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16 April 2009

Puta's Fever

Deutscher Guggenheim sur Unter den Linden. Photoréalisme américain des années soixante-dix. Échos de Stephen Shore et de Young Americans dans des villes interchangeables aux noms inconnus, inlocalisables. Un dimanche chancelant de retour de cuite. J’étais resté tard dans l’attente que quelque chose se passe vraiment dans les chambres de jouissance, mais ni l’heure avancée ni l’alcool ne parvenaient à dissoudre la lourdeur omniprésente. Pour la première fois l’amalgame ne prenait simplement pas. J'avais repris le train en sens inverse sur le Ring, un court segment de sa circularité parfaite. Dans la dernière salle Agua Caliente Nova de Robert Bechtle m’a longtemps retenu. La familiarité du cliché de famille était d’une immédiateté frappante. Il constituait même un type iconographique en soi, doté de ses attributs propres: le panorama devant lequel le père étale ses possessions, la famille et la grosse cylindrée dans laquelle la transbahuter d'un shopping mall à un autre ou pour des excursions décrétées selon son bon vouloir. Même les deux gosses étaient convenus dans leur gracilité, la posture maladroite des corps déhanchés, les sourires niais et les franges coupées aux ciseaux par le même père certains dimanches. Lequel est invisible car englobant dans sa vision totale tout le tableau, le détenteur des nouvelles technologies comme mode suprême de contrôle. Lui seul est autorisé à la manier, lui seul sait. C’était un après-midi d’été très chaud, on ne pouvait rester à l’intérieur, alors tout le monde avait été sommé de s’habiller au plus vite. La mère aussi dont l’ensemble marron intégral est parfaitement assorti au sac, aux autres véhicules et nuances minérales du paysage lui-même. Elle s’y fond et pourtant c’est elle qui accroche le regard par le sien, fuyant et fixant quelque chose situé au delà des limites et dont on ne sait rien, déséquilibrant irrémédiablement la scène dans son échappée. Contrairement aux enfants radieux elle a le visage brouillé par une ombre diffuse, la bouche comme hapée dans une cavité scellée qui, surmontée de grosses lunettes de soleil, rend son expression totalement indéchiffrable et étrangère. Ses formes sont encore pleines, la poitrine bien marquée bien qu’un peu tombante, sa posture attentionnée et protectrice, une femme devenue mère très tôt et dont la jeunesse a été oblitérée dans ses désirs les plus vitaux par des années de dévouement domestique, le scénario intériorisé de l'amour conjugal. Ou peut-être n’aime-t-elle simplement pas se trouver face à l’objectif, comme ma mère qui refusait de se laisser photographier sous prétexte que ça lui faisait une 'gueule de raie’.

Cet après-midi-là je me suis retrouvé sur Friedenstrasse, rue rectiligne lacérant Friedrichshain dans une lumière claire et chaude. C’est un trajet que j’ai plusieurs fois suivi l’été, le long duquel mon corps semble être d’une liberté plus facile, plus livré qu’ailleurs. Me préparant à être pris, le bas de survêtement à demi baissé sur un short de soie rouge, je m’expose aux regards des automobilistes, me sentant en possession complète de la géographie. Peut-être est-ce dû à la largeur de cette rue, l’irrégularité chaotique de ses abords, les Mietskasernen délabrées, les crevées soudaines d’espace dans sa discontinuité, son désert croulant sous le soleil, l’ouverture de la Karl-Marx-Allee vaste comme un estuaire, les flots de lumière dorée qui me percutent à mon arrivée sur l’avenue, la proximité de mon but comme un ailleurs auréolé de mythe. On démolit actuellement beaucoup autour d'Ostbahnhof, de vieilles infrastructures du temps de la RDA laissant place à un fatras d’entrepôts aux couleurs criardes. Les hommes affluent de toutes parts à travers les parkings. Nous sommes tous venus pour la même chose et je me rends compte à quel point, dans mon accoutrement comme dans mes transformations physiques, j’ai fini par leur devenir identique, que tout en croyant me radicaliser dans un monde jugé réactionnaire et homophobe j'ai me suis pétrifié dans l'orthodoxie d'un autre en en intégrant tous les diktats et paradigmes esthétiques. À l’intérieur il y a un monde incroyable. La chaleur y est telle que tous les corps rassemblés semblent dégager un brouillard dont les bancs flottent dans l'immense halle de béton. Le nuage est par endroits transpercé de veilleuses bleues, révélant des groupes de silhouettes évoluant sur le sol luisant.

Je prends place dans le passage étroit où un alignement de glory-holes est en attente d’apparitions qui ne viennent pas. L’endroit est calme et reclus, et tranche avec l’activité frénétique qui règne dans les autres secteurs. J'imagine voir de la littérature circuler constamment entre les hommes, en être le récepteur partiel, me trouver sauvé par elle tant qu'elle n'est pas prise de vitesse par la masse déferlante du vécu. Ne jamais perdre de vue ses désirs premiers dans la répétition hébétante des situations. Nous sommes deux, assis sur le rebord encastré dans le mur, d’une apparence très proche bien que lui soit un peu plus élancé que moi, en attendant leur venue. Il semble fébrile et parcourt sur toute sa longueur le couloir en scrutant l’autre côté à travers les trous de formes diverses. Des bites les pénètrent de temps à autres, au repos ou déjà dressées, et lui s’en empare avec avidité, les prend sur toute leur longueur, dans toute leur ampleur. Juché sur mon promontoire dans un short cramoisi de boxeur je le regarde comme un frère pour qui j’aurais de l’admiration, le tombeur qui les a toutes sans effort. Je reste sans rien et me montre territorial face à l’intrus énorme qui vient de prendre place à ma droite et tassé face à son trou ne semble pas vouloir dégager. L’autre continue avec la même cadence appliquée et c’est alors que quelque chose d’inouï se produit. À travers l’ouverture circulaire un visage apparaît, pressé contre la paroi de bois, une vision irréelle comme une greffe grotesque de parties, un assemblage monstrueux induisant la panique. Ils commencent alors à s’embrasser, restent ainsi longtemps comme deux moitiés de lune accolées, puis dans un redéploiement subit du corps et ce qui me semble être un surcroît d’intimité ahurissant la bite lui est réintroduite dans la bouche. Je crève de vivre une intimité pareille, cette douceur entre hommes. Certains passent parfois la muraille pour savoir qui y œuvre, une violation flagrante de la règle d’invisibilité qui nous régit. Peut-être était-ce lui ou un autre, qui s’est engagé dans le couloir pour se poster entre nous deux. Il est massif et bien monté, nous invite à jouer avec lui, ses deux petites putes de l’au-delà du mur qu’il vient de dévoiler. C’est une figure imposée du porno, un script aussi bien huilé et évident que n’importe quel autre, auquel on s’applique avec une facilité mécanique. Il a bien été intégré et devant l’assistance qui commence à se former autour du trio, nous savons répondre aux attentes de notre nouveau maître.

Am Wriezener Bahnhof, Friedrichshain

14 March 2009

Pollutions nocturnes

Heliogabale1

Certains soirs dans ma chambre minuscule du Vème arrondissement je me connectais sur des lignes de rencontres pour hommes. C’était bien avant l’avènement d’internet, avant la dissection systématique des plus infimes de nos désirs, une technologie primaire et aveugle où comme pour les annonces publiées dans les magazines homos de l’époque tout était avant tout affaire d’imagination. L’expérience avait quelque chose d’extrêmement angoissant car au lieu de trouver un interlocuteur prenant en charge l’appel de manière classique on débouchait directement sur un vide vertigineux, une sorte d’arène noire où ne régnait qu’un fouillis continu de grésillements et d’interférences émanant d’autres communications. Quelques fragments de voix appelaient par intermittences dans ce désert, n'énonçant que quelques données essentielles - "jeune mec sur le 20ème, jeune mec sur le 20ème..." - espérant être entendus à l’autre bout de cet espace informe. Je les trouvais belles et désirables, ces voix d’hommes, dans leur assurance et la clarté de leur timbre. On en imaginait d’autres innombrables, prêtes à se lancer, à l’affût dans la prolifération dense d’une forêt invisible, dont la mienne qui écoutait mais ne se livrait pas, craintive des faiblesses qu’elle aurait pu trahir dans ses dérapages, ses lenteurs, ses inconsistances. De se retrouver seule sans écho dans cette version terminale de La Voix Humaine. Que le silence ne se fasse encore plus épais autour d’elle, seulement environnée de ce papillotement de pulsations électriques. Je raccrochais vite sur cette chambre sourde pleine de présences non-exaucées, me demandant quel bonheur je m’interdisais en restant silencieux. Il est vrai que je me marginalisais volontairement de l’économie commune du désir, jugée d’une trop grande facilité, espérant quelque salut hors des circuits de l’exploitation mercantile des corps, m’estimant d’une force supra-humaine pour y parvenir.

Je me verse le second verre de vin blanc. Dilué dans de l’eau gazeuse pour faire durer le plaisir. Des nappes électroniques baveuses et plastiques se répandent dans tout l’appartement, donnant au soir une ambiance distincte de backroom. Aujourd’hui comme presque toujours je les attends sur mon écran. Il est encore tôt et le manque évident d’activité sur le service ne peut s’expliquer que par ça, l’heure prématurée et aussi sans doute les retombées du week-end. Des cartouches rectangulaires de dimensions variables sont disposés en colonne et contiennent des formes plus ou moins abstraites, de petites émulsions colorées donnant forme à des visages dont on distingue mal l’expression ou l’âge. On peut parfois par la qualité des photos préjuger du degré de conscience artistique de leur propriétaire et la visitation qui doit ou non se produire reposera souvent sur ce critère. Mes photos sont très soignées, me montrent dans mon registre favori et vantent les formes d’un corps qui a assimilé tous les codes de l’exhibition pornographique. Son degré d’exposition est exponentiel à la vitesse de son expansion musculaire. C’est ainsi qu’autour du mythe personnel ainsi construit s’aggrègent des réseaux multiformes de séduction qui finissent par constituer des communautés fragiles et instables, faites d’incorporations et de suppression successives, comme une collection de poupées dans laquelle la hiérarchie des favorites ne cesserait de se recomposer suivant l’humeur. Certains n’y figurent qu’en vue d’un éventuel contact futur, d’autres ont réellement pris forme au-delà de leur être hypothétique C’est leur percée dans le réel et leur retour immédiat dans l’indifférencié de cette épaisseur électronique, la mutation de leurs corps de surface pixélisée en formes pleines à jouir qui est la plus troublante, comme des passages incessants entre deux royaumes fondamentalement hétérogènes l’un à l’autre. J’épie qui est là comme une petite vieille planquée derrière ses rideaux brodés, comme pour me sécuriser de cette familiarité, de la permanence d’une communauté tout aussi consciente de ma présence. C’est inhabituellement calme. Des venues d’inconnus en groupes aléatoires font parfois reprendre espoir, et un verre pour pouvoir continuer.

 

Heliogabale2

C’était un samedi après-midi d’hiver. Les repérages nous avaient conduits vers un hôpital psychiatrique désaffecté des environs de Berlin. Les plafonds effondrés et les murs carrelés couverts d’inscriptions correspondaient bien à l’esprit du film, une défonce entre prolos revisitant un monde post-welfare state où tous les patients auraient depuis longtemps été lâchés dans la nature. Au fil du temps je m’étais distingué par l’audace de mon auto-représentation et de plus en plus exposé dans la communauté j'avais fini par attirer l’attention d'un réalisateur local, le seul pourvoyeur d'images reconnu dans sa spécialité. Certaines de mes suggestions et exigences, informées par une culture cinématographique solide, avaient été retenues dans le scénario final et c’est ainsi que j’étais à présent à même de conférer à mon corps sa visibilité ultime, le livrer au monde dans son adorable petitesse, sa fureur, son histoire. Il me semblait même que c’était la logique même de son itinéraire qui l’avait mené là, qu’un tel processus était en soi inévitable. Que sa vérité ultime résidait dans le réalisme sans fard de la mise en scène, la révélation d’un l’archétype brut totalement délesté du parasitage des discours traditionnels sur l’amour. L’imagination pornographique est implacable en ce qu’elle ne s’embarrasse de rien, nous force à confronter notre vérité intime et de vivre en accord avec elle. Dans la vieille salle en rotonde un froid cinglant passait au travers des fenêtres barricadées de vieilles planches noires pourries. J’avais été traîné à terre par deux types encagoulées après mon enlèvement sur une route de campagne. Je les sentaient chauds et prêts à me régler mon compte. Comment faire pour que le corps ne faillisse pas, dans le froid, soumis au regard du réalisateur? S’oublier, foncer complètement dans ces montagnes d’hommes, me dénuer du peu qu’il me reste, m’ouvrir et me propager. Vivre le plus intensément possible mon grand moment par la grâce duquel l’image offerte sera devenue essentielle, instantanément démultipliée, véhiculée dans les flux électroniques, constamment détachée de moi en pellicules diaphanes pour se répandre sur le monde. Le corps aura été pleinement vécu dans la mise en spectacle de son obscénité première et sa consommation la plus banale. Oui, il n’aura finalement pris vie qu’ainsi.

Le réalisateur, O., faisait à mes yeux figure de chef de gang, une autorité incontestée qui lui appartenait en propre. Il arrivait toujours dans les soirées très entouré, tout le monde se portant immédiatement à sa rencontre. De sa haute stature il dominait l’assemblée et toujours absorbé dans quelque conversation semblait incontournable dans le microcosme prolo-fétichiste que nous formions. Jamais évidemment on ne l’aurait trouvé seul dans un coin, l’œil dans le vague. Ça, c’est ce que les éléments aléatoires comme moi et non les personnes de sa trempe étaient censées faire. On se demande comment une telle permanence a pu se développer, lui qui n’est plus jeune que moi que de quelques années. Il est né à Berlin-Ouest, y a toujours vécu mais cela n’explique rien. Non, en plus de son charisme naturel il est celui qui donne forme à nos visions, articule nos désirs, les ancrent dans cette ville dont il exacerbe la mystique sulfureuse. En cela son pouvoir d’attraction est considérable. Je le regardais de ma périphérie avec un mélange de fascination et d’envie, trouvant même suspect que l’on puisse à ce point graviter autour de quelqu’un. Car quelle que fût la soirée le cortège finissait toujours par apparaître à travers la porte, aspirant dans son orbite un monde considérable. Mon apparente incapacité à passer au delà du glacis du premier cercle me désemparait et me maintenait dans une indétermination frustrante. J’avais pourtant entendu dire que j’étais son kiff, qu’il ne me dirait éventuellement pas non, mais à en juger par la relative indifférence qu’il me manifestait je n'imaginais pas voir la chose venir de si tôt. Non, il était le centre fixe d’une nébuleuse dans laquelle je craignais de me diluer, constituait l’âme d’un monde infiniment séduisant dont il détenait la mémoire vive. La mémoire de la jeunesse du désir, d’amitiés inébranlables, d’amours passagères comme dans les grands mouvements historiques de libération. En tant que tel il était hors-limites.

C’est lui qui un soir m’a trouvé dans le fouillis électronique. Il s’est tout de suite fait beau parleur, se répandant en éloges sur la rigueur et la qualité de mon iconographie. Remonté à bloc à l’idée de l’avoir en ligne dans un état d’expectative manifeste, j’entrepris de faire l’intéressant avec l’idée d’anéantir une bonne fois pour toutes ma réputation d’illusion optique et de m’imposer dans ma réalité charnelle. Au bout d’un moment il n’en pouvait plus et demandait à me voir au plus vite. Sachant d’expérience que cela risquait aussi d’être la seule et dernière fois je décidais qu’une semaine entière de relative retenue ne serait pas de trop pour faire monter la tension. Et effectivement les quelques jours précédant le rendez-vous furent intenses de désorientation. La musique se déployait en boucles synthétiques dans les rues  de Prenzlauer Berg que je parcourais longuement dans l’intuition d’une conflagration imminente entre mon corps mouvant, la ville, la continuité d’une histoire, le cinéma... Ça s’est finalement fait de façon très classique, un côté première surprise-partie que l’on attend des jours à l’avance. Il est venu me chercher au travail dans un énorme tout-terrain. J’étais impeccable, le crâne fraichement rasé et arborant ma meilleure tenue, étudiée dans ses moindres détails. Il l’a remarqué et m’a demandé si j’avais fait tout ça pour lui. Je n’ai pas menti sur mes intentions de le séduire. Nous avons roulé en direction du sud. Être conduit en ville me fait toujours un effet particulier, c’est presque comme rouler en carrosse. Je me trouve renvoyé à une jeunesse antérieure, un dimanche de lumière blanche à la périphérie de Londres, ma descente vers T.Beach en compagnie de cet autre qui m'avait ébloui par sa dégaine. C’est ainsi que dans des poches de temps inlocalisable nous nous serions lancés sur les autoroutes désertes d’Allemagne de l’Est. Ce serait un été fixe et chaud. Nous reviendrions de loin, exténués et silencieux, peut-être de Russie, de par-delà une mer pâle et abstraite.

Il y a un moment très troublant dans le Romance X de Breillat où l’héroïne se retrouve en train de se faire caresser par le principal du collège où elle enseigne, avant de s’abandonner, baillonnée et attachée, à son contrôle. L’impensable où le monde se retourne sur lui-même comme un gant, le moment infime où les barrières sautent et que le supposément connu se transmue en vertige. O. me donnait ses pompes à lécher au fond de ce bar de Schöneberg où nous nous étions retrouvés, un vieux modèle de TNs crades et sans couleur. Il les avaient retirées pour copieusement glavioter dessus et après chaque léchâge recommençait à ma demande en divers endroits, sur les semelles, à l’intérieur, où je m’exécutais sans broncher Sa salive avait un goût un peu sucré. La ville était contenue là toute entière, sa saleté, sa puanteur, la désagrégation de sa matière et des êtres, et m’était donnée à consommer. À la vue de tous j’étais entièrement rendu à O. qui me contemplait dans un sourire fixe et rectiligne. Je crois que c’était le jour où le Pape avait tenu ses propos démentiels sur l’inutilité du préservatif en Afrique, un appel au meurtre avéré. Je me demandais comment il était possible de se méprendre si criminellement sur la nature humaine, comment eux pouvaient être si prompts à juger ce à quoi ils prétendaient avoir depuis longtemps renoncé? Le corps foulé par O, ne suis-je pas au plus près de la vie, au cœur même de sa luxuriance alors qu’eux sont depuis longtemps effondrés de l’intérieur, entraînant le monde dans leur folie suicidaire? Ils nous méprisent, nous haïssent plus que tout dans notre humanité chaotique, nos corps qui fuient, notre goût immodéré des jeux d'images. C'est pourquoi O. doit continuer à filmer mon histoire dans les forêts décharnées du Brandebourg. J'ai tout minutieusement prévu: enchaînement des scènes, modulations temporelles, instructions techniques aussi sur la façon dont la caméra pourrait me circonscrire. Je voudrais une concordance visuelle, une intimité entre lui et moi dans ce qui constitue l’acte ultime d’exposition, avoir envie de dépasser toutes mes limites à sa demande, offrir un surcroît d’âme dans la répétition mécanique des actes, révéler dans des variations expressives infimes ce qui normalement resterait invisible dans l’uniformité d'un genre qui doit être pulvérisé de l’intérieur de façon méthodique et définitive. Je montrerais l’envers, le flottement, le temps qui s’étire sans se résoudre en rien.

Heliogabale3

 

La caméra tournoie sur l’arrière de la tête, où des ecchymoses sont encore visibles sur la surface du crâne. Elle s’attarde sur la ligne des épaules, la musculature du dos couvert sur toute sa partie droite d’une densité de fleurs étranges aux contours fortement marqués. Elles ont quelque chose de puissamment organique, de presque toxique même dans leurs couleurs soutenues, les rouges et roses chimiques des pétales encerclant des grappes de béances obscènes. L’écorchure des tatouages sur le dos et la tête légèrement inclinée ont quelque chose de préraphaélite dans leur élégance retenue. C’est une position de soumission complète, un hommage à la masculinité qui le tient à sa merci. Le petit corps a été en partie dénudé par le groupe d’hommes qui l’encercle. Ils se le sont renvoyé les uns aux autres comme dans un jeu cruel de cour de récréation. Il est maintenant à terre et doit honorer un à un les membres du groupe. Des pieds s’abattent sur lui, lui piétinent le dos, le bas du crâne. Il les lèche avec soin et se laisse submerger par leur odeur. Couvert de la poussière du sol en béton de l’ancienne centrale, la ronde des fleurs noyées sous les crachats, la pisse, tout en même temps, il se fond dans cette matière informe, la pâte faite des sécrétions de tous ces hommes réunis qui convergent en lui. Le visage est resté impassible et la caméra continue de décrire des cercles concentriques abstraits autour de lui.

23 January 2009

Liebeskranke

"Erika est quelqu’un qui s’acharne à nier le corps, mais dont le corps resurgit sans qu’elle le veuille. C’est, en quelque sorte, une femme qui fuit. Et qui fuit de partout: il y a de l’urine, du vomi, du sang. Il y a donc un corps corseté et un corps béant. Ce sont les deux en un qui intriguent."

(Isabelle Huppert à propos de La Pianiste. Interview à Télérama, 05.09.2001, citée dans
Jean Streff, Traité du Fétichisme à l’Usage des jeunes Générations, 2005) 

 

Karl-Marx-Allee, Friedrichshain

La silhouette en survêtement blanc se découpait nettement à l’autre extrémité du quai et filait vers les escaliers de sortie, droite comme un 'i'. Quelque chose d’un peu gay et d’aérien transparaissait tout de même dans la démarche, tranchant avec le côté petite frappe synthétique de la tenue. Je me convainquis alors qu'il pouvait s'agir de Bogosse et me mis à presser le pas à travers la station, essayant de rattraper cette figure fugace derrière laquelle je dus presque courir pour ne pas la perdre. À l’extérieur il venait de tomber une pluie glacée et les restes de neige des jours précédents s’étaient agrégés sur les trottoirs en congères épaisses et boueuses qui rendaient toute progression hasardeuse. Alors que lui semblait défier le danger en flottant presque le long de la rue je m’enfonçais sans ce marasme et peinais à le devancer. C’est alors que son portable sonna et le timbre de la voix ainsi que les intonations du Français que je distinguais ne me laissèrent aucun doute. J’arrivais enfin à sa hauteur et le dépassais juste avant de tourner dans Oranienstrasse où je devais rencontrer un inconnu contacté quelques jours plus tôt sur le net. L’heure du rendez-vous était restée étrangement imprécise et les raisons de ma présence à Kreuzberg ce soir-là me semblaient particulièrement incertaines et aléatoires. Au bout de quelques secondes je me fis à mon tour dépasser sur ma gauche et en tournant la tête retrouvais Bogosse tel que je l’avais laissé ce matin de décembre, même s’il me sembla plus grand que dans mon souvenir, ses yeux sombres légèrement en amande me fixant d’un air ravi. Ce soir-là était un grand soir pour nous puisque devait avoir lieu l’un des grands rassemblements de l’agenda fétichiste prolo, tout ce que Berlin compte d’adeptes de mode estampillée Marzahn - notre Orient à nous, monde fantasmatique pour toute une frange d’urbanites avec un faible évident pour le type racaille - devant se retrouver dans un bar de Friedrichshain. C’est ainsi que nous nous retrouvions face à face en tenue d’apparat, beaux comme des princes. Après m'avoir assuré qu'il y serait lui aussi plus tard en soirée il disparut au coin de la rue et c'est à ce moment-là qu'en me tournant vers le lieu du rendez-vous je vis un rideau de fer tiré sur la devanture du bar. Un rideau de fer blanc, muet et sans appel dans son verdict de non-advenu. Me sentant glisser dans un surcroît d'irrél j'allais et venais plusieurs fois le long de la rue afin de m'assurer qu'on ne m'attendait plus nulle part.

Le calme revenu dans leur disparition simultanée l'espace s’ouvrit autour de moi et me sembla impossible à combler, une sorte de dépression du social, la révélation soudaine et cruelle de son inconsistance. Ne sachant quelle direction prendre je me retrouvais au milieu d'une ville inhabituellement dépourvue d’humanité. Cette partie de Kreuzberg, d’ordinaire si pleine de monde, me fit un effet particulièrement lugubre, les immeubles monumentaux paraissant sans gloire et ternis dans la lumière livide des réverbères. Au bout Mariannenplatz était engloutie dans une trouée noire informe. C’était par là que Bogosse était reparti, vers ses amis que j'imaginais loyaux et de longue date. Après m'être arrêté dans un bar dans l'attente d’une heure plus avancée pour me produire à la soirée, je regagnais lentement la rive nord. Le froid se faisait de plus en plus cinglant et dans la nuit la traversée du fleuve semblait interminable. On ne voyait plus rien de l'autre côté, tout avait basculé dans la catatonie d'une nuit morte de début de semaine.

Le bar avait un thème vaguement nautique, une tentative de recréer 'Querelle de Brest' avec bidons rouillés et croûtes de matafs pendues aux murs. Bogosse lui-même, déjà bien imprégné de l’ambiance et flanqué de deux acolytes, n’aurait pas semblé déplacé un soir de cuite sur le port d’Ostende. D’autres têtes connues étaient visibles dans l’assistance agglutinée au bar et il m’apparut vite que loin d’être un soir de révélation et de nouvelles fulgurances tout s’annonçait clairement sous le signe du réchauffé, un lundi où l'on s’était tous un peu forcé car les soirées célébrant notre précieux fétiche étant si rares, il aurait trop coûté de ne pas s'y montrer. J’aurais pu me réjouir de cette compagnie familière, une communauté qui m’aurait été ouverte et m’aurait peut-être même voulu du bien, mais loin de m'enfoncer dans le mystère espéré je me retrouvais dans le déjà complètement advenu, dans l’évidence du fantasme mis à jour, un soir pépère entre habitués qui n’ont plus grand-chose à se prouver. Et pour cause... Déterminé à maintenir mes mythes à bout de bras malgré leur dégradation inéluctable je m’accrochais à Bogosse qui, complètement défait et la paupière lourde, me clamait haut et fort son amour tout en faisant du gringe à un mec assis seul dans un coin, son sourire de killer décoché à tout va de façon étrangement robotique. Je me surpris à croire qu’il pût tout de même y avoir un fond de vérité dans ses divagations, ce qui ne m’empêcha de sombrer toujours un peu plus dans le naufrage qui se dessinait nettement devant moi. Car progressivement la nausée me gagnait, une légère indisposition qui se mua en une envie irrépressible de dégueuler qui dans l’espoir qu’elle passerait d’elle-même me lançait dans les méandres d'une backroom interminable, un enchaînement compliqué de passages étroits où dans une lumière bleutée se trouvaient les derniers irréductibles, certains prostrés à même le sol, comme résignés de la tournure que prenait leur soirée mais encore pleins de l’idée qu’un fétiche comme celui-ci valait la peine d’être vécu. Sur les écrans vissés au plafond passait comme il se devait un porno de 'Citébeur' qui fut salué dans l’assistance par une vague d’approbation satisfaite. J’y croisais Bogosse à plusieurs reprises qui dans ses déclarations toujours plus exaltées se pressait fort contre moi, ne faisant qu’exacerber le malaise. Une fois vérouillé dans les chiottes, un liquide étrangement brun sortit en gerbes continues qui se fracassèrent avec force sur le pourtour de la cuvette. Je pensais que dans mes films favoris les femmes vomissaient aussi souvent et en quantité abondante.

L’air frais de la nuit avait stabilisé le malaise mais le corps menaçait encore de céder, les nausées revenant sporadiquement par bouffées sourdes. J’attendais seul à l’arrêt de tram de Frankfurter Tor et songeais à l’état dans lequel Bogosse se retrouverait le matin venu. Je l’avais laissé au milieu d’un groupe de mecs qu’il disait avoir connus sur le net. Il semblait excité à l’idée de les voir enfin en chair et en os, comme ses stars à lui. Je songeais aussi à toute cette littérature qui avait pris corps autour de sa réalité et me dis que tout cela était justifié, qu’il en était l’égal, que c’est tout ce que je pouvais faire pour le garder vivant, donner sens à notre recontre déjà caduque à l’échelle du temps électronique. Qu’il n’y avait surtout pas à en pâlir. Je restais là presque apaisé, le souci de ne pas me disloquer en pleine rue accaparant toutes mes forces. Le reste de la nuit bascula dans un dérèglement physique rapide. Le corps se vidait de façon alarmante. Je laissais finir le soir sans pouvoir dormir, toujours plus malade, uni à lui dans la même décomposition, me grisant encore à l'aube des quelques mots qui dans le bar à matafs avaient annoncé, avec mon consentement, ma propre trivialisation.

20 December 2008

German Village

"Esteja alerta para as regras dos 3
O que você dá, retornará para você
Essa lição você tem que aprender
Você só ganha o que você merece"

(Portishead, Silence )

 

Sur le parvis de l'Hôtel de Ville le grand marché de Noël s'ébranlait lentement sous la pluie. On ne pouvait imaginer qui par un temps pareil aurait eu envie de monter sur la Grande Roue dont le cœur pulsait comme une grosse araignée en une myriade de lumières multicolores au son d'airs festifs et de valses synthétiques. À y regarder de plus près c'était un véritable village qui y avait été monté derrière une clôture hermétique: un réseau d'allées dont les stands étaient surmontés de façades en trompe-l'œil comme autant de maisons de poupées éclairées de l'intérieur, idylle de lilliputiens dont le plan devait approximativement renvoyer à l'enchevêtrement topographique d'avant-guerre, celui des coupe-gorges de Döblin avant la tabula rasa des années Ulbricht. Les promeneurs qui s'y attardaient malgré le froid semblaient trouver cela très réussi, et d'autant plus que le barrage du Palais de la République n'était plus là pour gâcher l'illusion. Un peu de patience et avec la silhouette du Schloss nous surplombant d'ici quelques années, nous l'aurons retrouvée notre belle Allemagne d'innocence.

Heliogabale en laisse et bâillonné

Ceci est l'histoire de Bogosse. Elle est embryonnaire, vieille de seulement quelques jours. Elle est depuis restée en suspens dans la bruine et les nuits descendues soudainement. Je ne l'aurai vu que deux soirs. Ce dimanche Lab. était inhabituellement vide et les quelques clients, qui étaient venus en tenue régalienne pour le grand après-midi sportif que l'on nous avait promis, semblaient comme abattus et stupéfaits de ce manque d'affluence. Quelques éclats de baise sporadique à différents endroits ne suffisaient à relever une humeur morose et la musique de plus en plus upbeat avait failli à juguler l'hémorragie, un repli vers une autre fête hypothétique où tous les mecs se trouvaient en vérité - un peu comme les bonnes femmes de Hilbig qui subitement disparaissent en masse vers un ailleurs inconnu. En rien dérouté par cela Bogosse se tenait au fond de l'étroite galerie percée de glory holes, occupé à pomper un mec plaqué contre la cloison à l'opposé de lui. Il y mettait beaucoup d'application et semblait très excité par l'attention que je lui portais de mon point d'observation. Il me fit signe d'approcher, me fit asseoir et tout en continuant à s'affairer sur l'autre commença à s'occuper de moi.

Sa voix est jeune et d'un timbre très clair. Nous parlons la même langue bien que provenant de deux pays différents. Nous décrivons ce que nous voyons, les bites qui pendent des ouvertures, ce que nous nous faisons devant ça dans la régression d'une langue ordurière qu'une élégance illusoire et la terreur du déclassement nous ont obligés à mépriser. Ce soir elle est là pour nous et pour nous seuls. Nous la faisons résonner dans la carcasse de l'ancienne centrale électrique qui continue de se vider en une sorte de panique du désir en perdition. Elle nous transforme en quelque chose d'autre, a le pouvoir de nous rapprocher de nos propres mythes. Dans l'obscurité Bogosse me croit à moitié rebeu. Les saloperies que je lui assène le font à ce point kiffer qu'il me cambre le dos et se met à me bouffer longuement le cul, en renifle l'intérieur avec avidité. Les possibilités obscènes du Français sont immenses. Celles de l'Anglais également mais ses sonorités sont bien trop douces pour se prêter au même degré de saleté alors que l'Allemand, à la force expressive idéale, dispose d'un vocabulaire à mon sens trop restreint. Les âpretés de la langue se répercutent sur le corps et le plient à leur logique. Dans la cellule jonchée de capottes pleines et baignant dans une lumière verte tombant du plafond, je lui enfourne mes chaussettes pourraves dans la gueule et le bâillonne avec les siennes. Les histoires de cul que j'improvise pour lui amplifient notre obscénité commune et produisent comme un effet de réverbération en boucle. Au plus fort de l'action dont j'ai fait de lui le héros il me fixe d'un air doux qui me bouleverse et à mes ordres gicle sur moi de quelques jets secs.

Weihnachtsmarkt, Alexanderplatz

Il m'appelle aussi Bogosse, mais pour moi un bogosse ce n'est pas ça. Eux revenaient de Paris par le train du matin, fourbus, désorientés et heureux, encore auréolés de la nuit passée. Il m'est aussi pourtant arrivé de remonter l'avenue de la gare dans la même euphorie et il se trouvait toujours de la musique pour accompagner ces retours. Tout comme maintenant au milieu des marchés de l'Alex, elle s'engouffre dans l'entaille laissée en moi par Bogosse. De la place, encombrée d'un fatras de huttes en faux colombage, on ne voit quasiment plus rien. Les foules compactes se pressent aux échoppes offrant toutes les mêmes produits traditionnels des terroirs allemands. Malgré la pluie glaciale ça ne désemplit pas sur le tarmac luisant. Je suis exténué d'avoir tant bu avec Bogosse. Dans le Ringbahn je sens le corps lâcher prise, s'affaisser sur la banquette dans un abandon salutaire, une ouverture à tout qui n'arrivent que dans ces instants d'extrême émotivité, quand un peu du monde ordinaire a été retourné par surprise. Je m'aime dans ce corps ainsi offert... Il y eut à différents moments de ma vie des sourires, larges et radieux, légèrement atemporels dans leur jeunesse à jamais prise dans l'ambre d'une mémoire mythique. Celui de Billy Fury sur la pochette de Last Night I dreamt..., ceux de mes amis de jeunesse, celui d'un Garçon stupide vu à Paris un après-midi il y a quelques années. Un sourire qui flotte au-dessus de moi et que je ne peux que contempler dans son éloignement irréversible, d'autant plus rayonnant qu'il est déjà perdu. Bogosse me sourit exactement comme ça. Il voudrait que je lui boxe la gueule en règle. Je lui dit que je ne pourrais jamais.

03 December 2008

Composition Simultanéiste #1

Kirche am Südstern

Ils n’avaient pas perdu de temps. Dès la fermeture de Tempelhof suivant la réorganisation de la desserte aérienne de Berlin, les petites veilleuses couronnant les églises de Kreuzberg se sont immédiatement éteintes. En une nuit le ciel s’est vidé des constellations rouges encerclant l’immense faisceau de lumière blanche qui balayait l’horizon depuis la tour de contrôle, l’une des premières choses que l’on apercevait des airs à l’approche de la ville. Dramaturgie issue des excès de l’histoire qui n’a pas résisté au processus de rationalisation visant à intégrer la capitale au concert des grandes métropoles mondiales. Tempelhof était une aberration d’un autre temps comme le Palais de la République - dont la destruction est depuis hier complète - et en contemplant les flèches maintenant à peine visibles dans la nuit bruineuse je me demandais combien de deuils j’allais encore devoir endurer dans une ville que l’on cherchait systématiquement à pétrifier dans le dogme mortifère et incontesté de sa Kritische Rekonstruktion... C’était l’été. Je me rendais toujours à T. par la même route, Bergmannstrasse puis Südstern pour déboucher sur Urbannstrasse, comme un rituel qu’il me plaisait de répéter dans l’anticipation de mon arrivée. Illuminé de façon aussi féérique le ciel était agité de cette même tension électrique et participait à la montée du désir qui devait mener à mon dénudement complet parmi les hommes. C’était le premier été du corps, un été brûlant, celui de sa reconnaissance et de son dévoilement. Les églises rutilaient comme des objets fantastiques sur les places et aux carrefours, les lumières rouges enchâssées dans les arches de brique comme autant de petites bougies vacillantes leur donnant l’aspect de tabernacles géants. Elles en étaient comme transfigurées et tard dans la nuit, quand les illuminations avaient cessé et que l’alcool me rendait fou d’excitation, il ne restait plus qu’elles et le grand faisceau blanc qui continuait de tournoyer silencieusement selon un rythme imperturbable.

Il restait un peu de temps avant notre rendez-vous et j’avais décidé de me rendre à Neukölln à pied en passant par ces mêmes rues. Il était encore tôt dans la soirée et malgré cela la Bergmannstrasse était quasi déserte. L’air était saturé d’une humidité dense qui rendait le pavé glissant. Je m’étais habillé comme il l'aimait. Il m’avait même complimenté le premier soir sur mes airs de petit prole et je pensais renouveler le miracle en ne changeant que la couleur de mon Fred Perry pour introduire un élément de variété. L’étoffe de mon bas de survêtement était très légère et ne portant rien dessous je me sentais suinter le cul de partout. Il aurait suffit de le baisser d’un coup sec pour faire de moi n’importe quoi, dans une arrière-cour, dans les fourrés de Hasenheide qui défilait interminablement devant moi, rendu totalement opaque par la nuit. Le petit corps de poids plume s’acheminait mécaniquement vers une échéance inéluctable dont il savait qu'il devait ressortir transformé. C’était une nuit d’intense désorientation, comme à Londres des années plus tôt, lorsque le week-end je longeais les tunnels de chemins de fer vers des hommes hypothétiques et inlocalisables pour qu’ils disposent de ce corps si fragile, si bien formé, dont la seule place espérée était entre leurs mains. Des nuits aux abois où dans le noir les rues semblent se succéder dans une invariabilité irréelle. Descendant Karl-Marx-Strasse jusqu’à la grande mairie illuminée de mille feux je me sentais m’anesthésier et, évacué de tout sentiment, y compris de la peur qui semblait aussi dérisoire que tout le reste, me sentais flotter, transporté et décérébré, vers l’immeuble délabré et crasseux qui ne semblait qu’en partie habité. Dans le couloir d’entrée les murs à moulures luisaient d’une couleur d’huile dans la lumière crue d’une loupiote.

En ouvrant il est conforme à ce qu’il a annoncé: son jean serré et retroussé sur ses rangers couvertes de la boue de sa journée sur le chantier. La boue n’a aucun goût particulier, à peine une consistance dans la bouche, totalement fade et si friable qu’elle fond immédiatement sur la langue. Les choses commencent très vite dans l’appartement désordonné et faiblement éclairé. Rien n’est discuté au préalable et il me fait devenir ce pour quoi je suis venu, ce qui me plaît de lui présenter: un petit prole à prendre, son corps à défaire, à fouler, à marquer. Il me présente ses bottes à bouts coqués sous tous les angles, m’écrase le visage de ses semelles dentelées, me les donne à lécher tout en s'échauffant la queue sur moi, très épaisse bien qu'il ne bande encore qu’à moitié. Lui aussi porte un cockring de cuir, bien plus classe que le mien, je trouve qu’il lui enserre les couilles avec plus de distinction. En fait il est convaincant à tous égards, une aisance dans le mouvement et l’allure qui me laissent penser que cela lui est venu naturellement, que rien en lui n’a jamais fait l’objet d’un quelconque apprentissage. Il me semble tout contrôler magistralement alors que mon corps peut à tout moment connaître la déroute, ne plus répondre, me trahir par ses défaillances trop visibles. Pourtant il est de presque dix ans mon cadet. Je me demande quelle vie il a dû avoir pour connaître ça, cette facilité avec tout. Mon corps est gardé dans une distance permanente et tout contact ne se fera plus que par les pieds. C’est comme s’il ne voulait rien en savoir, seul le type de chaussures que je porte ayant fait l’objet d’une demande expresse. Il dispose d’une collection impressionnante de sneakers, exposés tels des trophées sur des étagères dominant toute la pièce. L’ordre de présentation des paires est déterminé par leur marque et leur modèle, la partie centrale étant entièrement occupée par les plus désirables de la hiérarchie: des Nike TNs de couleurs et textures différentes, impeccablement alignées.

Une fois les rangers récurées je suis invité à en choisir une paire pour la suite de la séance. Je manifeste mon appréciation d’une telle colllection, musarde, prends le temps d’en renifler ostensiblement quelques unes avant de me prononcer sur celles à honorer. Ce sont généralement des blanches car la crasse y est plus visible. Il les lace devant moi, le fait avec une précision nonchalante, les laisse toutefois un peu lâches de façon à ce que je puisse les lui ôter à mon gré et en humer l’intérieur. L’odeur y est forte et ses chaussettes ont manifestement été portées depuis un certain temps. L’idée me vient qu’il a fait ça uniquement pour moi, ces quelques jours, en vue de moi et de ce soir. Il me surplombe de toute sa hauteur. Il est immense. Il s’est déculotté et continue de se branler hors de ma vue. Le cul est ferme et rebondi. C’est alors que le piétinement commence véritablement, comme la dernière fois d'abord avec retenue, puis de façon de plus en plus insistante. Je me demande comment mon corps pourra résister à une telle douleur, le poids entier d’un homme de cette carrure. Mon dos s’avère suffisamment robuste pour encaisser le choc, la pression croissante, la peur de voir le corps se désintégrer dans un affaissement organique généralisé. Je suis tout entier tendu dans ce seul effort, faire en sorte que le dos ne cède pas. Il saute à pieds joints comme il le ferait sur le capot d’une vieille bagnole à la casse. Mes cris l’encouragent à poursuivre avec une détermination accrue. Je m’aime dans ces hurlements. Ce sont les cri d’un mec qui prend son pied, qui est sorti de l’informe d’un désir indifférencié, un homme pleinement devenu tel et qui réclame le plaisir qui lui est dû. La voix est stupéfiante de puissance, inconnue dans son timbre rauque, et résonne aussi fort qu’elle le peut dans tout l’espace de la chambre. Les coups continuent de pleuvoir, orchestrés dans un crescendo parfaitement maîtrisé, sur toute la largeur du dos d’abord, puis les épaules et le cou à la naissance des vertèbres. La pression du pied sur l’arrière de la tête est insoutenable, l’occiput pourrait être défoncé. Je sais pourtant confusément qu’il connait ses limites et qu'il n'y a rien à craindre. Je relève les bras et me protège le crâne dans une position de recroquevillement infantile. Je ne sais pas encore à quoi je commence à ressembler devant lui, les constellations de coups, les sillons dessinés par les semelles, les traînées indéfinies, les oreilles déjà ecchymosées. C’est mon corps de petit boxeur, de prole, adorable, qu’il voit comme ça. Il sera laissé ainsi, dans l’éclatement catastrophique de son espace interne, démembré, reconfiguré, on ne le touchera plus de toute la nuit.

Boddinstrasse, Neukölln

SKS - Sanierungsgebiet Kreuzberg-Süd

Le long du Landwehrkanal la lumière était terne et immobile. Les rémanences de la veille m’avaient fait sortir, un vague projet photographique devant aider à donner un peu de consistance à une journée que je pressentais difficile. Le corps était le même dans ce soir identique au précécent, celui qui avait servi au plaisir d’un homme que j’avais autorisé à faire 'ça'. Il n’avait pas réintégré son espace propre et c’était comme si dans sa perte de densité, criblé de partout, il se laissait engouffrer avec plus de facilité, la lumière, les compositions gigantesques sur les murs aveugles, le sentiment aigu d’être dans cette ville et d’y être indissolublement lié, comme un surcroît d’être qui déborderait incontrôlablement et ne pourrait se stabiliser en une forme fixe. La nuit était anormalement lente à venir. Je tournais dans les rues dans son attente, non loin de l’appartement. Était-il déjà rentré du chantier, terrassé de fatigue sur son lit, encore plein de notre histoire ou bien déjà très loin? Sur Böckhstrasse les cafés étaient pleins et j’attendais confusément sur le trottoir qu’une table se libère. L’air hagard je regardais des groupes d’amis attablés, des rendez-vous agréables de fin d’après-midi, une normalité insouciante, les chairs retournées, le coeur à la limite de l’effondrement. Ne parvenant à trouver un espace où me réchauffer je m’arrêtai au bord de l’eau, incapable de poursuivre ma route, dans un état de perdition, d’ouverture maximale mais aussi de calme intense. Le long du canal la nuit me couvrait dans les sous-bois. La masse gigantesque du complexe d’habitation aux empilements géométriques brillait de centaines de lumières colorées à travers les arbres décharnés. Il n’y avait plus à avoir peur dans les fourrés, à leur passage, cela semblait dérisoire, la légèreté induite par l’épuisement empêchait que de tels sentiments ne se déclarent. Je m'exposais longuement dans les allées désertes, sur les terre-pleins, les passages entre les blocs d’immeubles. La caméra était par moments très instable et l'on finissait par ne plus rien discerner du monde concret: juste des vortex de lumières au néon, écorchures multicolores et dynamiques de la surface visible où tout était absorbé dans l’indifférenciation, mon corps vacillant, ceux des jeunes hommes que j'imaginais entrevoir au loin, s’approchant, très beaux. Forcément très beaux.

04 September 2008

Senteurs d'Été

Sniffeur de TNs, Beelitz, Brandenburg

Le train est plein de bidasses rentrant en permisssion pour le week-end. Peut-être sont-ils tous affectés à la même caserne dans le nord du pays. Certains ont gardé leur uniforme, mais les civils sont de toute façon vêtus de façon presque identique: t-shirt sombre, jeans et sneakers. Ils ne semblent pourtant pas se connaître car aucune conversation n’a lieu. Ils regardent le paysage défiler, écouteurs dans les oreilles ou occupés à pianoter sur leurs portables. Sans doute est-ce un complexe militaire immense abritant de nombreuses divisions, ce qui expliquerait ce manque apparent de solidarité entre conscrits. Je les regarde de l’autre côté de la travée, je suis très près d’eux. Ils ont quelque chose de presque étrange dans le calme de leur inexpressivité, leur silence. Parfois ils ferment les yeux et, la tête renversée, se laissent aller à leurs pensées ou porter par la musique. Ils sont beaux. Il n’y a pas longtemps que leurs corps sont ainsi, massifs et musculeux. Ils sont sortis de l’enfance il n’y a que quelques années et la transformation a dû être stupéfiante. Maintenant ils doivent pleinement jouir de ça, de se voir ainsi, au début de tout, des corps prêts à lancer leur puissance sur le monde. À l’issue du voyage et sans doute après un autre trajet en train, ils retrouveront les leurs pour un week-end d'abandon. J’envie ce qu’ils vont trouver, la simplicité domestique, la somnolence des après-midis gris. Peut-être y aura-t-il aussi une copine à voir, qui aura longtemps attendu de toucher ce corps, de s’en emparer, de le faire sien. Car ce sont des corps à filles, qui se donnent à elles et à elles seules. Ces corps de grands gaillards, obscurcis de zones vagues et inexplorées, cette géographie lacunaire, comment parviennent-elles à les faire jouir entièrement? Dans l’assoupissement leurs bouches s’entrouvrent. Ils ont la langueur provoquante des jeunes mecs de Bisky, les joues dégoulinantes de foutre, invitant à ce qu'on vienne à nouveau y gicler. Ils en ont l’âge, la morgue d’hommes déjà réalisés, la perversité de petits salauds.

Un scandale mineur a précisément mis en cause Norbert Bisky cet été lorsque l’artiste russe réfugié aux États-Unis Slava Mogutin l’accusa par blog interposé de plagiat. Le 'Bootlicker' de Bisky serait en effet dérivé d’une photo de 2003 intitulée 'Skull-Licker' - deux skins couchés au sol dans un scénario sub-dom d'une tension et d'une simplicité émouvantes. Seraient également concernés selon Mogutin 'Sneaker Pig (Jared)' et 'Sneaker Sniffer', dont le célèbre 'Riecher' serait apparemment dérivé. Il y a effectivement deux ou trois scènes de sniffage dans le recueil de photographies 'Lost Boys’, mais aucun à mon sens qui puisse laisser induire la copie pure et simple. Aucune suite judiciaire ne semble être engagée mais le rappel à l’ordre en forme de boutade de Mogutin est assez salée... Icône d'une frontalité très imposante, mutine et inconséquente, 'Riecher' eut pour moi lors de la dernière grande exposition du peintre à Berlin l'effet cataclysmique de l'éveil au fétiche. Depuis il m'est apparu que ses admirateurs étaient nombreux dans cette ville et j'en rencontre parfois l'après-midi. En leur compagnie les rues reprennent une certaine légèreté, pleines d'une vie fourmillante où se laissent dire des histoires de désir, dont la force se ré-énonce à chaque rencontre et acquiert la puissance de l'idée fixe. Nous marchons dans toute la ville et entremêlons des considérations sur tout et n'importe quoi dans l'ahurissement amusé de ce qui nous amène là: une sorte de reconnaissance implicite que la conversation peut à tout moment nous faire glisser dans une excitation purement sexuelle. Dans les bars où nous finissons à la tombée du jour nous devenons sous l'effet grandissant de l'alcool les fils de 'Riecher', idole tutélaire de tous nos tâtonnements et tentatives de réalisation. Alors le langage se défait et devient obscène. Nous nous parlons une langue proprement pornographique, expurgée des artifices du politiquement correct, âpre et régressive, par laquelle je me sens face à eux lentement devenir méconnaissable.

Photo: Kael T Block, Beelitz, 2009

16 July 2008

Le Nikeur Masqué

Il y a des scènes qui, tant elles semblent indépassables, ont force d’archétypes dans la vénération époustouflée qu’elles inspirent. Le bal masqué ouvrant le Judex de Franju en fait partie. Du film je n’ai qu’un souvenir vague de cambriolages nocturnes en banlieue avec les chiens hurlant au loin, d’une scène rocambolesque en ambulance avec une Édith Scob plus évanescente que jamais, de bonnes sœurs en cornette sautillant dans la campagne… Mais le bal surpasse tout dans la terreur froide que déclenche la montée de la caméra le long de la silhouette hiératique du magicien pour finir sur la tête de coq au regard vide, pendant que les ombres des hôtes tournoient sur le mur d’un vestibule monumental. Ceux-ci, dans la simplicité d'un onirisme inouï, portent tous des loups et masques d’oiseaux, du gros canard joufflu de la jeune femme à la colombe aux têtes de cygnes noirs des deux hommes observant la scène, alors que la lenteur mortelle de la valse évoque l’atmosphère raréfiée de Marienbad et la magnificence de la réception le monde étincelant du Madame de… d’Ophüls. Et aussi sans doute la nostalgie d’une distinction révolue, maintenant impensable dans la vulgarité d’un monde universellement nivelé par le bas. On imagine celle-ci alors bien mieux circonscrite et identifiable à une époque non encore gagnée par une commodification globale des choses, des corps et des idées. Était-ce parce que cette dégradation était encore partielle que raffinement et sophistication pouvaient encore réellement exister? Ou bien la vulgarité est-elle consubstantielle à l’ordre culturel, économique et politique qui est le notre depuis des lustres au point de tout systématiquement dénaturer a priori?

La cagoule de latex trouve son équivalent dans l'imagerie fantasmagorique du bal. D’ailleurs Judex n’est-il pas l’hommage de Franju au Fantômas de Feuillade qu’il rêvait d’adapter? Comme le héros masqué il possède un côté fantastique et menaçant tout en gardant un aspect comique de cartoon. Les mises en scène ludiques du masque élargissent l’ordre du possible et font appel à un répertoire érotique ultra-codifié dont l’impact visuel repose sur l’abolition radicale de toute individualité. Est-ce cette abstraction du corps à la merci de ses partenaires qui engendre des scénarios toujours plus poussés? Le retrait derrière le masque et l’anonymat total qu’il assure sont-ils les conditions de son abandon et les catalystes de jeux multiples où se superposent les registres - classiques du SM gay (le pied qui écrase, la pisse dans la gueule, les odeurs corporelles), éléments esthétiques trash (le grotesque outrancier des lutteurs de catch), dramatisation des fantasmes liés à la classe sociale (tenue prole, Fantômas comme chef des Apaches)? Ou bien n’est-il question là que d’une sorte de fausse conscience, d’une mascarade convenue générée par le pouvoir de suggestion d’une simple commodité dont on espère en vain saisir le pouvoir magique, de rêves illusoires de révélation, d’un niveau d’aliénation supplémentaire dans ce qui passe pour une répétition rituelle de scénarios primordiaux - mais écrits par d’autres? Finalement la banalité de tels désirs ne peut-elle pas au contraire être revendiquée et pleinement assumée, une reconnaissance de l’ultime fadeur de la réalité et de son inévitable trivialité?

 

Gummimaske

Des objets inertes dans leur matérialité grossière mais investis d'une puissance fantasmatique qui déstabilise les normes de genre admises - ce qui se paie au prix fort: au moment crucial de La Pianiste de Michael Haneke, Erika sort de dessous son lit de jeune fille une boîte pleine d’accessoires érotiques sous le regard horrifié de son soupirant. Une simple boîte à chaussures qui, au lieu de journaux intimes et lettres accumulées d'une vie, regorge de godes, cordelettes et autres cagoules de latex. C’est une scène magistrale de retenue, peut-être la plus troublante jamais jouée par Huppert. La plus déchirante de vérité aussi. Impassible au bord du gouffre qu’elle vient elle-même d’ouvrir, son sourire sibyllin légèrement tremblant, chemisier sage couleur pêche sur papier peint beige rébarbatif d’intérieur tue-l’amour/sue-la-mort où la mère démente rôde derrière chaque porte. Erika est d’une actualité redoutable. Elle revient dans des moments d’extrême tension intérieure où l’on se dit qu’on aimerait être elle, exactement elle, dans son équilibre des derniers instants, alors que tout dans son univers froid et ordonné va doucement se casser la gueule. Juste au moment où elle sort sa boîte de Pandore, là où elle perd définitivement le contrôle, là où on la juge sans appel comme une malade du cul dont on peut venir abuser à sa guise. Jusqu’alors tenu à distance dans la précision mécanique de la musique, le désir se déverse de partout avant que l’impeccable ordre des convenances sociétales ne soit réétabli par l’amant dans l’auto-annulation finale.

Tout d’abord je n’avais pas fait le rapprochement, puis j’ai commencé à me souvenir. Le petit mec en cagoule de latex que je voyais là sur l’écran, poignets et chevilles menottés, en bomber et pantalon de survêt’ baissé à mi-cul, béant et offert sur le carrelage blanc de son appartement, était bien celui de l’autre après-midi où dans le soleil j’avais descendu la Friedenstrasse une bouteille à la main. À partir de la troisième bière je commençais à me trouver bandant et me demandais si dans mon uniforme de prole je réussirais à passer inaperçu dans Marzahn. Lui portait un short de boxer de soie bleu-ciel et des chaussettes de foot blanches. Tout sentait le neuf et le léchage de pieds qui s’ensuivit fut aussi bref que formel. Mais à la vue de la cagoule un peu plus tard quelque chose d’autrement plus vertigineux commença à émerger. Je le trouvais beau, sa tête parfaitement ovale sous la membrane brillante et tendue du caoutchouc noir. J’aurais voulu être lui, exactement lui, dans l'élégance du style et la simplicité de la soumission. Il se serait dédoublé tel quel et je serait devenu ça, prêt à ouvrir ma boîte d’Erika et à me faire à mon tour photographier, donner ça à voir et me retrancher dans le calme du masque. La paix doit y être suprême. Rien ne s’y voit, même pas la peur, ou le doute, la trahison de ses propres insuffisances. On doit même pouvoir leur sourire.

Il est troublant de les savoir si proches. Schönhauser Allee semble former un réseau extrêmement dense, un champ de virulence érotique au pouvoir d’attraction énorme. Il m’arrive de longer Erich-Weinert-Strasse simplement pour y finir, cette grande ouverture où la vie est plus prometteuse qu’ailleurs. Cela se fait les jours de beau temps, au plus profond du creux de l’après-midi, une poche de temps livrée à rien, juste au sentiment de se trouver précisément au fond d’un temps suspendu. Aux ensembles modernistes de l’entre-deux-guerres succède quelque chose de plus morbide, des bâtisses dégoulinantes d’imitations Jugendstil grossières. Elles sont massives et enflent en grandiloquence au fur et a mesure que l’avenue approche. Dans ces résidus temporels qui semblent échapper à toute emprise il devrait être possible de pénétrer partout, de jouir de corps et de repartir dans une légèreté égale. Sur l’écran, empilés les uns sur les autres, ils viennent de là et se ressemblent tous beaucoup. Comme si un fantasme collectif s’était soudain abattu sur le quartier et prenait de jour en jour toujours plus d’ampleur. La fétichisation des jeunes proles qui vont et viennent dans les rues, leur inconscience totale du désir dont ils sont l’objet, l'élan irrésistible de se fondre en eux et de savoir de quoi leur intimité est faite. Le renversement du corps et le début d'une possible multiplicité.

15 January 2008

Luftpalast: Absence, Desire and Berlin's Wastelands

A journey through the physical voids and disruptions of Berlin, a city marked as much by absence as it is by architectural materiality, as it is confidently re-emerging on the world stage. After the resumption of its status as unified Germany’s federal capital spectacular reconstruction plans have radically altered the character of the amorphous city in order to create a stable, strongly defined sense of self, just as former political regimes had sought to leave their ideological mark on what was perceived as a shapeless, uncontrollably deviant wilderness. This new phase in the city’s history posits a strong architectural intervention as the precondition for the reshaping and normalisation of social processes in the context of global, transcendent consumerism. This horror vacui and fixity of meanings in the opacity of built forms lead to the obliteration of transparent, multilvalent spaces where the emergence of potentially subversive desires, a heightened awareness of one’s historical dimension and fundamentally composite, ’diffracted’ identity gives way to the unnerving sense of a ’flattened’, permanent present encapsulated in a generic, hypercontrolled urban realm. This endless quest for oneself through the city conjures up powerful cinematographic images as Berlin’s ever-changing scenery and dramatic transformations have inspired a wide range of directors and provided the setting for some memorable performances. In a simultaneous interaction with writing and photography four films will be discussed here, each of them raising crucial questions about the interplay of memory, desire and residual spaces: how to truly be in the city? How do the contradictory pulls of historical consciousness and general amnesia shape the built environment? What sort of manipulation and obfuscations are embedded in architectural intervention? How can desire and resistance to any fixed identity and superficial, univocal interpretations of the city develop and circulate in its empty expanses?

 

"This is how one pictures the angel of history. His face is turned toward the past. Where we perceive a chain of events, he sees one single catastrophe which keeps piling wreckage and hurls it in front of his feet. The angel would like to stay, awaken the dead, and make whole what has been smashed. But a storm is blowing from Paradise; it has got caught in his wings with such violence that the angel can no longer close them. This storm irresistibly propels him into the future to which his back is turned, while the pile of debris before him grows skyward. This storm is what we call progress."

(Walter Benjamin, Illuminationen) [1]

 

Sehnsucht

Bernauer Strasse - 13 August 1961. At the Deutsches Historisches Museum on Unter den Linden the same footage is constantly replayed. That of Bernauer Strasse on the day when the ’anti-fascist protection rampart’ was suddenly erected by the GDR regime, the first day of total physical separation between the two halves of the politically torn city. Whatever lay at hand was used to build a primitive version of what would over the years become an extremely sophisticated fortified system: bricks, breeze-blocks, concrete beams.

On the Bernauer Strasse architecture itself became the Wall as border troops stormed into tenement blocks and forced the inhabitants to leave without delay. The most harrowing scenes show some of them jumping off to safety from the upper storeys, not having enough time to take even the slightest possession with them, whilst the windows and entrances of the lower floors were being bricked up one by one, the flats being forever entombed with all their content and memories. On its whole length the street presented the same surreal sight of violated architecture and lives, rows of bricked up Mietskasernen (’rental barracks’, the archetypal palatial Berlin tenement block with a succession of courtyards at the back). Later on all of them would in a final act of destruction be razed to ground-floor level and hollowed out, their smashed in windows and doors revealing the eerie, empty expanse of the Death Strip, a wasteland of weeds, barbed wire and a bewildering array of military infrastructures [2]. Across the city the Wall acted as a black hole at whose contact everything - humanity, architecture, civilisation - disintegrated and vanished without trace. In the abolition of meaning it represented architecture and its reverse strangely became one and the same thing [3].

The cumulated effects of wartime bombings and division have deeply affected the physical texture of the city, which has been disrupted by constant waves of destruction-reconstruction. The voids in-between, the insterstitial spaces, the archeology of Berlin’s history laid bare, testify to the unimaginable violence of the processes that shaped it. Unlike other metroplolises endowed with a greater visual coherence, relatively stable historical continuity and a clear sense of self to market, Berlin, in the absence of any homogeneous historical continuum and clear-cut definition, is in contrast a city without a form [4], an amorphous entity endowed with multiple personae [5]. This lack of stability in the city’s physical fabric has a profound effect on the way one experiences its spaces, as though the irretrievable loss of architectural materiality and the excessive openness found an echo in a more slippery, less circumscribed sense of self, a state of accute awareness, expectation and yearning for what holds the promise of endless possibilities. Lying in a wasteland where only one building might still be standing, the exposed side walls scarred with the burnt out traces of what was once other houses full of people, an architecture turned inside out and broken through, the unexpected perpectives opened up by what has been disemboweled as in a gigantic Matta-Clark anarchitecture, or sitting in the peace of a cool stairwell after entering an old tenement block whose door had been left open, just to listen to noises and faint voices coming from within - and wonder what actually happened there. For a brief moment identity wavers and diffracts itself into an infinity of alternative, imagined lives: ghosts from the past, film characters, the sheer multiplicity of one’s possible selves in the exhilaration of the open city. There is a beautiful German word for this state of longing, whose force is difficult to convey in other languages: Sehnsucht. Sehnsuchtsvoll, sehnsüchtig, full of yearning for something that is not there and may yet be revealed.

 

Harzer Strasse, Treptow

Car park, Karl-Liebknecht-Strasse

Former Death Strip, Moritzplatz, Kreuzberg

The ubiquity of absence in Berlin’s fabric and the impossible return to a lost unity are one of the many strands at the core of Wim Wenders’s Wings of Desire [6]. One scene in the deserted wasteland of the Potsdamer Platz, once the bustling centre of Berlin’s social life and as a result of the Wall’s destructive power an overgrown, almost totally obliterated wilderness save for a few isolated buildings (a surviving part of the Hotel Esplanade with its rococo ballroom) and the disused viaduct of an experimental magnetic levitation train system. Shadowed by angel Cassiel (Otto Sander), the old poet Homer (Curt Bois) returns to the place of his youth but is unable to locate precisely where the Potsdamer Platz once stood. There are no bearings left, no vestige to cling onto to access memory and revisit the past. Everything is constantly shifting in a kaleidoscopic sense of disorientation and unstable, ever-changing meaning. What may in other cities be taken for granted (continuity, architecture, materiality, coherence, presence) here dissolves in indeterminacy, uncertainty and near non-existence. What once stood is gone and yearning for an aesthetic, narrative unity is constantly thrown into disarray and doomed to failure in the disruptions and disturbances of a city splintered into numerous histories. Being in Berlin means acknowledging the sheer power of absence and impermanence, being open to the multiple virtualities of its terrains vagues and forgotten recesses. This being a depressing prospect in a world where space is a prime commodity it goes some way towards explaining why architecture is felt to be a consolation in the face of loss and why so much of it (or more to the point, why too much of the same stuff) has been produced since the post-Wall heady days in order to finally give Berlin an acceptable face.

One case in point is the Topography of Terror, a memorial site situated a stone’s throw away from the Potsdamer Platz [7]. Standing on the excavated remains of the nerve centre of Nazi terror (the Reichssicherheitshauptamt, including the Gestapo headquarters) and displaying a (now permanent) exhibition on the crimes that were planned in its palaces or actually took place in its underground cells, the site is remarkable by its almost total absence of architecture. The intervention is indeed minimal, even a bit makeshift, and focuses on the bare facts so that visitors are free to engage with the environment and exhibits in their own personal way. The land itself is left in the state it has been in since the sixties, unstructured, unadorned and unburdened by the predetermined meaning an overwhelming architectural presence would have stamped on it. However various design competitions have been launched since the eighties to give a more coherent shape to the Topography, which might have looked a bit too unprepossessing and scruffy to some for a place of such historical significance. The ill-fated Peter Zumthor project - a documentation centre dominating the ground - illustrates what is at stake in architectural intervention - however sensitive and subtle - as it interferes with and compromises the site’s essential open-endedness.[8] Eventually the Topography of Terror remained in the same informal, unbeautified condition, confrontation with the past being all the more effective and powerful in the absence of any physical mediation between the visitor’s reflections and the vanished theatre of hate, whose philosophical, political, emotional implications are thus fully revealed.

 

Devianz

Bernauer Strasse, 1981 - Polish director Andrzej Zulawski films his unsung masterpiece, Possession, memorable in its haunting depiction of a West Berlin stuck in the status quo of the post-Ostpolitik years. Whereas the Wedding part of the street has been gloriously redeveloped seventies-sci-fi style, the other side in Mitte is sinking into a uniform, rain-soaked mass of greyness with collapsed remains of houses serving as makeshift fortifications. The overall ambiance is that of paranoia, mental collapse and unrelenting despair.

A disconcerting mixture of intellectual grandeur and metaphysical schlock, which has elicited amongst film lovers adoration and repulsion in equal measure, Possession [9] is an altogether classic tale of adultery and communication breakdown. Anna (Isabelle Adjani) shows signs of unrest (to put it mildly) as her husband Mark (Sam Neill) returns home from some spying mission. It quickly transpires that she’s taken a lover during his absence, who turns out to be some bloody, tentacular creature hidden in a dilapidated flat in Kreuzberg. Throughout the film she is seen rushing to and fro between her two abodes in a state of constant hysteria. In the relinquishment of her responsibilities as a mother and docile wife, Anna becomes some unlocalizable vagrant in a city seemingly deserted by all human activity. In a state of continuous nomadism and divorced from social constraints she storms in and out of a modern, sterile family environment endowed with all the trappings of cosy domesticity (the flat faces the Wall with border guards literally peeping into the living room) to an uncertain twilight zone on the urban margins where she does away with the most basic rules of polite civilisation, as serial murder and bloody embraces quickly ensue.

The flat where the monster dwells is an old, heavily ornate palazzo-like Mietskaserne facing the Wall in the Sebastianstrasse, another famous stretch of the Death Strip. Because of the advanced degree of dereliction it had fallen into after the combined effects of wartime bombings and division Kreuzberg was at the time a terminally ravaged district of fallow land and abandoned tenements attracting all those who, whether out of choice or not, had no or little stake in mainstream society. Whilst the more than affordable rents attracted waves of Turkish immigrants, empty buildings were taken over by a politically very active community of squatters intent on creating alternative forms of social organisation in a city which, because of its insular status in the geopolitical configurations of the time, was more open to radical experiments of all kinds. The mythical status of Kreuzberg as a place of exile and rootlessness as well as a laboratory of social dissent and cultural subversion viscerally averse to capitalist encroachment, was further strengthened in the eighties by recurrent street fighting with the police in protest against forceful evictions. The area was at the time earmarked for wholesale redevelopment and increasingly threatened in its informal, uncommodified character by the normalising forces of institutional speculation - the gargantuan Kreuzberger Zentrum at Kottbusser Tor gives a clue as to what would have happened had they succeeded. Anna's flat, in its sheer uninhabitability and makeshift, ’recycled’ quality, is the antithesis to the controlling, rationalised family space she is constricted to in the repression and self-denial it imposes. As a remnant of the past still bearing the traces of its innumerable catastrophes it is the place where the most aberrant desire and the horrors of a silenced history can be revealed and confronted.

Hidden in a residual part of town devoid of any financial value and where 'normality' has partly broken down, the monster can be seen as the emanation of a desire that exceeds and transcends the norms of conventional bourgeois marital life ruled by decency, whilst embodying in its extreme horror the violence of historical/erotic awareness that is sparked off in the disrupted, scarred city. Anna's sexuality is ruled by excess (we learn that he made love to [her] all night) and is nomadic as the ’couple’ moves around Berlin from place to place after the Kreuzberg flat has been gutted by fire. The endless wandering and out-of-control eroticism - matched by Berlin’s numerous sites of informal sexual encounters - subvert and annihilate all ideologically determined structuring of space. This confrontation with the most abject leanings finds a correlation in the lingering presence of a harrowing past that is everywhere to be seen in the urban fabric. Lurking between the two halves of a divided country the monster's lair is the sealed chamber where the tragedies of history are made visible with madness and identity meltdown as inevitable consequences. Alone in the margins of a city she has taken possession of, Anna occupies the spaces left vacant by all normalised forms of behaviour and knowledge, and in the destruction she wreaks enjoys a state of ubiquity and permanent transgression. The ’child’ birth scene in the U-Bahn tunnel (with its squealing and yelling probably the most memorable moment in the film) encapsulates this equivalence between the aberrant, transfigured body and the porous urban immensity whose limits and restrictions have been dissolved.

Fräulein Schmetterling am Palast der Republik

The question of the presence of an alien (female) body in marginal urban spaces and its potential subversion of the social order is articulated even more clearly - albeit in much more serene form - in Fräulein Schmetterling [10], a film produced in 1965-66 by the Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) with a script by Christa and Gerhard Wolf, as the themes of desire, fantasy, architectural transformations and political control are here intrinsically linked. Interestingly the film was deemed suspicious enough by the Central Committee of the SED (East Germany’s Communist Party solely in power) to be banned before even being granted a release. Helene (Melania Jakubisková), the main protagonist, dreams her many possible lives in a sunny, excitingly cosmopolitan Ost Berlin and doesn’t seem to grasp the urgency of socialist edification. She is a bit eccentric, whimsical and unable to hold down any of the jobs the authorities 'allocate' her to, each assignment resulting in painful failure and humiliation. More importantly she lives in a crumbling, soon to be knocked down old Mietskaserne that had survived the bombings around the Alexanderplatz and obstinately refuses to vacate the place despite repeated attempts to dislodge her and separate her from her younger sister. Unlike the new, rationally designed blocks of modern flats lining the monumental avenues of East Berlin - the neighbouring Karl-Marx-Allee being the prototype of such totalising designs - the old quarters, an ill-defined geography of bombsites, wastelands and abandoned houses, concealed in the eyes of the regime something shady, ambiguous, conducive to all sorts of deviances and thus potentially damaging to the stability and homogeneity of the political/moral order [11].

In Fräulein Schmetterling we witness the continuous conflict between the realisation of desire in its uncontrollable circulation in the city’s unchartered zones and an increasingly monodimensional, transparent architectural space, a frozen, static monumentality from which there is no escape. A lone woman roaming the city streets, occasionally looking for men (she has a short fling with a boxer she’d spotted and followed around town), or dreaming her life away in sumptuous settings, as in the lovely scene showing her wearing different evening dresses outside Café Moskau or waltzing in the evening sun up the Marienkirche with the said boxer, is clashing with the officially promoted version of the ideologically committed woman, a creature turned into a monosemic, easily identifiable icon of the socialist project [12]. Other women in the film conform to that ideal, the most daunting of whom being the relentlessly intrusive bureaucrat from the Jugendamt who is determined to bring Helene to heel. Eventually the young woman is rehoused in one of the blocks along the Karl-Marx-Allee where she can start a new life in accordance with official values and aspirations (a good wife, mother and worker rolled into one). Encased in glass and concrete she overlooks the grand boulevard - a thoroughfare more suitable for Soviet-style military parades than erotically driven flânerie - seeing everyone and becoming visible to all in her final neutralisation [13]. Errant sexual desire and dreams of romance are nipped in the bud by means of urbanistic concepts devised to consolidate a coercive, omniscient power. But there is love at the end of the road when Helene meets a pantomime in a circus and seems once again to slip out of the State’s clutches by instilling a bit of magic into people’s dreary lives.

After extensive restoration by the Bundesfilmarchiv Fräulein Schmetterling was shown for the first time in Berlin in 2005. The intensely oniric quality of the film was all the more moving as parts of it had been too damaged during the purgatorial years in the vaults to be salvaged, hence its strangely fragmentary, lunar quality. A film intermittently erased with a discontinued soundtrack and an image constantly teetering on the brink of disappearance - when it wasn’t underexposed or complelety blurred - it itself became void and was left so without further intervention, in a state of fragile equilibrium where the disruptions and losses in the visual continuity echoed the shapeless, loose fabric of postwar Berlin, where subversive bodies and fleeting desires could still feel at home despite the regime’s best attempts at reducing identities and social relations to regimented uniformity and mere manifestations of political subservience.

 

Panopticon

Bernauer Strasse - January 2007. The eerie silence and all-pervasive psychosis of its pre-1989 incarnation have given way to a breezy, bustling street life on the edge of the übertrendy districts of Mitte and Prenzlauer Berg. An expanse of derelict land is still visible on the site of the former Death Strip despite timid, peacemeal attempts at giving a modicum of visual coherence to the area. At its Western end a whole section of the Wall has been reconstructed as part of a memorial to those who lost their lives fleeing from the East.

This concern with visual continuity and homogeneity is central to the immediate post-Wende years when Berlin was turned into the largest building site on earth and was set to become - that’s at least how it looked for a short while - the most exciting laboratory of avant-garde architecture and urban intervention imaginable. Debates raged over the shape to give to a city which had for so long been deprived of one and just like Paris or London had a clear, unmistakable identity and confident sense of self, so Berlin would soon be as visually defined and thus regain the metropolitan prestige befitting a newly ’normal’ Germany. The result of such ambitions is probably the biggest U-turn in the history of town planning and a strategy that will mark the city’s development and structure for years to come. The controversial set of theories and practices known as Critical Reconstruction and according to which Berlin was to be rebuilt was promoted and implemented with steely determination by the then Director of Urban Development Hans Stimmann, whose legacy is still hotly debated to this day [14]. To put it simply the concept of Kritische Rekonstruktion involves a total rehabilitation of spatial models inherited from a fantasmagoric golden age in urban history which broadly speaking covers anything from the baroque era to the age of the Mietskasernen, in other words the grand classical past from Frederick the Great to the First World War via Schinkel. The traditional grid-pattern and restrictions regarding height and elevation were to be the two pillars of a stringent set of guidelines that would serve as template for future reconfigurations [15].

The old centre of Friedrichstadt (with Friedrichstrasse as main thoroughfare) was dramatically remodelled with those very principles in mind: voids and absences, a creative use of which could have allowed for infinite poetic possibilities and subtle responses to the complexities of the site, were systematically obliterated in an attempt at recreating what was perceived as Berlin’s ’true’ urbanity and lost essence. However the result did not quite live up to the ambition with the relentless uniformity of smooth stone façades and the unremitting blandess of cubic volumes regimenting space in the crudest possible way. Needless to say there isn’t anything remotely baroque or classical about those buildings which aim to evoke the area’s prewar warren of passages and in many cases only conceal yet another upmarket shopping precinct. This physical saturation and optimal use of space in a stridently mercantile manner and heavy-handed architectural bombast might give an indication of what kind of future lies ahead and the sheer limitation of social practices such a city would allow - a monodimensional environment geared towards consumerism in a generic setting that reproduces predetermined, ’traditional’ ways of experiencing space. More controversially the latter’s normalisation and the entrapment of Berlin in some illusory ideal identity borders on historical whitewashing as it is obvious that the past is here being rewritten and dubiously simplified for immediate consumption. Just like the disturbing parts and dramatic ruptures in German history are cleverly airbrushed out of the whole picture, so the capital city must reflect an unproblematic harmony in a straightforward visual narrative that blatanlty ignores the whole legacy of the XXth century, whether it be Weimar Modernism, National Socialism, postwar reconstruction or the GDR [16].

Like an unstoppable juggernaut Critical Reconstruction strikes wherever it can, whether small residual spaces to fill in or more sizeable swathes of empty land such as the Humboldthafen in the vicinity of Berlin’s new Hauptbahnhof [17]. The station being a resounding success in terms of commercial potential, private developers are beginning to flock in for the next big thing. The project’s blueprint (a glorification of the square in all its forms by O. M. Ungers’s disciple Karl-Heinz Winkens, who drew on XIXth century plans for the area) once again shows the same dry neo-classical perspectives reminiscent of a lifeless De Chirico composition. We are even told it will have a little something of Venice.... Of course this kind of prefabricated urbanity is highly contrived as all it boils down to is a banal office precinct masquerading as a new heart for the city. But does Berlin need any more prestige developments and luxury residential complexes? In fact Berlin doesn’t do luxury very well, at least not as it’s understood everywhere else. Its true luxury lies in its unprepossessing spaces, its fluctuating topography where the imagination can breathe, where unexpected encounters with strangeness and interactions with the past might occur in a continuous search for its soul, its ragged, multifarious, luminous self... At night all the lights are turned on around the Potsdamer Platz and on closer inspection it turns out that most corporate headquarters are vacant, in what looks like a slightly surreal cartoon image of what big business ought to be, a unwitting parody of a global capitalist city - just like Critical Reconstruction is a crude, dangerously nostalgic quest for a lost, ideal order that was never fixed - if it ever existed in the first place.

Leipziger Platz / Potsdamer Tor

Kaisersaal, Hotel Esplanade, Potsdamer Platz

A few months ago the Federal Constitutional Court (Bundesverfassungsgericht) convened over a plea from Berlin’s mayor Klaus Wovereit for emergency funding towards his financially beleaguered city. After backing up their (eventual) rebuttal that the Bund should come to the rescue, the judges added that things weren’t so bad after all as Berlin was ‘poor but sexy’. Beyond the humorous remark it is however easy to see a whole set of implicit associations when it comes to defining the city. It is ‘poor’ as in: incomplete, inchoate, informal, makeshift, do-it-yourself, open to personal intervention. And ‘sexy’ as in: accessible, relaxed, young, experimental, unconventional, inclusive, erotically charged... In any case they are the sort of feelings elicited by a film like Stadt als Beute [18], which tracks the lives of three young aspiring actors on the streets of a treacherous, seductive Berlin, while an eponymous play, whose premiere is due to take place at the Volksbühne, acts as a focal point to those disjointed trajectories. Stadt als Beute deals with the different, personal ways we negotiate urban space and the countless risks, illusions and deceptions underlying human relations in the big city, which in turn becomes a prey through its subjection to external and largely uncontrollable economic factors whose impact is most visible in the spectacular architecture of the rebuilt capital. The effect of such a sudden transformation on a relatively fluctuant urban fabric and its materialisation into a corporate, impenetrable monumentality raises broader questions about the nature of the public realm in the face of brutal redevelopment and rampant social segregation. This is of particular relevance in a place like Berlin where an endemically stagnant economy may still blunt the excesses of the unbridled speculation befalling other major European cities and resulting in gradual ’civic dispossession’. The city seems to be fostering its own human ecosystem (itself quite unique in Germany) whereby a fairly wide range of communities of diverse geographical/social origin and status can still coexist in a relatively inclusive space.

Somewhere in the film something truly magical happens, a sudden alchemy between the city’s streets and the main character, a Iggy Pop look-alike in tight-fitting vest called Ohboy (David Scheller). It is in this scene that the City as Prey is finally revealed in a violent collision with architecture. At the end of a chaotic few minutes on the Potsdamer Strasse full of random encounters - the many frictions and seductions that make up everyday urban life - Ohboy finds himself at the corporate epicentre of the new Berlin, a city reinvested by power, full of noise and reclaimed grandeur, oscillating between Fifth Avenue glamour and Ceausescu-esque glitz [19]. In the middle of the Sony Centre, an oversized, tightly secured panopticon designed for mass entertainment, the final manifestation of an abstract, omnipresent albeit unlocalizable order, a CCTV-monitored simulacrum of public space floating in an elusive centre and yet strangely disconnected from the rest of the city whose heart it purports to be [20]. Such fraudulent pretensions finally dawn on Ohboy, who loses it and kicks up a rumpus in the fountain, splashing around in the middle of the precinct before being chased off by a (private security firm) vigilante. This is Potsdamer Platz in its contemporary guise, the one desperately sought by the old poet in Wings of Desire. Now the remnants of the Hotel Esplanade where Nick Cave performed at the end of the film are encased in glass and incorporated into a totalising environment fundamentally alien to the infinitely differentiated texture of Berlin, a capsule where the past is ripped apart and spat out as entertainment in the general obliteration of historical consciousness, the sterility of the now and instant gratification remaining the only possible experiences in the amnesia wrought by the lure of architecture. As brilliantly formulated in Spaces of Uncertainty [21], "Berlin shows how the identity of a city is not in its architecture, but next to it."

 

""In this sense (...) it is also outside the consumerist onslaught, bombardment and encroachment of meaning, signification, and messages. The void claims a kind of erasure from all the oppression, in which architecture plays an important part."

(Rem Koolhaas, Rem Koolhaas: Conversations with Students) [22]

 

Berliner Schloss reconstruction project, U-Hausvogteiplatz

Every day on Schlossplatz a tiny piece of the past is mechanically removed and discarded. The ruin of the Palast der Republik has become the city’s most poignant sight, its rusty skeleton undergoing a slow, discreet agony - instead of being blown up like a vulgar council tower block before cheering crowds [23]. The Palast, Hans Stimmann’s bête noire, is irreversibly dematerializing, its bulk full of air and unfulfilled promises, its grand staircase hanging in the air and tarnished copper-tinted glass reflecting fragments of sky. In the heart of Berlin a particularly selective enterprise of critical memory reconstruction is in full swing. The Palast’s demise, voted by the Bundestag in July 2002, was motivated by a number of reasons: it was an eyesore (Berlin’s very own carbuncle) and a health hazard (an asbestos-ridden nightmare), whilst there was a pressing need to make a strong architectural statement more in tune with the vision modern Germany had of itself, a new symbol for a newly found normality. What should take its place had been hotly debated since reunification but the proposed rebuilding of the Berliner Schloss (renamed Humboldt Forum to give it a veneer of openness) came to embody this quest for the ideal symbol and found great support from a variety of quarters who weren’t remotely perplexed by the strange concept: a replica of the Hohenzollern imperial palace with its ornate stone façade, an orgy of cupolas, pilasters and grand courtyards, whose original had survived the war before being blown up by the GDR regime to make way for military parades and other displays of mass adulation [24]. Although it may seem baffling that a modern, innovative and in so many ways progressive country should consider rebuilding a baroque pile as the symbolic centre of its capital city, it is symptomatic of the current cultural climate and the direct result of protracted disputes engulfing politicians, historians and architects alike over a contested, highly sensitive past (a tortuous process encapsulated in the concept of Vergangenheitsbewältigung, or ’struggle to come to terms with the past’). With the Schloss’s return, its supporters claim that harmony, beauty and a strong sense of identity will revisit Berlin, a bit oblivious of the fact that ’beauty’ and visual continuity have long ceased to apply in a city whose very nature lies in extreme contrasts, strange juxtapositions and violent disjunctions in ever-changing, sometimes conflictual identities.

The impact the Palast had on public imagination when it opened in 1976 must have been phenomenal, something akin to the thrill and wonderment visitors had experienced when first entering London’s Royal Festival Hall, the masterpiece of 1951’s Festival of Britain: a spacious, modern, multipurpose building opened to all, a true People’s Palace offering a wide range of cultural activities and where informal socialising could take place in its public areas, foyers and cafés - at least as much as was permitted by norms dictating public behaviour. Everything, from the swirly carpets to the plastic furniture and space-age artwork exuded a cool modernity, a glamorous otherworldliness made all the more alluring by the thousands of little lights that literally caused the place to glow in the otherwise gloomy East Berlin night. Friends met there at weekends and the little children of the Democratic Republic rang home full of pride and excitement at the idea of being AT the Palast der Republik. That the complex had also housed the GDR Parliament (the Volkskammer) certainly did not endear it to a unified Germany’s ruling elite hellbent on eradicating this conspicuous blemish on Berlin’s desired historical harmony [25]. Its association with a discredited regime contaminated the whole building which - unllike others dating from the Nazi era which were easily reappropriated and dissociated from their ideological origin - deserved an exemplary treatment in the systematic erasure of whatever vestiges of the GDR still littered the capital. In the destruction of the Palast der Republik it is hard not to see first and foremost a political act through which power relations and selective readings of the past are laid bare, a reluctance to acknowledge the bewildering complexity of history in favour of an unproblematic narrative that precludes more in-depth discussions around the (admittedly difficult and intricate) issues of memory and identity, and hence an informed, progressive debate on the architectural future of Berlin [26].

However the Palast left with a bang. In the couple of years preceding its final closure the building was taken over by various cultural organisations which temporarily used its gutted shell to stage a whole range of exhibitions and performances (Einstürzende Neubauten played there amongst others). The Zwischennutzung (’intermediate use’) programme of events was immensely successful and for a while it looked as though the building, devastated, humiliated and on the brink of impending disappearance, had single-handedly become the coolest and most cutting-edge venue in town, reappropriated by its inhabitants and responsive to the breathing city that lay beyond its porous envelope, intimately integrated into the fabric of a living whole [27]. Fundamentally a void at Berlin’s core (in ideological - the GDR was for many merely a blip in the historical continuum which had to be blotted out - as well as physical terms - there was hardly anything left of the structure), poised between a minimal existence and near absence (the word ZWEIFEL - ’doubt’ - spelt in huge letters on the roof emphasizing its uncertain future and tenuous presence), its dismantled spaces proved the most flexible, resilient setting for interactive events and raised vital questions about openness, transparency, the impact of art in society and its relation to the surrounding city. In fact it is certainly in its ephemeral and inclusive quality the closest one ever got to the mythical but never realized Fun Palace designed by Cedric Price for London’s East End in the 1960s [28]. What will happen behind the opaque, massive stone walls of the Schloss pastiche (the latest plan incorporating a new museum for the city’s non-European art collections with ’entertainment’ facilities attached), in its all too imposing materiality, symbolic overdetermination and overweening claim to a fixed, all-encompassing ’identity’, will certainly turn its back on the ciy whilst pretending the opposite and condition formatted, predetermined social practices (a visit to the museum with maybe a look into the shops at the end of it in a cosy, hypercontrolled, hyperprivatised and hypersponsored environment).

In the sanitization of history and its recycling into a smooth, unproblematic narrative - regardless of the emotional significance of the place and its enduring power in personal memories - the Palast, reduced to its most humble, transparent self, could have mutated into new, open-ended architectural forms and initiated experimental interactions with a city whose heart is doomed to be entombed in a bombastic XVIIIIth century wedding cake and antiquated urbanistic concepts. In a horrifying future development Berlin would probably then stop becoming, to finally be [29]. As we speak the Palast’s ghost is slowly vanishing, maybe already transformed beyond recognition, ready for the big leap. There is however a slight twist to all this. As the required funds are currently unavailable for the Humboldt Forum (the project largely relies on private generosity as the State simply cannot afford such a folly) Berlin’s true nature has returned with a vengeance. On the site of the Palast, there will until then be... nothing. Just a vast expanse of green nothingness, a slightly better tended version of the innumerable wastelands otherwise gracing the city’s forgotten corners.

 

[1] Walter Benjamin, Illuminationen (Frankfurt am Main: 1961), 273 [Illuminations, English trans. Harry Zorn (London: 1970)].

[2] Brian Ladd, The Ghosts of Berlin. Confronting German History in the urban Landscape (Chicago, London: The University of Chicago Press, 1997), 7-39.

[3] On the Wall as anti-architecture: Neil Leach, ’Berlin 1961-89. The bridal Chamber’, in Neil Leach (ed.), Architecture and Revolution. Contemporary Perspectives on Central and Eastern Europe (London, New York: Routledge, 1999), 209-218.

[4] After Philipp Oswalt, Berlin. Stadt ohne Form. Strategien einer anderen Architektur (Munich: Prestel Verlag, 2000).

[5] On Berlin’s interstitial spaces and a critique of architectural intervention: Kenny Cupers & Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann KG, 2002).

[6] Der Himmel über Berlin (France/West Germany, 1987), director: Wim Wenders; script: Wim Wenders, Peter Handke; cast: Bruno Ganz, Solveig Dommartin, Otto Sander, Curt Bois, Peter Falk.

[7] Official website of the Topographie des Terrors.

Ladd, 1997, 154-167.

Stefanie Endlich, ‘”Grands Projets”: un nouveau Paysage des Lieux de Mémoire’, in Les Temps Modernes n° 625. Berlin Mémoires (Paris: 2003), 97-99.

[8] Ibid., 103-106.

[9] Possession (France/West Germany, 1981), director: Andrzej Zulawski; cast: Isabelle Adjani, Sam Neill, Margit Carstensen, Heinz Bennent. This part of the essay is a reworking of a piece included in the website I devoted to Possession and its Berlin setting on Kosmospalast.

[10] Fräulein Schmetterling (East Germany, DEFA-Studio für Spielfilme, Künstlerische Arbeitsgruppe “Heinrich Greif”, 1965-66), director: Kurt Barthel; script: Christa und Gerhard Wolf, Kurt Barthel; cast: Melania Jakubiskovà, Christa Heiser, Carola Braunbock, Milan Sladek, Lissy Tempelhof.

[11] On the presence of women in the socialist city and the possible emergence of a flâneuse figure in this new context: Astrid Ihle, ‘Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold’, in David Crowley & Susan Reid (eds.), Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc (Oxford, New York: Berg, 2002), 85-104.

[12] On the official representation of womanhood in the GDR: Astrid Ihle, ‘Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter’, in Paul Cooke & Jonathan Grix, (eds.), East Germany: Continuity and Change (Amsterdam, Atlanta: Rodopi, 2000).

[13] On the portrayal of women and sex in the context of modern urban transformations and their exposure to the male gaze: Katherine Shonfield, Walls have Feelings. Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000). Of particular interest are the chapters on Polanski’s Repulsion and Godard’s Two or three Things I know about Her.

[14] Andreas Tzortzis, ‘Berlin’s Post-Wall Master Builder retires’, The New York Times, 27 September 2006.

[15] For an exhaustive presentation of Berlin’s new architectural projects, critically reconstructed or not: Philipp Meuser, Vom Plan zum Bauwerk. Bauten in der Berliner Innenstadt nach 2000 (Berlin: Braun, 2002).

[16] Ladd, 1997, 108-110, 231-235.

[17] Steffen Pletl, ‘Humboldthafen: neuer Statdtteil geplant’, Berliner Morgenpost, 21 October 2006; Ralf Schönball, ‘Zugkräftige Umgebung’, Der Tagesspiegel, 3 January 2007.

[18] Stadt als Beute (Germany, 2005), directors: Irene von Alberti, Miriam Dehne, Esther Gronenborn; cast: Richard Kropf, Inga Busch, Stipe Erceq, Julia Hummer, David Scheller, René Pollesch.

[19] Ladd, 1997, 115-125.

Cupers & Miessen, 70-71.

[20] On the privatisation of the public realm in the ubiquitous shopping mall: ibid., 12-18.

Lieven De Cauter, The Capsular Civilization. On the City in the Age of Fear (Rotterdam: NAi Publishers, 2004).

[21] Cupers & Miessen, 2002, 99.

[22] Rem Koolhaas, Sanford Kwinter (ed.), Rem Koolhaas: Conversations with Students (Architecture at Rice) (Princeton Architectural Press, 1996), 63.

[23] For a detailed history of the Palast der Republik: Anke Kuhrmann, Der Palast der Republik. Geschichte und Bedeutung des Ost-Berliner Parlaments- und Kulturhauses (Petersberg: Michael Imhof Verlag, 2006).

[24] On the debates surrounding the rebuilding of the Berliner Schloss: Anna-Inés Hennet, Die Berliner Schlossplatzdebatte im Spiegel der Presse (Berlin: Verlagshaus Braun, 2005).

Mathis Winkler, ‘The Struggle to shape the Heart of Berlin’, Deutsche Welle, 21 August 2006.

For details on the Humboldt Forum project and the significance of the Schlossplatz site from an institutional perspective, see Berlin’s Senate Department of Urban Development website.

[25] On the treatment of the GDR after unification: Paul Cooke, Representing East Germany since Unification. From Colonization to Nostalgia (Oxford, New York: Berg, 2005), 27-59.

Régine Robin, Berlin Chantiers. Essai sur les Passés fragiles (Paris: Stock, 2001), 168-245.

[26] On the Berliner Schloss in the context of Critical Reconstruction and the related conception of history: Ladd, 1997, 47-70.

On the vicissitudes of national identity and the construction of history in postwar Germany: Mary Fulbrook, German National Identity after the Holocaust (Cambridge, Maldon: Polity Press, 1999).

[27] On the various artistic interventions in the Palast during its Zwischennutzung phase: Amelie Deuflhard, Sophie Krempl-Klieeisen, Philipp Oswalt, Matthias Lilienthal & Harald Müller (eds.), Volkspalast. Zwischen Aktivismus und Kunst (Berlin: Theater der Zeit / Recherchen 30, 2006).

A more general essay on alternative, temporary uses of existing places: Florian Haydn & Robert Temel (eds.), Temporary Urban Spaces: Concepts for the Use of City Spaces (Basel, Boston, Berlin: Birkhäuser, 2006).

[28] On possible future mutations of the Palast and a parallel with Cedric Price’s Fun Palace: Philipp Misselwitz, Hans Ulrich Obrist & Philipp Oswalt (eds.), Fun Palace 200X. Der Berliner Schlossplatz. Abriss, Neubau oder grüne Wiese? (Berlin: Martin Schmitz Verlag, 2005).

[29] After Karl Sheffler’s famous phrase: “the tragedy of a fate that... condemns Berlin forever to become and never to be.” Karl Scheffler, Berlin - ein Stadtschicksal (reprint, Berlin: Fannei und Walz, 1989), 219.

16 August 2007

Ces Corps vils

English version

"On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique; elle se déplaçait d'ouest en est en direction d'un anticyclone
situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord."

(Robert Musil, L'Homme sans Qualités)

 

1. Köztársaság tér

Köztársaság tér, Budapest

Dans le hall sombre des voix radiophoniques viennent des appartements. C'est un flux continu de nouvelles énoncées dans un timbre nasillard et légèrement surrané, des voix que l'on dirait d'état d'urgence et qui débiteraient en boucle les mêmes instructions à suivre en cas d'attaque imminente. Je m'arrête souvent pour les écouter. Provenant d'un endroit mystérieux de la ville elles résonent dans la cage d'escalier où l'on ne croise âme qui vive, émission ininterrompue de voix monotones dans un fouillis astral d'interférences et de signaux qui finissent par occuper toute la bande sonore comme dans Le Vent d'Est de Godard, ce film de guérilla d'après le cataclysme. Le soir cependant c'est une atmosphère un peu différente qui gagne l'immeuble. La télévision déverse dans les étages les jingles tonitruants de quiz shows et autres attrape-couillons qui sévissent dans n'importe quel autre pays du monde. Derrière les portes closes c’est à n’en pas douter le même mélange d’abrutissement et de renoncement dans un affalement généralisé. L'ascenseur est un ancien modèle à battants en bois qu'il faut en hâte refermer derrière soi pour pouvoir décoller. En se mettant en marche il émet un vrombissement de vieille machinerie qui est identique à celui qu'on entend en arrière-fond dans certaines scènes de Repulsion. Dans le bloc victorien de Kensington les départs d'ascenseur signalent les affaissements psychiques d'une Deneuve piégée dans sa chambre à cauchemards et attendant l'irruption du prochain homme. Cet immeuble, la percée la plus spectaculaire du Bauhaus à Budapest, semble se prêter avec ses couloirs et paliers déserts à de tels confinements.

 

2. Király Gyógyfürdő

Le Király est l'un des quelques bains publics datant de l'occupation ottomane du XVIème siècle. Bien qu'étant largement intact dans sa structure originelle il se distingue aussi par les transformations menés à l'époque communiste, des mosaïques monochromes et fonctionnelles à la tuyauterie branlante qui lui donnent l'air de flotter dans une dimension spatio-temporelle autre, impression renforcée par la lumière quasi exraterrestre qui tombe des coupoles. Il y a quelque temps l'établissement fut l'épicentre d'une déflagration médiatique qui secoua la nation. Un journaliste avait réussi à introduire une caméra dans l'enceinte et en était reparti avec un butin explosif, car comme d'habitude au Király les jours mâles, on s'en donnait a cœur joie dans les bassins. Le reportage fut diffusé au journal du soir et souleva dans l’opinion une vague d'indignation sans précédent. Comment se faisait-il qu'un établissement de détente public financé par le contribuable profite à une minorité de pervers? Le tollé fut tel que les bains prirent d'eux-mêmes les mesures nécessaires afin de devancer les autorités et éviter leur fermeture pour outrage aux bonnes mœurs. C'est ainsi que fut introduite une espèce de tablier destiné à couvrir le sexe des clients mais laissant l'arrière curieusement ouvert à tous les dangers. En plus d'être ridicule et très désagréable à porter une fois mouillé, il présente de par sa couleur chair la particularité de 'gommer' les parties incriminées et de se fondre avec le reste du corps, ce qui donne à tous l'apparence d'androïdes emasculés comme ces mannequins à poil en attente de vêtements dans les vitrines des grand magasins. C'est aussi un peu l'équivalent du floutage à la télé où on laisse croire que la réalité technologiquement occultée n'existe plus. Donc ces hommes devaient être repris en main par la collectivité de par l'usage déviant qu'ils faisaient de leurs bites. Que cela arrivât par le biais d'un spectacle télévisé aussi manipulateur que putassier - car nul doute ici que l’on misait à fond sur les instincts réactionnaires de la population - ajoute a l'ampleur cataclysmique de l'événement, car loin d'être le fait de quelques fondamentalistes religieux ou autres organisations de protection de la famille c'était bien l'ensemble du corps social qui, dans un acte simultané de voyeurisme, s'unissait unanimement dans la condamnation de ces hommes. Le Király, de petite rotonde incendiée de lumière dorée, était devenu le théâtre amer où s'exerçait le droit de regard le plus exorbitant, le rappel à l’ordre d'hommes adultes infantilisés et diminués dans l’exposition publique de leur vice. À la fermeture des bains - c’est-à-dire très tôt pour un soir d'été - certains clients devaient se diriger vers les gares pour réintégrer les quartiers périphériques où ils passeraient le reste de la soirée. Après ces quelques heures d’un plaisir désormais de plus en plus incertain que l’obsession collective pour tout ce qui de près ou de loin touche à l'homosexualité à réussi à infiltrer et dénaturer, il ne restait qu’un soir arrivé prématurément, le souvenir de ce qui aurait pu même de façon infime transfigurer le jour, une nuit à attendre dans les appartements noirs et silencieux loin du joyau de Budapest, à continuer de vivre dans la négation sans appel de son désir par une société hostile.

Kőbánya-Kispest Metro

Köztársaság tér

 

3. Keleti Pályaudvar

Budapest-Keleti Pályaudvar

Il y a trois ans, au moment de quitter Budapest pour l’Allemagne, j’avais remarqué une photo glissée dans l’un des casiers des consignes automatiques. C’était le polaroïd d’un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Celui-ci se tenait droit dans une chambre à coucher à peine meublée, le crâne ras et ne portant qu’un short rouge très court et moulant. Son corps avait encore une gracilité infantile alors que la posture séductrice et pleine d'une assurance étrange était celle d’un petit balèze exhibant ses muscles. J’ai laissé l’image à sa place, les raisons de sa présence dans un tel endroit m'étant totalement inconnues. C’était un samedi aux alentours de minuit. La gare était pleine de monde, de voyageurs comme de fêtards rentrant chez eux loin dans les grands ensembles de Kispest ou Köbánya. C’était sans doute là, dans l’un des bâtiments lépreux hérités du communisme, que la chambre devait se trouver, celle où ce garçon avait grandi et se laissait photographier par des inconnus dans la conscience croissante du plaisir à tirer de ce corps. Il paraît que les bains sont devenus inabordables pour les jeunes prostitués qui y batifolaient en compagnie de leurs clients âgés, et autour de la statue de Petöfi  la promenade des bords du Danube n’est plus fréquentée par grand-monde au coucher du soleil, si ce n'est par de jeunes roumains qui ont pris la relève. L’occultation et la périphérisation du désir dans des chambres closes et invisibles semblent opérer de façon croissante dans la ville en pleine mutation.

 

4. Rudas Gyógyfürdő

Après des années de fermeture pour cause de rénovation et d'excavations archéologiques le Rudas a récemment été restitué au public dans sa nouvelle incarnation rutilante, son complexe monumental de bains ayant été augmenté d’un ensemble labyrinthique de saunas, de salles de massages et autres prestations médicinales ultra-pointues. Même si sa lumière filtrant du dôme incrusté de fragments colorés est tout aussi irréelle et si l’édifice est structurellement le plus achevé de tous les bains ottomans que compte Budapest, le Rudas, à cause précisément de sa taille, manque de l’intimité et de la simplicité légèrement délabrée qui rendent le Király unique dans son atmosphère d'entre deux mondes. En fin d’après-midi l’endroit ne désemplissait pas, les groupes d’hommes, dotés du même tablier cache-misère réglementaire (certains très soucieux de leur intégrité en disposant même un deuxième à l’arrière), évoluant d’un bassin à l’autre. Avec M. nous avions décidé d’en profiter encore un peu avant de partir. Nous tenant côte-à-côte dans un coin du grand bain octogonal nous fûmes soudainement approchés par trois hommes qui, venant du côté opposé, nous encerclèrent et se mîrent à nous agonir d’injures. Dans un long flottement la raison d’un tel déploiement nous resta d'abord incompréhensible mais dans le durcissement du climat dont les bains municipaux semblent actuellement être le théâtre, il devenait clair que leur motivations - sans doute aussi exarcerbées par le fait d’avoir affaire à deux étrangers - étaient purement homophobes. Tout entier investi de sa mission d'extirper du corps social tout élement allogène, le chef de file, un type énorme à la face rougeaude et au cou de bœuf, avait les yeux d’un bleu très clair et hideusement exorbités par la colère. C’est lui qui gueulait sans relâche alors que les deux autres nous tenaient en respect, s’obstinant à user du Hongrois malgré nos tentatives de parler Allemand (qu’il comprenait pourtant), façon de réaffirmer son appartenance fondamentale en nous marginalisant encore plus. Après avoir asséné deux claques à M. qui tentait de rendre tout le monde à la raison, il nous laissa sortir du bassin dans un flot renouvelé de récriminations et l'indifférence générale du reste de l'assistance (ce genre d'incidents est-il donc si fréquent?), le compère du milieu brandissant sa sandale dans un geste vengeur aussi dérisoire que tragique alors que le troisiéme, sans doute le boute-en-train de la bande, mimait de façon obscène tout ce que son imaginaire du sexe entre hommes lui inspirait. La scène me fit penser plus tard aux dernières minutes des Harmonies Werckmeister de Béla Tarr alors que les villageois, rendus déments par les exhortations subversives du Prince, parcourent les rues en hordes et ravagent l’hôpital, passant à tabac et tuant quiconque se trouve sur leur passage. Il y avait en effet quelque chose de profondément archaïque dans cette chaussure levée, un geste venu du fond des siècles, d’exclusions, de meurtres et d'épurations, et dont nous étions maintenant les cibles, nous qui nous targuons de vivre dans une des villes les plus libérales du monde où toute sécurité ne pourrait bien être qu'illusoire. Vu du Pont Élizabeth le Danube immense dévorait l’espace. Des deux côtés les mêmes vues époustouflantes d’une ville adorée que nous ne voulions en aucun cas ternie par la bigoterie de trois braves pères de familles (qui ont ensuite dû aller battre leurs femmes pour célebrer leurs faits d'armes), une détermination que nous affirmions haut et fort malgré la honte qui nous étreignait sourdement l’un et l’autre.

Palatinus Strandfürdő, Margit-Sziget, Budapest

 

5. Millennium City

Millennium City, Budapest

Dans le district industriel de Ferencváros au bord du Danube une entreprise de régénération urbaine audacieuse doit faire entrer Budapest dans la ligue des grandes capitales européennes. Autour d’institutions culturelles de prestige (le Musée Ludwig et l’estomaquant Théâtre National, croulant sous une orgie d’allégories historicisantes et autres pitreries postmodernes) un nouvel ensemble immobilier est en train de prendre forme. Certes, rien de très spectaculaire quand on sait ce qui se fait à Londres ou Moscou, mais tout de même un bouleversement certain dans la texture de ce quartier ouvrier. Le projet, que l’on croirait tout droit sorti d’un catalogue d'urbanisme clés-en-main, présente tout ce qu'un quartier d'affaires contemporain, petit ou grand, se doit d’offrir, des shopping malls aux appartements dits de luxe en passant par l'incontournable casino. C’est le côté Tativille et standard de l'opération qui commence singulièrement à lasser (les panneaux publicitaires montrent les mêmes merveilles transposées de Bucarest à Cracovie). De l’autre côté du fleuve le Rác, autres thermes ottomans jadis très prisés des gays, est reconstruit de fond en comble pour être incorporé à un complexe hôtelier haut de gamme, un de plus dans une ville déterminée à devenir la capitale thermale européenne et attirer la fine fleur surstressée de la haute finance internationale, et ce au prix de la diversité de ses espaces urbains, par l’éradication de ses indésirables dans un processus parallèle de rentabilisation à outrance et de flicage intensif - sexuel ou autre.

Millennium City, Budapest

 

Vile Bodies

"A depression was announced over the Atlantic; it was moving from West to East toward an anticyclone
situated over Russia, and so far showed no signs of avoiding it by swerving to the north."

(Robert Musil, The Man without Qualities)

 

1. Köztársaság tér

Coming from within the flats the voices of radio announcers are drifting off in the dimly lit hall. In its tones Hungarian has an otherworldliness that conjures up vague memories of virtual films. I sometimes sit on the steps to listen to what sounds like a state of emergency news bulletin broadcast from some secret part of town, in which the population is instructed what to do in the event of an impending nuclear attack. After unusually long silences, re-emerging from a void of interferences and bleeps, the same metallic, peremptory voices resume their logorrhoea, maybe delivering the same message all over again. In the evening the atmosphere in the block is slightly jollier, as the happy jingles of quiz shows are taking over across concourses and landings, the same dream of millions to be made and luxury homes mesmerising a captive audience into the same apathy and subservience as anywhere else. The lift is an old model with a double set of doors which must be slammed shut so that the heavy machinery is set in motion. It gives out a muffled, humming noise that strangely evokes the ominous atmosphere in Polanski's Repulsion. Whenever the lift goes another fragment of sanity gives way in Deneuve's ravaged mind, as, trapped in her opulent Kensington mansion block, she awaits the next male intrusion into her chamber of nightmares. Almost bereft of life, even in the communal spaces that were in their modernist ideal supposed to foster unexpected interactions, the Bauhaus block is smothered in the same silence where unknown scenarios are played out behind closed doors.

 

2. Király Gyógyfürdő

Király Gyógyfürdő, Budapest

The Király bathhouse, an architectural gem dating from the Ottoman occupation in the XVIth century, has retained its original structure whilst still bearing the traces of communist-era refurbishments with its monochrome, no-nonsense mosaics and rickety plumbing, an immaterial time-space capsule floating in the most alluring light streaming down from its cupola. A while ago the establishment found itself at the epicentre of a national scandal after a TV reporter had sneaked a camera into the baths and filmed some untoward goings-on between men in the thernal pools. The report was aired on the evening news and sparked off a wave of outrage from many sections of society. For not only was homosexual activity rampant in a public place but it was also doing so at the expense of the innocent, morally irreproachable taxpayer. The indignation was such that the Király, whose very survival depended on public subsidies, took it upon itself to implement drastic measures in order to avert closure. Hence the reappearance of the modesty apron, an ungainly piece of cloth tied around the waist and aimed at concealing male genitals whilst leaving the rear alarmingly exposed to all sorts of dangers. Apart from looking absurd and being deeply unpleasant to wear once wet, it also strangely blends in with people's skin complexion, making everyone resemble emasculated androids like naked dummies in a shop window (which is probably the desired effect), and constitutes the low-tech equivalent to pixelation on television, a make-believe device whereby the blurred offensive bits are supposed never to have existed in the first place. The goal was clear: those men, whose deviant usage of their cocks was so repulsive to the great majority, had to be taken in hand and in the most blatant act of collective voyeurism bore the brunt of society's seemingly unanimous condemnation - for there is little doubt that the news report, in its barefaced attempt at pandering to reactionary instincts, was only intent on stirring up a well orchestrated wave of hatred amongst an audience already prone to the slightest titillation around the subject of homosexuality. The Király's small rotunda, awash with magical light, became an uncertain territory after whose media exposure the most  exorbitant public intrusion required the infantilisation of grown men in the public reviling of their perversion. The baths close relatively early and on a warm summer evening it feels like a sad, premature end to a day full of promises. Some of the clients, finding themselves at a loose end, must then head for the railway stations to return to the peripheral districts and just wait for nightfall after a few hours looking for a pleasure made more and more elusive by public scrutiny and internal policing - with staff actively sniffing around for evidence of misbehaviour and a real potential for violence in the event of someone getting caught. The surrounding areas are plunged into darkness as if uninhabited whilst the memory of Budapest gleams in the far distance, a city closed in on itself and revelling in the mirage of its own show. Nothing remains of a day that could have been transfigured by even the slightest gesture, the briefest contact between bodies. It's dark in the room and all around the blocks where the self-appointed vigilantes of a society oozing contempt from every pore lurk like a pack of demented dogs.

 

3. Keleti Pályaudvar

Three years ago, as I was leaving the city from Keleti Station, I came across a picture slid into the door of a left-luggage locker. It was the polaroid of a young bare chested skinhead boy who didn't look older than fifteen and only wore tight, red shorts whilst standing in front of an unmade bed. What was strange bar the photo's presence in such a place was the sheer, almost defiant confidence of the boy's posture. He was obviously striking a sexy pose for whoever was hiding behind the camera, which was distinctly at odds with his small, hardly pubescent body. I left the picture there, anxious not to disrupt some mysterious arrangement I didn't know the terms of. It was about midnight at Keleti. The terminal was bustling with tourists and revellers waiting for their trains back to the peripheral estates of Kispest or Köbánya. The bedroom was to be found there somewhere in one of the crumbling flats inherited from communist times. Lights were off in most of them and that's where the body, full of the growing awareness of its nascent seduction, was exposed and photographed by strangers. Increasingly geared towards the tourist market the bathhouses are financially out of reach for rent boys who are now conspicuous by their absence. Nor are they anywhere to be seen on the promenade along the Danube where they used to congregate at sunset, save for a few newly arrived Romanian hustlers. I don't know what happened in the intervening years. A sudden hardening of the general climate, the confinement into closed chambers of sexual practices whose proliferation in a rapidly changing city is so feared that they must be forced into invisibility and systematically removed?

Budapest-Nyugati Pályaudvar

 

4. Rudas Gyógyfürdő

After years of closure for renovation and archaeological excavations the Rudas baths have finally reopened to the public, its finely restored Turkish core being complemented with an array of steam rooms, massage parlours and other state-of-the-art 'wellness' facilities. Although the same ethereal light suffuses the building from a multitude of small coloured fragments set in the dome it somehow lacks the slightly dilapidated cosiness of the Király, with its air of floating between two worlds. However the place was packed and groups of men (some of whom were also sporting the regulatory apron at the back in a desperate bid to protect their modesty from unspecified threats) made their way from pool to pool in what must constitute the most monumental Ottoman complex of all. After two hours in the water M. and I decided to soak in the atmosphere a bit longer and as we were standing side-by-side in one corner of the central bath chatting, a group of three men suddenly swam across from the other end and after deftly taking position on all sides set out to yell abuse at us. For a few seconds it wasn't at all clear what had motivated such a deployment of beefy bodies and display of aggression but thinking of the extremely degraded climate that seems to be engulfing Budapest's public baths we realised the homophobic nature of the operation - a punitive expedition probably further justified by the fact that we were also foreigners. Maybe they'd watched telly and been outraged by those pixelated scenes of aquatic wanking so now was their time to shine and cleanse the social body of all alien filth. The leader of the pack, an old fat bloke with a crew cut and a scarily contorted red face had very pale blue eyes that were bloodshot under the effect of uncontrollable fury. He was the most vocal of the three and kept barking at us in Hungarian despite our attempts at reasoning with him in German - a language he did understand - in what was clearly a way to reassert his legitimate belonging to the land whilst marginalising us even further. M., who had the misfortune to stand near him, got slapped in the face twice and it was under a renewed stream of insults that we managed to get out of the pool, with everybody else looking away as we got past (has this kind of intimidation become so frequent and the violence so par for the course for the pools to be taken over by thugs?). One of the assailants, probably the happy chappy of the lot, was miming obscenities with his hand and mouth in what was a very personal rendition of gay sex whilst the third one was brandishing a sandal high in the air, a tragically ludicrous posture that stuck in my mind and conjured up something very archaic, a gesture harking back to centuries of violence, expulsions and inter-ethnic massacres. It later reminded me of the last few minutes in Béla Tarr's Werckmeister Harmonies, as gangs of peasants from a small Hungarian town, egged on by the inflammatory rhetorics of a misshapen dwarf called 'the Prince', embark on a rampage and devastate the local hospital, beating up and killing whoever crosses their path. Seen from the Elizabeth Bridge the river was aglow in the most fantastic light and it was painful to reconcile so much beauty with the violent bigotry of three brave citizens - who probably went on to beat up their wives to celebrate their deeds. The disturbing question of how safe we really are, even in the most liberal cities we pride ourselves so much on living in, started to rear its ugly head. A security that may well be plain illusory.

 

5. Millennium City

Millennium City, Budapest

In the old working-class district of Ferencváros by the river a massive redevelopment programme is underway, which is set to herald a new phase in Budapest's plans to enter the top league of European capitals. Following in the wake of prestige cultural institutions (the Ludwig Museum and the hallucinatory National Theatre, collapsing under the weight of its orgy of historiscist/nationalistic allegories - and much else beside) the self-styled Millennium City, although pretty modest in scale compared to what may be seen in London or Moscow, is ambitious enough to deeply alter the already brutalized texture of the area. Looking at the computerised impressions displayed on placards all around the building site it's hard to repress a sigh of lassitude before the blandly generic quality of yet another office estate that passes itself off as as the city's new face to the world (the developers even boast quasi-identical makeovers of Krakow and Bucarest), a kind of poor rnan's Tativille articulated around the obligatory shopping malls, so-called luxury apartments and this being a project where financial success really has to be seen by all, the ubiquitous casino. Across the river the Rác, once a public bathhouse popular amongst gays, is after years of closure and dilapidation being entirely rebuilt to be incorporated into an upmarket hotel complex, another one in a city hellbent on becoming the 'wellness' capital of Europe and thus attracting the elite of an overworked financial jet set. In the resulting urban homogenization deviance is ruthlessly policed at the borders of a contested space within which the social/sexual other becomes a threat to be eradicated in the name of decency and returns on investments.

12 June 2007

Les Baigneurs du Lido

Strandbad Wannsee

Il y a quelques jours je me sentais d'humeur 'rohmerienne', ce qui d'ordinaire signifie le désir puissant de revoir mes favoris des Comédies et Proverbes, ces bancs de plaisir glissant aléatoirement au gré du temps. Petits joyaux luisant au creux d'une décennie tonitruante et pleine d'emphase cinématographique, leur pouvoir d'envoûtement n'est en rien diminué. L'Ami de mon Amie, tourné en 1986, a la légèreté d'un marivaudage de banlieue parisienne au tournant d'une crise urbaine déjà devenue catastrophique. On n'en perçoit pourtant rien dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise où l'intégralité de l'action se déroule - contrairement aux Nuits de la pleine Lune, légèrement antérieur, où le mouvement de balancier entre Paris et Marne-la-Vallée structurait le film. Entre les mausolées néo-classiques de Bofill et le complexe administratif du centre, les lacs de plaisance et la gare RER, on se croirait dans une brochure vantant les mérites du nouvel environnement urbanistique ainsi créé, dans son harmonie solaire de ville à la campagne toute entière tournée vers l'épanouissement de sa communauté. Ce qui est fascinant dans ce film, outre les acteurs bien sûr qui, avec leurs maladresses et intonations qui dérapent, portent si impeccablement l'estampille Rohmer, c'est la place presque virtuelle qu'occupe Paris dans cette banlieue idéale montée de toutes pièces. En tout et pour tout deux courtes scènes s'y passent, les personnages s'y rendant de préférence en RER avec la gare comme point de jonction où se jouent rencontres et séparations. Dans ce rêve du Grand Paris enfin réalisé (comme en plaisante l'un des protagonistes) se rendre dans la capitale en train est d'une facilité déconcertante. Sur fond de soleil couchant le RER A glisse vers la grande ville où l'on dîne aux terrasses l'été et permet avec la même aisance de rentrer tard dans la nuit. C'est effectivement ce qui se passe techniquement mais ce dont L'Ami de mon Amie ne peut rendre compte dans son élégante abstraction, c'est la réalité psychologique et émotionelle de ces trajets entre une banlieue très hétérogène et le noyau radieux dont elle est toujours aussi fortement séparée. Cette césure, à laquelle on tente depuis longtemps de remédier à grands coups de plans magistraux a l'échelle de l'agglomération, continue d'imprégner la conscience spatiale collective et invalide toute possibilité d'unité organique et harmonieuse. Dans ma jeunesse les sorties à Paris se faisaient presque systématiquement dans le noir même si j'avais souvent rêvé du même soleil rougeoyant et atemporel dans ma descente vers la gare. La banlieue était informe et complètement absorbée dans la nuit, l'angoisse ne prenant vraiment fin qu'à la vue des premières stations parisiennes qui, même désertées et éclairées d'une lumière au néon pisseuse, n'en signifiaient pas moins le début d'une relative sûreté après la frayeur des arrêts précédents. Dans une interview ultérieure parue dans l'encyclopédie La Ville au Cinéma [1] Éric Rohmer concédait l'échec du projet des villes nouvelles qui, loin de représenter le modèle d'une urbanité inédite, contribuaient au contraire à la déliquescence accélérée d'une banlieue condamnée à rester l'envers de Paris. Ces petits objets cinématographiques restent donc les témoins aussi précieux que fragiles de ce qui aurait pu être, la concrétisation d'une vision sensuelle de formes neuves prises dans une lumière douce et fixe.

Mais hier c'était plutôt Pauline à la Plage qui se jouait. À Wannsee, à l'ouest de Berlin, le grand lido de style Bauhaus vient d'être rénové. Son ample structure de terrasses et de galeries couvertes se déploie en arc le long de la plage de sable fin. Le lac était calme et l'atmosphère feutrée, une surdité générale réverbérée par sa surface immobile. T. était étendu nu juste au bord de l'eau. Il se tournait de temps à autre dans ma direction, son regard se faisant de plus en plus insistant. De loin je discernais ses yeux sombres et brillants ainsi que ses lèvres très rouges qui coupaient comme une lame le visage sur toute sa largeur. Je tentais de me donner une contenance en passant d'un visage imaginaire à un autre, des visages vus dans les films et qui constituaient à mon sens la seule défense possible face à un tel danger, l'irruption imminente d'un étranger dans ma vie bien réglée et invariable. C'est lui qui est venu à ma rencontre alors que la plage se désertait un peu plus avec le lent déclin de la lumière qui était devenue vague et diffuse. L'eau du lac avait accumulé comme un réservoir la chaleur de la journée et tout en nageant T. et moi parlions de nous-mêmes avec une facilité confondante. Nous nous sommes étendus encore un peu sur le sable en attendant l'annonce finale de la fermeture du lido. Il me caressait lentement l'arrière de la tête. Ses yeux d'un marron sombre captaient la lumiere dorée qui descendait sur l'eau et il me souriait fixement. Nous sommes rentrés à Berlin en train et avons dîné ensemble dans un restaurant en plein air du Tiergarten. Sous les guirlandes d'ampoules colorées il m'a embrassé au moment de repartir en vélo. Seul dans Zoo Bahnhof, sous les grandes verrières, je ne savais plus où aller, ébranlé par l'énormité de l'événement des dernières heures, de la jeunesse de cet homme, de son visage grand ouvert, de son sourire radieux. Le hasard a voulu que j'aie revu Vers le Sud la veille au soir. J'avais été à sa sortie peu convaincu par ce film que j'avais trouvé un peu superficiel et trop vite emballé face à la complexité monumentale des thèmes abordés. Curieusement c'est tout l'inverse que j'ai ressenti cette fois-ci: les personnage me semblaient beaucoup mieux formés et travaillés, on leur laissait tout l'espace nécessaire pour respirer, notamment par le procédé très efficace des déclarations faites face à la caméra. Karen Young dans le rôle de Brenda est renversante de fragilité et de confusion. Lorsqu'elle s'avance sur la plage les yeux ecarquillés devant tant de jeunesse, c'est criant de vérité, celle du sentiment de sidération devant une chose dont on sait qu'elle ne nous appartient plus, qui renvoie aux instants les plus déterminants du passé dont on voudrait encore un peu ressusciter la magie chavirante. Après le meurtre de Legba Brenda avoue avoir aimé la façon dont elle avait été regardée plus que l'homme lui-même. Pour la première fois de ma vie, face à T. qui me dévorait des yeux, je me suis senti regarder quelque chose dont je m'éloignais inexorablement, comme une planète aimée qu'il aurait fallu quitter, et que je ne connaîtrais jamais plus, avançant à reculons vers un avenir dont je sais qu'il sera de toute façon un naufrage (le mot est de Jean-Louis Trintignant qui qualifiait ainsi la vieillesse dans une interview), m'émouvant de mes propres souvenirs d'amours de jeune homme. On veut tous s'y laisser prendre encore un peu, à la jeunesse souveraine, au risque de l'approcher d'un peu trop près.

 

[1] 'Un Cinéaste dans la Ville. Entretien avec Éric Rohmer', in Thierry Jousse & Thierry Paquot (eds.), La Ville au Cinéma (Paris: Cahiers du Cinéma, 2005), 21-22.