqu’il parlait de la Grande Borne, sans doute son opus magnum, avait d’ailleurs des accents très similaires, le tout enrobé d’une poétique bien plus baroque et moins mathématique mais empreinte du même paternalisme condescendant à l’égard les hordes à loger. Mais l’image est bien plus sombre dans son aspect totalisant, car comme nous le promet le député-maire le jour de l’inauguration en fanfare de Vermeil, c’est l’ensemble de l’existence humaine qui doit être prise en charge et s’épanouir dans le cadre harmonieux de la nouvelle cité: de la crèche à l’université, de l’usine à la maison de retraite, le contrôle des masses est omniprésent à tous les niveaux et n’est conçu que dans le but de servir les intérêts du capitalisme et de la classe dominante qu'il maintient au pouvoir. Ce système de contrôle par les différentes instances étatiques (l'Appareil Idéologique d'État d'Althusser, théorisé à la même époque) se heurte cependant à la résistance des casseurs de la décharge (le terme de 'casseur’ étant dans le contexte de violence politique de l’époque très fortement connoté) qui lutteront jusque dans un rodéo mortel contre l’éviction. Ce sont eux, blousons noirs crasseux et seigneurs de la ferraille, les véritables agents d’émancipation, irréductibles et au potentiel destructeur total, contrairement aux ouvriers, esclaves des cadences infernales et récupérés par l’appareil bureaucratique syndical, avec lesquels éclatent régulièrement des rixes au troquet - ainsi d’ailleurs qu’avec les immigrés portugais, car les loulous sont de leur propre aveu "aussi un peu racistes“.

C’est d’ailleurs à eux que l’on doit les scènes les plus spectaculaires du film, comme ce rodéo sauvage dans les terrains vagues, sorte de ski nautique sur capots désossés trainé par des vieilles bagnoles sans toit: en bande originale, La Décharge de Claude Nougaro, titre lui aussi complètement oublié mais féroce dans sa force percussive et ses incantations tribales; en arrière-fond la cité du Mont-Mesly, opaque et hiératique dans son ordonnancement monochrome, sorte de muraille irrélle dans la lumière grise du matin et réapparaissant à chaque retour de caméra dans un tournoiement d’une élégance époustouflante (l'effet dramatique du lieu est tel qu'Alain Corneau y tournera aussi Série Noire quelques années plus tard). Ou bien encore la course poursuite de nuit sur le parking de 'Créteil Soleil', tout juste inauguré, où Fiona, en mini-jupe et sautillant sur ses hauts talons comme une gazelle prise dans les phares, se fait coller par la bagnole de Mario au milieu des chariots - le fantasme trouble de la proie traquée de nuit dans les bois -, et c'est bien la découverte d'un cadavre de femme dans le terrain vague (un meurtre commandité par les autorités) qui précipitera l'expropriation de la communauté indésirable. Et même s’il y a ça et là dans le film des moments drôles et incisifs (certaines scènes familiales dans la cité de transit sont à la limite du surréaliste), La Ville-Bidon laisse quand elle s’éteint un goût très amer. Elle aurait dû le faire dès sa sortie si l’on s’était donné la peine de regarder, puis toujours un peu plus au fil des années au fur et à mesure de la désintégration qu’elle laissait entrevoir pour aujourd’hui ne plus donner que l’envie de vomir. On ne peut alors que prendre la mesure du désastre présent et du degré d’inaction et d’impéritie auquel est réduite la France quand il s’agit de penser les notions d’identité et de communauté nationales. Le pourrissement, sporadiquement accompagné de poussées hystériques sur la menace que ferait peser l’immigré sur la sécurité intérieure, a réellement été la seule attitude adoptée par un pouvoir intellectuellement démuni face à ces questions - l’énorme farce régressive du débat sur l’identité nationale étant l’exemple le plus stupéfiant de son impuissance tétanisée. Ce n’en est que plus évident aujourd’hui à l’heure d’une xénophobie affichée sans scrupules, d’une escalade sans fin dans l’ultra-sécuritaire et d’une brutalisation sociale généralisée qui semble être la seule réponse d’un gouvernement aux abois, sans culture ni conscience historiques: aucune volonté d’examen collectif du passé colonial français dont l’héritage explique largement l’infériorisation des populations d’origine étrangère et le déni de leur appartenance à la collectivité par un encerclement policier permanent; aucune réflexion sur la relégation spatiale qui en est le corollaire, l’exclusion de la vie civique et la stigmatisation des couches populaires les plus fragilisées, ou sur la ville envisagée comme lieu multiple et intégrateur - seule compte une action virile immédiate, le reste n’est qu’argutie de gauchiste déphasé, et tant pis si on finit dans la pire des jungles.  La Ville-Bidon contemple du haut de son tas de gravats le gouffre qui s’ouvre lentement, les fractures d’une société qu’une droite revanchiste et réactionnaire divise toujours un peu plus entre bon citoyens et 'voyous’, un pays malade de ses marginalisations démultipliées à l’infini dans la psychose d’un palais des glaces implosé.

15 August 2010

Elle, la Région Parisienne

Homo Sacer

Il y a quelques jours passaient en boucle les images de l'éviction des squatteurs de la Barre Balzac aux Quatre Mille de La Courneuve. L'émoi fut sur le moment considérable face à ces quelques familles traînées dans la rue manu militari par les forces de l'ordre, auxquelles leur ministre de tutelle ne laisse décidément aucun répit: les cris et les pleurs des femmes terrorisées étaient à la limite du supportable, la vue d'un enfant en bas âge écrasé par le corps de sa mère à même le trottoir représentant le point culminant de l'incrédulité horrifiée. La violence sociale décrétée en haut lieu et entretenue dans un climat de division entre communautés ne connaissait donc pas de fond dans un pays où les garde-fous éthiques les plus élémentaires avaient depuis longtemps sauté, la vie politique se voyant réduite à un western de série Z qu'aucune instance ou principe moral ne semblaient plus capable de contrer. Une fois l'intervention policière terminée les familles, dont il faudrait bien dire qu'elles n'avaient pas choisi Balzac pour le raffinement de son urbanité, ont dû finir dispersées dans les environs, sous les bretelles d'autoroutes, dans les camps de fortune, les meublés crasseux, peut-être même vers des départements plus lointains, ces territoires dits 'périurbains' mobilisant eux aussi tout un spectre de représentations fantasmatiques. Leur sort après une action si spectaculaire redevient indifférent puisque rendu à l'invisibilité, notre indignation trouvant sans difficulté d'autres motifs d'expression alors que le gouvernement français dégaine tous azimuts comme lors de toutes ses poussées d'anxiété extrême et de glaciation sécuritaire.

Le lieu même de l'intervention est hautement emblématique. Non pas tant à cause de la sortie sur le Kärcher, ce que l'on n'a d'ailleurs pas manqué de relever dans la presse, qu'en raison du devenir de la vie sociale française au fil des décennies que la Barre Balzac (et non la 'Tour', comme on l'entend souvent -  il est important d'être précis ici comme ailleurs: un zeilenbau n'est pas un point block.) incarne à la perfection dans sa décrépitude ahurissante. Je l'ai encore aperçue il y a quelques semaines du RER B en route vers l'aéroport, elle et celles plus modestes qui s'agglomèrent encore tout autour. C'était une très belle fin de journée d'été, j'etais en marcel tous tatouages dehors, exposé au regard de jeunes hommes en groupes, discutant et riant, ceux dont la simple existence semble grandement inquiéter le pouvoir. Des fenêtres on voyait Balzac dans son impressionnant volume et la lumière dorée éclabousser les parois des immenses ouvertures rectangulaires dont je me disais qu'elles avaient dû être creusées dans son épaisseur à l'occasion d'un énième programme de réhabilitation passé, qui comme tous les autres réduisait la problématique de l'exclusion à de simples questions spatiales. Comme si l'on avait cru qu'elle prendrait ainsi allure plus humaine, deviendrait plus contrôlable, pacifierait ses occupants. Oui, faire passer tant de lumière au travers du monolithe lui ferait prendre en légèreté, avait-on dû penser. Quelques appartements avaient disparu dans la série d'excavations qui ponctuaient à intervalles réguliers l'énorme structure, qui de cette façon avait commencé a devenir un bel objet dramatique et primaire.

J'ai bien sûr pensé à Deux ou trois Choses que je sais d'elle et au moment où l'ensemble est entré en vie, rempli des surplus prolétaires d'un Paris en pleine guerre contre ses pauvres - un élan offensif parmi bien d'autres dans son histoire moderne. C'est vrai que dans le film la cité se laisse saisir comme un tout plastique cohérent et baigne dans une lumière de début d'après-midi légèrement gazeuse. L'humeur aurait même quelque chose de franchement frivole lorsque Marina Vlady laisse son gosse en garderie pour partir en jupette faire la pute à Paris. Tout flotte dans le bleu immatériel, pâle et brillant, des panneaux de mosaïque structurant les façades, une profondeur de bleus ancestraux condensés en des millions de petits cristaux, une Byzance azurée où tout sentait les cages d'escalier fraichement ripolinées... C'était une marque de l'époque, un manifeste visuel mêlant l'hygiénisme social à la volupté d'une vie de plaisirs dans un espace désincarné et abstrait. Dans Deux ou trois Choses... on semble pourtant déjà assister au début d'une décomposition annoncée, la pourriture qui ternira irrémédiablement cette vision olympienne. Y parler si tôt de violence sociale serait inapproprié, et pourtant tout ce qui y surviendra est déjà contenu dans l'ennui de l'enfermement (les longs plans d'adolescentes et de mères postées aux fenêtres dans une attente indéfinie, comme réveillées après leur déplacement brutal d'un monde intime et familier, symbolisent parfaitement cette position du corps féminin dans l'urbanisme technocratique des grands ensembles), la terreur du déclassement social, le sentiment de s'être enlisé dans un temps stoppé net. Ce sera seulement plus sale, plus intense et plus désespéré [1].... Le bleu de La Courneuve subsiste à ce jour, à peine terni, ce qui est très troublant. Un bleu que j'aimais infiniment voir dans toutes ces cités de la Région Parisienne mais par la suite recouvert d'une épaisseur beige sans éclat à l'occasion de reprises en main institutionnelles.

Ce début de canicule a été en France marqué par une vague d'incidents graves qui ont en retour déclenché un déferlement de mesures gouvernementales délirantes, nouvelles illustrations du revanchisme revendiqué de la droite contre les populations reléguées de ce pays. Il y eut tout d'abord la Villeneuve de Grenoble, un ensemble solide de structures brutalistes soigneusement disposées entre lac artificiel et paysages alpins, et qui à son tour constituait un territoire à reprendre de force. Depuis quelques semaines s'y succèdent tactiques guerrières d'assaut et descentes matinales d'une violence insensée, donnant lieu à un déploiement de personnel incroyable dans sa magnitude. On pense ne serait-ce qu'une seconde à l'effet produit par une présence policière aussi écrasante dans son espace le plus banalement quotidien, celui que l'on investit affectivement, celui d'une sociabilité qui est la même que partout ailleurs, à sa violation constante de l'intime et surtout à son absolue impunité tant ces méthodes dignes d'un régime d'exception relèvent dorénavant d'une normalité dont peu songent à s'émouvoir. Peu après La Corneuve trois policiers sont montés dans la rame de RER où je me trouvais, trois beaux mecs harnachés de toutes sortes d'ustensiles pendant à leur ceinture. Je n'aime jamais une telle proximité, elle me rend vulnérable, et encore moins de me dire qu'un état dit de droit doive à ce point se reposer sur l'arbitraire le plus flagrant pour assurer sa propre stabilité. Et je sais d'expérience, en France comme ici, que le délit de faciès, puisque c'est là que tout commence, est tout sauf une vue de l'esprit.

Et puis entre La Courneuve et Grenoble on aura aussi crié haro sur les Roms, que le gouvernement persiste dans sa large inculture à assimiler à l'ensemble des 'gens du voyage', catégorie administrative très mignonne et unique à la France. Certes, la population ne semble pas non plus très encline à les soutenir au moment des démantèlements de camps par une police visiblement extensible à l'infini, peut-être parce qu'ils ont une dégaine pas possible et que télégéniquement parlant on a fait mieux. C'est vrai que dans l'avalanche de drame et de pathos qu'est l'évacuation de la Barre Balzac on serait davantage porté à l'indignation... Cela me rappelle une étrange scène à laquelle j'ai assisté il y a quelques semaines. À Berlin aussi des femmes Roms font la manche dans tous les hauts lieux touristiques et surtout autour de l'Alex qu'elles parcourent en groupes de long en large toute la journée, fendant les courants d'air de leur longues jupes bariolées, une ribambelle de mômes à leurs trousses. Un matin alors que je revenais du sport, certaines se reposaient sur l'une des pelouses pelées environnant la Fernsehturm et servant accessoirement de toilettes publiques. Un ivrogne du coin s'était joint à la partie puis s'était sauvé en courant aprés avoir chapardé un ballon à l'un des gosses. S'en était ensuivi un drôle de jeu de cache-cache entre ces femmes et le farceur dans le but de récupérer le ballon. Cela les amusait beaucoup et leurs rires enjoués retentissaient sous les arbres, des rires de jeunes filles profitant d'un rare moment de légèreté. On aurait presque songé un instant à Marie-Antoinette se distrayant avec ses dames de compagnie à Trianon. M'est alors venue une pensée curieuse: que ces femmes aussi étaient jeunes et pouvaient faire preuve d'insouciance, qu'elles savaient rire de choses aussi inconséquentes, qu'aucune d'elles ne pouvait individuellement se réduire à cette armée spectrale écumant la place et toujours considérées en termes de nuisance ou de victimisation. Pendant ces quelques secondes je me sentis capable de les voir autrement et m'arrêtai pour observer la scène, jusqu'à ce que le poivrot mette abruptement fin à cette fraternisation improbable en faisant d'un coup éclater le ballon.

 

[1] Une mise en perspective des interactions entre subjectivités féminines et architecture moderne dans le cinéma des années soixante (incluant une analyse de Deux ou trois Choses... et du Repulsion de Polanski) dans: Katherine Shonfield, Walls Have Feelings. Architecture, Film and the City (New York, London: Routledge, 2000).

04 July 2007

Bleu Blanc Rouge et des Frites

Canopée du le Forum des Halles

Les lauréats du projet de remodelage du Forum des Halles sont désormais connus. Il s’agit des architectes Patrick Berger et Jacques Anziutti et de leur toit de verre ondulé fabuleusement nommé 'Canopée', terme qui désigne la cime de la forêt tropicale humide. La Ville de Paris a à cette occasion fait montre d’un enthousiasme débordant qui manque un peu à quiconque se trouve en présence des premières maquettes: ce qui vu d'en haut ressemble à une sorte de limande étalée de tout son long sur le trou des Halles est décrit comme un feuilleté de verre dont les différentes couches dotées d'une texture particulière créent une impression de 'poudroiement' (comme rapporté dans le Libération du 3 juillet). L’interconnection métro-RER fera aussi l’objet d’une attention particulère dans la mise en transparence du cloaque existant (ce qui fera honneur à "une métropole animée par ses énergies" - jolie façon de décrire les hordes en provenance de banlieue). Mais outre la métaphore végétale un peu appuyée et un onirisme sixties à se tenir les côtes ("C'est une forme vivante qui naît du sol") ce sont les quelques esquisses du projet réalisé qui laissent coi. Servant d’arrière-fond à peine discernable (tout n’est que verre et évanescence) aux visions hallucinées d’une communauté nonchalamment affalée dans une sorte de prairie urbaine (savent-ils vraiment de quel genre d’endroit il est question ici?) la 'Canopée' ne montre vraiment ce dont elle est capable qu’une fois la nuit venue lorsque les batteries de cellules photovoltaïques dont elle est couverte se mettent à recycler la chaleur accumulée dans la journée pour produire une lumière mouvante. Le résultat s’apparente selon les points de vue à une luciole géante dégageant un vert inquiétant ou à un nuage iridescent à la façon des environnements climatisés d’Yves Klein - où il était même permis de léviter. Et comment croire à ce dégagement de perspective sur Saint-Eustache et de façon générale au traitement délirant de l’espace du quartier? Face à cette avalanche d'imageries on ne peut que s’inquiéter de l’écart entre les intentions et la triste matérialité du résultat à venir. Les 'Parapluies' de Willerwal, autre chef-d'œuvre d’autoentretien, étaient déjà d’une armature assez robuste et l’on voit à quel point ils ont souffert. Qu’en sera-t-il donc de cette circulation entre nappes de verre, de l’immatérialité luminescente se fondant dans les jardins, de l’ouverture sur la ville? Que deviendront les vigiles avec chiens muselés, la pisse qui ne manquera pas de couler à flots et les premiers signes de dégradation physique, sans parler du nuage lumineux qui ne décollera sans doute pas certains soirs. À l’instar des gares ferroviaires le Forum draine des milliers de visiteurs chaque jour et comme tout endroit très fréquenté doit savoir encaisser le choc et l’usure qui ne manquera pas de devenir apparente avec une telle fréquentation. Et les bandes de p’tits mecs qui squattent les bouches d’entrées se volatiliseront-elles comme par miracle? Veut-on encore d’un point de rencontre de la banlieue à Paris (où ça sent la frite), comme il en était question dans les bien plus insouciantes années soixante-dix? En guise d’apothéose on annonce même l'instauration d’un microclimat dans un renfoncement de la structure où les badauts sont invités à venir s’abrîter de la pluie. Quoique le microclimat il existe déjà Porte Lescot, et il est sacrément torride.

Photo: Mairie de Paris/Marc Verhille

12 June 2007

Les Baigneurs du Lido

Strandbad Wannsee

Il y a quelques jours je me sentais d'humeur 'rohmerienne', ce qui d'ordinaire signifie le désir puissant de revoir mes favoris des Comédies et Proverbes, ces bancs de plaisir glissant aléatoirement au gré du temps. Petits joyaux luisant au creux d'une décennie tonitruante et pleine d'emphase cinématographique, leur pouvoir d'envoûtement n'est en rien diminué. L'Ami de mon Amie, tourné en 1986, a la légèreté d'un marivaudage de banlieue parisienne au tournant d'une crise urbaine déjà devenue catastrophique. On n'en perçoit pourtant rien dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise où l'intégralité de l'action se déroule - contrairement aux Nuits de la pleine Lune, légèrement antérieur, où le mouvement de balancier entre Paris et Marne-la-Vallée structurait le film. Entre les mausolées néo-classiques de Bofill et le complexe administratif du centre, les lacs de plaisance et la gare RER, on se croirait dans une brochure vantant les mérites du nouvel environnement urbanistique ainsi créé, dans son harmonie solaire de ville à la campagne toute entière tournée vers l'épanouissement de sa communauté. Ce qui est fascinant dans ce film, outre les acteurs bien sûr qui, avec leurs maladresses et intonations qui dérapent, portent si impeccablement l'estampille Rohmer, c'est la place presque virtuelle qu'occupe Paris dans cette banlieue idéale montée de toutes pièces. En tout et pour tout deux courtes scènes s'y passent, les personnages s'y rendant de préférence en RER avec la gare comme point de jonction où se jouent rencontres et séparations. Dans ce rêve du Grand Paris enfin réalisé (comme en plaisante l'un des protagonistes) se rendre dans la capitale en train est d'une facilité déconcertante. Sur fond de soleil couchant le RER A glisse vers la grande ville où l'on dîne aux terrasses l'été et permet avec la même aisance de rentrer tard dans la nuit. C'est effectivement ce qui se passe techniquement mais ce dont L'Ami de mon Amie ne peut rendre compte dans son élégante abstraction, c'est la réalité psychologique et émotionelle de ces trajets entre une banlieue très hétérogène et le noyau radieux dont elle est toujours aussi fortement séparée. Cette césure, à laquelle on tente depuis longtemps de remédier à grands coups de plans magistraux a l'échelle de l'agglomération, continue d'imprégner la conscience spatiale collective et invalide toute possibilité d'unité organique et harmonieuse. Dans ma jeunesse les sorties à Paris se faisaient presque systématiquement dans le noir même si j'avais souvent rêvé du même soleil rougeoyant et atemporel dans ma descente vers la gare. La banlieue était informe et complètement absorbée dans la nuit, l'angoisse ne prenant vraiment fin qu'à la vue des premières stations parisiennes qui, même désertées et éclairées d'une lumière au néon pisseuse, n'en signifiaient pas moins le début d'une relative sûreté après la frayeur des arrêts précédents. Dans une interview ultérieure parue dans l'encyclopédie La Ville au Cinéma [1] Éric Rohmer concédait l'échec du projet des villes nouvelles qui, loin de représenter le modèle d'une urbanité inédite, contribuaient au contraire à la déliquescence accélérée d'une banlieue condamnée à rester l'envers de Paris. Ces petits objets cinématographiques restent donc les témoins aussi précieux que fragiles de ce qui aurait pu être, la concrétisation d'une vision sensuelle de formes neuves prises dans une lumière douce et fixe.

Mais hier c'était plutôt Pauline à la Plage qui se jouait. À Wannsee, à l'ouest de Berlin, le grand lido de style Bauhaus vient d'être rénové. Son ample structure de terrasses et de galeries couvertes se déploie en arc le long de la plage de sable fin. Le lac était calme et l'atmosphère feutrée, une surdité générale réverbérée par sa surface immobile. T. était étendu nu juste au bord de l'eau. Il se tournait de temps à autre dans ma direction, son regard se faisant de plus en plus insistant. De loin je discernais ses yeux sombres et brillants ainsi que ses lèvres très rouges qui coupaient comme une lame le visage sur toute sa largeur. Je tentais de me donner une contenance en passant d'un visage imaginaire à un autre, des visages vus dans les films et qui constituaient à mon sens la seule défense possible face à un tel danger, l'irruption imminente d'un étranger dans ma vie bien réglée et invariable. C'est lui qui est venu à ma rencontre alors que la plage se désertait un peu plus avec le lent déclin de la lumière qui était devenue vague et diffuse. L'eau du lac avait accumulé comme un réservoir la chaleur de la journée et tout en nageant T. et moi parlions de nous-mêmes avec une facilité confondante. Nous nous sommes étendus encore un peu sur le sable en attendant l'annonce finale de la fermeture du lido. Il me caressait lentement l'arrière de la tête. Ses yeux d'un marron sombre captaient la lumiere dorée qui descendait sur l'eau et il me souriait fixement. Nous sommes rentrés à Berlin en train et avons dîné ensemble dans un restaurant en plein air du Tiergarten. Sous les guirlandes d'ampoules colorées il m'a embrassé au moment de repartir en vélo. Seul dans Zoo Bahnhof, sous les grandes verrières, je ne savais plus où aller, ébranlé par l'énormité de l'événement des dernières heures, de la jeunesse de cet homme, de son visage grand ouvert, de son sourire radieux. Le hasard a voulu que j'aie revu Vers le Sud la veille au soir. J'avais été à sa sortie peu convaincu par ce film que j'avais trouvé un peu superficiel et trop vite emballé face à la complexité monumentale des thèmes abordés. Curieusement c'est tout l'inverse que j'ai ressenti cette fois-ci: les personnage me semblaient beaucoup mieux formés et travaillés, on leur laissait tout l'espace nécessaire pour respirer, notamment par le procédé très efficace des déclarations faites face à la caméra. Karen Young dans le rôle de Brenda est renversante de fragilité et de confusion. Lorsqu'elle s'avance sur la plage les yeux ecarquillés devant tant de jeunesse, c'est criant de vérité, celle du sentiment de sidération devant une chose dont on sait qu'elle ne nous appartient plus, qui renvoie aux instants les plus déterminants du passé dont on voudrait encore un peu ressusciter la magie chavirante. Après le meurtre de Legba Brenda avoue avoir aimé la façon dont elle avait été regardée plus que l'homme lui-même. Pour la première fois de ma vie, face à T. qui me dévorait des yeux, je me suis senti regarder quelque chose dont je m'éloignais inexorablement, comme une planète aimée qu'il aurait fallu quitter, et que je ne connaîtrais jamais plus, avançant à reculons vers un avenir dont je sais qu'il sera de toute façon un naufrage (le mot est de Jean-Louis Trintignant qui qualifiait ainsi la vieillesse dans une interview), m'émouvant de mes propres souvenirs d'amours de jeune homme. On veut tous s'y laisser prendre encore un peu, à la jeunesse souveraine, au risque de l'approcher d'un peu trop près.

 

[1] 'Un Cinéaste dans la Ville. Entretien avec Éric Rohmer', in Thierry Jousse & Thierry Paquot (eds.), La Ville au Cinéma (Paris: Cahiers du Cinéma, 2005), 21-22.

10 May 2007

Ère glaciaire

Sarkozy/Act Up - Reichstag

Le durcissement politique a été voulu par une grande partie de la population française. Il a été ardemment désiré par ceux qui voient en lui un rêve nouveau capable de porter la France vers une grandeur auparavant décriée et battue en brèche par le doute et le repentir. C’est une rhétorique d’un autre âge, pleine d’emphase et d’ardeur conquérante, qui les a éblouis au point de les pousser vers celui le plus à même d’incarner ce renouveau historique. L’idée de nation, coulée dans le béton et simplifiée au point de devenir aussi obsolète que risible (La France, aimez-la ou quittez-la), émeut donc encore les masses bercées par le parler onctueux et hypnotique de l'homme providentiel. Le premier ennemi à abattre dans ce climat de ferveur retrouvée est bien l’héritage de Mai 68 et son relativisme mortifère, ce qui laisse mesurer la mégalomanie du programme. La France a été trop ébranlée et régénérée en profondeur par ces événements pour revenir à un quelconque état antérieur, car ce que les forces de la réaction proposent dans ce démantèlement fantasmé n’est ni plus ni moins qu’un retour vers la France de papa, infantilisante et autoritaire à souhait.

Il a été dit dans la même foulée que l’éducation avait été la première victime de cet étiolement des valeurs, ce qui ne concorde pas vraiment avec le souvenir (très net) que j’ai de mes premières années à l’école républicaine. Certes les classes étaient mixtes (ce qui m’épargna sans doute des pensées suicidaires prématurées), on ne portait pas l’uniforme (fini le col Claudine, bienvenu aux synthétiques criards) et l’on ne se levait pas à l’arrivée de la maîtresse - nul besoin puisque ces femmes d’une force et d’une intelligence formidables savaient parfaitement allier douceur, compréhension et fermeté. Donc on aurait pu en 1972 s’attendre au bordel généralisé dans l’expérimentalisme à tous crins dont nous aurions été les cobayes sans défense, mais c’est plutôt le contraire qui se produisit dans une sorte d’ordre paisible où la brutalité de pratiques dépassées avait laissé place à une douceur et une facilité propices au développement de facultés personnelles, un juste milieu entre une culture générale d’un niveau très élevé (y compris dans les écoles de cités HLM) et des méthodes éducatives plus progressistes (ce que l’on appelait l’éveil). Au lieu de me contraindre à la gymnastique collective pour laquelle je n’était pas fait, on préférait me laisser seul dans le bâtiment où je pouvait penser et peindre à mon aise. Tous ces clowns dont je recouvrais les murs (menant au premier prix d’un concours de coloriage au supermarché local), ces instants précieux de solitude, l’approbation de mes pairs devant les œuvres achevées, tout cela était-il le résultat de la permissivité délétère d’une aberration historique condamnée à la déroute comme on voudrait nous le laisser croire? Et en serais-je l’enfant hideux et asocial?

Cette affirmation tonitruante du renouveau national est récemment allée de pair avec quelques déclarations pour le moins ’malheureuses’. Déplorant la tendance excessive à l’auto-flagellation de la France d’aujourd’hui, le futur nouveau président pensait ces mauvaises habitudes infondées puisque ce n’était pas la France qui avait après tout inventé la solution finale - l’argument étant réitéré à plusieurs reprises lors de la campagne. Voilà de quoi ravir ici en Allemagne, mais surtout imagine-t-on Mitterrand (ou même Chirac) capables de tels arguments pour proclamer leur amour du pays? C’est non seulement sidérant de ringardise mais aussi indigne de la fonction d’homme d’état qui exige au minimum une appréhension sereine et raisonnée des réalités historiques. Tout cela est arrivé au moment ou j’amorçais la lecture de ce recueil d’essais fabuleux intitulé Mémoires Allemandes [1], qui met précisément l’accent sur le partage et l’imbrication inextricable des mémoires nationales françaises et allemandes alors qu'un esprit d’ouverture toujours plus fructueux mène à la convergence profonde des deux destinées. Ce que ces déclarations lamentables imposent en revanche dans leur évidence péremptoire c’est le clivage entre histoires et l’affirmation d’une identité par la négative, donc tout l’inverse de ce qu’un vériatble statesman avec un peu de hauteur se doit d’incarner. Et pour reprendre Marc Bloch repris par Fernand Braudel - cités en introduction de l'ouvrage et dont les propos ne feront pas plaisir à tout le monde: "Il n’y a pas d’histoire de France (ou d’Allemagne), il n’y a qu’une histoire d’Europe." [2]

Enfin reste la question pas si accessoire que ça de l’’esprit’ (on pourrait dire de la Zeitgeist esthétique) de la nouvelle France. Considérant l’ultra-libéralisme décomplexé de la droite au pouvoir, son culte de l’enrichissement et de la ’valeur travail’, peut-on s’attendre à une nation élevant l’individualisme compétitif au rang de vertu suprême au détriment du bien commun, un mélange très bling de petits propriétaires dans leur HLM décrépit et de Golden Boys en lotissements ultra-sécurisés, montre de luxe au poignet comme le boss et grosses pétoires? Le pays est-il prêt pour tout ce tape-à-l’œil qui caractérisa si intégralement les années Thatcher et dont l’électrochoc idéologique semble sur le point d'être infligé à une France moribonde? En contrepoint au gonflage de biceps national que compte montrer la nouvelle présidence, verra-t-on ainsi la fin de ce mélange d’élégance discrète et de distinction indicible hostile à toute forme de vulgarité ostentatoire dont la France se targue depuis toujours et que l’on appelle, sans pouvoir le définir véritablement, le goût. Les premières heures de la nouvelle ère le laissent bien craindre.

Poster: Act Up-Paris

 

[1] Étienne François & Hagen Schulze (eds.), Mémoires Allemandes (Munich: Verlag C.H. Beck oHG, 2001; Paris: Gallimard, 2007 pour la traduction française).

[2] Fernand Braudel, L’Identité de la France: Espace et Histoire (Paris: Arthaud, 1986), 14.

25 April 2007

Le Temps du Loup

Grigny La Grande Borne

Dans mon enfance il y avait eu un temps bref et fugace d’occupation de l’espace public par les femmes. Dans le grand ensemble de G., qui était totalement dénué de toute structure associative, les mères avaient spontanément investi l'extérieur, les multiples placettes, monticules artificiels et autres interstices du plan complexe et enveloppant voulu par l’architecte avec ses folies et accidents de terrains soigneusement arrangés sur les étendues d’herbe maigre et éparse. Les bancs étaient disposés en arcs de cercle à l’ombre de jeunes arbres et les après-midi d’été des groupes de femmes s’y asseyaient pour converser des heures durant d’elles et de leurs vies. Il s’agissait de jeunes mères nouvellement arrivées dans la cité qui venait d’être achevée, ses mosaïques multicolores rutilant dans la lumière, ses halls d’entrée somptueusement plaqués de carrelage rose et de bois sombre. Parfois aussi à leurs côtés se trouvaient leurs propres mères venues les voir de la vieille ville où elles résidaient encore. Les jours d’école les cages d’escaliers faisaient office de rues en hauteur et les conversations là aussi allaient bon train sur les pas de portes, alors que les enfants des différentes familles dévalaient bruyamment des étages, comme dans une grande fraternité aux origines multiples à laquelle appartenaient tous dans une égalité fondamentale l’Algérien, le Portugais, le Polonais, le garçons-fille en shorts éponge et sandales blanches. Les marches en colimaçon étaient attachés dans le vide à une colonne centrale et résonnaient des piétinements de hordes de gamins en route vers l’extérieur, qui n’était que la continuation naturelle et poreuse des appartements où il était encore trop tôt pour s'enfermer. Cela viendrait plus tard, quelques heures ou quelques années, dans une peur diffuse et insidieuse poussant à la réclusion et à l’angoisse d’un pourrissement irrémédiable du corps social.

Les espaces se vidaient et le silence retombait à l’heure du dîner, celle où les pères rentraient d’un travail souvent situé à des kilomètres vu qu’à G. rien n’avait été prévu à cet effet. Ils venaient des parkings extérieurs par-delà les derniers logements donnant sur l’autoroute. De la fenêtre de la cuisine nous le regardions marcher vers nous, sa sacoche à la main et la chemise déboutonnée, tel un héros hâlé revenant d’un pays inconnu. Le temps changeait alors qualitativement: d’élastique et d’informel, il devenait concret et fixe; d’anarchique et de social, il se transmuait en quelque chose qui tenait du repli sur soi et de l’austérité d’une famille redevenue structure inamovible. La mère servait le père qui ne disait pas un mot. Nous restions là en silence dans une sorte de crainte perplexe pour cet être qui, même s’il revenait des décharges municipales, n’en conservait pas moins toute sa mystique. Parfois il nous ramenait des friandises ou des boissons aux couleurs chimiques qui avaient été jetées par cartons entiers sur les tas d’ordures. Parfois aussi des cassettes choisies par ses soins sur les présentoirs de stations-service. Un soir je voulus lui montrer un livre que ma mère m’avait acheté au tabac de la cité. C’était une édition illustrée de La petite Marchande d’Allumettes d'Andersen, ce qui le fit hurler de colère face à la dépense scandaleuse. Ce père, qui préférait nous voir abreuvés de jus frelaté plutôt qu’avec un livre entre les mains, revenait dans la nuit, de ces espaces pleins le jour de femmes qu’il qualifiait de commères car elles parlaient toujours trop et créaient des histoires. Dans son imaginaire ils se transformaient et devenaient dans ses mots un repère de loups errants. Dans le noir les interstices entre les pans d’immeubles étaient opaques et impénétrables, et ses images prenaient alors corps car lui aussi avait sa propre mythologie du lieu, celle de la peur et du monstre prêt a mordre.

Il se peut qu’il ait existé un moment flottant et insaisissable où la société française, malgré les traumatismes et mutations extrêmes de l’après soixante-huit, connut une sorte de quiétude, de douceur même, avant d’ètre irrémédiablement mise à mal dans la dégradation subite du climat social à la fin de la décennie, une sorte d’été indien des Trente Glorieuses où l’on aurait peut-être eu un peu moins peur, où tout étranger n’était pas encore désigné comme criminel en puissance. Où les places ombragées étaient des lieux de contact et d’échange entre femmes des grands ensembles atterries là au hasard de leurs pays lointains, où une nouvelle forme de sociabilité émergeait dans les espaces laissés vacants par la normalisation et les limitations de leurs vies d’épouses en milieu ouvrier. Je hasarderais l’année 1977 comme celle de la rupture irréversible. Avec le recul cette impression me semble toujours plus pertinente: le chômage de masse devenait une réalité très tangible alors qu’un durcissement du discours sur les ’étrangers-mangeurs du pain des Français’ rendait les parents de plus en plus hargneux. Cela, on le sait, n’a depuis jamais cessé. La création annoncée d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale par Nicolas Sarkozy en serait l’ultime couronnement. Cela c’est l’histoire de mon enfance, ou plutôt de sa fin dans la césure soudaine d’une crise sociétale vertigineuse et la faillite absolue du monde qui l’avait portée. La consécration de Sarkozy, aux yeux de qui ’social’ est un gros mot comme aux pires heures du thatchérisme, marquerait la mort de ce reste d’humanité qui brille encore dans mon souvenir et l’instauration d’une brutalité entière et cinglante: le temps du loup, celui qui rôde dans les terrains vagues de cités passées au Kärcher, à l’herbe brûlée et imbibée de pisse. Et pour assister à cette victoire sur TF1 le dimanche fatidique le père dispose depuis peu d’un écran plat, ultime satisfaction d’un homme que l’on n’attend plus le soir et dont le temps est à jamais pétrifié dans le soleil cathodique.

05 April 2007

Sacrée Soirée

Il y a quelques semaines Nicolas Sarkozy, dont l'obsession pour une France dite 'éternelle' devient très alarmante, appelait de ses vœux la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Outre les relents particulièrement sinistres de l’affaire on a peine à imaginer comment une telle structure fonctionnerait: quelle serait la tâche de ses nombreux fonctionnaires? Selon quels critères précis l’identité nationale serait-elle circonscrite et son essence distillée dans le corps social? Quelle sanction pour qui contreviendrait à ces commandements? L’intitulé a quelque chose d’aussi anachronique que de monstrueux. Vient immédiatement à l’esprit l’image d’une forteresse colossale et aveugle semblable à celle du ministère de la Vérité de 1984 qui, dans sa carapace de béton craquelé et percé seulement de quelques meurtrières, surplomberait le Périphérique. Voilà ce dans quoi la France est à deux doigts de se jeter et nul doute qu’elle le fera en toute confiance et sérénité tant son désarroi est profond. La question de ce qui constitue l’identité nationale n’a jamais été aussi douloureuse qu'actuellement et dans le but de se l'approprier on n'hésite pas à recourir aux symboles les plus éculés et convenus tout en prenant littéralement la langue en otage, gage jalousement accaparé de l'appartenance à la communauté et instrument d'exclusion - Sarkozy a même parlé du Français comme de la langue humaine. Un manque flagrant d’imagination et une ringardise endémique de la part de la classe politique l’empêchent de voir qu'une gamme chromatique largement plus étendue que le tricolore rendrait compte d'une France en recomposition constante et qu’une autre musique, moins martiale et belliqueuse que la Marseillaise, pourrait en devenir l'expression autrement plus éloquente que cet hymne meurtrier. La France, longtemps à l’avant-garde des courants artistiques et intellectuels, se recroqueville sur une image d'elle-même aussi idéalisée qu'illusoire. Crispée sur des mythes aussi étouffants que réducteurs, tétanisée par la différence qui sévit en son sein et qu’elle ne voit autrement que comme une menace à extirper, elle est consumée par des peurs et des fantasmes qui l'éloignent toujours plus du XXIème siécle, comme l'énormité sidérante de l'extrême droite dans sa vie politique en temoigne. C’est non pas dans l'obnubilation funeste pour une sorte de paradis perdu mais dans son dépassement et sa transcendence, l’acceptation de mouvances et de mutations polymorphes, de glissements vers des constellations d'autres possibles que se situe le futur viable d'une identité partagée. Non seulement un tel ministère renverrait-il purement et simplement à Vichy, il ne manquerait pas de faire aussi du pays la risée du monde civilisé.

 

Rond-point fleuri à pergola en banlieue sud

C’était un dimanche ensoleillé de février. Le père n’avait pas tenu à nous balader dans Paris, que nous avions quittée commes des malpropres. Après quelques avenues descendues en trombe nous étions déjà engagés dans les tunnels du Périphérique lorsque l’atmosphère se dégrada subitement. Le père hurlait pour des raisons triviales tenant essentiellement à ma présence, tandis que la mère, assise à l’arrière, ne pipait pas. Un silence empoisonné coupa court à toute interaction jusqu’à notre destination, la ville de banlieue endormie dans le soleil déclinant, ses fontaines gasouillant aux carrefours fleuris comme seule forme de vie encore visible. Il était encore tôt et déjà un sentiment d’enfermement inéluctable mit définitivement fin à ce dimanche en famille, qui certes ne mit pas longtemps à reprendre son cours devant TF1. C’était un programme de divertissement, avec des séries de gags type caméra cachée. Le père semblait fasciné et souriait fixement d’un air bienveillant, conforté par la bonté fondamentale du monde présenté là et de ses gens normaux, blancs, français. La mère s’était jointe aux réjouissances et entre deux éclats de rire racontait ce que nous étions en état de voir nous-mêmes. Une musique joviale et racoleuse soulignait l’hilarité des situations et je pensais aux monteurs chargés d’élaborer ça, des gens que j’imaginais très éduqués et qui dans un infini cynisme servaient cette soupe aux millions de Français dont le week-end s’était échoué là, ces Français dotés d’une culture universelle et d’une langue humaine, qui dans quelques jours iront de leur propre chef droit dans le mur... Pour une raison que j’ignore la table avait été dressée dans le salon, chose qui n’arrive d’ordinaire jamais. Seul l’alcool me donnait encore la force de poursuivre et c’est dans mon manque de vigilance que je me laissais entraîner sur le terrain miné des troubles en banlieue. Désireux de savoir si l’Allemagne connaissait le même phénomène de déliquescence sociale mais semblant tout de même avoir une idée bien arrêtée de la chose grâce à la télé, on me fit comprendre que je n’avais aucun droit de porter de jugement sur l’état de la France vu que je n’y habitais pas et que dans mon inconscience de cosmopolite évaporé je n’avais aucune idée de l'étendue de son malheur. Sans se faire prier le père se laissa alors aller à un exposé plus noir que noir sur la fourberie intrinsèque des étrangers présents sur le sol national. Dans sa longue vie d’ouvrier il en avait cotoyé de ces Portuguais et de ces Arabes, et c’est fort de cette expérience qu’il était en droit d’en dresser le portrait réel. Le discours, fortement racialisé et bétonné comme un bunker, était d'une virulence entière qui ne laissait prise à rien et å laquelle il était péniblement impossible de riposter quoi que ce soit. C’était aussi un discours qu’il me semblait reconnaître de l’enfance, identique à lui-même par-delà les décennies, seulement renforcé au fil des ans par l’accumulation d’observations concordantes. Loin de l’attendrissement affiché devant les gags de TF1 et sûr de son fait, il montrait même de la défiance et opinait du chef de l'air de celui à qui on ne la fait pas. C’était un homme pour qui le doute n’existait pas et qui, dans le discrédit jeté sur l'utilité de tout débat public, n’avait jamais dévié de ses vues, qui marinait depuis toutes ces années dans ce ressentiment et cette haine muette et qui sans nul doute emportera ses certitudes avec lui. J’étais sidéré et épuisé devant la puissance de feu dont était encore capable cette France éternelle-là, ma belle culture humaniste fondant à son contact comme neige au soleil.

Il faisait encore nuit quand on me reconduisit à la gare. C’était un matin pluvieux et lugubre, un matin parcouru de gens qui se lèvent tôt. À proximité de G., dont l’état de dégradation semblait encore plus prononcé dans les traînées laissées par la pluie, des gens se tenaient à l'arrêt de bus. C'était un groupe hétéroclite de grands blacks, de vieux ouvriers, une femme atemporelle en imperméable beige qui aurait aussi bien pu attendre là le même bus en 1972. À travers les gouttes de pluie qui faisaient loupe et diffractaient la lumière jaune des réverbères, nous les regardions attendre. Le feu rouge s’éternisait ainsi que notre confrontation silencieuse devant un lieu que nous avions tous investi à des moments différents. La radio débitait une musique latine pleine d'entrain. La scène, d'une tristesse infinie, me fit penser à ce moment du Septième Continent de Haneke où la mère fond en larmes à la vue d'un accident de la route et des corps étendus sous les baches. Un moment d'illumination insoutenable où elle savait qu'il n'y avait aucune issue que le démantèlement de son existence et sa disparition. Assise à l’arrière la mère ne disait rien, regardait aussi peut-être en pensant qu’elle avait été un jour jeune et insouciante dans cette ville aux mille origines.